DES EFFETS LAXATIFS DE QUELQUES CORPS INDIGESTES
Et, puisque j’en suis aux remèdes de la constipation, je veux dire un mot de l’action laxative de quelques substances végétales inattaquables par les humeurs que sécrètent les organes digestifs.
I. — Tout le monde connaît l’emploi de certaines graines et du pain de son pour relâcher l’intestin.
Ces graines et les pellicules de son traversent les voies digestives, sans y éprouver de sensible altération. Elles sont rendues telles quelles avec les matières fécales, et, par conséquent, elles paraissent agir sur la muqueuse de l’estomac et des intestins comme de simples corps étrangers.
Pourtant, quelques-unes de ces substances ont de la sapidité ou quelque autre caractère qui leur donne des qualités stomachiques. M. le Dr II. Cazin dit que les semences de moutarde blanche entières communiquent à l’eau tiède, après une heure d’infusion, une saveur assez piquante1 : elles doivent communiquer cette même
1. F. -J. Cazin, Tr.prat. et raison, des plant, mèdic. indigènes et acclimatées, 4° édit., par H. Cazin. Paris, 1876, in-8°, p. 669.
saveur aux liquides contenus dans les voies digestives; enfin, le son, qui sert aux mêmes usages que la moutarde blanche, renferme une essence aromatique spéciale.
II. — G. Cullen se servait des graines de la moutarde blanche ou noire indifféremment.
« Il suffit d’en prendre chaque jour, dit-il, une cuillerée à bouche ou 15 grammes environ, pour entretenir la liberté du ventre et provoquer une. selle naturelle. Doublez celte dose si elle n’est pas suffisante1. »
A la dose de 30 à 45 grammes, les graines de moutarde provoquent parfois des évacuations intestinales assez abondantes. A des doses plus faibles, elles excitent l’appétit, facilitent la digestion et déterminent sans coliques, chez bien des personnes, une ou deux évacuations.
III. — A. Trousseau usait fréquemment des graines laxatives et principalement des semences de lin usuel, vulgairement appelées graines de lin. Il conseillait de les prendre en nature, à la dose d’une grande cuillère à soupe, soit avant le repas du soir, soit en se mettant au lit.
On jette ces graines, d’ailleurs comme celles de moutarde, dans un demi-verre ou un verre d’eau fraîche ; on agite et l’on avale rondement.
La graine de lin relâche, sans doute; mais elle ne possède pas lesqualités stomachiques dessemences de moutarde. Son mucilage abondant et que ne relève aucun principe aromatique, lubréfie, je l’accorde, les parois de l’intestin
1. G. Cullen. TV. de mat. méd. Trad. de l’anglais par Bosquillon. Paris, 1790, in-8°, t. II, p. 54.
et facilite le glissement; mais, il émousse à la longue la sensibilité de la muqueuse qui finit par ne plus sentir le contact du corps étranger, et il ralentit la digestion.
IV. — M. Noël Guéneau de Mussy vient de remettre en honneur les semences de 'psyllium.
« Trousseau a conseillé, dit-il, de substituer la graine de lin à la graine de moutarde, qui n’est pas toujours inoffensive. J’imitais sa pratique, quand, il y a dix-huit mois, une dame espagnole m’indiqua l’usage d’une graine dont elle se trouvait à merveille et qu’elle appelait sarragota. Je lui demandai un échantillon de cette graine et je la fis soumettre à l’examen d’un pharmacien, qui Y reconnut immédiatement la semence de psyllium, dont il établit la synonymie avec le sarragota des Espagnols.
» Le plantago psyllium est une espèce de plantain, vulgairement appelé herbe aux puces, à cause de l’aspect de ses graines.
» On en fait prendre une cuillerée à soupe avec un demi-verre d’eau avant le dîner. Chez un certain nombre de personnes, ce moyen n’a pas aussi bien réussi que chez la dame espagnole qui m’en a enseigné l’usage. Chez d’autres, j’ai dû le faire alterner avec des laxatifs plus énergiques, comme l’aloès et la rhubarbe, pour en entretenir l’effet. Comme ses rivales, la graine de psyllium doit avoir l’inconvénient d’user son action. Je connais cependant un certain nombre de cas où cette action ne s’est pas démentie.
» Ce n’est pas un remède nouveau, car, d’après Murray, les anciens en ont fait usage dans différentes circonstances, et notamment dans la constipation.
Prosper Alpin en parle clans son livre de la Médecine des Égyptiens , et, comme on est souvent obligé de varier les moyens qu’on oppose à cette indisposition, j’ai cru utile de rappeler celui-ci à l’attention des médecins1. »
M. le docteur Blondeau, qui, sur les indications de M. Noël Guéneau de Mussy, a fait usage de ces graines, s’exprime de la manière suivante :
« La plupart des malades, dit-il, qui en ont pris en les substituant à la graine de lin qu’ils employaient auparavant, s’en sont trouvés encore mieux. De plus, et ce n’est pas là un médiocre avantage, la graine de psyllium est beaucoup plus facile à avaler, par conséquent moins répugnante. Au lieu de la laisser préalablement macérer un peu dans l’eau qui doit en favoriser la déglutition, ils en avalent tout simplement une bonne cuillerée à bouche et le verre d’eau par-dessus. Ils choisissent de préférence l’heure du coucher, qui leur est la plus commode. L’effet, c’est-à-dire une garde-robe molle, moulée, plus ou moins copieuse, se produit, généralement, le lendemain matin. J’ai été à même de suivre ces malades, depuis qu’ils se sont mis à ce régime; ces bons résultats se sont maintenus.
» J’ajoute que, pour donner à ce médicament un goût plus agréable et tout à la fois une propriété carminative, j’y associe, suivant l’idée que m’en a suggéré un de nos pharmaciens les plus entendus, soit de l’huile essentielle de badiane , soit de l’huile essentielle ou une petite quantité de semence de fenouil 2. »
1. Bulletin et Mém. de la Société de thérapeutique. Séance du 9 février 1881.
2. Soc. de méd. de Paris, séance du 12 mars 1882, in Union médicale, 1881, t. II.
Il paraît que les semences de psyllium contiennent un abondant mucilage. Elles agiraient donc comme la graine de lin et ne posséderaient pas les vertus stomachiques de la moutarde.
.l’observe, à ce sujet, qu’une bonne manière d’accroître l’effet laxatif des raisins est d’en manger les grains avec la peau et les pépins.
Y. — Abstraction faite de ses propriétés nutritives, le son mérite peut-être une place à part entre les corps étrangers employés comme laxatifs : il contient, en effet, avec un principe aromatique spécial et de la diaslase, un ferment acide assez énergique. Par ces deux caractères, le son se rattacherait nécessairement à la classe des stomachiques sthénopepsiqnes, si la cuisson, toutefois, ne lui faisait pas perdre, ce que j’ignore, et son arôme et ses ferments.
Arrêtons-nous un instant au pain de son.
Ce pain, très usité en Angleterre, ressemble, sauf la forme, à l’ancien pain de munition de l’armée française.
« On le prépare, dit M. A. Payen, avec de la farine de blé contenant de 5 à 10 centièmes de son; sa croûte est foncée et la couleur de sa mie est bise.
» Les personnes qui font usage de ce pain n’en mangent qu’une fois ou deux par semaine, elles lui attribuent une qualité rafraîchissante qui paraît réelle, due probablement soit à la partie indigeste du son, qui agirait mécaniquement et peut-être à la manière de certaines graines que l’on prend dans le même but, soit au principe immédiat ( céréaline ) analogue à la diastase qui fluidifie une portion de la substance amylacée. »
Comparant ensuite le son à la farine, M. A. Payen ajoute :
t Le son diffère notablement de la farine, quant à sa composition immédiate : il contient moins d’amidon, un peu moins de substances azotées, mais de plusfortes proportion de matières grasses, de cellulose et de substances minérales... renfermant beaucoup de phosphate de magnésie.
» On peut reconnaître encore d’autres différences. Les substances azotées, dans lesdeuxproduit s, ne sont pas de même nature : dans la farine, elles offrent beaucoup plus de gluten souple, extensible, élastique; le son contient une substance saccharifiante, un ferment acide assez énergique et une essence aromatique spéciale; sa qualité hygroscopique semble tenir à un principe organique particulier et à la structure de son tissu; enfin le tissu végétal qui le compose est très résistant en sorte que nos organes n’en peuvent digérer qu’une partie1. »
1. A. Payen. Précis théorique et prat . des subst. aliment., etc., 4* édit. Paris, 1865, in-8’, p 359.