‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 14 sur 67 · HISTOIRE DE L ASATOMIE DE L OREILLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L ASATOMIE DE L OREILLE

Après tant de recherches, faites dans le cours du dixseptième siècle, il semblait qu’il n’y eût plus rien à ajouter à l’anatomie de l’oreille ; et pourtant le dix-huitième siècle vit paraître le plus bel ouvrage qui ait encore été publié sur la structure de cet organe, au moins sous le rapport du texte (1). Le célèbre A.-M. Valsalva découvrit les glandes cérumineuses qui avoisinent le tragus, et les muscles tragien, anti-tragien et transversal de la conque ; il fixa le nombre des incisures à deux ; décrivit avec beaucoup d’exactitude la courbure du conduit auditif et les muscles des osselets ; contesta l’existence constante de la membrane située entre la platine et les branches de l’étrier, et prétendit avoir découvert des trous par lesquels la caisse du tympan communique avec la cavité du crâne. Il les plaçait vers la partie supérieure des cellules mastoïdiennes, au-dessus du beu où le marteau s’articule avec l’enclume. Il dit les avoir vus au nombre de deux ou de trois ; d’autres fois il n’y en avait qu’un seul. Leur situation, leur grandeur,, leur forme, ne variaient pas moins. Dans certains cas il put les distinguer à la première inspection ; d’autres fois il lui a fallu, pour les voir, injecter la caisse par la trompe d’Eustachi ; et dans ce cas il a vu constamment le liquide passer dans le crâne. Valsalva avait trop de sincérité pour vouloir affirmer positivement l’existence de ces trous, auxquels il donnait pour fonction de débarrasser la cavité encéphalique des liquides que la nature veut expulser par l’oreille : mais on qe peut s’empêcher de sourire, en lisant tous les raisonnements subtils dans lesquels l’entraîne

(1) A.-M. Valsai,væ de aure hnmanâ tractalus, in quo integra ejusdem auris fabrica, multis novis inventis eticonismis illustrata describitur; omniumque ejus partinm mus indagantur; Venise, 1740, in-4°. (la première édition est de Bologne, 1704).

son ardent désir de prouver que ces trous existaient en effet. Dans un homme chez lequel il avait observé une perforation de la membrane du tympan, il trouva un liquide copieux et limpide dans les ventricules du cerveau, et entre la dure-mère et la pie-mère; la partie antérieure du cerveau était sphacelée et jaunâtre ; la duremère offrait la même couleur, non-seulement près des circonvolutions lésées, mais encore jusqu’à la région où il plaçait les trous de communication dont il s’agit ; la surface interne de la caisse était teinte en jaune, ainsi que la face antérieure de la membrane du tympan. Il rapporte une autre observation d’un homme mort en peu d’heures à la suite d’une apoplexie, avec paralysie de la moitié gauche du corps, et qui rendit par la bouche, après être expiré, du sang fourni par la trompe d’Eustachi. Les ventricules du cerveau étaient remplis de sang, beaucoup plus à droite qu’à gauche; la partie postérieure du ventricule droit était rompue, et l’oreille du même côté était remplie de sang. Dans l’un et l’autre cas, Valsalva dit avoir trouvé les trous de communication très-visibles.

Ses recherches sur Mouverture de la membrane du tympan sont fort intéressantes : il déclare l’avoir observée très-distinctement, mais que depuis il la chercha en vain, et que peut-être il l’avait faite avec la pointe du stylet. A l’endroit où il vit ce trou, il ajoute que la membrane est moins tendue que partout ailleurs, et qu’il l’a trouvée mouillée de quelques gouttelettes de liquide dans certaius cadavres , quoiqu’il n’ait pu faire passer aucune matière d’injection dans le conduit auditif, en la poussant par la trompe d’Eustachi. Voulant décider la question par des recherches d’anatomie pathologique,

l’oreille. 15

histoire: de l’anatomie de il ouvrit Je cadavre d’un homme qui, à la suite d’une contusion violente au crâne, eut d’abord un écoulement de sang, puis un flux abondant de matière purulente par l’oreille gauche, et mourut au bout de trois semaines. La membrane du tympan était couverte, à sa face externe, d’une pellicule jaunâtre, formée par le pus accumulé : après qu’il eut enlevé ce corps étranger, l’examen le plus attentif ne put lui faire reconnaître aucune lésion sensible ; mais, à l’aide d’une soie de porc, il chercha le pertuis dans l’endroit indiqué, et dès les premières tentatives la soie pénétra sans difficulté. Chez un personnage marquant, affecté d’écoulement purulent par l’oreille, il vit du pus et de l’air sortir à travers la membrane du tympan, au lieu désigné pour être le siège d’une ouverture naturelle..Ces deux faits ont dû contribuer à lui prouver que l’existence de cette ouverture est toujours un phénomène morbide.

Ce qu’il y a de plus remarquable peut-être dans son ouvrage, c’est la précision géométrique avec laquelle il a indiqué l’étendue de chacune des parties de l’oreille. Des mesures laborieusement prises sur un grand nombre de sujets l’ont amené à faire connaître, avec la plus grande exactitude, les proportions particulières à chacun des canaux demi-circulaires et aux deux rampes du limaçon. Il reconnut que ces proportions sont constamment les mêmes dans les deux oreilles de chaque sujet, et que cette uniformité se retrouve dans les vices de conformation primitive de ces organes ; une fois il trouva tortueux l’un des canaux demi-circulaires : cette difformité existait également à droite et à gauche.

Il démontra que la partie molle de la cinquième paire se divise en cinq branches dans le conduit auditif in-

terne, et assura que toutes vont former dans le labyrinthe une membrane très-fine, suspendue au milieu du vestibule, et qui se divise elle-même, pour aller former, dans les canaux et le limaçon, des prolongements circulaires auxquels il donnait le nom de zones sonores.

Son ouvrage est fait pour servir de modèle, car il a su éviter également la sécheresse des descriptions anatomiques, et l’ennui que cause une diction trop verbeuse. Le style a certainement contribué à faire la réputation de cette production, qui se trouve aujourd’hui inférieure à quelques autres ; toutefois, il serait injuste d’oublier à quelle époque elle fut publiée.

Vieussens a très-bien indiqué la membrane qui revêt la caisse et les vaisseaux qui la parcourent, ainsi que la position des neuf trous du vestibule, et la partie membraneuse de la lame spiroïde ; mais il a mal assigné les rapports du manche du marteau avec la membrane du tympan, et les particularités relatives aux muscles dos osselets. 11 prétendit avoir démontré avant Yalsalva l’épanouissement de la portion molle du nerf auditif dans le vestibule et les zones nerveuses des canaux demi-circulaires (1) ; il aurait dû d’abord démontrer l’existence de ces zones. Somme totale, son ouvrage est peu remarquable ; les planches n’ont pas beaucoup de mérite, et un néologisme, que rien ne justifie, ajoute encore à l’obscurité des descriptions.

C’est ici le lieu d’indiquer les recherches de G. Derham sur l’organe de l’ouïe et ses fonctions ; il a été souvent cité avec honneur par plusieurs anatomistes célèbres (2).

(1) Traité de la structure de l’oreille; Toulouse, 1714, in-4“. ’

(2) Physico-theology; Londres, 1715, in-8”. Traduit en français; Rotterdam , 1726, in-8° ; Paris, 1732, in-8“.

HISTOIRE DE L’ANATOMIE DE l/OHEILLE. 17

L’existence constante d’un trou à la membrane du tympan, admise par Marchetti s et Munnicks, l’a été aussi par A.-Q. Rivinus, qui prétendit l’avoir découvert en 1680, et le démontrer en remplissant de mercure la caisse du tympan : mais ce moyen seul suffit pour prouver qu’il avait tort. Cet anatomiste fut, comme tant d’autres, tellement tourmenté de la soif des découvertes , qu’il osa dire avoir vu ce trou garni d’une valvule et d’un sphincter musculeux (1). L’opinion de Marchettis fut aussi défendue par O.-P. Scholt, sous la présidence de J. Salzmann, dans une thèse qui n’est qu’une verbeuse compilation (2).

Duverney n’avait décrit, ni le périoste, ni les vaisseaux des osselets; J.-À. Sclimid en donna une description soignée, ainsi que plusieurs figures, qui n’ont rien de remarquable (3).

Personne n’a mieux décrit l’oreille externe, et surtout les muscles de cet appendice, que J.-D. Santorini (4); il a fait voir que l’auriculaire supérieur ne s’attache pas seulement au cartilage du conduit auditif externe, mais encore à la partie postérieure du cartilage de l’auricule; ce qui lui permet d’épanouir en quelque sorte ce cartilage, et de le porter en arrière. On lui doit la description exacte de trois muscles intrinsèques que Valsalva n’a pas connus : le transverse auriculaire, le muscle de l’incisure , et l’hélicien, qui depuis fut divisé en deux par Albinus.

(1) De audités vitüs ; Leipsick, 1717, in-4 0 ,

(2) De aure humanâ; Strasbourg, 1719, in-4 0 .

. (3) Deperiosteo ossiculorum auditûs , ejusque vasculis; Leyde, 1719,

L’hypothèse si vivement défendue par Rivinus , sur la perforation de la membrane du tympan, ayant été de nouveau proposée par J.-A. Kulm(t), G. Bose, ou plutôt A.-F. Walther, voulant décidément savoir si cette opinion était admissible, et si Yalsalva ne s’était pas mépris à ce sujet, injecta dans le tympan , par la trompe d’Eustache, de l’air, de la fumée de tabac, du mercure, de l’infusion de safran. Aucune de ces substances ne se fit jour à travers la membrane, à laquelle l’examen le plus attentif ne put faire découvrir la plus petite ouverture. Les expériences furent répétées sur cinq cadavres avec beaucoup de soin, et toujours avec le même résultat. Cette dissertation fit le plus grand honneur au professeur de Leipsick (2) ; cependant elle ne porta pas la conviction dans tous les esprits-, car H.-F. Teichmeyer revint encore à l’opinion de Rivinus, et n’appuya son sentiment que sur de faibles arguments (3). Il est bien reconnu aujourd’hui que la perforation de la membrane du tympan résulte toujours d’un état pathologique ; mais on sait aussi qu’elle est bien plus fréquente qu’on ne le supposait, naguère encore.

Parmi les anatomistes célèbres du dix-huitième siècle qui se sont spécialement occupés de la structure de l’organe de l’ouïe, J.-F. Cassebohm (4) tiendra toujours une place distinguée. Anatomiste érudit, il ne se con-

(1) De audilu ; Dantzick, 1724, in-4°.

(2) De membranâ tympani; Leipsick, 1725, in-4°.

(3) Vindiciœ quorwmdam inventorum anatomicorum in dubiurn revocatorum ; léna, 1727,' in-4“.

(4) De awre intemd; Franefort-siu-roder, 1730. — De dure humpmd tract. Il, III ; Halle , 1730 , in-4°. — De awre htmand tract. IV ; Halle,

HISTOIRE DE L’ANATOMIE DE 1/OREILLE. 19 tenta pas de décrire les objets avec une exactitude rare ; son livre est une des meilleures sources auxquelles on puisse recourir pour écrire l'histoire de l’anatomie de l’oreille ; ses citations sont parfaitement exactes, et l’on ne peut lui reprocher qu’un style lourd et verbeux. Il a fait d’intéressantes recherches sur l’état de l’organe de l’ouïe dans le fœtus. On lui doit la remarque que les osselets n’existent pas même à l’état rudimentaire deux mois après la conception, et qu’à cette époque seulement on commence à distinguer la caisse. Dans un fœtus de trois mois il a trouvé le marteau cartilagineux, avec un point d’ossification ; l’enclume était dans le même état, sauf sa longue apophyse, qui était en partie ossifiée, ainsi que la tête de l’étrier. À. quatre mois, la tète du marteau était osseuse intérieurement, cartilagineuse à l’extérieur ; l’apophyse la plus longue était cartilagineuse, l’autre n’était pas encore visible ; la portion de l’enclume articulée avec le marteau était recouverte d’une lamelle cartilagineuse, et celle qui est en rapport avec l’étrier n’était pas encore ossifiée, non plus que la partie correspondante de cet osselet ; à cinq mois, l’ossification était complète. Cassebohm a donc le premier fait connaître l’époque à laquelle se développent les osselets, en prouvant que ce développement est déjà sensible à trois mois, tandis que Kerkring ne l’avait fait commencer qu’au cinquième. Il a aussi démontré qu il existe une petite cavité dans l’épaisseur de l’enclume , du marteau, et même de l’étrier ; mais il ne paraît pas que cette disposition soit constante.

Il dit avoir vu non-seulement le quatrième osselet, ou l’os lenticulaire, mais encore un autre osselet, entre le marteau et l’enclume, chez un seul enfant, sur trois

20 PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE ï.

cents cadavres qu’il a disséqués pour étudier l’oreille. Il a fort bien démontré, contre Valsalva, qu'il n’y a point de trous de communication entre la caisse du tympan et la cavité du crâne. Sa description du rebord des fenêtres est fort exacte. Il découvrit le crochet que forme l’extrémité de la lame spiroïde du limaçon , lui donna le nom d’hameçon, et reconnut plusieurs des ouvertures par lesquelles le nerf auditif pénètre dans le vestibule. Enfin il a donné une description très-détaillée d’un enfant qui vint au monde avec quatre oreilles , dont deux étaient dans la place ordinaire, tandis que les deux autres étaient situées près de la nuque ; chacun des temporaux avait deux portions pierreuses (I). Les figures jointes à son ouvrage sont les plus belles que l’on connût jusqu’alors.

Le beau traité de Yalsalva sur l’oreille a fourni l’occasion à J.-B. Morgagni de déployer son immense érudition , ses profondes connaissances en anatomie, et son inviolable attachement à son illustre maître. Les épîtres anatomiques de Morgagni sont peut-être, de toutes les productions de ce grand homme, celles qui remplissent le mieux le but qu’il s’était proposé ; c’est un traité complet, anatomique et historique, de la structure de l’organe de l’ouïe. Cette riche mine a été mise à contribution par tous ceux qui jusqu’ici ont écrit sur l’histoire de l’anatomie. Comme cette science ne laisse point de place aux hypothèses , il n’y a rien à retrancher dans ces savantes épîtres, dignes de passer tout entières à la postérité la plus reculée , comme un beau monument de la profondeur des hommes célèbres qui ont cul-

(1) Tract. V.

HISTOIRE DE L ANATOMIE DE LOREILLE. 21 tivé l’anatomie au dix-huitième siècle, et qui nous ont montré, par leur glorieux exemple, que cette prodigieuse consommation de temps consacré aux découvertes cadavériques ne dispense point des recherches de l’érudition , non moins nécessaire à l’anatomiste qu’au médecin. L’ouvrage de Morgagni est en même temps un modèle de critique. Sans avoir fait aucune découverte importante relative à l’anatomie de l’oreille, ce grand homme a rendu un éminent service en fixant, pour ainsi dire, l’état de la science à l’époque où il écrivait ; d’ailleurs, on lui doit une foule de remarques, minutieuses en apparence, mais qui ont complété les travaux de ses devanciers (IJ.

Après Morgagni on ne trouve plus aucun anatomiste célèbre qui se soit occupé de perfectionner la description de l’oreille, jusqu’à D. Cotugno, qui, dès l’àge de vingt-cinq ans, se plaça au rang des grands maîtres par la publication de ses recherches sur cet organe, et surtout par la découverte des aqueducs du limaçon et du vestibule (2). 11 a, pour ainsi dire, découvert de nouveau la lymphe du labyrinthe, dont Valsalva avait dit quelques mots ; et il est le premier anatomiste qui ait assigné un usage plausible aux canaux demi-circulaires, au limaçon et au vestibule.

La marche qu’il suit n’est pas dénuée d’avantages : il décrit d’abord le tympan, puis il fait connaître, avec beaucoup de détail, la disposition de la fenêtre ovale, le vestibule, les canaux demi-circulaires, la fenêtre

(1) Epistolœ amtomicœ ad explananda opéra Valsaleœ; Venise, •1740, îvol.in-4*.

: iï) De aquæductibus auris humante internez ; Naples, 1760,in-8°; Vienne, 1774, in-12. Cette dernière édition est celle dont je me suis servi.

ronde, et enfin le limaçon et les aqueducs. Ses descriptions l’emportent, pour l’exactitude, même sur celles qu’axait données Valsalva. 11 indique très-bien le trajet du nerf acoustique, et dit avoir vu les flle.ts de ce nerf marcher dans la lame spiroïde jusque vers la zone membraneuse , où il les admet par analogie, sans les avoir vus distinctement. Dans le vestibule, le nerf auditif s’épanouit en membrane, et forme une cloison, au moyen de laquelle cette cavité est divisée en deux parties : l’une, antérieure, où l’on voit l’orifice antérieur du canal demi-circulaire externe , l’orifice propre du canal supérieur, et la fosse demi-ovale ; l’autre, postérieure, offre l’orifice commun , l’orifice propre du conduit inférieur, l’orifice postérieur de l’externe, et la fosse hémisphérique. La partie inférieure du septum nerveux, formée par l’épanouissement de la portion molle de la septième paire, adhère à la crête du vestibule. Cotugno a vu, chez un fœtus dont le vestibule était dans un état de dessiccation, une lamelle très-blanche adhérente à la pyramide de cette cavité. Quelque léger que soit le septum nerveux, il résiste, disait-il, à l’impulsion du mercure poussé dans la partie antérieure du vestibule par l’orifice commun. 11 dit avoir vu ce septum non-seulement dans l’homme , mais encore dans les animaux qui ont des canaux demi-circulaires ; et qu’il est plus grand dans l’homme, chez qui le vestibule et les canaux sont aussi plus développés. De cette différence il déduit des conclusions en faveur de la perfection de l’organe auditif dans l’espèce humaine.

11 est le premier qui ait démontré que l’humeur dont Valsalva avait parlé remplit le labyrinthe, et que les nerfs acoustiques pénètrent dans le vestibule , non par

HISTOIRE DE L’AHATOMIE DE L’OREILLE. 23 cinq trous comme le prétendait Yalsalva, mais par un très-grand nombre de petits pertuis. On 'voit qu'il a réfuté complètement la théorie d’Aristote (l) sur l’aer ingenüus de l’oreille interne ; hypothèse de l’antiquité qui était encore admise au commencement du dix-huitième siècle, et que G.-C. Schelhammer avait déjà fortement attaquée (2).

La description qu’il donne des aqueducs, dont on lui doit la découverte, lui a fait le plus grand honneur. Comme ces ouvertures ne se trouvent pas dans les oiseaux, il fait remarquer que, chez ces animaux, le limaçon n’existe pas non plus, et que leurs canaux demicirculaires sont autrement disposés que les nôtres. Aujourd’hui personne ne conteste l’existence des aqueducs, quoiqu’on soit loin de s’accorder sur leur description, et encore moins sur leur destination : ainsi cette dissertation n’est plus intéressante que sous le rapport historique ; en la lisant, on voit que, pour l’ordinaire, les anatomistes qui ont cherché à démontrer des découvertes palpables ont souvent joint à des arguments irrésistibles les preuves les plus équivoques et les moins irrécusables, ce qui donnait beaucoup de prise à leurs adversaires.

Les travaux de Cortugno n’ayant point porté la conviction dans tous les esprits , Caldaui les appuya, en 1773, de l’autorité de nouvelles expériences (3), et P.- T. Meckel essaya, en 1777, de prouver définitivement qu’il ne s’était pas trompé (4).

(1) De animâ, lib. 2.

(2) De auditu liber umts; Leyde, 1684, in-8°.

(3) Institutiones physiologicœ; Padoue, 1773, page 238.

(4) Dissertatio anatmnico-pathologicà de labyrinthi amis contenus-, Strasbourg, 1777, in-4 0 , pl.

La dissertation de Meckel est un chef-d’œuvre d’érudition, de méthode, et d’exactitude dans les descriptions ; il consulte tour à tour les livres et les cadavres. D’abord il passe en revue tous les auteurs qui, depuis Valsalva jusqu’à Cotugno, ont eu quelques notions de l’humeur labyrinthique, et ceux qui ont partagé et confirmé l’opinion de l’anatomiste napolitain. Tl indique ensuite la préparation que l’on doit faire subir au labyrinthe pour voir tontes les parties qui y sont contenues. On isole d’abord la partie latérale du crâne , sans léser l’organe qu’on désire étudier ; puis on détache l’os temporal du crâne et de la mâchoire inférieure , ainsi que toutes les autres parties environnantes , en ayant soin de couper la dure-mère avec le scalpel, et non avec la scie. On enlève la partie antérieure de la caisse du tympan avec la scie , en observant de ne point tirer à soi l’étrier, qu’on a préalablement détaché avec soin du marteau. Il importe aussi de ménager le périoste, qui s’étend de la surface de la caisse sur l’étrier, et l’enveloppe , comme l’a démontré Morgagni (1). On saisit ensuite l’étrier avec une pince , puis on l’isole de la fenêtre ovale, après avoir coupé son muscle. Mais de cette manière on ne voit encore que difficilement l’intérieur du labyrinthe, par l’ouverture peu étendue de la fenêtre ovale ; il vaut mieux, pour bien distinguer la quantité d’humeur qui le remplit, placer la pièce osseuse dans un étau , de manière à ce que la partie antérieure du labyrinthe soit tournée en haut, et sa partie postérieure en bas ; alors, à l’aide d’une petite scie, on enlève le canal carotidien, voisin du limaçon, puis on attaque l’é-

(1) Epist. 5, c. 0, page 163.

HISTOIRE DE L’ANATOMIE DE i/OREILEE. 25 minence osseuse qui parait derrière lui, à l’aide d’un fort scalpel ou d’un coin d'acier, avec beaucoup de ménagement , jusqu’à ce qu'on voie paraitre le liquide labyrinthique ; ensuite on met à nu, avec la même précaution, le sommet du limaçon , et l’on voit sortir leliquide, qui mouille aussitôt les parties environnantes. En saisissant l’étrier avec une pince, et l’appliquant exactement sur la fenêtre ovale, on fait sortir ce liquide avec plus de force par l’ouverture qu’on vient de pratiquer , et de cette manière l’on imite l’action présumée du muscle de l’étrier durant la vie. On peut aussi, comme le faisait Caldani, se borner à ouvrir la membrane de la fenêtre ronde et faire mouvoir l’étrier ; l’on obtient le même résultat. Meckel indique une troisième méthode : c’est de laisser intactes toutes les parties du labyrinthe, à l’exception de l’un des canaux demicirculaires, que l’on ouvre à sa partie antérieure ; alors, soit que l’on ait ouvert le vertical supérieur ou l’horizontal , si l’on fait mouvoir l’étrier, on s’assure facilement que les canaux sont pleins de liquide , comme le reste du labyrinthe.

Ces diverses préparations sont d’autant plus faciles dans le fœtus , que les os sont plus mous et que l’humeur labyrinthique est rougeâtre , tandis qu’elle est limpide dans l’adulte. Sans même pratiquer aucune ouverture, on la voit, dans le fœtus, à travers l’épaisseur de la paroi du canal vertical supérieur et du vertical inférieur, là où ils se réunissent en un seul, pourvu 5 *ie l’on enlève la dure-mère qui recouvre cette portion dû rocher.

Tout cela ne prouvant pas complètement que le labyrinthe fût exactement rempli par l’humeur dite de Co-

tu'gno, Meckel fit geler un cadavre, en ouvrit avec précaution le labyrinthe, et le trouva entièrement rempli par un glaçon , moulé sur la forme de cette cavité et parfaitement dur. De telles observations sont décisives. Cependant il a voulu que l'anatomie comparée vînt à l’appui de ces faits incontestables, et il a trouvé le liquide labyrinthique dans le veau, la brebis , le porc, dans les chats, les lapins, les cerfs, et dans plusieurs oiseaux, tels que la poule, l’oie, et le canard.

Pour prouver qu’il n’y a point d’air dans le labyrinthe, il chassa, autant que possible, tout celui que pouvaient contenir les cellules mastoïdiennes et les parties molles, dont on ne peut guère débarrasser complètement le rocher ; puis il plongea la pièce dans un vase rempli d’eau, ouvrit le labyrinthe en perçant le sommet du limaçon, et agita la pièce, sans qu’aucune bulle gazeuse se montrât à la surface du liquide. Voulant rendre la démonstration encore plus complète, il ouvrit la paroi supérieure du vestibule, qui est épaisse de plusieurs lignes, et par cette ouverture il introduisit du mercure, de manière que la plus grande partie du labyrinthe en fût remplie ; pressant ensuite l’ouverture avec le doigt, et par conséquent un peu au-dessous de la base de l’étrier, il ne vit sortir aucun globule de mercure hors du labyrinthe ; d’où il conclut qu’il n’existe pas de communication entre cette cavité et celle du tympan.

Meckel pense que Cotugno a eu tort de comparer l’humeur du labyrinthe à celle qui résulte de la condensation dè la vapeur qui s’exhale du corps des animaux que l’on ouvre peu de temps après qu’ils ont été tués, ou même quand ils vivent encore. La lymphe labyrin-

HISTOIRE DE L’ANATOMIE DE LOREILLE. 27 thique lui paraît, avec raison, avoir plus d’analogie avec l’humeur aqueuse de l’œil. Si d’abord elle était à l’état de vapeur, comment pourrait-elle se condenser sans laisser un vide, qui, selon Cotugno lui-même, n’existe pas ? Cinq expériences sur de jeunes chats vivants lui ont prouvé que cette humeur est effectivement à l’état liquide, durant la vie comme après la mort. Il dit qu’elle est gélatino-aqueuse, et concrescible par les acides.

Meckel ne borne pas là ses recherches; il indique comment on peut reconnaître la forme et la position du septum nerveux. On peut enlever l’étrier et éponger l’humeur, mais de cette manière on ne voit pas trèsdistinctement ; il vaut mieux, après avoir convenablement isolé l’oreille interne des parties voisines, enlever la dure-mère qui tapisse la face interne des temporaux, excepté la portion qui pénètre dans le conduit auditif interne, et ouvrir le labyrinthe avec l’instrument tranchant : alors l’on voit à découvert l’épanouissement membraniforme du nerf acoustique, en rapport avec une duplicature du périoste qui divise le labyrinthe en deux cavités, dont l’une est antérieure et interne, l’autre postérieure et externe. Quand on a lu avec attention la belle dissertation dont je me plais à donner ici l’analyse, on a peine à nier l’existence de ce septum membranonerveux.

Il y a en outre dans le labyrinthe des filets-nerveux flottants derrière cette cloison; on les reconnaît à ce qu’ils sont d’un blanc médullaire et d’une substance molle : faute de s’être attachés à les distinguer des parties voisines, Yalsalva et Yieussens sont tombés dans de graves erreurs. Les zones nerveuses qu’ils disent avoir

vues dans le limaçon et les canaux demi-circulaires ne sont que des portions du périoste, qui, quoique humide, est rouge et cendré. Les fibres du septum vont en convergeant vers la partie supérieure et antérieure du vestibule ; ceci est très-évident chez le veau.

Meckel a trouvé dans le canal vertical supérieur, ouvert sur toute son étendue, un filet médullaire trèsblanc , continu aux filets flottants dans le vestibule derrière le septum ; il en a vu de semblables dans les autres canaux, et il pense que ces filets flottent dans la lymphe qui remplit ces cavités ; mais il n’a pu voir dans le limaçon que de légères stries blanches, dont il n’a pu reconnaître exactement la nature.

La planche qui accompagne l’excellente dissertation de Meckel offre des figures très-exactes de l'oreille interne.

Depuis ce célèbre anatomiste jusqu’à Antoine Scarpa, l’on ne trouve plus guère de recherches importantes sur la structure de l’organe de l’ouïe. En 1772 , l’illustre professeur de Pavie publia une dissertation très-intéressante sur la conformation de la fenêtre ronde. Il considère la membrane de cette fenêtre comme remplissant à l’égard du limaçon les fonctions que.la membrane du tympan remplit relativement à la caisse (1), et assure que cette fenêtre se rétrécit à mesure, et finit même par disparaître dans la vieillesse. Eu 1789, il réunit toutes ses idées sur l’anatomie de l’oreille en un traité spécial (2). Ces deux ouvrages contiennent une foule de remarques pleines d’exactitude, principalement sur la

(1) Obs. anat. de structuré fenestrœ rotundœ; Modène, 1772.

(2) Anatomicœ disquisitiones de audilu et olfactu; Padoue, 1789; Milan, 1795, grandin-fol., fig.

HISTOIRE DE l’ ANATOMIE DE L’OREILLE. 29 névrologie acoustique. Les planches sont admirables, et surpassent même en beauté celles que Soemmerring a données pins tard.

La fin du dix-huitième siècle a vu publier divers écrits sur l’anatomie comparée de l’oreille ; à cette époque se rapportent les travaux de Minasi, de Fabricius , de P. Camper, mais surtout ceux de Comparetti (1), et les recherches de C.-F.-L. Wildberg, de Loder, de J. Hunter, deVenturi, de Monro, de Geoffroy (2).

En 1800, M. Cuvier présenta, dans ses leçons d’anatomie comparée , le tableau des connaissances relatives à l’organe de l’ouïe non-seulement dans l’homme , mais encore dans tous les animaux ch^z lesquels cet organe a été étudié avec quelque soin (3). Ce savant naturaliste ajouta lui-même beaucoup à cette partie si curieuse de l’anatomie comparée.

S.-Th. Soemmerring fit paraître en 1806 sa magnifique iconographie de l’oreille humaine , où l’on voit représentés avec une si admirable exactitude les moindres détails de l’organisation de l’appareil auditif ; les artérioles de la lame spiroïde y sont figurées pour la première fois (4). Ce bel ouvrage mérite tous les éloges qui lui ont été prodigués. Il n’en est pas de même de celui de J.-C. Saunders , mis au jour dans la même année; les planches de l’anatomiste anglais ne sont que de faibles copies de celles de Scarpa(5).

(1) Obs. anat. de aure interné comparatd; Padoue, 1789.

(2) Dissertation sur l’organe de l’ouïe de l’homme, des repaies, des poissons; Amsterdam et Paris, 1777, in-8°.

(3) Leçons d’anatomie comparée ; Paris, 1800, in-8’.

(4) Icônes organi audités humani; Franclbrt-sur-le-Mein, 1806, in-fol,

(5) The anatomy ofthe human ear; Londres, in fol., 1806, fig.

Parmi les productions plus modernes, il en est une très-remarquable par son objet et par la réputation de l’auteur ; c’est la Philosophie anatomique, de M. Geoffroy Saint-Hilaire (1). Ce savant naturaliste, ayant égard à la position et aux dépendances des os de l’opercule des poissons , beaucoup plus qu’à leur forme, les considère comme des pièces correspondantes aux osselets de l’ouïe, au cercle osseux du tympan et à la caisse des animaux chez lesquels l’organe auditif se rapproche de celui de 1 homme. Si l’on n’a égard qu’au principe général sur lequel il se fonde, on ne peut en effet se refuser à admettre avec lui que, chez les poissons à opercules, la caisse du tympan est’très-Iarge et peu profonde ; que le cercle du tympan n’est qu’un arc presque droit, que l’enclume n’est qu’un long stylet osseux, le marteau une sorte de plaque qui présente à peine quelque saillie à sa face interne ; que l’étrier ressemble à un vaste bouclier ; que le lenticulaire est plus large, plus long que l’enclume, et qu’il a la forme d’une plaque très-étendue, et coudée à l’une de ses extrémités ; enfin, que les larges fentes qui résultent de l’entre-bâillement des ouïes sont analogues aux ouvertures auriculaire et buccale de la caisse dans les mammifères.

Parmi les écrivains qui ont publié des monographies plus ou moins estimables , on doit citer avec éloge Saunders, Yan der Hoeven, Fischer, Teule, et Todd. Les travaux de Wright, de Gurtis et de Caswall méritent à peine d’ètre mentionnés.

Il n’a pas manqué, surtout dans ces derniers temps, d’anatomistes qui ont consacre le pci

(1) Philosophie anatomique; Paris, 1819, in-8°, fig.

HISTOIRE DE l’âIVATOMIE DE L’OREILLE. 31 leurs investigations à certaines parties de l’oreille, dont ils ont cherché à mieux faire connaître la structure interne. Parmi ceux qui ont examiné de nouveau l’oreille externe, avec le conduit auditif et ses glandes cérumineuses, on distingue Buchanan. Home, Brugnone, Yest, Cornélius et Shrappnell se sont occupés de la membrane du tympan; Rcellner, Carliste , Chevalier, Westrumb, Lieboldt, Hagenbach et Bonnafont, de la caisse et de la trompe d’ (iustache ; Brugnone , Ribes, Krimer, Tlg, Bosenthal, Huschke, Steifensand, et surtout M. Breschet, du labyrinthe; Bock, Jacobson, Arnold, Lobstein, Hirzel, Varrentrapp, Schlemm et Muller, des différents nerfs qui appartiennent à l’oreille interne ou la traversent. Meckel, Huschke, Burdach, Baer, Rathke et Valentin, pnt rempli les vides qui existaient encore depuis Cassebohrn dans l’histoire de l’évolution de l’organe auditif. En un mot, l’anatomie de l’oreille, si longtemps arriérée, se trouve maintenant au niveau de celle des autres parties du corps , et l’on peut dire sans crainte que les modernes n’ont laissé aux générations futures que de bien faibles glanures à 'recueillir dans un champ à l’exploration complète duquel s’opposent tant et de si grandes difficultés.

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