CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Arrivé au terme de cette étude, nous croyons utile de réunir les données fondamentales qui s'en dégagent, et de justifier ainsi les longs
•450 DES FIÈVIIES CONTINUES
développements dans lesquels nous sommes entré. Et tout d'abord, on y voit, d'une manière saisissante, la complexité des facteurs patliogènes de la doUiiénentérie, et la suppléance mutuelle de ces facteurs dans les différents milieux où nous nous sommes placé.
Si l'histoire de la fièvre typhoïde rurale ne nous montre pas nettement les foyers d'infection de prédilection de la maladie, elle met, en revanclie, merveilleusement en lumière le rôle de la transmission d'iiomme à homme dans la propagation de cette dernière, la grande réceptivité que présentent à son égard les sujets de tout âge qui ne possèdent l'immunité à aucun degré, et enfin le peu de viabilité du virus typhogène, lorsqu'il n'est pas incessamment régénéré sur des organismes nouveaux.
L'aptitude si grande de la fièvre typlioïde à se transmettre par la contagion dans les campagnes, comparée au faible degré de cette dernière dans les villes, ne tient pas à une différence dans l'énergie du virus, mais simplement à une réceptivité plus grande chez les populations rurales. C'est également à cette dernière circonstance que l'armée doit d'être plus accessible à la contagion que les groupes civils avec lesquels elle est en contact.
Les villes nous ont appris à connaître les foyers d'infection créés par nos habitations : les latrines, les égouts, les réceptacles d'immondices, et subsidiairement le sol et l'eau de consommation.
Ces différentes sources d'infection, surtout la dernière, ont jusqu'aujourd'hui défrayé toute l'étiologie de la fièvre typhoïde. Leur importance est assurément de premier ordre, surtout dans les grands centres, mais elle n'est pas telle qu'elle doive faire méconnaître d'autres facteurs, qui, pour être secondaires, n'en sont pas moins réels. Tels sont ces foyers infectieux restreints qui se créent lentement sous les planchers de nos casernes, par l'accumulation progressive des matières organiques, ou éventuellement dans les chambrées par l'augmentation momentanée des effectifs. Mais nulle part la puissance pathogène de l'encombrement ne se manifeste aussi nettement que dans ces épidémies qui éclatent à bord des navires, au moment où le mauvais temps relègue les passagers dans les parties basses de ces derniers, et porte au plus haut degré les dangers du méphitisme humain.
L'origine tellurique est incriminée çà et là pour la dothiénentérie des villes, mais nulle part le rôle du sol ne s'affirme aussi hautement que dans les camps dont l'occupation se prolonge; il y montre toute sa puissance typhogène, et contre-balance largement les effets salutaires de la vie au grand air.
Les manœuvres en plaine ou dans la montagne suscitent souvent un nouveau facteur, le surmenage, c'est-à-dire l'adaptation du milieu intérieur à l'envahissement et à la culture des germes, que l'organisme leur serve déjà de support ou qu'il les puise dans une source ambiante.
DE LA. FlliVRIî TYPHOÏDE 451
A peine mentionnée dans l'éliologie classique, la fatigue devient, au milieu des troupes, un facteur des plus importants dont les médecins d'armée ont trop souvent l'occasion de mesurer la haute valeur.
Il en est de même de la chaleur dont le rôle, à peine marqué dans nos pays, s'accuse par le caractère de plus en plus saisonnier de la fièvre typhoïde, à mesure qu'on l'envisage vers les latitudes plus basses, et surtout par la régularité de son évolution en Algérie où, à l'instar de la fièvre palustre, elle montre tant de prédilection pour la saison chaude. Son explosion au milieu des colonnes expéditionnaires en marche vers le Sud, loin des foyers infectieux, témoigne formellement du transport des germes par l'homme sain (parasitisme latent), et de la haute influence ([ue l'action combinée de la chaleur et des marches prolongées exercent sur ce germe latent.
Enfin, nous avons vu que sa diminution sous les tropiques, malgré l'élévation de la température, se trouvait en rapport avec la faible densité des populations : c'est un dernier et saisissant témoignage du rôle des grandes agglomérations dans sa genèse.
Devant tous les témoignages accumulés dans ces derniers temps en faveur de l'origine hydrique de la fièvre typhoïde, nous demeurons convaincu que dans les villes c^tte origine est incontestablement la plus commune. Mais, instruit à l'école de la médecine d'armée, nous continuons à croire à la haute signification d'autres facteurs méconnus par l'étiologie en vogue. Ces facteurs forcent l'attention lorsque, quittant les foyers urbains, on porte l'enquête ailleurs, notamment dans les milieux si divers où se trouve placé l'homme de guerre. Le rôle du sol, des météores, de l'organisme lui-même s'impose alors à la conviction avec une irrésistible logique; l'on reste frappé du contraste entre la complexité réelle des facteurs typhogènes, et la simplicité, probablement aussi factice que séduisante de l'étiologie urbaine. Lorsqu'une épidémie vient à naître dans un grand centre, le seul objectif consiste à chercher et à découvrir le bacille; à le chercher et à le découvrir — quelquefois — dans un milieu invariable, l'eau. Mais le bacille vit eu permanence dans les milieux où nous nous agitons. Son existence est attestée par la série non interrompue de ces cas sporadiqiies qui se succèdent dans la population comme dans les casernes, et qui sont comme la racine des épidémies futures.
Et puis, il faut autre chose encore que la graine pour faire une épidémie, on est trop enclin à le méconnaître. Un des chefs les plus pénétrants et les plus autorisés de l'Ecole microbiologique française vient de le proclamer lui-même; il nous plaît de rapporter ici ses propres paroles, elles ne paraîtront pas suspectes aux contagionnistes modernes :
« Ceux-ci, dit le professeur Duglaux, ont une certaine tendance à
oublier qu'à cùlé de la piaule, il y a le terrain, à côté du microbe, le sol, avec ses coudilions si variables de nature, et l'animal, avec ses conditions si changeantes de réceptivité. Nous connaissons des maladies dan« lesquelles le microbe est souverain et triomphe à lui seul de tous les obstacles. Il y en a d'autres dans lesquelles il faut faire entrer en ligno de compte, en même temps que le microbe et ses conditions extérieures de virulence, l'individualité et même le milieu ambiant de l'animal qui le reçoit (loi). «
Or, la fièvre typhoïde est une de ces maladies si jamais il en fut. Ces facteurs secondaires, l'individualité et le milieu ambiant, on ne lecherche pas assez; il arrive même qu'on ne s'en préoccupe pas du tout. Pourtant, ils ont une importance capitale; c'est de leur entrée en scène, de leur concours actif que naissent les épidémies. C'est parce qu'ils sont des plus évidents dans la médecine d'armée que nous avons donné dans ce chapitre une place si large à l'étude de la fièvre typhoïde dans les milieux militaires.
L'aptitude typhogène du sol, à laquelle Pettenkofer a consacré depuis plus de trente ans des travaux qui resteront, n'eu déplaise au microbe, son éternel titre de gloire, s'affirme de la façon la plus nette par la constance avec laquelle apparaît la fièvre typhoïde dans les campements qui se prolongent. Le sol, souillé de déjections, favorise-t-il la multiplication et exalte-t-il la virulence des germes typhogènes, ou exerce-t-il par les souillures banales une influence directe sur l'homme, en l'adaptant à l'invasion du microbe? On peut hésiter à se prononcer. Toujours est-il que son rôle est formel dans ce milieu.
D'un autre côté, les épidémies qui naissent loin des villes ou d'autres foyers infectieux, au sein des troupes expéditionnaires mal nourries, surmenées, exposées à toutes les intempéries, toujours en mouvement sur un sol indemne de toute souillure antérieure, ainsi que cela a été si souvent le cas pour nos colonnes enfoncées dans les solitudes de l'Algérie, ces épidémies ne portent-elles pas témoignage de l'inilueuce que l'organisme lui-même, par ses modifications accidentelles, peut exercer sur la genèse de la fièvre typhoïde? N'enseignent-elles pas que celle-ci peut être engendrée, non pas spontanément, mais par des germes habituellement inoiïensifs, dissimulés dans les replis de nos cavités et qui acquièrent accidentellement et temporairement des propriétés pathogènes? Que d'explosions épidémiques qui, survenant sans faits similaires préexistants, excluent toute contagion médiate ou immédiate, et justifient l'opinion d'une genèse autre que celle qui repose sur la transmission d'un germe pathogène tout fait, par l'eau ou par tout autre véhicule!
Ces observations, trop négligées dans l'histoire de la fièvre typhoïde.
DE LA FlftVRl'; TYPHOÏDE
coutribueront peut-être à pénétrer l'essence, actuellement si controversée, du bacille d'EBKRTii. Des reciierches récentes en font un parvenu, issu de la souche microbienne la plus banale, de ce vulgaire bacille du côlon, qui est l'un des plus constants parmi les saprophytes qui peuplent le gros intestin.
La bactériologie accumule en ce moment les preuves pour et contre l'identité entre le bacille d'EsciiERicii et celui d'EBERïu. 11 est peu probable qu'elle mette les dissidents d'accord, car il est des questions d'origine de maladie qu'elle est impuissante à résoudre sans le concours de l'observation : l'étiologie ne saurait être exclusivement microbienne. L'épidémiologie est incapable, assurément, de décider la question pendante entre les deux microorganismes. Mais elle a le droit d'affirmer que la fièvre typhoïde peut naître des. germes que nous portons en nous, et qui, saprophytes silencieux dans les conditions ordinaires, deviennent aptes à remplir temporairement des fonctions virulentes sous l'empire des grandes infractions à l'hygiène, et notamment des fatigues prolongées, des vices du régime, des souillures banales de l'eau, toutes circonstances qui, par leur réunion, sont si propres à créer la putridité du milieu intérieur.
L'épidémiologie a été admirablement éclairée par la bactériologie, mais ce n'est pas faire injure à celle-ci que de soutenir qu'elle ne peut se passer du concours de celle-là. En étiologie, comme dans toutes les autres branches de la médecine, l'expérimentation et l'observation ne sauraient se séparer, elles doivent se prêter un mutuel appui sous peine d'aboutir à des conclusions incomplètes ou décevantes.
Proclamons hautement les immenses services que la bactériologie a rendus à la science et à l'hygiène prophylactique, mais ne méconnaissons pas pour cela les enseignements de la médecine traditionnelle. N'oublions pas qu'à côté de la graine, il y a le terrain auquel nos prédécesseurs ont attaché une si haute et légitime importance. Sans lui, il n'y a point d'épidémie; terrain extérieur, avec ses conditions si variables, agissant à la fois sur le parasite et sur l'organisme exposé à ses atteintes; milieu intérieur avec sa réceptivité si changeante sous l'empire des violentes infractions aux lois de l'hygiène.
Une étiologie largement compréhensive de la fièvre typhoïde doit embrasser toutes les causes secondes ; l'enquête doit être dirigée dans tous les sens, et non pas seulement vers la recherche de la cause première. Telles sont depuis longtemps la doctrine et la pratique de là médecine d'armée; car c'est dans les situations si diverses de la vie militaire que l'on apprend réellement à connaître la complexité des facteurs typhogènes.
Uibliogpaphlc.
Bertulus. - Hlsl. de la dothiénentérie, etc. (Gaz. méd. de Paris, 1872 et 187'î , "'735^3^^ é^l'f6-?77t''^"''''' '
Brouaudel. - Répartitio7i de la fièvre typh. en France, d'après les documents fournis par la stat. méd. de l'armée et la stat. sanit. de lapopul. d..7e Tl des travaux du comité consult. d'iiyg. publ. de France, t. XXI, 1891.)
4. GAULTI.U DE Claubrv - Rapp sur les épid. qui ont régné en France de 1841 a
JS-xG et en i8ol. (Mémoires de l'Acad. de méd., t. XIV, 1849, et t. XVII, 1833.)
5. Ukg^^. - Rapp. entre la composit. des terrains et le développ. des fièvres typh
(Bull. Acad. de med., t. XXXI, 1863-186C, p. 108.)
0. Bmqvet. - Rapp gén. sur les épid. qui ont régné en France en 1874. (Mrm. de l'Acad. de med., t. XXXIl, p. H.) ^
7. JoLLY. napp gén. sur les épid. qui ont régné en France dans Vannée 18G1
(Mem. Acad. de méd., t. XXVI, p. 100.)
8. 5"'- ^« contagion de la fièvre iyph. (Mém. de l'Acad. de 1). Brouardel. — ioc. cit.
10. Typhose Ei^ankungen u. Ruhr beiden Deutsch. HeerenimKriege gegen Frankrcieh,
1870-71. Berlm, 1886. ■> ^ ■>