I. — ÉVACUATION DES FOYERS ÉPIDÉMIQUES
1" Évacuation préventive. — Bien des recrudescences épidémiques auraient fait défaut sans le concours, vers les localités atteintes ou suspectes, de masses encore préservées.
Telle l'aggravation de la mort noire (1348) à la suite des processions de flagellants qui parcouraient les villes et les campagnes; telle l'aggravation de l'épidémie pestilentielle de 1575, année où le jubilé avait attiré à Rome des masses nombreuses de pèlerins; telle enfin l'aggravation, si fréquente aux Indes, de l'endémie cholérique à l'époque où d'autres pèlerins constituent, par leurs immenses agglomérations, des foyers redoutables par leur réceptivité morbide. Nous ne saurions trop approuver les mesures prescrites ou proposées pour entraver l'affluence des étrangers vers les foyers primitifs (1) ou secondaires (2) du choléra. L'aptitude spéciale des individus inaccoutumés (p. 296-297) implique en particulier l'interdiction de tout mouvement de troupes vers les localités atteintes de maladies infectieuses et contagieuses.
Non seulement on empêchera le concours de nouveaux venus; on dissoudra les agglomérations, foires, pèlerinages, etc. (3).
(1) Depuis 1859, le gouvernement des Pays-Bas a mis en vigueur une mesure destinée à réduire le nombre, croissant cliaque année, des pèlerins qui, de ses possessions indiennes, se rendaient à La Mecque, et qui contribuaient par leur voyage, à augmenter l'affluence des étrangers vers le berceau de l'endémie cholérique. Tous les pèlerins sont soumis à l'obligation d'un passe-port « délivré à des conditions déterminées, et dont la principale est que les sollicitants aient prouvé qu'ils ont lès moyens nécessaires pour les frais du voyage (aller et retour), et qu'ils ont pris les mesures convenables pour l'entretien de leur famille pendant leur absence » (Fauvel, p. 517). Il en est de même des obstacles opposés par le gouvernement d'Algérie au départ des pèlerins Arabes vers La Mecque en temps d'épidémie de peste ou de choléra.
(2) En 1853, Bouchardat proposait d'empêcher la délivrance de passe-ports aux ouvriers qui, de la province, voudraient se rendre à Paris durant l'épidémie.
(3) Voy. Fauvel, Inst. cjén. cvnc. les mes. pràv. contre le choléra, in Rec. des trav. du Com. cons. d'Iiyg. puhl., t. IV, p. 310.
Il suffira parfois, pour conjurer le danger, d'éloigner à l'avance, du pays ou de la localité menacée, telle classe d'habitants dont la réceptivité au fiéau du moment est relativement considérable.
L'évacuation des casernes, le licenciement des lycées, des écoles, supprime les milieux les plus susceptibles d'épidémies infectieuses et contagieuses et frappe souvent de stérilité les germes renfermés dans l'atmosphère des villes. On a pu, dans l'armée, entraver et parfois supprimer des épidémies en bornant à des groupes spéciaux ces diverses mesures d'éloignement ou de renvoi : en Belgique on a réduit la fréquence de l'ophthalmie purulente en reculant de deux ans l'âge de l'appel sous les drapeaux ; en France on a arrêté l'explosion d'épidémies de méningite cérébro-spinale en congédiant ceux qui sont le plus aptes à cette affection, les recrues (1).
Pendant l'expédition française du Mexique, on a singulièrement amoindri la fréquence de la fièvre jaune h la Vera-Cruz en éloignant autant que possible de celte ville les soldats de race blanche (p. 904) ; à la Nouvelle-Orléans, on aura surtout des régiments d'hommes de couleur ou d'hommes du sud acclimatés.
Si, pour la fièvre jaune, il faut éloigner surtout du foyer épidé- ■ïiique les individus prédispos^'s par leur race, la richesse de leur „empérament, la force de leur constitution, on se rappellera que le choléra moissonne tout d'abord les individus malades ou affaiblis. Aussi, le conseil de santé des armées prescrit-il en ces termes l'éloignement de ces individus : « Une fois le choléra déclaré dans une garnison, on devra éloigner de l'hôpital, au moyen de congés de convalescence ou d'évacuations, tous les hommes souffreteux, débilités, qui pourront supporter le déplacement ; l'expéiience a, en effet, démontré que les hommes de cette catégorie, en restant dans les foyers de la maladie, sont en général plus exposés à ses atteintes (2). »
L'évacuation des blessés et des cachectiques préservera les armées du typhus.
Contre les endémies à explosions saisonnières, ces mesures peuvent être périodiques ; dans les régions palustres il suffira d'émigrer pendant la saison endémo-épidémique. Les recrudescences de fièvre jaune seront conjurées par l'évacuation, hors de ses 'oyers originels, et durant la période estivale, de la partie de la
(1) L. Laveran, ait. Méningite cÉnÉBno-spiNAi.E, in Dict. ex. des se. méd.
(2) Voy. histr. du conseil de santé dans les armées, 1" déc. 1853, art. 38.
population blanche non acclimatée, ou non préservée par une première atteinte. Aux États-Unis, ces émigrations temporaires sont même utilisées contre les récidives de la lièvre de foin (1).
2" Évacuation en temps d'épidémie. — L'émigration s'applique alors à deux catégories d'individus: d'une part les malades dont l'isolement en des hôpitaux spéciaux diminue les chances de contage pour ceux qui restent; d'autre part, les personnes non malades, dont le départ augmente les chances de salut.
On oublie trop volontiers, devant une épidémie qui s'avance, qu'il y a deux groupes de personnes à proléger, celles qui sont encore en dehors des lieux atteints et que visent surtout les règlements quarantainaires, celles qui vivent en ces localités, pour lesquelles le danger est certain et actuel. En donnant à l'évacuation, en temps d'épidémie, une des premières places parmi les règles de la prophylaxie administrative, je l'ai cependant recommandée plus spécialement pour quelques-unes des maladies transmissibles. De ces maladies, en effet, il en est oil le déplacement des masses atteintes entraîne parfois pour elles l'aggravation de l'épidémie ; tel le choléra. Il en est d'autres, au contraire, comme la peste, la fièvre jaune, le typhus, la fièvre typhoïde, les fièvres éruplives, où l'émigration ne produit habituellement que de bons résultats pour ceux parmi lesquels sévit l'afi^eclion.
Il ne s'agit pas seulement du bénéfice conféré par ces mesures aux masses atteintes déjà ou menacées par le germe morbide, mais encore du danger de leur déplacement pour les populations voisines; or, parmi les affections transmissibles par les communications humaines, il en est où l'émigration offre à ce double égard plus d'inconvénients que d'avantages. Si les émigrants augmentent leurs chances personnelles de salut, ils peuvent singulièrement contribuer à propager l'épidémie.
Les conditions sociales des agglomérations sont plus ou moins favorables à l'exécution complète de cette mesure, d'autant plus inoffensive qu'elle placera hors des centres de population ceux auxquels on l'applique. La mobilité des armées, la facilité de leur installation provisoire loin de tous lieux habités, se prêtent merveilleusement à ce type de déplacement sanitaire.
Enlever les régiments aux foyers d'infection, et les faire camper
(1) Un certain nombre de malades périodiquement "atteints de fièvre de foin se sont réunis en associations avec président, trésorier, etc., pour installer un refuge, un véi'italile saiialoriuni dans une localité préservée par son altitude, à .Bethléem, dans le New-Hampsliire, sur la chaîne des Montagnes-Blunolies.
loin de tout centre de population, c'est non seulement les purifier eux-mêmes, c'est arrêter l'épidémie en lui soustrayant de nouvelles victimes, en lui opposant la barrière du vide.
Tel a été le grand service rendu par Michel Lévy à l'armée française en Orient (1854), quand il fit installer, sous des tentes, les régiments atteints de choléra à Gallipoli et à Varna.
Tels sont les avantages des mesures adoptées aux Indes par les Anglais qui reconnaissent, à l'avance, aux environs de leurs garnisons, les emplacements convenables pour y établir des camps sanitaires dès qu'il y a explosion de choléra (1). Cette méthode a été appliquée avec le même succès à notre armée d'Afrique à l'occasion des nombreuses épidémies de choléra qui ont envahi l'Algérie; et nous la verrons constituer en France un des moyens prophylactiques les plus efficaces contre la fièvre typhoïde de l'armée.
Ces mesures ne sont guère réalisables pour les autres classes de la société que dans les pays à population clair-semée, et à température assez élevée pour que le moindre abri suffise à protéger les émigranls ; les habitants de ces pays sont en général assez peu adhérents au sol, assez habitués à la vie en plein air pour abandonner volontiers leurs demeures, et rechercher le bénéfice de ces camps sayiiiaires. En Algérie comme dans l'Inde, les populations de certaines villes ont entièrement émigré devant le choléra.
Il en est autrement des régions où la densité de la population
(1) De longue date les généraux, et spécialement le général Hastings, avaient noté l'influence prophylactique des changements des lieux de campements pour leurs troupes. Peu à peu des règlements furent adoptés à cet égard ; et, dès le 7 avril 18(j2, sir Hugh Rose, commandant en chef de l'armée des Indes, proclamait un ordre dont nous analysons les principaux articles :
Art. 1". Les officiers commandant les divisions, stations militaires, etc., s'assureront personnellement des conditions topographiques des environs de leur résidence jusqu'à une distance de 20 milles afin d'y choisir à l'avance des emplacements pour faire camper les troupes dans l'éventualité d'une épidémie de choléra.
Art. 2. Les officiers d'état-major de chaque division noteront sur leurs plans et cartes les lieux ainsi choisis.
Art. 3. En cas d'explosion épidémique du choléra dans les environs d'une station militaire, les officiers tiendront leurs Iroupes prêles à partir au premier signal.
Art. 4. Si le choléra éclate dans la station môme, le départ sera immédiat. Art. 7. Les troupes, en partant, emmèneront avec elles tous les malades non atteints de choléra.
Art. 10. Si le choléra se développe dans la colonne en marche, on s'arrêtera à
courte distance. .
Art. 14. On ne rentrera dans la station militaire qu'après extinction de 1 épidémie.
et la rigueui' de la température s'opposent au déplacement et à la dissémination de masses considérables; personne ne songera certainement à l'émigration, en cas d'épidémie, de la population de nos grandes villes, et ne conseillera, par exemple, aux Parisiens d'aller, en pareille circonstance, camper sur les hauteurs de Saint- Cloud ou de Saint-Germain. Mais pour toutes les maladies qui tendent à se circonscrire en épidémies domiciliaires : fièvre t.yphoïde, diphthérie, souvent choléra, il faut savoir assurer l'évacuation des maisons et même des quartiers spécialement atteints.
A. Fièvres éruptwes. — L'émigration collective s'impose en cas d'épidémie de casernes, de pensions. La diffusion habituelle de ces maladies, dans les villes atteintes, ne permet pas de songer à l'évacuation de chacune des maisons où elles pénètrent; mais nous espérons que les ressources d'installation nosocomiale permettront un jour de transporter au moins tous les malades dans des hôpitaux spéciaux.
B. Choléra. — Si l'on ne doit, en nos climats, songer à déplacer tous les habitants des localités populeuses, on peut prescrire l'évacuation des petits villages, et dans les villes celle des casernes, des lycées, des hôpitaux de maladies chroniques (p. 936), celle surtout des maisons où la maladie s'est flxée. « En 18S5, dit Jules Worms, le choléra éclate à Bâle. Les premières maisons atteintes ont été évacuées par mesure de l'autorité, et 210 personnes qui y logeaient ont été installées dans une vaste caserne, et surveillées par les médecins de l'État. Pas un seul cas de choléra ne s'est montré parmi elles. Que pense-t-on qu'il serait arrivé si ces 210 individus étaient restés dans le foyer infecté, et quel est l'appoint qu'ils auraient pu fournir à la mortalité et à la propagation? »
Quand la maladie suit un seul côté d'une rue, n'est-il pas rationnel de lui soustraire des victimes par l'évacuation des maisons contiguë-s, le long desquelles son parcours est indiqué?
En temps de choléra, le déplacement a été souvent préjudiciable à ceux-là mêmes qui ont voulu se soustraire ainsi aux atteintes de la maladie. Un brusque changement de milieu est parfois plus dangereux que le maintien au contact du foyer épidémique. D'où les atteintes relativement nombreuses des fuyards. Cazalas recommande sagement en pareilles circonstances, à tous les émigrants, l'observation rigoureuse des règles de l'hygiène, dont la principale est alors, à nos yeux, d'éviter les fatigues d'un voyage trop rapide ou trop considérable.
Il en est de même du déplacement des collectivités. L'expérience
de l'armée anglaise aux Indes, de l'armée française en Algérie, prouve que les régiments en marche souffrent plus de l'épidémie que les troupes en station ; pour être utile, l'émigration des masses cholérisées doit, comme à Gallipoli en 1834 (p. 937), se limiter à une translation à d'assez faibles distances pour que les fatigues du déplacement n'augmentent pas l'intensité du mal.
D'autre part, ces émigrations, en temps de choléra, sont dangereuses si elles ont pour objectif des localités non atteintes encore, vu le concours qu'elles apportent à la diffusion épidémique. Ici, l'individu isolé lui-même est dangereux ; il suffit d'une personne provenant d'un lieu infecté, pour répandre la maladie parmi toute une population. Le danger des émigrations collectives est bien autre. Nous avons vu (p. 312) le rôle joué par les armées en marche dans la dissémination du choléra ; quant aux émigrations de la classe civile, il nous suffit de rappeler ce qui s'est passé en 1865, année où 33,000 personnes partant d'un même foyer, Alexandrie d'Egypte, ont infecté, en quelques semaines, la plupart des ports de la Méditerranée ; « de ces foyers secondaires l'émigration, se dirigeant sur nombre d'autres localités, a répandu les germes du choléra sur toute la surface du continent européen. Ce fait s'est particulièrement remarqué en Espagne, où l'émigration des villes avait pris, en 1863, des proportions extraordinaires^ Ont émigré de Valence 40,000 habitants sur 107,000 dont se compose sa population ; Palma a vu la sienne, ordinairement de 30,000, réduite à 10,000, etc. Aussi, des quarante-neuf provinces du royaume, trente et une ont été envahies et fort maltraitées par le choléra. » (Fauvel, Le Choléra.) Ces dangers ne justifient que trop les mesures quarantainaires prises contre certaines émigrations, durant les épidémies de choléra.
C. Typhus. — Contre les affections relevant surtout du miasme humain, la dissémination et l'évacuation des foyers épidémiques constituent une des bases de leur prophylaxie. Ici surtout la séquestration serait une erreur et une atrocité. L'émigration, même lointaine, n'a que des avantages pour ceux qu'on soustrait à un foyer typhigène. Ainsi la marche d'une armée infectée de typhus est avantageuse à cette armée, non seulement parce qu'elle s'éloigne alors de ce foyer, mais encore en raison du bénéfice qui résulte pour chacun d'une vie plus complète à l'air libre ; la ventilation subie pendant la marche soustrait incessamment une certaine quantité du miasme typhique dont les hommes sont imprégnés. C'est l'inverse, on le voit, du choléra, dont on peutdireparfois : cvcscit eundo.
Il y a peu à craindre, même pour les malades, des vicissitudes atmosphériques et des fatigues du déplacement. De Chamberet rapporte que, pendant la retraite de Russie (1813), il se manifestait une amélioration rapide chez les malades qu'on retirait des ambulances pour les placer sur des fourgons découverts.
Observation analogue à celle que recueillait Hounau au Mexique, oti l'on dut, malgré leur état d'affaiblissement, enlever à la hâte, sur des mulets, un certain nombre de soldats français atteints de typhus, qui eussent été infailliblement massacrés par l'ennemi poursuivant nos colonnes ; leur santé se rétablit après quelques jours de ce transport forcé.
Autre différence avec le choléra : la dissémination des individus provenant d'un foyer de typhus est bien moins redoutable que celle des cholériques pour les localités vers lesquelles s'opère cette dissémination ; le miasme typhique n'a toute sa puissance de contamination qu'autant qu'il est transporté par des collectivités, et les cas isolés de typhus restent d'ordinaire stériles au milieu des populations que ne prédispose point un affaiblissement antérieur (p. 643) . S'il s'agit de masses évacuées d'un foyer typhique, nous ne pouvons citer de meilleur exemple des mesures à prendre que les précautions adoptées à l'égard d'une armée profondément imprégnée de germes de cette affection :
En 1S56, les îles de Sainte-Marguerite, PorqueroUeset Gavallaire furent désignées pour l'établissement de camps sanitaires qui devaient recevoir les troupes françaises revenant de Crimée, afin de les soumettre, avant de les mêler aux populations du littoral et de l'intérieur, à une sorte d'observation médicale et à des conditions hygiéniques aussi favorables à leur propre santé qu'à celle de ces populations. Une instruction spéciale du conseil de santé des armées (28 avril 1856) détermina les soins de propreté corporelleapplicables à chacun des militaires débarqués, les mesures de ventilation et de fumigation à imposer aux objets d'habillement et d'équipement, les pratiques les plus favorables à l'aération des tentes, à l'innocuité du sol sur lequel allait camper toute cette armée, et enfin, en cas de maladie, toutes les règles exigées par l'hygiène nosocomiale des lyphiques.
Pour le typhus donc, l'évacuation du foyer épidémique s'impose d'une manière absolue ; si l'on y joint la dissémination, l'aération et la balnéation des individus soustraits h ce foyer, on arrivera rapidement à l'extinction du mal, et l'on supprimera tout danger pour les populations qu'ils auraient pu contaminer.
D. Fièvre typhoïde. — Toute agglomération où règne la fièvre typhoïde, lycée, caserne, école, doit être dissoute. L'évacuation des casernes, en particulier, éloigne le soldat des deux causes typhoïgènes principales : 1° miasme putride d'origine intrinsèque ou d'origine urbaine ; 2° miasme de l'encombrement.
La mobilisation des régiments atteints donne, également ici, des résultats frappants.
Les conditions d'aération, de ventilation imposées aux soldats, par le fait de la mise en route du régiment; leur dissémination aux gîtes d'étapes, où, pendant la nuit surtout, ils sont soustraits aux influences de la vie en commun, agissent doublement en pareille circonstance : i° elles diminuent l'influence nocive de l'homme sur l'homme, et réduisent, pour chacun, les chances d'infection et de contage, d'où atténuation du danger pour ceux qui n'ont pas encore subi l'imprégnation morbifique; 2*^ elles exercent, en outre, suivant nous, une influence préservatrice, nous dirions plutôt curative, sur ceux-là même dont l'organisme, avant le départ du lieu infecté, avait subi cette imprégnation, et chez lesquels la maladie existait peut-être à la période d'incubation.
En effet, lorsqu'un régiment évacue subitement une caserne d'où, chaque jour, il envoyait à l'hôpital plusieurs cas de fièvre typhoïde, il semble naturel de penser que, parmi les partants, se trouve un nombre plus ou moins considérable d'individus sur lesquels a agi la cause morbifique, et qui, eux aussi, seraient, à leur tour, entrés à l'hôpital. Et si, une fois en route, aucun ou presque aucun de ces partants ne tombe malade, ne faut-il point admettre que, sous des influences hygiéniques nouvelles, l'organisme est en puissance d'éliminer, avant l'explosion de la maladie, le principe morbide dont il était pénétré? Or, j'ai relaté, avec détails, des faits à l'appui de cette thèse (1).
(t) Comme exemple de cette profonde modification de l'état sanitaire des régiments mis en route, pendant une épidémie de fièvre typlioïde, j'ai cité en particulier le 78= et le 80° de ligne, tous deux gravement atteints, à Paris, à la caserne du Château-d'Eau, et recevant tous deux leur ordre de départ, l'un pour Tulle, l'autre pour Limoges, le 17 novembre 1876. Il était intéressant de suivre, étape par étape, ces deux régiments jusqu'à leur lointaine destination, et de savoir si leur route avait été marquée par la continuation de l'épidémie qu'ils subissaient à Paris :
Or, d'après le rapport de Cret-Duverger, médecin-major de 1" classe, au 80= de ligne, qui se rendait à Tulle, quatre cas seulement se sont manifestés durant la^route, tous les quatre h. la deuxième étape, moins de trois jours après leur départ de la caserne du Château-d'Eau.
Quant au 78% dont la destination était Limoges, voici les termes du rapport
La condition la plus importante pour assurer le bénéfice du déplacement, c'est qu'à son arrivée à destination, le régiment n'y retrouve aucune des conditions propices à la reviviscence des germes morbides dont il est imprégné, et, en particulier, l'encombrement.
II est une méthode qui assure au mieux cette indication de disséminer les troupes atteintes de fièvre typhoïde; au lieu de les évacuer d'une ville sur une autre, d'un quartier sur un autre quartier, on doit prescrire leur installation dans les camps. Par ce système, le plus inofTensif de tous pour les autres groupes de la population et de l'armée, se trouvent immédiatement réalisées des conditions d'aération et de ventilation aussi complètes que celles que fourniraient de longues marches, et n'entraînant pas, comme ces marches, un surcroît de fatigues auquel, en quelques cas fort rares, on a attribué l'aggravation du mal.
C'est ainsi qu'on a pu arrêter des épidémies intenses au moment le plus opportun, c'est-à-dire à leur début, résultat plus important que jamais, vu leur fréquence actuelle. Devenant plus courtes, ces épidémies deviennent moins meurtrières. J'en ai donné des preuves nombreuses pour la période triennale 1874-1876 (1). De nouveaux faits sont venus appuyer la valeur de cette méthode, faits dont le plus remarquable est l'épidémie qui se développait en décembre 1 878 sur la garnison de Rouen; en une semaine, du 13 au 20 décembre, 97 cas sont envoyés à l'hôpital par 5 régiments; ce brusque début présageait une grave épidémie; les régiments atteints vont camper, le 21 décembre, sur le plateau du Rouvray, à S kilomètres de la ville; dès lors jusqu'à leur rentrée en ville (1" février 1879), il n'y a plus que 6 cas.
Aussi ai-je tâché de vulgariser, dans mon enseignement, l'utilité de semblables mesures dont il importe que le commandement ac-
deDuprey, médecin aide-major de 1" classe, qui accompagnait ce régimenf: « Pendant tout le trajet, l'état sanitaire a été excellent ; quatre hommes seulement sont entrés aux hôpitaux : trois à Orléans, un à Châteauroux ; or, de ces quatre hommes, deux étaient atteints d'aiïections chroniques, le troisième d'orchite, le quatrième d'embarras gastrique fébrile. » Léon Colin, De la Fièvre typhoïde dans l'armée, p. 191.
(1) En cette période triennale, nous voyons la cessation brusque, ou l'atténuation considérable de l'épidémie signaler l'installation sous la tente des régiments atteints dans les casernes de Vincennes (l8Ti), de Montauban (1874), de Montbéliard (1876), de Compiègne (1875), de Caen (1875), de Givet (1876). De ces faits, le plus probant est celui de l'évacuation du fort de Vincennes, accomplie au moment où l'épidémie venait d'éclater avec une violence inouïe; aussitôt l'installation des troupes sur le plateau de Gravelle, l'état sanitaire s'améliore considérablement. Léon Colin, De la Fièvre typ/toïdc dans l'armée, p. 197.
ceple l'application, dès la proposition du médecin. On doit espérer, par l'emplacement el l'aménagement des casernes (p. 921), les rendre plus réfractaires à la maladie; mais, en diminuant les occasions de l'appliquer, on ne sera jamais en droit de négliger une méthode aussi absolument utile.
Nous avons même exprimé le désir que les heureux résultats ainsi obtenus dans l'armée fussent le point de départ de mesures analogues pour la population civile. Loin de nous la pensée de conseiller le déplacement de tous les habitants d'une grande ville, en cas d'épidémie généralisée de Oèvre typhoïde; il n'y a point alors à songer à un semblable système qui devient, au contraire, applicable, lorsque l'affection se circonscrit à un groupe de maisons, ou à une seule demeure. Rien n'est lamentable comme ces relations d'épidémies limitées à la population d'une ferme, d'un hameau, sans que l'on ait pensé à soustraire les victimes à l'influence d'un milieu meurtrier.
E. Peste. — Nous tenons à rapprocher ici cette affection des deux précédentes ; nous avons décrit ailleurs les redoutables séquestrations imposées jadis aux quartiers des pestiférés, parfois même à des villes entières (I), et raconté l'histoire des malheureux habitants succombant alors non seulement à la peste, mais à la famine, quelquefois à la férocité de leurs surveillants (2).
(1) Alors chacun devait se renfermer chez lui; la circulation dans les rues n'étant autorisée que pour les employés chargés de la surveillance, et pour les pourvoyeurs auxquels les chefs de famille indiquaient les objets dont ils avaient besoin ; pour recevoir ces provisions, on descendait par la fenêtre un panier de fer blanc, suspendu par une chaîne ; l'osier et le chanvre prenant la peste, il eût été dangereux, suivant Papon, d'employer un panier ordinaire muni d'une corde.
Cette quarantaine générale de toute une ville fut prescrite à Gênes en 1516 et en 1630: nous la voyons prescrite encore et appliquée dans toute sa rigueur à Toulon, et à Aix, en 1720; chaque district eut des pourvoyeurs sous l'ordre d'un commissaire ; et l'on eut alors, à Aix comme à Toulon, ce spectacle effrayant d'une ville « où tous les habitants, renfermés dans leurs maisons, ignoraient non seulement ce qui se passait dans le reste du royaume, mais encore les moindres événements qui arrivaient dans leur quartier, n'ayant que la liberté de se voir et de se parler par les fenêtres, étant aussi peu instruits les uns que les autres des progrès de la maladie, du nombre des personnes qu'elle enlevait chaque jour, et craignant à tous les instants qu'elle n'eût infecté les aliments qu'on leur apportait » (Papon) [a].
(2j Pendant la peste de Digne en 1629, les paysans des environs, qui gardaient les passages, confisquaient le peu de provisions que certaines personnes du dehors envoyaient à leurs parents et à leurs amis; puis ils venaient revendre aux malheureux habitants, séquestrés dans la ville, les denrées qu'on ne pouvait rece-
(fi) Léon Colin, ai-l. Quarantaines, p. 20.
Et comme pour ajouter le grotesque à l'odieux, on conseillait à ces malheureux d'éviter la colère et la tristesse, de vivre joyeusement, alors que souvent, par la fuite, les autorités se mettaient prudemment à l'abri (1). A la honte de notre temps, une ville d'Europe, Noïa, subit en 1815 une quarantaine dont les rigueurs rappellent celles des seizième et dix-septième siècles, et qu'Ozanam donne comme un modèle à suivre en pareil cas : la ville fut renfermée par deux fossés de six pieds de largeur, le premier à soixantepas des habitations, le second à trente au delà; 1200 hommes de troupes empêchaient soit la pénétration dans cette enceinte, soit la sortie; on ne laissa qu'une seule entrée fermée par un pontlevis. Toute tentative d'infraction était menacée de mort, et cette peine aurait été appliquée plusieurs fois (Lassis dit que trois personnes furent fusillées, un citadin, un sergent et un soldat). L'hôpital des pestiférés était dans la ville même ; les médecins circulaient vêtus de toile cirée, portant un masque, des gants et des sandales
voir que pai- leur intermédiaire, et dont ils exigeaient des prix exorbitants. Ils délibérèrent même de mettre le feu à la ville et de la faire consumer par les flammes, avec les habitants, pour préserver le pays de la peste qui ne paraissait pas devoir s'éteindre de longtemps, à cause du progrès qu'elle y avait fait et parce qu'on ne voyait aucun moyen d'enterrer quinze cents morts qui restaient encore dans les rues ou dans les maisons. Papon, qui cite ce fait, ajoute : « Cet acte de rigueur eût été sage, pourvu qu'on eût eu la précaution de faire sortir de la ville les personnes en vie. » Mais, au moment où on allait l'exécuter, on apprit que la peste s'était manifestée dans quatre autres villes des environs.
Or, dans cette ville si bien gardée, l'épidémie fut si terrible que de 10,000 habitants, il n'en resta que 1500 ; et, sans doute, les ravages du mal eussent été plus considérables encore si les survivants, révoltés enfin de la barbarie des mesures de séquestration dont ils étaient l'objet et que personne ne songeait à supprimer, n'avaient pris les armes, et chassé, après en avoir tué plusieurs, les soldats et les paysans auxquels avait été confiée la garde de la porte principale de la ville (a).
(1) Les sages ou plutôt les puissants de l'époque se rappelaient la parole d'Ézécbiel : qui in civitate sunt, famé et peste devorabuntur, et salvabuntur qui fugerint ex ea. Le parlement d'Aix fit bien voir sa propre foi en ces paroles par son empressement à s'enfuir lui-même de cette malheureuse ville : dès le début de l'épidémie de 1721, il alla s'installer dans une localité voisine; en 1629, au début de la peste de Montpellier, tous les membres du conseil de santé s'enfuirent successivement aussi de la ville; ils n'étaient pas médecins. Il en est do môme de Henri VIII s' enfuyant de ville en ville, jusqu'en Écosse, devant l'explosion de la suette anglaise, et de Darnabo Visconti, l'auteur de la première promulgation quarantainaire (Voy. plus loin, p. 954, note 3), se réfugiant, durant la peste de Milan (1361) dans un asile au fond des bois, et faisant planter sur le chemin de sa
(a) Id., ihid., p. !l.
LÉON CoMN. —
MaI,AI). I3PIDÉM.
de bois ; pour soulever la couverture des malades on se servait de longues perches ferrées ; et l'on ne touchait aucun objet dans leur chambre qu'avec de longues pinces.
Ces faits se passaient en 1815, à une époque où, près de là, le général anglais Maitland, gouverneur de Malle, employait, pour faire cesser la peste parmi la population de la ville de Lavaletle, une méthode bien plus rationnelle, le campement de cette population dans des baraques élevées en dehors de la ville.
Nous avons cité des preuves péremptoires de l'efficacité de l'évacuation des foyers pestilentiels ; et maintenant que cette maladie peut exiger de nouvelles luttes, nous appelons de nouveau sur ces faits l'atlention de tous ceux qui auront à y intervenir (1).
D'après l'observation de Desgenetles, les fatigues de marches pénibles n'entravent pas, en pareil cas, le bénéfice de l'évacuation; témoin ce corps de troupes, la légion nautique, devenue un objet de terreur par le nombre de ses atteintes, et recevant l'ordre de se rendre de Rosette à Damanhour : elle partit par un vent affreux, essuya une pluie abondante et continue, bivouaqua dans la fange ; personne ne tomba malade en route ; un seul homme entra à l'hô-
retraite une potence avec un écriteau menaçant de mort tout voyageur qui oserait passer outre («).
(1) Lorsqu'on 1835 la peste envahit le Caire, Gaëtani-Bey donna le conseil d'envoyer à quelques lieues de la ville, et de faire camper sous les tentes, dans un lieu sec et bien aéré, 22,000 hommes de troupes actives composant la garnison, en ne laissant pour le service de la ville que 2,000 invalides. La peste n'exerça aucun ravage parmi les troupes actives, tandis qu'elle sévit sur les 2,000 invalides comme sur le reste de la population. Clot-Bey avait, à la même époque, disséminé la flotte, maintenue en sévère quarantaine, dans le port d'Alexandrie. On observe, à deux reprises, des exemples analogues de préservation de la garnison de Damiette : 1° en l'an vu, époque où la peste faisait de nombreuses victimes dans la garnison française de cette ville, et où il suffit de faire franchir le Nil à cette garnison pour obtenir la cessation du fléau; 2° en 1841, année où l'on avait mis en quarantaine dans cette ville, atteinte encore de la peste, le 7« régiment d'infanterie égyptien; le D' Masserano fit lever cette quarantaine qui maintenait le régiment en plein foyer d'infectiofl ; les troupes campèrent hors la ville, et l'épidémie cessa. Dans son mémoire sur la peste en Perse, Lachèze rapporte que lorsque la peste éclate dans une ville de ce dernier pays, les habitants jouissant de quelque aisance se retirent au loin, et quoique la communication reste libre avec la ville infectée, ils ne sont pas atteints de la peste. Encore aujourd'hui, d'après Tolozan, l'autorité prescrit l'évacuation de toute la population des villages atteints. Autrefois à Constantinople les quartiers pestiférés étaient isolés, et l'on en faisait sortir les habitants pour les installer sur les hauteurs voisines.
(n) 1(1., ibid., p. 14.
pital d'Alexandrie, trois jours après son arrivée dans celte place. A dater de ce moment, la légion jouit d'une santé parfaite (1).
Ici donc encore, l'évacuation s'impose comme une loi et l'autorité qui garantit par des quarantaines les populations éloignées des foyers pestilentiels doit sauvegarder ainsi tout d'abord l'état sanitaire des masses renfermées en ces foyers.
Aussi n'avons-nous approuvé l'établissem'ent d'un cordon sanitaire autour des foyers pestilentiels du gouvernement d'Astrakhan, qu'à la condition absolue de réserver, dans leur enceinte, des localités salubres pour l'émigration de la population atteinte (2).
F. Fièvre jaune. — Quant à la fièvre jaune, nous arrivons à des conclusions encore plus absolues. Quand on voitcombien est minime, nous dirions presque nul, le danger d'importation de cette maladie par l'émigration, à l'intérieur du pays, des populations atteintes sur le littoral (p. 841, note 1), quand on voit d'autre part combien est redoutable la prolongation du séjour dans un port infecté, on ne comprend pas que l'on n'ait pas flétri plus énergiquement l'application de ces cordons sanitaires placés autour des villes atteintes de l'épidémie, comme on en plaça à Barcelone en 1821, cordons qui rejettent impitoyablement dans un foyer mortel des masses de victimes qui n'eussenlété dangereuses pour personne. Chervin, qui a nié à tort l'importation de la fièvre jaune dans nos ports, a eu cent raisons de soutenir que le mal n'en franchissait pas les limites (p. 845, note 4); et, aux attaques dirigées contre la doctrine d'un homme qui a consacré sa fortune et sa vie à l'étude de ces grandes questions, nous répondrons que non seulement l'émigration doit être conseillée aux habitants des villes atteintes de fièvre jaune; mais qu'elle est tellement indispensable pour eux, et tellement' inoffensive pour les populations environnantes, que le déplacement immédiat des habitants voisins de la rade ou du port infectés devrait être assuré par l'intervention de l'autorité.
La fièvre jaune, en effet, atteint surtout les quartiers maritimes, les habitants des quais où les cargaisons ont été déchargées; il faut donc évacuer ces quartiers, et les évacuer sur-le-champ; c'est là une mesure que le collège de santé de Philadelphie ordonnait dès la fin du siècle dernier, et que l'on appliquait, au commencement de celui-ci, à Baltimore et à Boston ; c'est une mesure de ce genre, mais plus complète, que fit exécuter, en 1821,
(1) Desgeiiettes, Hist. méd. de l'armée d'Orient, p. 38.
(2) Léon Colin, La peste en Russie, in Ann. d'hxjg. pub. et de méd. kg., mars 1879.
948 PUOPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES.
Carbo, membre de la junle supérieure de sanlé de Catalogne, quand l'épidémie atteignit la ville d'Asco; ici toute la population quitta la ville, s'installa sur une hauteur voisine, et le mal cessa. Combien ces pratiques sont plus rationnelles que la séquestration des malheureux habitants d'une ville infectée! A Barcelone, en 1821, au lieu de cerner la ville, n'eût-il pas mieux valu aider le transport de cette malheureuse population sur les plateaux voisins, le mont Joui entre autres, dont l'altitude aurait entravé la propagation de l'épidémie. A Palma, où le mal éclate aussi en 1821, on parle de mesures de séquestration : immédiatement les gens riches, les fonctionnaires s'empressent de quitter la ville avant l'établissement du cordon sanitaire auquel on emploie toute la garnison de l'île; et une effrayante mortalité décime les classes pauvres et ouvrières rigoureusement renfermées dans son enceinte.
G. Stomatite, ophthalmie purulente, diphthcrie. — Encore trois maladies susceptibles de renforcement dans leurs foyers, d'atténuation considérable par la dissémination des malades, mais susceptibles de propagation aux personnes qui, par le fait de l'évacuation, en subiront le contact. Ce dernier danger, insignifiant pour une maladie bénigne comme la stomatite, est grand surtout en cas d'ophthalmie : en Belgique on a cessé de renvoyer, directement dans leurs foyers, les soldats atteints de granulations ; on les soumet d'abord à une surveillance et à des soins spéciaux. Les évacués n'ont que trop fréquemment aussi propagé la diphthérie, bien que parfois on ait constaté l'innocuité des malades hors du foyer épidémique (1); la diphthérie qui occasionne surtout des épidémies domiciliaires tenaces (p. 673) indique formellement l'évacuation des maisons atteintes, mesure plus réalisable que dans les épidémies diffuses.
H. Maladies nosocomiales. — Contre la fièvre puerpérale, l'mfection purulente, l'érysipèle nosocomial, la première règle est l'évacuation des locaux, et l'isolement (voy. Installation nosocomiale).
(1) Durant l'épidémie de diphthérie qui frappa la maison de la Légion d'honneur en 1827-1828, Bourgeois établit d'après les informations les plus précises que les élèves renvoyées chez elles aux vacances, ne propagèrent la maladie nulle part, pas môme celles qui en étaient atteintes. « Peut-être même ces informations seraient-elles de nature à établir que, par ce seul éloignement du heu où elle régnait, la maladie aurait communément été modifiée ou atténuée dans ses symptômes, et quelquefois arrêtée même dans son cours. » La transmission aux étrangers ne s'est opérée qu'à la maison même, à des personnes qui étaient venues voir des pensionnaires malades. (Bourgeois, De l'Angine pladique, dite maligne ou gangréneuse, etc. ; Mémoires de l'Académie de médecine, t. IV, p. 1, 1835.)
I. Fièvre intermûtente et dysenterie. — Les détails de leur prophylaxie hygiénique (p. 917 et 926) ne démontrent que trop la nécessité d'évacuation des foyers de ces deux atfections. Si le mode d'évacuation à prescrire ne peut être considéré comme absolument identique, puisque les altitudes favorables aux fiévreux sont souvent préjudiciables aux dysentériques (p. 241), elles offrent cependant ce caractère commun, qui les distingue de la plupart des affections populaires, de s'atténuer : 1° par l'évacuation de la campagne sur la ville, évacuation en rapport avec l'étiologie de chacune d'elles, et absolument inverse des déplacements réclamés par la fièvre typhoïde ; 2° par l'embarquement des malades, et leur séjour en mer (voy. page suivante).
K. Endémies proprement dites. — Le bénéfice de l'abandon des foyers d'endémicilé est facile à prévoir : il ne peut en résulter que des chances d'amélioration, qu'elles tiennent à un changement de régime, comme chez ces jeunes gens italiens, guérissant de la pellagre par leur appel sous les drapeaux, qu'elles tiennent à la soustraction de causes encore inconnues, comme dans les endémies proprement dites : éléphantiasis et goitre. D'après les recherches de Baillarger, l'amélioration souvent rapide, et, dans nombre de cas, la guérison absolue par un changement de milieu doivent engager à éloigner autant que possible les goitreux, surtout les enfants, des foyers d'endémicité de leur affection. Conformément aux vœux de la commission française, des établissements spéciaux pour les enfants après le sevrage seraient installés sur les montagnes, et permettraient de les soustraire aux influences endémiques, et aux habitations si malsaines des vallées.
L'autorité concourrait au même résultat, en accueillant, dans une certaine mesure, la demande faite par plusieurs médecins de rayer le goitre du nombre des motifs d'exemption du service mihtaire (1).
(1) Voici les principales raisons de cette demande :
1° Non seulement les conscrits ne font le plus souvent aucun effcrj pour guérir le goitre avant le tirage au sort, mais ils recherchent les moyens d'en augmenter le volume ;
2° Dans le plus grand nombre des cas, le changement de pays et, au besoin, un traitement très simple suffisent pour guérir le goitre, surtout quand il est peu volumineux ;
3" Les conscrits ainsi exemptés pour goitre, restant dans les localités atteintes par l'endémie, voient leur tumeur augmenter, et, en se mariant, donnent naissance à dos enfants goitreux ; ils contribuent donc à la propagation do la maladie.
J'ai moi-mûme indiqué, dans mon travail sur la morbidité militaire, l'heureuse influence sur les goitreux du changement de climat imposé par la profession de soldat.
§ II. — RAPATniEMENT PAR MER.
Le rapatriement par mer, condition souvent absolue de l'évacuation des foyers épidémiques, est plus ou moins facile et opportun suivant^ les maladies. On s'est exagéré peut-être le bénéfice de ce mode d'évacuation. L'installation des malades à bord est moins confortable qu'on ne l'admet en général (1). Si des navires, ancrés dans une rade, soustraits en partie au mouvement de la mer, aménagés spécialement en vue de leur destination nosocomiale, ont constitué au voisinage de certaines côtes insalubres, des hôpitaux flottants, précieux pour un nombre limité de malades, il n'en est point ainsi des bâtiments en marche, sans appropriation spéciale, affectés, comme au retour des expéditions d'outre-mer, au rapatriement d'un nombre de malades et de cachectiques trop considérable pour assurer leur bien-être individuel et leur innocuité réciproque (voy p. 233 et 3S3).
Ce mode de rapatriement est indiqué surtout en cas de fièvre intermittente ; ici le plus grand danger est de continuer à vivre au contact d'un sol toxique, et les malades ne sont dangereux pour personne.
Encore quelques points de contact, à cet égard, entre la dysenterie et la fièvre intermittente. Desgeneltes a fait l'observation, maintes fois renouvelée sur d'autres théâtres, de l'amélioration rapidement survenue chez la plupart des dysentériques de l'armée d'Egypte à partir de leur embarquement ; l'égalité de température de l'atmosphère maritime supprime les oscillations du nyctémère, et surtout le refroidissement nocturne, cause de la recrudescence quotidienne éprouvée par tant de malades.
Mais il ne faut pas s'exagérer l'heureuse influence des traversées en toutes circonstances; des dysentériques, embarqués à Alger à une époque trop avancée de l'année, et placés sur le pont faute de place dans l'intérieur du bâtiment, ont subi une notable aggravation. Ailleurs, la réunion des dysentériques a constitué des foyers nautiques redoutables, rappelant les épidémies qui autrefois décimaient les bâtiments négriers.
11 faut craindre aussi, pour les individus atteints de dysenterie dans les climats chauds, le retour trop brusque vers le nord. Beaucoup de ces malheureux, suivant Delioux de Savignac, viennent
(1) Le Roy de Mériconrt, art. Navigation, in T)ict. encycl. des se, méd.
PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE. 9bl
succomber en vue des côtes de France, tués par le froid de l'atmosphère continentale. Il faut surtout ne pas augmenter les dangers de semblables transitions, et choisir, comme points d'atlerrissement des vaisseaux chargés de dysentériques, les localités les plus méridionales de notre territoire, le littoral méditerranéen par exemple.
Il n'est pas une maladie contagieuse : variole, diphthérie, fièvre typhoïde, qui ne doive exclure l'embarquement des individus qui en sont atteints; nous avons cité (p. 681) la gravité des épidémies nautiques d'ophthalmie purulente.
Embarquer des individus atteints de maladies pestilentielles, c'est renfermer les germes morbides dans un milieu infranchissable, et spécialement apte à leur activité; le contrôle, avant l'embarquement, doit être sévère surtout quand il s'agit de masses épuisées de fatigues et de misères (p. 930). Il en est de même du typhus, cette ancienne maladie des vaisseaux, dont les germes retrouveraient dans le milieu nautique tant de conditions favorables ; ce ne sera qu'au prix des plus grandes précautions qu'on pourra exécuter le repalriement par mer des masses qui ont subi l'imprégnation typhique ; leur réunion à bord des navires a été en I806 la juste préoccupation des médecins militaires français qui, au retour de l'armée expéditionnaire de Crimée, ont tâché d'atténuer ces dangers par l'assainissement préalable des régiments atteints, et par leur épuration durant la route (1), qui, de plus, à leur arrivée sur notre littoral, ont organisé l'installation de ces campements sanitaires dont nous avons dit les heureux résultats (p. 941).
(1) En Crimée, Baudens proposait l'emploi de diverses mesures, destinées à. empêcher les dangers de l'embarquement des régiments imprégnés des miasmes typhiques. « Il faudrait, disait-il, quinze jours avant le départ au moins, les faire voyager avec leurs tentes-abris et faire changer les campements tous les deux ou trois jours. Toute la crête des montagnes qui bordent la mer entre Balaclava et Kamiesch offre, au point de vue de l'hygiène, des bivouacs de prédilection. Je comprends tout ce que ces fréquentes mutations peuvent avoir de pénible et même de vexatoire, pour qui n'en saisit pas toute l'importance; mais le soldat qui, seul avec les médecins, fait tous les frais du typhus, y applaudira, comme ces derniers, de grand cœur. » De même, avant de quitter la Crimée, Baudens avait provoqué l'installation, sur la route que devait suivre la flotte, d'hôpitaux destinés à recevoir au passage tous les malades dont le débarquement empêcherait ainsi la contagion de se propager à bord des bâtiments de transport; cet échelonnement d'hôpitaux à Gailipoli, à Magara, à Malle, en Corse, constituait une série d'étapes sanitaires qu'on aurait complétées, au besoin, par des lazarets provisoires, sous tentes, dans les lies de Milo et de Candie.
§ m. — QUABANTAINES.
Nous avons consacré, il y a six ans, à cette question, une étude spéciale dont nous utiliserons ici les points principaux (1).
1° Définition. — On donne le nom de Quarantaines aux mesures d'isolement imposées aux personnes et aux objets susceptibles, en raison de leur provenance, ou de leur contact avec des personnes ou des objets contaminés, de transmettre une affection épidémique ou contagieuse de provenance exotique. Ce mol indiqua d'abord la limite de temps qui avait semblé nécessaire à l'observation des individus soupçonnés de recéler le contage pestilentiel; il n'exprime plus, depuis longtemps, la durée de cette épreuve, et aujourd'hui, le mot quarantaines signifie ordinairement séquestration et même purification sanitaire, quelle que soit la durée d'application de ces mesures, quel qu'en soit même l'objet : hommes, effets à usage, marchandises, navires, etc.
2° But. — La prophylaxie quarantainaire n'a sa raison d'être que contre les maladies de provenance exotique : les pays isolés des grandes voies de communication terrestre ou maritime, dont la population est insuffisante à l'entretien autochtone des maladies contagieuses banales ailleurs : variole, rougeole, diphlhéde, etc., (p. 97) peuvent songer à se protéger contre la pénétration de ces dernières maladies; différentes îles de l'Océan Pacifique ont souvent, dans ce but, repoussé énergiquement, sans distinction de provenance, tous les bâtiments venus qui voulaient y atterrir ; à l'île de la Réunion même, l'administration sanitaire a fréquemment institué des quarantaines régulières contre la variole. En nos pays ces mesures n'ont pour objectif que les maladies pestilentielles. On sera certainement en droit, et les règlements l'ont prévu, de s'opposer à la communication de tout foyer actif d'infection et de contage, comme un navire atteint d'épidémie de typhus ou de variole, avec un port actuellement indemne d'une de ces affections ; mais alors les mesures de préservation ne s'adressent qu'à ce foyer isolé sans s'étendre, en quoi que ce soit, aux autres provenances du même point de départ.
Certaines maladies, malgré leur exoticité, n'ont pas la gravité voulue pour évoquer l'application des rigueurs du régime sanitaire ; chercher à protéger ainsi le littoral de l'Europe contre la
(I) Léon Colin, art. Quarantaines, in Dkt. encyd. des se. méd.,
dengue, par exemple, nous semblerait un remède pire que le mal. Nous verrons cependant, et à des litres divers, la lèpre, le typhus, et même la syphilis prendre place en cet article.
3» Historique. — La période des quarantaines des maladies pestilentielles a été précédée d'une longue phase, celle de l'isolement des lépreux qui semble être une loi des sociétés : prescrit par Moïse, appliqué successivement, d une manière plus ou moins rigoureuse (1), dans presque toutes les régions du monde, cet isolement est encore imposé aujourd'hui dans la plupart des pays où règne l'Éléphanliasis des Grecs. Entre cette pratique et les mesures quarantainaires proprement ^dites, existent les différences suivantes: 1° la séquestration des lépreux ne s'applique qu'aux malades, et non aux suspects ; 2° elle est généralement définitive, tandis que, dans les lazarets, l'isolement est temporaire, subordonné aux limites de durée reconnues suffisantes pour en affirmer la validité ; 3° cette séquestration a souvent eu d'autres motifs que la croyance à la transmissibilité de la maladie (p. 703) ; pour la peste, au contraire, comme pour le choléra, la fièvre jaune, etc., le mode et la nalure des mesures restrictives n'ont d'autre raison d'être que cette transmissibilité ; 4» enfin l'isolement des lépreux n'a jamais été du ressort des règlements de prophylaxie internationale, là maladie étant autochtone dans les pays où on la combat.
Ce qui rapproche surtout les mesures opposées à l'Éléphantiasis des Grecs de celles que depuis on a dirigées contre les maladies pestilentielles, c'est que les léproseries et leurs règlements ont été,
(1) Au commencement de Tère chrétienne, l'antique basilique de Gésavée fut transformée en léproserie ; dès le quatrième siècle, dit Grégoire de Tours, un établissement spécial avait été fondé près du Jourdain, non seulement pour l'installation de ces malades, mais encore pour leur traitement dont les bains étaient la base principale. Lorsque la lèpre devint endémique, du septième au quatorzième siècle, dans l'Europe occidentale, les léproseries furent en général installées à certaines distances des villes, excepté en Espagne peut-être où fréquemment les hôpitaux de Saint-Lazare se trouvaient au centre des quartiers les plus peuplés, promiscuité emprunté.e sans doute aux Musulmans qui se bornent, encore en notre siècle, comme à Fez en Maroc, à reléguer les lépreux dans un faubourg de la ville.
Les mesures quarantainaires contre la lèpre ont été portées plus loin dans les temps modernes, et l'on a cherché en divers pays à isoler plus complètement ces malades, à soustraire entièrement les populations à leur contact ; tel a été le but de l'installation de léproseries dans l'Ile de Samos pour tous les malades de l'Archipel; telle a été la tentative faite au commencement de ce siècle par l'administration de l'Ile de France pour transporter tous les lépreux, de race noire ou blanche, dans l'île de Çoïtivy, opération que rendit impraticable le nombre de ces malades.
PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES, en maintes localités, le point de départ des institutions sanitaires fondées contre la peste (1). Le terme lazaret affirme cette filiation (2)-
Le premier acte administratif connu, dirigé contre les maladies pestilentielles, fut la conséquence de la terreur inspirée par la mort noire. Venise institue, en 1348, trois provéditeurs de santé, chargés de pouvoirs exceptionnels, mais indéterminés, pour entraver la propagation du fléau. Bientôt toutes les villes du littoral adriatique de l'Italie, région de l'Europe où débarquaient alors le plus grand nombre des navires provenant de l'Égypte et de Constantin ople, se prémunissent à Texemple de Venise. A cette époque, les peuples riverains de la Méditerranée étaient complètement étrangers les uns aux autres; le plus souvent ils étaient entre eux soit en guerre ouverte, soit en lutte de piraterie ; on comprend dès lors à quelles conséquences pouvaient les entraîner les instincts de la peur, de l'égoïsme, de la superstition, et combien ils tiendraient peu de compte, à l'occasion, de la vie et des droits naturels de tout individu de provenance étrangère et suspecte.
Chaque municipalité un peu importante fit ses lois, lois de défiance dont l'instinct pénétra profondément dans l'esprit populaire, et lui inspira, dans certaines villes de l'Italie du Sud, et surtout en Sicile, des sentiments d'éloignement et d'hostilité qui, peut-être, persistent aujourd'hui encore à l'égard des étrangers. La plus ancienne ordonnance connue témoigne de cet instinct, sans préoccupation aucune du sort de l'individu atteint ou suspect, sans autre but que celui de le chasser et même de le dépouiller (3).
(1) En Provence, par exemple, où, d'après les ordres du roi René, le régime des léproseries fut appliqué, à la fin du quinzième siècle, aux établissements spéciaux qui recevaient les pestiférés.
(2) Certains auteurs ont admis que le terme Lazaret était relativement moderne, et n'avait été créé qu'au quinzième siècle, dérivant, par simple corruption de langage, du nom de l'île Sainte-Marie-de-Nazaretli où, pour la première fois, les Vénitiens isolèrent leurs pestiférés. Si l'on se rappelle que la lèpre était le mal de Saint-Lazare, que la plupart des établissements consacrés à ces malades étaient placés sous l'invocation de ce saint, à tej point qu'en Espagne presque chaque grande ville avait un hôpital spécial de ce nom pour les lépreux, et qu'à Marseille même l'hôpital destiné à ces malades s'appelait hôpital Saint-Lazare, on admettra plutôt avec nous que le mot Lazaret dérive d'une des nombreuses appellations employées pour désigner les lieux d'isolement de lépreux : léproseries, ladreries, maladreries, misellies, etc. En Italie, du reste, on a presque toujours donné le nom de Lazaretti à ces léproseries. L. Colin, art. Quarantaines, page 9.
(3) Voici le texte de cette ordonnance que nous avons retrouvée dans la collection de Muratori, et qui fut adressée le 17 janvier 1374 par Barnabo Visconti, seigneur de Milan, au podestat de Reggio (duché de Modène) :
C'est dans le cours du xV siècle que sont fondées les premières institutions sanitaires régulières (lazaret à Venise en i403, à Gènes en 1467, à Marseille en 1476). En suivant, pas à pas, leur développement, nous les voyons prendre une importance toute spéciale à partir des explosions pestilentielles de 1575 et 1587 (1). Les plus grandes villes du littoral méditerranéen, Gènes, Toulon, Livourne, etc., prennent exemple sur Marseille pour l'isolement non plus seulement des malades, mais des individus simplement suspects; bientôt on considère commeindispensable la création dïn^rme- , ries spéciales, constamment en exercice, même en dehors des pério-
Nos Dominus Mediolani, etc. Imperialis Vicarius, etc.
Volentes subditos nostros à contagione morbi quanto plus possumus conservare, fecimus quœdam décréta, quse tibi in hoc inclusa miltiraus, et quae volumus in Rhegio observari, et in volumine Statutorum nostroi'um iiiseri.
Data Mediolani 17. Januarii 1374. Nobili Vii-o Potestati nostro Rhegii.
Volumus, quod quselibet persona, cul nascentia, vel bi'osa veniet, statim exeat Drbem, vel Castrura, vel Burgum, in quo fuerit, et vadat ad campos in capannis, vel in nemoribus, donec aut moriatur, aut liberetur. Item qui sei'vient, stent post moi-tem alicnjus decem dies, anteqnam liabeant consortium cum aliqua persona. Item Sacerdotes Ecclesiarum Parochialium inspiciant infirmes, et videant quod malum est, et statim noliflcent Inquisitoiibus deputatis sub pœna ignis. Item quod omnia bona tam mobilia, quam iramobllia applicentur Camerte Domini. Item qui aliunde portaverint Epidemiam, similiter ejus omnia bona sint Gamerse Domini, de quibus nulla unquam fiât restitutio. Item quod sub-pœna bonorum et vitse nuUus alius vadat ad serviendum inflrmis, prseterquam ut supra. Et de prœdictis fiât omnibus subditis notitia (Voy. Chronicon Regiense, auctoribus Sagacio et Petro de Gazata, Regiensibus, ab anno 1272 usque ad 1388; in Muratori, Rerum italicarum Scriptores. Milan, 1731, t. XVIII, p. 82).
(1) La peste de 1575-1577 avait envahi la Vénétie en 1576; au lieu de s'en rapporter à leurs provédileurs et aux ressources de leur lazaret, les Vénitiens firent venir deux célèbres professeurs de l'Université de Padoue, Mercurialis et €apiv^cci qui, encore imbus des doctrines traditionnelles de l'école, rapportèrent le développement de l'afTection à des causes, soit locales, soit occultes, en tous cas fort étranges, puisque parmi ces causes ils invoquaient cette particularité que l'année était bissextile; naturellement ils déclarèrent inutile l'isolement des malades et des suspects; les ravages de la maladie furent effrayants à Venise, et on les attribua d'autant plus volontiers à la négligence de toutes précautions quarantainaires, qu'au même moment Alexandre Massaria, dans un -livre important et célèbre (a), démontrait l'immunité des personnes qui, durant cette épidémie, avaient pu se renfermer dans des châteaux ou dans des monastères; chargé lui-môme de pleins pouvoirs, à Vicence où le mal avait pénétré, Massaria limitait ses ravages en isolant les malades dans des locaux spéciaux en dehors des portes de la ville. Le livre de Massaria eut un grand retentissement; ses prescriptions sanitaires devinrent autant d'articles de foi mis à l'épreuve avec succès pendant l'épidémie suivante (1587-88).
[a) \ . Massaria, De peste, lihri duo.
PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES, des épidémiques, et qui allaient, jusque dans les temps modernes, couvrir le littoral méditerranéen d'une série de barrières toujours prêtes à se fermer. La continuité de leur application entraîne dans chacun de ces ports la création de fonctionnaires qui, d'abord simples délégués de l'autorité locale à la surveillance de la santé publique, devaient, par une émancipation progressive, s'attribuer une autonomie absolue, et constituer ces intendances sanitaires dont les gouvernements consacrèrent les privilèges, et dont il leur devint si difficile d'entraver les abus.
Leurs attributions s'étendaient d'autant plus que, pour rendre plus difficile la pénétration de la peste, on réduisait, sur chaque littoral, le nombre des ports accessibles aux bâtiments de provenance suspecte (1). Telle fut l'origine du rôle considérable du lazaret de Marseille dans les annales de la police sanitaire. Nous avons dit l'enthousiasme inspiré par son organisation et sa sévérité aux loïmographes de l'époque, enthousiasme d'autant mieux partagé par les habitants que ce lazaret créait en faveur de leur ville un monopole commercial d'une immense valeur (2).
L'omnipotence des fonctionnaires Marseillais est affirmée à chaque instant par des lois (3); et jusqu'au milieu de ce siècle,
(1) Pour la France, par exemple, où le littoral seul de la Méditerranée était exposé, on avait établi sur tout ce littoral deux lazarets maritimes seulement : l'un h Toulon, où les vaisseaux de l'État faisaient leur quarantaine; l'autre à Marseille, réservé aux vaisseaux du commerce venant du Levant ou des côtes de Barbarie ; ces deux lazarets se partageaient la juridiction sur tous les ports français de la Méditerranée; la sphère d'action de leur police sanitaire dépassait déjà les limites, non seulement des pouvoirs municipaux, mais même celles des circonscriptions territoriales des districts. Le lazaret de Toulon exerçait son autorité depuis le Brusc jusqu'au Var; celui de Marseille avait sous sa dépendance le reste des côtes jusqu'aux frontières d'Espagne.
Les droits de ces deux centres d'administration sanitaire sont confirmés par le premier règlement promulgué en France contre l'introduction de la peste (règlement du 25 aoiit 1683j. Voy. Léon Colin, art. Quarantaines, p. 24 etsuiv.
(2) En effet, tout bâtiment provenant du Levant, n'importe en quelle saison de
et n'importe sa patente, était assujetti, à son entrée dans nos ports, à une quarantaine déterminée; cette quarantaine ne datait que du jour de l'arrivée du bâtiment, et le temps du voyage n'y était pas compris, Marseille étant, de tous les ports français ouverts aux navires de commerce, celui qui était le plus rapproché et des Echelles du Levant et des côtes de Barbarie, c'était là que les capitaines avaient le plus d'intérêt à débarquer, pour commencer immédiatement leur purge, et obtenir plus rapidement la libre pratique pour leurs passagers et leurs marchandises.
(3) C'est ainsi que pendant la période 1790-1800, où les armées françaises allaient se trouver aux prises avec le typhus en Italie, et la peste en Orient, le
l'intendance sanitaire de cette ville traite d'égal à égal avec le pouvoir, imposant ses décisions non seulement au littoral méditerranéen, mais encore à toute la France (1).
Par suite d'une entente générale motivée par les nécessités du commerce, les ports les plus importants de la Méditerranée: Villefranche, Gênes, Livourne, Ancône, Venise, Trieste, Corfou, Malte, s'érigent à l'envi, comme celui de Marseille, en ports de grande qurantaine ; tout bâtiment, provenant d'un pays suspect, pouvait être admis à purger sa quarantaine dans l'un de ces ports, et obtenir ensuite libre pratique dans tous les autres, sans distinction de nationalité (2).
Nous avons décrit en détail les bases de cette ancienne police sanitaire : 1" bureaux de santé; 2° lazarels; 3° épreuves et désinfections (3).
Nous n'avons point contesté le rôle prophylactique de ces institutions; nous avons reconnu l'influence de leurs entraves sur l'évolution séculaire de la peste à bubons, dont elles ont sans doute favorisé la décroissance; mais nous avons démontré tous les inconvénients d'une arme aussi aveugle et aussi redoutable entre les mains d'un pers onnel de fonctionnaires d'une compétence et parfois d'une moralité douteuses (4),
gouvernement prescrit de nouveau « que les quarantaines ne puissent se faire que dans les ports de Marseille et de Toulon ; il est également ordonné à toutes les autorités de consulter les ad ministrateurs de santé de Marseille dans tous les cas qui exigeront des précautions, pour leurs instructions être exécutées dans toutes leurs dispositions, sous les peines les plus graves, dans les ports de la Méditerranée, avec défenses aux corps administratifs et municipaux de s'immiscer dans les fonctions et opérations des conservateurs de la santé de Marseille et de Toulon. » Id., ibid., p. 30.
(1) Séance de la Chambre des députés, 1844.
(2) Dans les autres poi-ts, on n'était pas admis, on était parfois même repoussé par la force; et, en tout cas, si le bâtiment obtenait l'autorisation d'y mouiller, il y était placé simplement en quarantaine d'observation, c'est-à-dire privé, pendant son séjour, de toute communication, sans acquérir aucun droit à la purge définitive.
(3) Léon Colin, art. Quarantaines, p. 30-87.
(4) La nature des conseils qu'on leur donnait, des services qu'on en réclamait, paraît peu compatible avec les sentiments de dignité humaine nécessaires pour garantir l'accomplissement de la mission qui leur était imposée : « Tout employé adjoint, dit Papon, doit être le surveillant du titulaire; il ne faut pas qu'il en soit le calomniateur. C'est aux supérieurs à distinguer, dans les dénonciations, l'ouvrage du zèle d'avec celui d'une basse jalousie. Le capitaine du lazaret et autres employés devraient être garçons; une femme et des enfants entraînent trop de distractions, et sont quelquefois des sujets de contraventions aux lois
L'importance accordée aux plus infimes employés par leur droit absolu de surveillance, de dénonciation, .la solde spéciale dont ils jouissaient pendant l'application des quarantaines exceptionnelles, étaient la source quotidienne d'une masse d'abus dont les passagers et les commerçants étaient les premières victimes, et dont le principal était la prolongation interminable et arbitraire des séquestrations imposées (1).
Cet état de choses, d'origine surtout traditionnel, était régularisé en France par la loi du 3 mars 1822 (2), qui est encore la base juridique de notre police sanitaire, et qui, votée au moment de
sacrées de la santé; il serait même à souhaiter qu'il fût étranger; moins on a do rapports, plus on est honnête homme. »
De semblables appréciations, dont les fonctionnaires du bureau de Marseilla étaient le principal objet, sont bien faites pour nous inspirer quelques doutes sur la valeur du personnel sanitaire du premier lazaret de l'Europe; c'était bien pis ailleurs, et dans ce même dix-huitième siècle, John Howard disait d'un autre lazaret célèbre : « Les Vénitiens étaient autrefois une des premières nations commerçantes de l'Europe, et les règlements qui s'observent dans leurs lazarets, pour les quarantaines, y sont sages et bons; mais maintenant, dans presque tous ces établissements de santé que j'ai eu l'occasion d'observer, il y a tant de nonchalance dans l'exécution de ces règlements, tant de corruption dans ceux qui les dirigent, que la quarantaine y est devenue presque inutile, et que les lazarets ne servent plus qu'à placer les officiers et les gens infirmes. »
(1) A Marseille, par exemple, où toutes les provenances des côtes de Barbarie, et des Échelles du Levant, étaient au minimum de trente jours, même avec patente nette, il y avait à, compter avec les circonstances qui pouvaient motiver l'application de quarantaines extraordinaires ; pleine et entière liberté était laissée aux intendants du bureau de santé pour déterminer la durée des épreuves dans les cas où un décès, par maladie pestilentielle, était survenu pendant la traversée. Lorsque la mortalité était exceptionnellement grande dans les pays où régnait la peste, les provenances de ces pays subissaient également une quarantaine extraordinaire, sans même qu'il y ait eu des cas mortels à bord durant la traversée. Ainsi, en 1784 et 1785, celle des bâtiments partis de Tunis fut portée, à Marseille, à cinquante jours, parce qu'il mourait à Tunis jusqu'à 400 pestiférés par jour. Les mêmes mesures furent adoptées, pour une raison analogue, en 1785-86 à l'égard des provenances de BoneetLa Galle, et en 1787 à l'égard de celles d'Alger.
Enfin, un bâtiment avait-il la peste à bord au moment de son arrivée au port d a quarantaine, le temps d'observation totale, soit avant l'admission au lazaret, soit après cette admission, était de soixante jours; si, durant cette observation, survenait un décès, la période quarantainaire recommençait, et l'on vit ainsi des passagers détenus plus de six mois, sans communication autorisée avec leur famille, dans un lazaret de la Méditerranée; parfois la mort subite ou rapide de quelque personne placée en quarantaine, et enlevée par toute autre maladie que la peste,, entraîna, pour toute la catégorie des voyageurs provenant du même bâtiment, une séquestration indéfiniment prolongée.
(2) Voy. le dispositif de celte loi, in art. Quarantaines, p. 44-46.
l'elfroi causé par l'épidémie de fièvre jaune de Barcelone (1821), maintenait la rigueur des prescriptions du siècle précédent, et reconnaissait une singulière puissance de juridiction aux autorités sanitaires; armée delà peine de mort, de celle des travaux forcés, de la prison, d'amendes considérables contre toute infraction, cette loi satisfaisait à peine aux exigences de ceux qui l'avaient provoquée ; pour eux la suspicion devait être plus grande encore, la pénalité plus sévère (1) ; n'en était-il pas ainsi dans les États voisins où chaque jour on voyait des bâtiments en détresse chassés de l'entrée des ports à coups de canon, et des naufragés demeurer sans secours faute d'une autorisation régulière des préposés à la santé (?).
La sévérité même de la loi de 1822 devait en atténuer la valeur. Les pt^nalités ne sont applicables, et par conséquent efficaces qu'à la condition d'être en rapportavec les mœurs el l'ensemble de la législation. Cette loi devait d'ailleurs, dès le début, perdre de son prestige devant les argumentations de Chervin à propos de la fièvre jaune (2) ;
(1) Fodéré, partisan de ces rigoureuses mesures, nous peint bien la tendance des esprits à exagérer la criminalité spéciale des infractions aux règles de police sanitaire : « On voit combien sont coupables, non seulement envers l'humanité, mais encore envers la santé publique, les habitudes brutales, je dirai presque anthropophages de certains paysans de la Corse et du département des Landes qui, encore en l'an dernier, 1817, se sont jetés avidement sur de malheureux naufragés, pour les dépouiller! » Et ces crimes lui paraissent graves surtout par l'atteinte qu'ils peuvent porter à la santé publique, en introduisant le germa d'une affection pestilentielle. Les légistes ne firent point défaut pour appuyer de leurs raisonnements la nécessité d'étendre d'une manière exceptionnelle le champ d'application des pénalités de la police sanilaire, et réclamer des condamnations capitales, contre de simples infractions par imprudence : «La peine de mort, dit Laferrière, peut s'appliquer à un fait de simple imprudence ; mais ce n'est pas alors la moralité du fait, c'est le dommage social qui est la cause de la pénalité, par exception aux règles ordinaires du droit pénal, qui ne sépare point le fait de la volonté.»
(2) « C'était là, disait Chervin, une loi atroce, toute empreinte de la tei'reur qui dominait les esprits à l'époque où elle fut présentée. » On connaît les trois points principaux de la thèse de Chervin : 1° la fièvre jaune n'était point importée, elle naissait sur place par infection comme les fièvres palustres; 2° elle n'était point transmissible par l'homme en dehors de son foyer; 3° les mesures quarantainalres étaient inutiles contre elle. La première proposition de Chervin tombe devant l'observation des faits; il est peu d'affections dont l'importation s'accomplisse, avec une netteté comparable à celle de l'importation de la fièvre jaune. Quant aux deux autres, s'il est faux et dangereux de regarder comme inutiles les mesures appliquées à cette affection, Chervin plaidait une cause profondément juste en attaquant ce qui se faisait alors, en démontrant qu'il y avait peu de danger à laisser pénétrer, dans l'intérieur des terres, les habitants des villes atteintes de fièvre jaune, tandis qu'il y avait un danger certain et redoutable à cerner ces Villes par des cordons sanitaires. Pour nous, Chervin avait, ii ce dernier égard, incontesta-
devant celles de Ségur-Dupeyron et Aubert-Roche pour la peste (1).
Enfin la marche rapide, à travers l'Europe (1829-1832), de la première épidémie de choléra au moment même oîi l'on avait le plus grand espoir dans l'influence prophylactique des cordons sanitaires (2), la préservation de tant de pays qui, au contraire, étaient demeurés en libre communication avec les régions atteintes, diminuèrent aussi de beaucoup la confiance publique dans les ordonnances récemment édictées; on révoqua en doute d'une manière absolue la transmissibilité de cette maladie, et l'on en revint à la doctrine du génie épidémique; la contagion fut presque, d'une manière générale, traitée de croyance chimérique, le progrès sem-
blement raison contre Pariset et Bally, et il avait le droit de taxer d'imprudente et d'erronée cette assertion émise en pleine chambre des députés par Boisbertrand, directeur, à cette époque (1826), de l'administration générale des établissements d'utilité publique : « La maladie (fièvre jaune) se répand dans les campagnes avec les familles qui ont quitté la ville, et elle ne s'arrête que devant le cordon sanitaire » (Voy. p. 841, note 1, et p. 947).
(1) Dès 1845, Aubert-Roche établissait, d'après soixante-quatre faits authentiques et une expérience de 124 ans sur les bâtiments venus du Levant dans les ports de France, d'Italie, d'Autriche et d'Angleterre :
1° Que si la peste s'est montrée après l'arrivée, des cas se sont toujours manifestés pendant la traversée;
2» Que tout bâtiment, arrivé sans attaque de peste en mer, n'en a jamais eu après l'arrivée ;
3° Que les marchandises du bâtiment, sans attaque de peste en mer, n'ont jamais communiqué la peste dans les lazarets;
4" Que, s'il existe un cas de peste à bord, la maladie s'est déclarée huit jours au plus après le départ.
De ces faits on pouvait tirer la conséquence rigoureuse du droit à la libre pratique de tout bâtiment, qui n'a pas eu de cas de peste en mer, et dont la traversée a duré au moins huit jours. On pouvait également conclure à la légitimité d'une diminution notable de la quarantaine pour les marchandises, diminution qui fut concédée peu à peu, grâce à des enquêtes analogues de Ségur-Dupeyron; on ne vit plus, h partir de 1837, de provenances frappées de séquestration pendant 60 ou 80 jours.
(2) La terreur inspirée par l'approche du choléra était devenue un des arguments invoqués pour le maintien et la pratique absolue de la loi de 1822 qui visait surtout le littoral maritime. Le mal envahit l'Europe par voie de terre. On songea dès jors h se préserver par des cordons de troupes et par l'établissement d'intendances sanitaires dans les départements limitrophes de la France.
On sait combien furent inutiles toutes ces prescriptions, dont le Gouvernement reconnaissait lui-même l'inefficacité par une circulaire du 1" mai 1832, supprimant les intendances et les commissions sanitaires créées en vertu des ordonnances précédentes (a).
(a) Voy. in art. Quarantaines, p. 49 et 50, les ordonnances royales du 25 ayril el du 15 septembre 1831.
PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE. 961 blait être du côté de ceux qui ne l'admellaient plus; leurs idées étaient considérées comme des doctrines de nature libérale par excellence, d'autant plus en rapport avec la dignité humaine que leur conséquence pratique était la suppression de toute entrave portant atteinte aux personnes elles-mêmes.
Ils ne manquèrent pas d'invoquer, pour augmenter ce discrédit, tous ces cas de violation des règlements, dont n'était résulté nul préjudice par la santé publique malgré les menaces et les sinistres prédictions des fonctionnaires des lazarets (1).
Cette période de doute eut, heureusement, pour les esprits sérieux, l'avantage de les libérer d'une foi aveugle en des pratiques routinières, et de leur inspirer la pensée de faire intervenir enfin, en ces questions, les progrès de la science et de l'observation médicale moderne.
4» Phase actuelle. — Le caractère principal de cette phase est la tendance à une entente internationale, que rendait urgente l'incohérence des systèmes de garantie adoptés par les diverses puissances de l'Europe; depuis surtout que l'institution de nombreuses hgnes de paquebots-poste avait multiplié les communications maritimes, des plaintes s'élevaient de toutes parts sur la diversité des règlements et des pratiques sanitaires en vigueur dans les différents ports de la Méditerranée (2).
U) Il avait été question de juger et même de fusiller Bonaparte pour être rentré d Orient en l'an VII (1799) sans vouloir s'astreindre à aucune des épreuves quarantainaires; et Fodéré, entraîné sans doute autant par l'esprit de parli de l'époque où 11 écrivait (1818) que par ses convictions si profondes en matière sanitaire appréciait ainsi cette infraction : « Depuis plus d un siècle, on n avait pas vu violer cette loi protectrice des nations, lorsqu'en l'an VII un vaisseau qui portait Bonaparte et autres déserteurs de l'armée d'Orient, et qui venait du berceau môme- de la peste, l'a violée à Fréjus ; tous les bons esprits frémirent de cette transgression qui pouvait couvrir la France et l'Europe de deuil par les ravages de la peste I Puisse' t-il être le dernier exemple semblable pour l'Europe civilisée {a) 1 » Or ces violations devaient se renouveler coup sur coup, trente ans plus tard, .ans entraîner plus d'inconvénients. A partir de 18:iO, l'armée française, dans ses com.nunications avec 1 Algérie, enfreignit quotidienn.'ment, et malgré les réclamations de l'intendance sanitaire de Marseille, les lois et ordonnances qui, depuis deux siècles, plaçaient en suspicion constante les provenances du nord de l'Afrique {b)
(2) Chaque État avait à cet égard un régime particulier : « Lîi on repoussait les provenances qui ailleurs étaient admises sans difficultés; ici on considérait comme contagieuse et importable une maladie qui, dans les pays voisins était déclarée non contagieuse et non transmissible ; les quarantaines n'avaient d''autres limites que celles que fixait la volonté d'administrations toutes à peu près indé-
(O) Fodéré, art. LizAHBT. In Dict. des Sciences méd. (b) Léon Colin, art. Quahantainbs, p. 41 et 82.
LÉON Colin. — Mal. épidém. g j
A la suite de plusieurs conférences internationales (Paris, 1851- 1852; Conslanlinople, 1865; Yienne, 1874), de nouveaux règlements furent promulgués, règlements dont l'application ne se généralisa pas cependant aux divers pays qui s'étaient associés à ces travaux, et nous en dirons plus loin la raison ; les principaux furent pour la France ceux du 4 juin 1853 et du 22 février 1876 (1).
50 Inconvénients reprochés aux quarantaines. — Des reproches leur ont été adressés : 1° au nom de la liberté humaine, lésée surtout à l'époque où n'existait, de pays à pays, de ville à ville, aucun sentiment de solidarité réciproque, au point de vue soit de la charité publique, soit des intérêts commerciaux, et où la police sanitaire n'avait qu'un but : l'éloignement de tout danger de provenance exotique, la séquestration aussi absolue que possible des choses et des hommes suspects dont les droits n'étaient même pas en question ; au commencement de ce siècle encore, et jusqu'après 1830, tout voyage dans la Méditerranée devenait difficile ou impossible (2) "; malgré leur atténuation actuelle, ces entraves sont de nos jours péniblement supportées, car la rapidité des communications est un besoin de l'époque, et parmi les protestations les plus énergiques on peut citer celles des médecins qui en ont subi l'application ; 2° au nom des excès que ces mesures paraissent justifier parmi telles populations aveuglées par la terreur et prêtes à détruire là où il n'y a qu'à détourner et à arrêter (3) ; 3° au nom des dom-
pendantes du pouvoir central ; les droits les plus divers, et souvent les plus exagérés, étaient imposés à la navigation sous la dénomination de taxes sanitaires. De là' résultaient pour le commerce une gêne et souvent des frais cousidérables, surtout en temps d'épidémie. On ne pouvait prévoir quel traitement un navire aurait à subir dans un port où il devait aborder, s'il venait d'un pays placé plus ou moins arbitrairement en état de suspicion, et il devenait dès lors impossible d'établir aucun calcul sur les chances d'une opération commerciale [a). » Le choléra n'était pas, à lui seul, l'occasion de ces vexations arbitraires. Depuis la réduction h Marseille, de la durée des quarantaines imposées, avant la conquête de l'Algérie aux États barbaresques, les magistrats de santé de l'Italie accusaient la France d'ouvrir la porte à la peste, et souvent appliquaient à notre commerce les entraves sanitaires réservées aux bâtiments suspects.
(1) Voy. Art. Quarantaines, p. 60 et suiv. - Voy. aussi Rec. des trav. du corn, cons d'hyg. publ.^ t. V, p. 1.
(1) Brayer nous raconte les difficultés de son retour à Marseille en 1827 ; après une traversée de cent cinq jours, durant laquelle le bâtiment fut menacé des canons de Syracuse et de Messine, il arrive au port de quarantaine de Pomègue; et. bien qu'admis en patente nette, il dut subir encore quinze jours de sereine, puis quinze jours de lazaret et plusieurs fumigations guytonniennes.
(3) On sait avec quelle férocité se sont défendus contre toute communication,
[a) Instructions aur l'exécution dudécret du ijuin 1853.
mages causés fréquemment à des personnes atteintes d'affections non transmissibles (1); 4° au nom, enfm, de l'hygiène, car beaucoup estimaient que les quarantaines aussi, comme les désinfections, rendaient superflues les autres mesures prophylactiques (2). Que de fois les lazarets ont été dangereux parce qu'à l'époque de leur fondation, la science de l'hygiène existait à peine en principe, et parce que l'on n'avait alors aucune notion d'une cause morbide plus redoutable souvent que la contagion : l'infection humaine. Personne, surtout parmi ces magistrats de la santé publique, ne soupçonnait qu'il y eût grand inconvénient à réunir dans un local bien séquestré, soigneusement clos, comme ils le disaient euxmêmes, un nombre plus ou moins consi'dérable d'individus, malades ou suspects, auxquels ne parvenaient que difficilement quelques moyens d'existence, et qui devenaient dès lors et par leurs privations, et par la viciation de l'atmosphère, les faciles victimes du mal que l'on redoutait, ou des affections que produisent l'encombrement et la misère (3). Tous ces lazarets si bien fermés, ne constituaient-ils même pas pour l'avenir, le réceptacle des germes des affections qu'ils devaient entraver ?
Mais, des divers inconvénients reprochés aux quarantaines, celui qui est le plus constamment invoqué, c'est la gêne qu'elles
en temps de choléra, même encore en 1865, les habitants de certaines villes d'Italie, de Sicile, et de différentes îles de l'archipel Ionien,
(1) Dans la crainte d'une augmentation de sévérité des épreuves qu'ils auraient à subir à leur arrivée en Europe, des capitaines de navire ont refusé d'embarquer, dans les pays les plus insalubres, des malades atteints d'affections non transmissibles, mais exigeant un rapatriement immédiat, cachexie palustre, hépatite, dysenterie ; la présence de ces malades à bord, leur mort pen dant la traversée, pouvaient entraîner, de la part d'administrations ignorantes, l'application de mesures quarantainaires exceptionnelles. Aujourd'hui encore ces craintes persistent dans les pays où la police sanitaire a laissé de profonds souvenirs de son ancienne rigueur. Durant mon séjour à Civita-Vecchia (1865-66;, j'ai dû plusieurs fois insister pour vaincre les scrupules de divers commandants de navires, et obtenir l'embarquement de soldats français épuisés par les fièvres, et qu'il était urgent de soustraire au sol qui les avait empoisonnés.
(2) Les cordons sanitaires opposés à la fièvre jaune ont détourné longtemps l'attention de la nécessité de la désinfection du navire qui, dans la prophylaxie de cette affection, est, de toutes les précautions quarantainaires, la plus essentielle; l'isolement des pestiférés, des typhiques, a semblé suffire là où la première condition h remplir était la dissémination et l'aération des malades.
(3) Tadino rapporte qu'en 1620, beaucoup de pauvres atteints de peste, étant venus à Milan, furent renfermés dans un lazaret où il s'en trouvait jusqu'à trente dans une petite chambre, n'ayant absolument d'autres couchages que de la paille qui, non renouvelée, pourrissait en quelques jours ; d'où survinrent des fièvres malignes et une énorme mortalité.
imposent aux relations commerciales. Autrefois, elles ont ainsi compromis souvent non seulement les éléments généraux de la fortune d'un pays, mais encore la santé publique en amenant misère et famine, comme en ces malheureuses provinces séquestrées, au seizième et au dix-septième siècle, par des cordons infranchissables môme aux approvisionnements. De nos jours l'influence paralysante de leur application est proportionnelle à l'activité du commerce qui atteint son maximum sur les voies habituellement suivies par les maladies transmissibles ; le retentissement en est d'autant plus considérable que les entraves, suscitées sur un point, se généralisent forcément, car les ports qui n'adoptent point les mesures édictées ailleurs, deviennent suspects, et leurs transactions commerciales sont dès lors compromises (1).
Toutes ces objections, enfin, prennent un caractère d'une singulière gravité, par l'invocation d'un dernier argument : la prétendue inutilité pour la santé publique de ces mesures ruineuses et vexatoires. Les contagionnistes eux-mêmes s'associent à ces protestations, en s'appuyant sur la difficulté, dans la pratique, d'un isolement rigoureux, par terre et par mer, des localités menacées sur son utilité en nombre de cas. On évoque à l'envi les cas nombreux oîi le mal a pénétré malgré un luxe inouï de précautions quarantainaires, les cas non moins nombreux où l'événement a prouvé l'innocuité des provenances les plus légitimement suspectes : à preuve, ces milliers de vaisseaux séquestrés dans les divers ports du monde, en temps d'épidémie sans que, durant ces longues et coûteuses quarantaines, la maladie se soit manifestée
(t) C'est ainsi qu'en 1865, Marseille, demeurée en libre pratique malgré le choléra, vit la plupart des villes de la Méditerranée interrompre leurs relations avec elle; c'est ainsi qu'en Angleterre, le Conseil privé, bien que ne redoutant pas la fièvre jaune pour la Grande-Bretagne, a dû souvent adopter des pratiques quarantainaires contre les provenances du golfe du Mexique et du Brésil, afin de conserver à l'Angleterre la liberté des transactions commerciales avec les côtes franç:iises de la Manche et de l'Océan, où ces provenances étaient déclarées suspectes. C'est ainsi, enfin, qu'à chaque épidémie de fièvre jaune, la Nouvelle-Orléans, qui admet en libre pratique les arrivages du golfe du Mexique, voit immédiatement ses navires séquestrés par les grandes villes du nord de l'Amérique, New- York, Boston, Philadelphie, et subit ainsi des perles considérables.
Au commencement môme de cette année (février 1879), nos ports de la Méditerranée sollicitèrent l'application de mesures quarantainaires contre les provenances d'Orient, beaucoup moins sans doute dans la pensée d'un danger direct, que dans la crainte d'être eux-mêmes privés du bénéfice de la libre pratique avec les ports autrichiens, italiens, égyptiens, qui avaient frappé d'interdit ces provenances {Journ, offic, 15 février 1879).
chez un seul de leurs passagers (1). Alors réapparaît la série des arguments des anticontagionnistes :
Ne voit-on pas chaque année des paquebots chargés d'éaiigrants descendre le cours du Gange, ayant à bord le choléra et ne transmettant point cependant cette affection, soit à l'île Maurice, soit aux Indes occidentales ?
Pourquoi la fièvre jaune semble-t-elle si peu transmissible, que la masse des habitants qui s'enfuient d'ime ville atteinte ne la donnent point aux populations des environs, bien qu'allant parfois euxmêmes succomber au milieu de ces populations ? Pourquoi élèverait-on des barrières au typhus, quand on l'a vu si fréquemment s'éteindre de lui-même au milieu des populations oii le faisait pénétrer une armée? Pourquoi enûn attribuer le moindre rôle dans la prophylaxie de la peste aux quarantaines qui n'ont point préservé ces villes d'Italie le plus rigoureusement isolées en apparence, tandis que jamais l'affection ne s'est manifestée dans telle ou telle localité maintenue constamment en libre pratique, et que presque jamais non plus, elle n'a été importée en Arabie par les 80,000 pèlerins qui traversent annuellement l'Egypte pour se rendre à la Mecque? Tous ces arguments qui ne sont en somme que la reproduction des thèses soutenues par les anticontagionnistes (Stoll, Clot-Bey pour la peste, Chervin pour la fièvre jaune, Cazalas pour le choléra), ne sont-ils pas revenus, avec de simples différences de formules, dans les protestations récentes de Guningham, de F. de Lesseps ?
6° Examen de ces inconvénients. — Les auteurs qui ont affirmé l'inefficacité des quarantaines ont, en général, négligé deux considérations: 1° variations d'activité des germes pestilentiels, variations subordonnées peut-être à des influences atmosphériques (p. 40, 288} ; 2° variations de réceptivité des milieux, suivant les influences de saison, de climat, de localité, d'aptitude des populations, variations assez importantes pour enlever aux germes leur nocuité ou en centupler la puissance de diffusion. Voilà pourquoi la contagiosité des maladies pestilentielles est plus aléatoire que celle des maladies virulentes (p. 95) ; pourquoi, après des périodes de circonscription endémique, elles deviennent tout à coup envahissantes (p. 26).
Si l'on m'adresse une des deux questions suivantes : A. TeKe ville a-t-elle dû son immunité à une 7'igoureuse application des quaran-
(1) Voy. plus haut, p. 852, notes 2 et 3 ; voy. aussi Sigmund, in Proc. varb. de la conf. snuU. int. de Vienne, p. 133.
taines? — B. Aurait-elle été atteinte sans cette application? — je ne puis que répondre que je n'en sais rien.
Mais je ne puis non plus oublier celte loi fondamentale en épidémiologie à savoir que : jamais maladie pestilentielle n'a atteint les pays sans relation directe ou indirecte avec son foyer, loi dont les quarantaines nous fournissent précisément la preuve et la contre-épreuve (1). A ceux qui pensent que les mesures sanitaires locales, non restrictives, sont suffisantes pour abolir la réceptivité morbide et conjurer l'explosion des germes épidémiques, nous demanderons si en temps de choléra, peste ou fièvre jaune, ils ne redouteraient pas, pour les membres de leur famille, le séjour d'une ville, dont l'administration vigilante éloignerait tout foyer d'infection, mais oii pénétreraient sans obstacle hommes et choses provenant d'un lieu contaminé, beaucoup plus que la résidence ^ en un milieu moins remarquable par ses conditions d'hygiène publique, mais entièrement protégé, par des mesures prohibitives, contre toute provenance suspecte.
Faut-il récuser l'utililé des quarantaines, parce que l'application ne peut en être partout assez rigoureuse (p. 964), et que, par exemple, en tel port suffisamment défendu contre les arrivages maritimes, on laisse la porte largement ouverte à toute provenance : voyageurs, marchandises, etc., pénétrant par les voies ferrées? Combien ces garanties sont incomplètes relativement aux résultats obtenus en des circonstances qui ne commandent aucun des ménagements de la médecine humaine 1 On sait la toute-puissance des commissions qui ont eu à combattre la peste bovine, maladie contre laquelle on a toujours et partout la même ressource, ressource absolue et radicale pour supprimer le contage, en faisant
(1) Si, par exemple, nous voyons, ainsi qu'on a pu le voir en ce siècle, tel port ou telle lie de la Méditerranée, comme Malte, les Baléares, les villes de Sicile, se maintenir indemnes soit en temps de peste, soit en temps de choléra, lorsque toutes les communications sont impitoyablement repoussées, et si, d'autre part, nous voyons ces mêmes localités subir les ravages de l'épidémie aussitôt qu'elles suppriment les barrières qui les protégeaient (p. 859, note 3), nous sommes bien obligé de nous i-endre à l'évidence et de reconnaître, en pareil cas, l'utilité des quarantaines; le milieu étant demeuré le même, il n'y a eu de modifiés que les rapports de ce milieu avec le germe morbide, et nous croyons être autorisé à penser que l'immunité et l'atteinte de ces localités ont été les corollaires de l'établissement, puis delasuppression des mesures prohibitives (art. Quarantaines, p. 143).
En 185G, la petite île de Porto Santo demeure indemne du choléra qui régnait h Madère dont elle est voisine, mais dont on l'isole rigoureusement; les communications sont rétablies, et le choléra éclate h. Porto-Santo (Sonza-itfartins, in Proc. verb. de la conf. int. de Vienne, p. 122).
disparaître les malades, les animaux qu'ils ont contaminés et les objets qu'ils ont souillés (1).
On ne nous prêtera pas la singulière pensée de comparer ce que rhomme peut essayer de faire contre les épidémies à cette toutepuissance d'action contre les épizooties. Toute mesure de quarantaine applicable à l'espèce humaine doit, aux dépens de sa certitude, être exempte de danger pour la vie de l'homme, et jadis il y avait de ces dangers quand l'entassement des soi-disant pestiférés dans des locaux insuffisants faisait éclore le typhus; elle doit être exempte de toute conséquence entraînant, soit la misère, soit l'insalubrité, c'est-à-dire des causes morbifiques parfois aussi redoutables que n'importe quel contact avec les provenances suspectes Elle ne doit même motiver aucune de ces pénalités excessives dont le premier inconvénient est d'être inapplicables et de discréditer les règlements.
Et cependant, malgré ces réserves, il est des circonstances de lieu où l'homme peut entraver aussi bien les épidémies transmissibles que les épizooties. Telles sont les localités entourées d'une zone naturelle d'isolement, comme les îles (p. 859); tel le littoral de certains pays dont tout le commerce a lieu par les voies maritimes, le Brésil, l'Algérie, et qui ne communiquent que parleurs ports avec les régions d'oti leur proviennent les maladies exotiques. Ici l'on a, jusqu'à un certain point, les avantages de la position insulaire.
Ces localités démontrent que l'influence préservatrice du régime quarantainaire peut être absolue, parce que ce régime y est facilement et rigoureusement applicable (2), et empêche tout contact entre les habitants d'un pays sain et la totalité des provenances suspectes. En d'autres lieux encore, les quarantaines seront pleinement applicables et efficaces, vu le peu de densité des populations, la rareté des relations commerciales (3).
(1) H. Bouley, Police saniluire applicable à la peste bovine, in Comptes rendus de l'Académie des sciences, 29 avril 1872.
(2) L'immunité actuelle de plusieurs grandes villes maritimes du littoral Atlantique du Nouveau-Monde, contre la fièvre jaune qui pourtant pénètre si souvent dans leurs lazarets, l'immunité contre le choléra, en 1865, de certaines lies de la Méditerranée, Métclin, Rhodes, Crète, et môme des ports de la Grèce où tant de cholériques furent cependant reçus et séquestrés, l'immunité enfin, contre la peste, au commencement de ce siècle, de Malte, de Gozzo, Corfou, Céphalonie, grâce à l'isolement sévère et immédiat des premiers pestiférés, isolement prescrit par le commandant supérieur des lies Ioniennes, le général Maitland, peuvent être invoquées, parmi un nombre considérable de faits idantiques, à l'appui de cette thèse. Voy. Art. Quarantaines, p. 82.
(3) En 1865, la Grèce a reçu dans ses lazarets plus de 10,000 passagers venant
Mais dans les pays peuplés et commerçants, l'utilité de ces mesures deviendra purement relative, leur application ne pouvant être que partielle, limitée aux points faibles de la périphérie, aux ports mantimes directement menacés par le mode le plus efficace d importation des maladies exotiques, l'importation nautique Or ICI encore, ne sera-ce point un grand résultat déjà que d'éviter une somme considérable de dangers, en plaçant des obstacles sur les principales voies suivies par les épidémies (1)?
Quant au commerce, est-il, par le fait des quarantaines, compromis au point de subir des dommages plus importants que les bénéfices qu elles peuvent conférer à la santé publique ?
Cette stase momentanée n'est-elle pas, en général, suivie d'une reprise des affaires qui, par son activité, compense fréquemment le temps et l'argent perdus précédemment? Jamais semblables dommages ne seront comparables, du reste, aux calamités qui accompagnent l'invasion d'une épidémie dans les pays les plus commerçants du monde (2).
des pays infectés ou suspects de choléra; elle est restée saine et sauve mal-^ré 1 appantion, parmi ces passagers, de plus de 150 cas de choléra, dont 100 furent mortels. 1d., ibid,, p. 105.
(1) A ceux qui demandent aux mesures de prophylaxie maritime une garantie absolue sous peine d'inutilité, nous ne cesserons de répéter que la garantie ou'ils revent est un idéal qui n'existe pas dans la pratique (Fauvel, Les institutions de police sanitaire, m Revue d'hygiè.<e, t. I, p. 8).
(2) Dans son rapport à la conférence internationale de Constanlinople Fauvel conclut auisi : « La commission est d'avis que les mesures restrictives connues d avance et appliquées convenablement, sont beaucoup moins préjudiciables pour le commerce et les relations internationales que la perturbation qui frappe l'industrie et les transactions commerciales à la suite d une invasion de choléra
Veut-on connaître maintenant l'opinion motivée, sur les quarantaines de la fièvre jaune, des membres du bureau de la santé d'une des villes les plus commerçantes du monde, de New- York ? Voici ce qu'ils écrivaient en 1843 :
« Les soussignés affirment qu'il est universellement reconnu aujourd'hui que l'application des règlements sanitaires et l'établissement d'une quarantaine ont été une source de profits incalculables pour New-York, en éloignant la maladie de cette importante cité commerciale. Ils ont, en outre, de puissants motifs de croire que celte ville a quelquefois payé très chèrement, soit les imperfections qui existaient primitivement dans notre code sanitaire, soit la négligence que l'on apportait dans son application. Depuis que notre code convenablement modifié est strictement mis en vigueur, nous avons toujours eu le bonheur d'être exempts de Vépidmiie, et, la fièvre jaune qui ne nous a pas visités depuis vingt ans, n'est aujourd'hui connue que de nom de notre jeunesse médicale. Nous pouvons ajouter que, presque tous les ans, il arrive des cas de fièvre jaune dans notre lazaret de ^taten Island; ils sont soumis à la discipline médicale par les officiers-médecins de cet établissement, et, grâce aux dispositions de notre code sanitaire, ils n'en
A-t-on le droit enfin d'imposer aux personnes une période de séquestration? On nous verra disposé plus loin à accepter, en une certaine mesure, la transformation du système quarantainaire en celte méthode de VInspection médicale, pratiquée à Copenhague (Schleisner) et à laquelle A. Hirsch a donné l'appui de son autorité. Mais à une époque où l'on cherche plus que jamais à restreindre, par leur isolement dans des hôpitaux spéciaux, les dangers des malades atteints de maladies contagieuses banales: variole, diphthérie, etc., dont cependant les germes nous entourent presque en tout temps, ne doit-on appliquer aucune mesure analogue aux individus porteurs de germes morbides étrangers à nos climats et contre lesquels nous ne possédons point d'autre moyen absolu de préservation? Lorsqu'on voit limité aux flancs d'un navire le foyer d'une affection pestilentielle qui pourra faire explosion et couvrir de deuil tout un continent, si, à l'arrivée, on ne retarde pas de quelques jours la libre pratique de ses passagers, on comprend combien il est urgent d'arrêter, avant son expansion, un mal encore si facilement saisissable.
J'ai vu, pour mon compte, une grave épidémie de choléra éclater, en 1854, dans la province d'Oran (Algérie), épidémie qu'on aurait probablement évitée si un bâtiment contaminé avait été mis en quarantaine, et si l'on n'avait cédé aux doléances de quelques passagers réclamant leur admission immédiate en libre pratique.
En acceptant l'état de société, l'homme doit tâcher d'exclure les dangers qui en résultent, ceux surtout dont lui-même peut être le propagateur, et abandonner au besoin une partie minime de sa liberté individuelle au profit de la santé publique; cetle liberté ne doit-elle pas être assujettie à certaines restrictions, dès qu'elle devient compromettante pour la sûreté d'autrui ?
Les mesures sanitaires, les plus libérales en apparence, ne prennent-elles point parfois le caractère de la contrainte ? A preuve ces évacuations domiciliaires dont nous demandons la prescription par l'autorité (Voy. p. 939).
T Fonctionnement du t^égime sanitaire. -— Tous ces inconvénients ont diminué d'ailleurs depuis que le régime sanitaire s'est associé à ces grandes mesures d'hygiène ayant pour but l'assainissement: 1" des foyers originels des maladies pestilentielles; 2° des localités aptes à leur pénétration ; 3° des bâtiments susceptibles de les transfranchissent jamais l'enceinte, bien que la maladie se soit quelquefois propagée aux individus qui donnaient des soins aux malades. « (Faget,)
porter (1). De la célèbre discussion soulevée à l'Académie de médecine sur les quarantaines de la peste (1845-1846), ressortait un résultat d'une haute valeur : « Depuis quinze ans, avait dit Bégin (7 juillet 1846), quelques médecins, poussés en Egypte par le dévouement à la science, ont plus fait pour l'histoire de la pesle que la plus grande partie des médecins des siècles antérieurs » ; et il réclamait la création des médecins sanitaires, création qui fut sanctionnée par le gouvernement (2), et qui constitue une première sauve-garde pour les intérêts européens ; la salubrité du navire et la santé de l'équipage sont soumis également au contrôle d'un médecin dont la présence est imposée aux bâtiments à vapeur qui transportent des voyageurs. On diminuera enQn, par les moyens que nous avons dits (p. 930), la réceptivité des localités menacées, spécialement celle des grands ports de mer. Nous avons réclamé au même titre l'assainissement des lazarets, qui n'ont rien à rappeler ni des anciennes prisons, ni même des anciens hôpitaux. Les lazarets doivent être des stations sanitaires, construites en lieu salubre, sur un sol imperméable; et, malgré la nécessité de leur édification au voisinage de certains ports, ils seront éloignés surtout des quartiers maritimes, dont la population est si prédisposée au contage par sa misère habituelle et ses relations (3).
L'établissement sera abondamment pourvu d'eau de bonne qualité et composé de plusieurs catégories de pavillons isolés, largement espacés, munis de toutes les dépendances nécessaires à l'installation confortable des passagers, surtout à leur propreté corporelle; le système de latrines permettra la soustraction immédiate des produits excrémentiliels.
Nous voudrions que ces locaux fussent toujours suffisants pour permettre l'installation à terre des passagers des bâtiments mis en simple observation (quarantaine d'observation). C'est faire une expérience sur l'homme que maintenir à bord, dans un foyer présumé dangereux, des passagers dont l'atteinte signalera la réalité du péril. Si la maladie n'a pas éclaté pendant la traversée, c'est augmenter la durée des conditions de son développement que retenir ainsi, dans le foyer suspect, un certain nombre d'indi-
(1) Voy. art. Quarantaines, p. 99-118; et, plus haut, p. 928 et suiv.
(2) Instr. pour les médecins sanitaires européens da/is te Levant. Id., ibid., p. 54.
(3) Combien voyons-nous de villes encore, on Italie, par exemple, où les lazarets sont voisins des prisons et des bagnes, dont parfois les habitants ont été employés aux bas emplois du service de la quarantaine, d'où ces épidémies si fréquemment transmises aux populations environnantes! Id., ibid., p. 104.
vidus voués, comme de véritables réactifs, à déceler, par leur atteinte», la somme des dangers qu'ils colportaient avec eux. Les anciennes intendances sanitaires y comptaient bien (1). Les lazarets temporaires, qui peuvent parer à ces besoins, ont l'avantage de disparaître avec l'épidémie qui les a créés, sans devenir, comme les lazarets fixes, des centres d'accumulation de germes morbides.
Quant au fonctionnement même des différents rouages de la police sanitaire, à la composition et au rôle de son personnel, depuis l'autorité qui, au départ, délivre la patente de santé jusqu'à celle qui soumet l'arrivage aux formalités de la reconnaissance et de l'arraisonnement, pour en déduire le régime auquel on l'assujettira, nous en avons indiqué le mécanisme et les formules (2) ; pour son application spéciale en France, nous renvoyons le lecteur au remarquable rapport présenté à l'appui du Règlement de police sanitaire maritime, du 22 février 1876 (3).
8° Impossibilité de l'institution d'un régime sanitaire uniforme et invariable. — Si l'on réfléchit qu'en Europe seulement les mesures quarantainaires ne peuvent et ne doivent être les mêmes partout, que sur les côtes de la France, elles ne réclament point, dans tous les ports, le même mode d'application ; que, dans telle ville, il y a des conditions topographiques ou sociales qui modifient le degré de réceptivité morbide des divers groupes de la population ; l'on comprendra que nous n'ayions pu généraliser, à l'égard du régime quarantainaire, des conclusions adoptées souvent dans un milieu restreint, ou sous la pression d'explosions épidémiques qui réclamaient une solution immédiate et formelle. Nous considérons comme un progrès l'institution de conférences et de commissions internationales. Cette solidarité est indispensable parce que les mesures les plus rationnelles, prises en tel pays, peuvent être annulées, comme résultat, par l'indifférence du pays voisin.
Mais le principal bénéfice de ces conférences sera la vulgarisation
(1) « C'est dans le port de la quarantaine, dit Papon, que l'on fait les premières tentatives pour découvrir si la peste est sur un bâtiment ; car, supposé qu'elle soit dans quelque balle de coton, dans une pièce de marchandises, dans la petite pacotille d'un matelot, dans quelque pièce de ses bardes, c'est à Pomègue qu'on s'en aperçoit, parce que, dans le loisir que donne le mouillage, chacun visite ses hardes, sa pacotille, et même on touche et l'on remue les balles de marchandises, pour voir s'il y eu a quelqu'une de gâtée. C'est à ce premier remuement que la peste se décèle, par les atteintes qu'elle porto aux gens de l'équipage. »
(2) Léon Colin, art. Quabantaines, p. 60-77.
(3) Fauvel, in l\ec. des irav. du Corn. cons. d'/njg. pub/., t. V, p. 41.
PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES, des applications de l'hygiène publique faites en chacun de ces pays, et ce sera là déjà un immense service.
L'erreur a été de croire que de ces réunions devait naître un règlement uniforme, acceptable par toutes les puissances qui s y faisaient représenter. Tout système sanitaire, s'il confère des avantages à ceux qu'il protège, entraînant souvent de graves préjudices pour ceux qu'il met en interdit, on comprend l'impossibilité de traduire en formules identiques des indications réglementaires applicables en tous lieux. Les faits démontrent même que, malgré les déclarations de principe de ses délégués à ces réunions' chaque gouvernement reste disposé à user, à l'occasion, d'une pleine hberté d'action. Ainsi, en janvier 1879, l'Autriche et la Prusse songèrent à opposer un cordon sanitaire aux provenances de Russie suspectes d'importation pestilentielle, alors que les délégués Austro- Allemands avaient reconnu, à la conférence de Tienne de 1874, l'inutilité des quarantaines terrestres.
Tout plan de prophylaxie internationale, pour être scientifique et pratique, devra nécessairement aboutir à des conclusions variables ri" suivant les pays auxquels s'appliqueront les règlements; 2° suivant la nature des affections qui en seront l'objet.
A, Différence suivant les pays. — Dans chaque pays, la prophylaxie quarantainaire n'offre ni la même utilité, ni la même facilité d'application.
Gomme utilité, il faut peu y compter, pour préserver les localités situées dans les limites mômes d'un foyer pestilentiel (p. 97) ; c'est comme si, en Europe, nous voulions les opposer à la progression de la variole ou de la fièvre typhoïde ; l'isolement des malades et des suspects restreindra sans doute les chances de propagation; mais sans conférer la moindre garantie contre les circonstances d'endémicité qui font apparaître le mal en dehors de ce contact.
Il est des conditions de lieux, opposées aux précédentes, et qui ont pour conséquence aussi de restreindre l'utilité des mesures quarantainaires ; certains pays sont trop éloignés des foyers pestilentiels, ou en diffèrent trop par leurs conditions climatériques pour avoir à s'en défendre énergiquement. Prenons comme exemple l'Angleterre; depuis deux siècles, les ports de ce pays offrent, relativement aux autres ports de l'Europe, une immunité remarquable, vu la fréquence de leurs relations commerciales, contre la peste et contre la fièvre jaune, immunité que nous avons expliquée pour l'une et l'autre de ces affections (p. 233 et 236) ; devons-nous en
conclure que le système de libre pratique, si préconisé en Angleterre, doive être employé sur le continent?
Ces considérations nous permettent de réduire à leur valeur réelle telles opinions et telles mesures dont on ne doit pas généraliser la portée ; ainsi Bryden, d'après ses observations dans la présidence môme du Bengale, déclare impuissant tout régime quarantainaire contre le choléra; nous l'admettons avec lui pour cette zone d'endémicité, area endémie, de la maladie ; mais nous n'en tirons aucune conclusion pour l'Europe ou l'Amérique. Autre exemple, dans des conditions opposées : une loi du 10 mars 1852 abolit, en Danemark, toute mesure quarantainaire contre les bâtiments suspects de fièvre jaune ; d'après les limites géographiques de cette affection, c'est là une mesure parfaitement justifiée ; mais l'appliquerions-nous aux ports de l'Espagne ou du Brésil?
Comme facilité d'application, les conditions géographiques, commerciales et sociales peuvent rendre cette application très réalisable, ou tellement difficile que les résultats en seront fort aléatoires. Leurs dffférences ne permettent pas de formuler d'une manière absolue, exclusive, la valeur des diverses pratiques du régime sanitaire : quarantaine maritime, fluviale, terrestre, cordons sanitaires, pratiques dont l'une est avantageuse là oîi telle autre est inefficace ou môme dangereuse, contrairement à l'opinion des personnes qui, à priori, en proclament, en tous lieux et en toutes circonstances, la nécessité ou l'inutilité.
Que de pays on peut opposer, à cet égard, aux localités insulaires relativement si faciles à défendre (p. 967) 1 Prenons comme exemple les régions occidentales de l'Europe, la France en particulier; c'est un des points du monde vers lesquels se dirigent avec le plus d'activité les courants humains et les relations commerciales; en outre, par ses conditions climatériques, la France est accessible aux différentes maladies pestilentielles, et la densité de sa population offre à ces maladies des chances assurées de propagation. Non seulement nos différents ports, soit de la Méditerranée, soit de l'Océan, peuvent servir de points d'arrivée et de lieux d'introduction aux germes cholériques qui sont, aujourd'hui, l'objet principal de la prophylaxie sanitaire ; mais encore nous nous rattachons par de vastes surfaces continentales, très peuplées elles-mêmes, aux pays d'ûii émane le plus fréquemment celle affection; pouvons-nous, en temps d'explosion épidémique, lorsqu'il s'agit d'une maladie transportable aussi bien par les voies de terre que par les provenances maritimes, espérer obtenir un isolement suffisant de toutes
nos frontières pour empêcher d'une manière absolue la pénétralion des germes contagieux? En supposant que les mesures sanitaires observées dans nos ports suffisent à nous protéger de ce côté, que n'avons-nous à craindre de ces communications incessantes et rapides qui établissent, entre nos grandes villes et les régions les plus diverses de l'Europe, une solidarité constante au point de vue des imminences morbides? Ces conditions topographiques et sociales ne permettent pas l'application de garanties quaranlainaires absolues; nous ne sommes point, à vrai dire, maîtres de la situation et nous nous bornons à des quarantaines maritimes d'une utilité purement relative (p. 968).
Les pays peu commerçants, à populations clairsemées, placées en dehors des grandes voies de communication, pourront, au contraire, sans grands inconvénients, s'imposer à eux-mêmes un isolement complet et refuser tout accès à des provenances étrangères bien moins importantes pour leurs populations. La Grèce a supporté, sans grand dommage, des quarantaines à la fois teri'estres et maritimes pendant les dernières épidémies de choléra ; en Russie, des cordons sanitaires seront aussi plus tolérables, et ordinairement plus efficaces que dans l'Europe occidentale ; ils n'auront pas au même degré cet inconvénient, si fréquent au milieu des populations trop denses, de servir eux-mêmes de réceptacle et de moyen dG transmission du contage.
Comparativement aux difficultés de réalisation d'une protection suffisante dès l'envahissement de régions populeuses, il semble que ce soit peu de chose d'arrêter le mal encore limité soit à la caravane qui, de l'Inde, importera le choléra, soit au bâtiment qui de l'Égypte ou du Mexique, nous apportera la peste ou la fièvre jaune ; de ces trois affections on peut répéter ce que Fauvel a dit de l'une d'entre elles: « Si les inconvénients des mesures de quarantaine augmentent avec la diffusion du choléra dans les pays civilisés, en même temps qu'alors leur efficacité diminue, il s'ensuit tout naturellement que plus ces mesures seront appliquées près du foyer originel, dans des pays moins peuplés que l'Europe, où les relations sont moins actives, et où existent des obstacles naturels à la marche du fléau, plus les chances de l'arrêter augmenteront, et moins les mesures restrictives, fussent-elles même très sévères, seront onéreuses. » Preuve nouvelle de l'influence des lieux sur les déterminations à prendre.
Un même gouvernement emploiera des moyens de protection différents suivant les localités : quand il s'agit de protéger ses pos-
sessions exposées plus qu'elle-même au danger des maladies pestilentielles, l'Angleterre les entoure de garanties sanitaires rigoureuses ; on l'a bien vu pour le choléra à Malte et à Gibraltar en 1865.
En France même, entre nos ports de l'Océan et de la Méditerranée, les règlements ne varient pas seulement en raison de la différence des dangers auxquels les exposent leur situation topographique et leurs relations commerciales, mais par la nécessité d'harmoniser leur système de protection avec ceux des ports des autres puissances riveraines de la Méditerranée, d'une part, de l'Océan, de l'autre (1).
Un règlement quarantainaire uniforme ne peut être formulé qu'à l'égard de certains dangers communs pour tous. Si, par exemple, l'observation démontre que l'Europe est menacée spécialement du choléra par les provenances de la mer Rouge, il est de l'intérêt de tous de surveiller rigoureusement ce long défilé maritime; absolument comme tous devraient surveiller le détroit de Gibraltar si c'était par ce détroit que la fièvre jaune offrît le plus de chances de pénétration en Europe. En pareilles circonstances, les situations respectives des divers Étals deviendraient presque uniformes, absolument comme le seraient celles de puissances alliées devant l'invasion d'une armée ennemie qui devrait, avant de pénétrer sur le territoire de chacune d'elles, enlever un rempart les protégeant toutes et dont la défense serait dès lors d'intérêt commun.
B. Différence suivant la nature de Vaffection. — Pour justifier cette cause de diversité des mesures sanitaires, prenons un exemple : parmi ces maladies, il en est une dont la transmission, parles communications sociales, ne s'opère que par les voies maritimes ; pour laquelle, par conséquent, il suffira de protéger nos ports, et de les protéger d'un seul côté, du côté de la mer, c'est la fièvre jaune : la prophylaxie quarantainaire est donc ici relativement facile : ce serait commettre une singulière erreur que de croire qu'il en serait de même pour la peste et le choléra : ici le mal est transmissible de tant de manières, et par le commerce maritime, et par les voies de terre, que les ports eux-mêmes sont quelquefois assiégés de toutes parts : et, souvent, quand on a accumulé les précautions d'un seul côté, le fléau y pénètre par le côté opposé.
Les variations d'une même maladie épidémique ont été trop négligées des auteurs qui ont affirmé l'immutabiUté des mesures à lui opposer. Quoique la peste soit encore de notre époque, son
(1) Fauvel, liopp. à l'appui du règl, de pol. sanit., etc., in Rec, des irav, du Corn. cons. d'hijf/. publ.,i. V, p. 51. Voy. aussi, plus haut, p. 9G4, note I.
évolution séculaire démontrequebeaucoupderégionspeuventlaisser tomber les barrières qu'elles lui opposaient jadis; en revanche, la fièvre jaune constitue pour l'Amérique du Sud et pour une grande partie du globe une source de dangers qu'on ne soupçonnait pas il y a trente ans; enfin le choléra a démenti, peu à peu, les espérances d'immunité topographique de bien des pays.
9° Quarantaines de la peste. — La disparition de la peste, dans son berceau égyptien, doit-elle faire considérer comme désormais superflue dans l'Europe occidentale, toute mesure quarantainaire ? Nous disions à ce propos en 1873 :
« En matière si grave, il est cependant interdit de se prononcer à la légère et, de réduire à néant, sans plus ample examen, l'œuvre prophylactique établie sur une observation séculaire et sur les données de la science moderne. La question est d'autant plus sérieuse qu'aujourd'hui notre littoral méditerranéen se rattache plus intimement que jamais à l'Orient, et l'on ne saurait oublier combien furent dangereuses ces communications aux époques où elles étaient relativement si rares (1). Dans les pays même où la peste est ou était endémique, Asie Mineure, Turquie, Egypte, on rapporte aux mesures de police sanitaire, la disparition, sur nombre de points, d'une maladie entretenue par l'incurie et le fatalisme musulmans (2)».
Si le foyer autrefois le plus redoutable pour nos ports, l'Égypte, semble avoir perdu son aptitude à redevenir milieu pestilentiel (p. 831), l'attention de l'Europe doit rester éveillée vers la tendance actuelle de la Russie, à multiplier, par voie de conquête ou par relations commerciales, ses communications avec le sud du Caucase et de la Caspienne ; communications d'autant plus favorables à la pénétration de la peste, que de ce côté les populations russes offrent par leur misère une réceptivité spéciale. Mais ce
(1) Léon Colin, art. Quarantaines, p. 118.
(2) Dans son mémoire sur la contngionabilité de la peste (1842), le conseil supérieur de santé de l'empire ottoman attribue l'immunité de Constantinopîe, depuis 1839, aux lazarets établis en cette année et aux mesures quarantainaires prescrites : « Les effets avantageux obtenus jusqu'ici ne doivent pas être rapportés à. l'assainissement des villes de Turquie, à l'élargissement des rues, à la surveillance exercée sur les comestibles, à la création de places qui favorisent la circulation de l'air, à un système d'inhumation mieux entendu, améliorations et réformes vainement réclamées jusqu'à présent. » Les habitants d'Alexandrie n'ont-ils pas également attribué l'immunité relative de leur ville à l'établissement d'un lazaret, où le comité sanitaire eut à séquestrer plusieurs fois depuis 18i0 les provenances de navires pestiférés partis d'autres points de la Méditerranée? Kn 1858, la peste fut sans doute limitée au lazaret d'Alexandrie, où vinrent succomber des passagers do Benghazi. Id., iii'J., p. 119.
PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE. 'Qll qu'il est sage de se rappeler aussi, c'est que cette pénétration en Russie peut se faire sans compromettre l'Europe occidentale demeurée depuis près de cent soixante ans (1720) réfraclaire à la maladie qui tant de fois a sévi bien plus près d'elle (p. 823).
Les foyers les plus récents de la peste à bubons ont présenté cet important caractère d'être circonscrits à des populations isolées des grandes voies de communication (montagnes de Mésopotamie, Benghazi, Assyr, villages isolés delà Perse, etc.), entourées de régions désertes, ou faciles à circonscrire par des cordons sanitaires, La môme mesure a été d'une application relativement facile, vu le peu de densité des populations autour des villages atteints dans le gouvernement d'Astrakan (1879).
Le gouvernement anglais a combattu tout aussi énergiquement, en son berceau, le développement delà peste indienne {peste noire) {1).
Quant aux quarantaines maritimes, les seules réalisables en notre pays, dans le cas peu probable d'un retour de la peste, elles devraient, vu l'ignorance où nous sommes encore de l'agent principal de la transmission, s'appliquer à la totalité des provenances : passagers, bâtiments, bardes et marchandises.
Mais en cette application, on tiendra compte : 1 » des limites saisonnières de l'affection qui en restreindront la durée; 2° des limites de son expansion géographique (p. 822) qui, elles, restreindront les lieux passibles de ces règlemonts : quand on réfléchit que la peste n'a pas franchi Gibraltar depuis deux siècles, il semble possible de supprimer sans grand dommage toute mesure dans les ports de l'Océan; 3° de l'incubation, ou, pour parler plus exactement, du temps moyen qui s'écoule entre le moment où l'on a été exposé à la contamination et le début des symptômes (2),
Quarantaines de la fièvre Jaune. ~ La salubrité, apparente au moins, de certains ports envahis parla fièvre jaune (p. 842), témoigne en faveur delà supériorité relative des mesures restrictives (3).
(1) « Une commission fut chargée d'étudiei- les causes et le traitement de cette affection ; les mesures sanitaires appliquées, autant qu'il est possible en Asie, rendirent un véritable bienfait aux populations en prévenant, en beaucoup de localités, la genèse et la transmission du poison morbide. » Ibid., p. 120.
(2) Ceux qui ont étudié plus spécialement la question au point de vue des mesures quarantainaires, Grassi, Valli, Ségur-Dupeyron, Clot-Bey, attribuent à cotte période une durée de six h huit jours au plus, durée inférieure h la limite minimum (10 jours), de la quarantaine imposée aux passagers qui arriveraient dans les ports français de la Méditerranée sur des navires infectés (Règlement contre la .peste, du 5:2 février 1876).
(3) Léon Colin, Art. Quahantaines, p. Iv3.
LÉON Colin. — Mu), épidém. 62
De toutes les maladies importables, la fièvre jaune est celle peutêtre dont on aborde avec le plus de confiance la prophylaxie quarantainaire ; pour aucune autre, la transmission de la maladie ne semble plus facile à déterminer, à entraver, par conséquent; aucune n'offre, en général, d'itinéraire aussi bien tracé ; presque jamais le fléau ne s'avance sur de larges surfaces qui rendraient difficile à reconnaître le fll conducteur de sa propagation ; et, chose importante, celte propagation s'accomplit exclusivement par les voies maritimes ou fluviales ; le mal ne peut aboutir qu'à un port ; de ce côté seulement doivent tendre les efforts de la police sanitaire.
Si les quarantaines terrestres sont ici absolument hors de cause, on ne peut contester, sans plus ample informé, l'utilité des quarantaines fluviales qui, peut-être, auraient garanti, en ces dernières années, les vallées du Mississipi et du Paraguay.
Les conditions de latitude, indiquées plus haut (p. 833, note 1), imposent des limites à l'application des quarantaines maritimes : si certains pays de l'Europe, comme l'Espagne et le Portugal, réclament la môme garantie sur tous les points de leur périphérie, c'est que ces pays plongent de toutes parts dans la zone climatique favorable à cette maladie. H en est presque de même des ports français delà Méditerranée, compris entre deux villes cruellement atteintes, Barcelone etLivonrne, mais heureusement à une latitude légèrement plus septentrionale que celle de ces villes.
Bien que la réceptivité du littoral atlantique de l'Europe aille en décroissant de Cadix à l'embouchure de la Loire, la partie française de cette portion du littoral est assez menacée, par la fréquence et la rapidité de ses communications avec les foyers de voinito, pour qu'on puisse réclamer, en sa faveur, des garanties aussi complètes que celles qui sont imposées dans les ports de la Méditerranée (1). Tout en espérant que l'immunité de Bordeaux ne se démentira pomt, nous considérons même cette grande ville maritime comme devant
il) L'épidémie de Saiat-Nazaire en 1861 entraîna la suppression de la différence admise par les règlements, en matière sanitaire, entre les ports français de la M d i-ra'née et ceux de l'Océan; comme l'indique l'annexe C du Reg^men de I85:i, tout navire arrivant en p.tente brute de fièvre jaune dans un port de la Méditer anée, Marseille, Toulon, Cette, etc., subissait une quarantaine de 3 5,
ioÙrs pleins suivant les cas ; tandis qu'arrivant dans un port de l'Océan, le Harf cbe b g, Brest, il était admis à libre pratique si. dans les dix dem.ersjour.
e ia a Ïa 0 , il alvait eu ni morts ni malades. Cette différence de r g e nmion fut abolie; en considération des faits de Saint-Nazau-e, par un arrôté ministériel en date du 10 juin I8G2, ainsi conçu:
AH.^.^Lesdisposilio..sdelaconventionsa^itaireinte^>atioBale.lu3fé.rlerl832.etdu^ègleme^
PROPHYLAXIE ADMIMSTRATIVE. 979 êlre, à l'égard de l'importation du vomito, l'un des principaux objectifs de l'administration française; elle exige, en tout cas, des mesures plus spéciales que les autres ports français de l'Océan et surtout que ceux de la Manche qui, sans grand péril (voy. p. 837), pourraient être soustraits à la même protection sanitaire.
Comme pour la peste, ces mesures doivent être essentiellement temporaires ; m nos climats elles n'ont de raison d'être que pendant la saison chaude ; il en résul te que nous avons peu à redouter des provenances, même infectées, de l'hémisphère austral oti la maladie apparaît pendant notre hiver à nous (p. 8i7). ^ Le principal agent de propagation étant le bâtiment lui-même, c'est h ce bâtiment que s'apphqueront spécialement ici les mesures préservatrices. Nous voudrions que, dans les règlements sanitaires contre la fièvre jaune, on diû'érenciât moins les navires qui ont eu des malades pendant la traversée (navires infectés) des navires uniquement suspects par leur provenance; certainement le péril sera plus réel, au moins plus évident dans le premier cas; mais l'infection d'un navire ne peut se mesurer à la santé de son équipage (p. 84i); à plus forte raison, ne peut-on regarder le danger comme conjuré si, au moment du débarquement, il s'est écoulé, depuis la terminaison des derniers accidents de fièvre jaune à bord, une période de temps plus longue que la durée supposée de l'incubation (1). Nous voudrions que tout bâtiment, arrivant, d'un foyer actif de fièvre jaune, dans un port et en une saison favorables au développement de la maladie, fût soumis aux règles de déchargement sanitaire, et désinfecté, ainsi que les objets à usage et les marchandises ; la séquestration, même prolongée, ne suffit pas(-2). Ici encore,
du 27 mai 1853, sont déclarées applicables à tous les ports et rades de la Manche et de rocéan sent arrêté chargés, daas leurs départements respectifs, de fexécution du pré^
Or le nouveau règlement contre la fièvre jaune (27 février 187G) a rétabli les anciennes différences, en édictant pour les ports de la Méditerranée des mesures plus rigoureuses que pour ceux de l'Océan.
(1) De môme nous n'acceptons qu'avec réser^-e cette formule de Griesinger • Si un vaisseau revient des Indes orientales, et si aucun cas de fièvrejaune ne s'est déclaré à son bord pendant la traversée, rétablissement d'une quarantaine ne doit pas être considéré comme nécessaire, pourvu que le temps de lu traversée égale celui de l'incubation. Griesinger, Traité des maladies infectieuses, 2= édit., p. i65.
(2) Des faits, malheureusement trop nombreux, attestent l'insuffisance de l'isolement temporaire du navire comme moyen prophylactique de la transmission épidémique ; dans aucune affection, le gorme morbido n'adhfere aussi intimement aux parois du vaisseau, et la maladie a éclaté si fréquemment après la séquestration momentanée du foyer nautique, qu'on doit admettre, avec Mélier, qu'il n'y a rien à gagner à cette temporisation : l'épidémie du port du Passage, en 1823, comme
pour le navire, le feu esl le purificateur par excellence; le flambcige des parois est supérieur à la glace et aux mélanges réfrigérants (1).
Quant aux passagers, ceux qui sont atteints de fièvre jaune seront installés immédiatement au lazaret. M;iis pour les passagers non malades, suspects, je ne puis qu'affirmer, et avec plus de conviction encore qu'en 1872, mon opinion sur les mesures réclamées par leur sécurité personnelle et la santé publique :
De toutes les indications, la première, la plus impérieuse, et à l'égard de laquelle nous n'admettons aucun doute, c'est de les faire descendre du navire immédiatement à l'arrivée, avant le commencement de la série des opérations qui vont mettre à découvert le foyer dont on suppose l'existence à bord de ce navire (2), Ce débarquement immédiat s'étendra, dans les limites du possible, aux hommes même d'équipage, et l'ouverture des écoutilles, l'enlèvement des panneaux, le maniement des marchandises seront confiés à des ouvriers prémunis soil par leur race, par une atteinte antérieure ou une résidence prolongée dans les pays à fièvre
l'épidémie plus récente de Sainte-Croix de Ténériffe, en 1862, fut causée par un bâtiment qui entrait avec patente nette, ayant purgé sa quarantaine dans un port voisin. Carpenter cite deux exemples frappants de cette insuffisance prophylactique de la temporisation : le Diana, parti de la Nouvelle-Orléans, en juin, pendant l'épidémie de 1823, infecta Brooklyn, après 30 jours de quarantaine. Un autre bâtiment, l'Entreprise, arrive de la Havane h. la quarantaine de New-York, en juillet 1822, avec la fièvre jaune à son bord, mais parfaitement propre; ici on fait plus que temporiser ; le bâtiment est rtettoyé, ventilé, lavé à la chaux, puis encore saupoudré de chaux ; et cependant il demeure foyer très dangereux de fièvre jaune; on recommença une nouvelle purification;, tout fut inutile et l'infection persista jusqu'à la fin de la saison chaude. Voy. art. Quarantaines, p. 129.
Des bâtiments ont jadis reçu l'ordre de faire des croisières pour combattre l'épidémie dont ils étaient atteints; quelques-uns ont ainsi perdu jusqu'à la moitié de leurs équipages 1 (P. Lefort, l\lém. sur la fièvre jaune, 1823.)
(1) Art. Quarantaines, p. 129.
(2) Nous souhaiterions donc une modification d'un article du règlement du 22 février 1876 impliquant, pour les passagers, la possibilité de leur maintien à bord des bâtiments suspects pour y purger leur quarantaine. Je ne mentionne qu'en passant, car elle n'eut heureusement aucune occasion d'être appliquée, une instruction ministérielle du 14 juin 1862, dans laquelle, à côté démesures fort sages, il était prescrit de retenir sur le navire, jusqu'à la fin des opérations de déchargement et de purification, tous les hommes d'équipage et tous les passagers; une semblable pratique, bien qu'ordonnée seulement pour les arrivages provenant de lieux atteints de fièwe }aam sans qu'il y ait eu d'accidents de cette maladie 'i bord, aurait pu entraîner, à notre sens, les plus fâcheux résultats, et nous aurait rappelé l'époque où, durant la période de sereine à bord, on maintenait aussi, sur le bâtiment soupçonné de contamination pestilentielle, tous les passagers et tous les hommes d'équipage (Voy. p. 971, note 1).
jaune, soit par les divers appareils qui permettent de respirer un air pur au milieu de foyers d'infection (p. 904).
Ce débarquement opéré, y a-t-il lieu d'imposer une période d'observation aux personnes qui proviennent du navire suspect ou même infecté ? cette période d'observation doit-elle s'accomplir dans les établissements quarantainaires du littoral, ou, à défaut, sur desponlons ou navires-hôpilaux, ou enfin dans des îlots déserts voisins du port d'arrivée ? Ge sont là des questions dont la réponse me semble découler de l'observation des faits. Retenir en observation les passagers au voisinage même ou dans l'intérieur du port de débarquement, soit à terre, soit dans un îlot voisin, soit sur un ponton, n'est-ce pas les maintenir en des circonstances éminemment favorables à l'explosion des germes d'une maladie spécialement susceptible de développement sur le littoral? N'est-il point plus rationnel de les placer aussi rapidement que possible en des conditions absolument opposées ? S'il n'y a pas, au voisinage, d'altitude préservatrice, ce qu'il faut leur accorder, après leur désinfection personnelle, c'est la libre pratique, \q droit surtout (je dirais presque l'obligation), de pénétrer à l'intérieur des terres, loin de la mer et des grands cours d'eau, droit consacré par l'innocuité habituelle de leur contact (p. 841, note d) avec les populations de l'intérieur; on réaliserait ainsi l'évacuation du foyer pestilentiel dont nous aTcms-plus haut démontré tous les avantages (p. 9'i7).
Le fait, rapporté par Mélier, de la transmission de fièvre jaune par des malades en dehors du port atteint, fût-il un exemple incontestable de la contagion par l'homme seul, on ne saurait en faire la base de mesures de séquestration dont les inconvénients l'emporteraient sur les avantages, car elles maintiendraient au foyer du mal une masse d'individus susceptibles de faire naître une épidémie, pour obvier à un danger très problématique, et peu considérable relativement s'il se réalise, puisqu'il en résultera peutêtre la production de cas tellement isolés qu'ils sont exceptionnels, mais non la propagation épidéraique de la maladie. J'estime que si, avant de quitter le bord, tous les passagers et tous les hommes d'équipage étaient soumis aux formalités du spoglio (bain, linge blanc, effets propres), le danger de contamination par leur intermédiaire se réduirait à néant; les quatre malades soignés par Chaillon, victime de son dévouement aux environs de Saint- Nazaire en 1861, étaient des ouvriers qui avaient travaillé au déchargement de V Arme-Marie, et peut-être avaient-ils encore, sur eux ou près d'eux, au moment des visites de notre malheureux confrère,
les Vêtements avec lesquels ils avaient accompli cette opération,
ou des objets provenant du navire infecté (Voy. p. 845, note 4j.
Nous y insistons d'autant plus que la fréquence croissante du vomito rend actuellement insuffisant, sur notre littoral, le chiffre des locaux destinés à l'isolement des passagers suspects.
En résumé, l'étude du mode de propagation de la fièvre jaune nous amène à cette conclusion, que la prophylaxie sanitaire doit avoir surtout pour but les objets, qu'elle peut être efficace et suffisante sans imposer à l'homme lui-même de séquestration; des maladies pestilentielles, elle est celle qui se prête le mieux au système de l'inspection médicale .
10° Quarantaines du choléra. — Ici la tâche est plus complexe, vu la diû"usibilité du mal, la rapidité de sa pénétration, non seulement par mer, mais encore et si souvent par terre, grâce aux voies ferrées devenues si familières au choléra.
Dans les pays riches en population et en relations commerciales, il est tellement difficile de l'entraver efficacement, qu'on doit aller à sa rencontre, et concentrer les efl"orts de la prophylaxie sanitaire sur les pays moins peuplés, moins commerçants, qui ne peuvent livrer à sa marche que des voies moins nombreuses, et qui, heureusement,.consliluent entre son foyer originel et le monde civilisé une barrière dont il faut assurer les côtés faibles. Ce qui doit faire espérer en la réussite de cette œuvre, c'est que non seulement tous les États européens, mais encore le nouveau monde sont intéressés à se défendre sur les mêmes lignes ; les épidémies de choléra n'ont pas, jusqu'à ce jour, franchi le cap de Bonne-Espérance; elles n'ont atteint l'Amérique qu'après avoir gagné l'Europe, soit par le canal de Suez, soit par les frontières orientales de la Turquie et de la Russie. La protection de l'Europe, sur ces divers points, est donc la garantie de la préservation du reste du monde. Le percement de l'isthme de Suez, d'oti émane un rayonnement immense de communications maritimes, donne une opportunité spéciale aux précautions prises sur la mer Rouge.
A Fauvel surtout revient le mérite d'avoir établi l'importance en quelque sorte stratégique de ce défilé et d'avoir englobé, dans un même programme, les mesures de défense contre les dangers qui proviendraient directement de l'Inde et contre ceux dont les pèlerinages de la Mecque seraient l'occasion (1), A lui le mérite d'une
(1) Sur le rapport de Fauvel, la conférence internationale de Constantinople{lS66), a proposé les mesures suivantes : 1° Fondation d'un établissement sanitaire à l'entrée de la mer Rouge, établissement dont le lazaret se trouverait sur la terre
PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE. 983 surveillance incessante de l'application de ce programme dont la Téalisation importe aux intérêts du monde entier (1).
On a cherché aussi h protéger, par des postes sanitaires, et, au besoin, par des cordons de troupe.la vaste ligne des frontières orientales de là Russie et de la Turquie ; le peu de densité des populations limitrophes et le petit nombre des voies à surveiller paraissent garantir le succès de ces mesures, moins réalisables cependant qu'on l'admet (2) ; de ce côté encore ce sont les communications maritimes qui, pour l'Europe, sont les plus dangereuses (3). Aussi faut-il profiter de l'organisation de lignes de paquebots sur la Caspienne et la mer Noire pour installer des services sanitaires réguliers aux points de départ et d'arrivée de ces lignes de plus en plus actives (4). Les faits prouvent l'utilité de ces institutions (5).
ferme au voisinage du cap de Bab-el-Mandeb, et dont l'île de Périm constituerait ane dépendance importante pour la surveillance des navires entrant dans le détroit, ainsi que pour les formalités d'arraisonnement à leur imposer; pouvant être placé sous la direction de la Porte ou du gouvernement égyptien, cet établissement aurait un caractère international; il serait fondé et entretenu à frais communs par les puissances intéressées ; 20 organisation, sur le littoral delà mer Rouge, d'un service sanitaire destiné à prévenir les dangers de l'importation, en Europe, du choléra par les pèlerins revenant de la Mecque ; à cet effet, des postes d'observation seraient établis sur le littoral africain de la mer Rouge, ainsi que sur son littoral arabique, afin d'établir une surveillance, aussi complète que possible, de tous les points habituels d'ombarquement de ces pèlerins ; 3° en cas de choléra dans le Hedjaz, l'Égypte interromprait complÈtement ses communications avec la côte arabique, mesures pleinement ratifiées, depuis le rapport de Fauvel, par le gouvernement égyptien qui, tout récemment, en 1871, ayant appi-is l'explosion du néau en Arabie, te déclara offciellement prêt à repousser toutes les provenances du Hedjaz, si l'épidémie durait encore au retour des pèlerins. En pareille circonstance, les pèlerins seraient admis à purger leur quarantaine sur un point de la côte arabique elle-même, à El-W^esch, point suffisamment éloigné et de la côte égyptienne et du port de Suez, pour ne pas entraver les relations de l'Égypte elle-même avec l'Europe ; 4° dans le cas enfin où, malgré toutes ces pré°cautions, l'Égypte elle-même serait envahie, la conférence était unanime, sauf une voix (celle du délégué égyptien bien entendu) à proposer l'interruption temporaire des communications maritimes de l'Égypte avec le bassin méditerranéen.
(1) Voy. Fauvel et Proust: Rapports sur les pèlerinages de la Mecque, in Rec. des trav. du Com. cons. d'hyg. publ., t. I-VII.
(2) Polak et Barloletti, in Proc.-verh. de la conf. int. de Vienne, p. 293.
(3) Suivant Lenz [Proc.-verb. de la conf. int. de Vienne), chaque fois que le choléra s'est propagé en Europe par la Perse et la Russie, c'est par mer et exclusivement par Astrakhan ; les autres importations de Perse en Russie, pflr voie de terre, se sont éteintes au pied du Caucase.
(4) A. Proust, Essai sur Vhygiène internationale, p. 376.
(6) Grâce aux mesures quarantainaires prises par l'administration ottomane, le
Toutes ces barrières prophylactiques assureront-elles définilivcment et d'une manière absolue la préservation de l'Europe? 1\ serait puéril de l'affirmer; mais n'est-ce pas beaucoup de diminuer notablement les chances d'invasion du mal, et d'imposer, en particulier, obstacle à son importation dans le bassin méditerranéen, ce centre si actif de propagalion épidémique? Nous n'admettons donc pas cet argument des partisans de la libre pratique absolue, à savoir qu'il est impossible de se garder sur toute la ligne qui nous sépare du foyer du choléra indien, et que dès lors tout système quarantainaire est inutile; c'est affirmer que l'épidémie de 4 865 aurait éclaté et frappé avec la même violence l'Europe et l'Amérique, si l'on avait, soit dans la mer Rouge, soit à Suez, intercepté la marche des bâtiments qui infectaient, en quelques semaines, Malte, Ancône, Marseille, Barcelone, Gibraltar, Constantinople, etc., et qu'il eût été indifférent de laisser l'Europe en libre communication avec les pèlerins de la Mecque si gravement atteints encore en 1877- 1878 (1).
Quand le choléra a franchi ces lignes stratégiques, la rapidité de sa diffusion crée autour de chaque pays une ceinture de dangers. Aux quelques bâtiments suspects ou atteints de fièvre jaune, peuton comparer le nombre considérable des provenances, maritimes ou terrestres, redoutables en temps de choléra?En aucune autre affection pestilentielle n'existe une multipHcaiion si rapide des foyers secondaires du mal ; en aucune, par conséquent, un aussi grand nombre d'arrivages suspects par leur point de départ.
C'est la complexité de ces dangers, l'impossibilité de les conjurer tous, qui ont fréquemment ramené la pensée à l'inutilité des mesures quarantainaires contre le choléra, une fois qu'il a franchi les lignes de défense d'intérêt commun. La conférence de Vienne de 1874 a fait preuve d'un éclectisme de (ranstlion en associant, dans
littoral turc de la mer Noire a été complètement préservé de la maladie, en 1870, malgré des arrivages nombreux provenant des ports infectés du littoral russe ; du 2 août au 21 septembre 1870 seulement, il n'y eut pas moins de 700 navires, parmi lesquels plusieurs ayant le choléra îi bord, soumis à la quarantaine à l'entrée du Bosphore («) ; en 1871, au contraire, le Bosphore est franchi par des bâtiments qu'on autorise à le traverser sans s'y arrêter, afin de ne pas leur imposer quarantaine ; un village du Bosphore est atteint, et bientôt après le mal éclate à Constanlinople,
(1) Fauvel, Notes (I et II) sur l'épid. de choL, etc., in Rec. des Irav. du Corn. cons. d'hyg. publ., t. VU, p. 1. — A. Proust, Du pèlerinage de la Mecque, etc., in Bull, de la Suc. de méd. publ., 1. 1, p. 654 et Ann. d'hyg. publ., 1879, 3" série, tome I.
a) Fauvel, communie, à l'Acad. de méd., in Bull., 1872.
ses conclusions, le système ancien des quarantaines au système nouveau de Vinspection médicale qui consacre les pratiques habituelles de désinfection, à l'égard du navire, des effets à usage, etc., mais qui supprime toute entrave pour l'homme, ne lui imposant que cette formalité de puriiîcalion personnelle qui nous semble suffisante, à nous, pour la lièvre jaune. Ici encore Fauvel a rendu, à notre sens, un signalé service à l'hygiène publique en rappelant combien il serait dangereux de faire abstraction du mode le plus certain de propagation épidémique, Vhomme lui-même, et de donner, toujours et partout, libre pratique immédiate à des individus qui peuvent être en période d'incubation cholérique. Il y a une formule consacrée par les votes unanimes des conférences de Gonstanlinople et de Yienne : L'homme atteint de cholé^^a est, par lui-même, le principal agent pt^opagateur de cette maladie, et un seul cholérique peut donner lieu au développement d'une épidémie, qui doit avoir pour corollaire la protection de la société contre ce danger; dès que le choléra est communicable partout, dans l'intérieur des terres aussi bien que sur le littoral, et qu'une seule personne peut infecter l'inlérieur d'un continent, il ne suffit plus ici, comme pour la fièvre jaune, d'un assainissement superficiel, obtenu en dépouillant l'individu de ses vêtements {spoglio) et en lui faisant prendre un bain, qui en somme n'entravera ni la diarrhée cholérique, ni l'évolution de la période d'ineubation.
Aussi le règlement français du 22 février 1876 a-t-il sagement maintenu, à côté des prescriptions de désinfection, la pratique de l'isolement des suspects pendant une période calculée sur la durée habituelle de l'incubation; cette mesure est d'ailleurs atténuée quand les navires n'ont pas eu de cas à bord (navires simplement suspects) ; on en déduit alors le temps de la traversée, adoucissement que nous invoquions en 1873 (1).
D'après nombre de fails, nous considérons, comme moins dangereuse ici qu€ pour les autres maladies pestilentielles, la pratique de
(1) « Nous partageons l'avis de la conférence de Constantinople qui, en pareille circonstance, propose de compter, comme faisant partie du temps d'épreuve, la durée de la traversée ; dans l'immense majorité des cas, l'incubation du choléra n'étant que de quelques jours, on ne retiendrait en observation que les passagers dont la traversée aurait été moins longue que la durée maximum de cette incubation; et, en admettant que ce maximum puisse s'étendre à dix jours pleins, les •passagers des bâtiments simplement suspects par leur provenance compléteraient, à bord ou mieux au lazaret, le temps qui manquerait à cette traversée pour atteindre la période de dix jours ; nous voudrions voir niodificr en ce sens l'article 6 du décret de 186C. » L. Colin, Art. Quahantaines, p. 150.
986 PUOPIIYLAXIE DES ÉPIDÉMIES.
la quarantaine à bord, si le bâtiment est simplement suspect, et s'il y a insuffisance des lazarets de terre; mais encore n'est-ce que dans ces derniers lazarets qu'on pourra arriver rapidement et sûrement à garantir l'innocuité des personnes en observation [i).
Les applications de la police sanitaire maritime, et surtout ses applications à l'homme doivent varier d'ailleurs, pour la même localité, suivant les circonstances ; quand cette localité n'est menacée que d'un côté comme Marseille, par exemple, alors que le choléra règne à Alexandrie, la mesure est incontestablement plus utile que si l'épidémie a déjà gagné l'Italie et s'il y a simultanément Imminence de pénétration par les provenances des autres ports, et par les voies terrestres. En ce dernier cas, nous voudrions voir assimiler, et pour les mêmes raisons, nos ports méditerranéens à ceux de la Manche et de l'Océan, où la durée des quarantaines maritimes est plus courte en raison des chances plus nombreuses d'infection simultanée par les voies de terre.
11° Typhus. — Bien que le typhus ne puisse être assimilé, pour l'ensemble des pays civilisés, aux maladies de provenance étrangère, il est de ces pays': la France, par exemple, pour laquelle il constitue une affection presque exotique (p. 637). Sa rareté actuelle en mer fait qu'il n'a chance d'être importé sur le reste du territoire que par des individus isolés, peu dangereux, à cet égard, au milieu des populations préservées par leur état de santé (p . 644 et 941) ; il y aurait péril cependant si ces individus, même isolés, arrivaient au contact de personnes prédisposées par des conditions spéciales : encombrement, misère qui ont une part considérable dans la genèse de l'alfection. Aussi est-il sage de ne point s'exagérer l'innocuité des malades et de ne pas regarder comme une loi absolue la suppression de toute garantie sanitaire : si les populations parmi lesquelles sont importés les germes lyphiques offrent les conditions d'hygiène et de santé générale suffisantes pour empêcher l'explosion épidémique de ces germes, on n'aura guère à redouter que l'apparition de quelques cas sporadiques, et le mal s'éteindra rapidement ; ainsi se passèrent les choses en 1856 en quelques garnisons de France, où, malgré les pré-
(1) Si la quarantaine a lieu à terre, l'individu isolé du navire et des provenances suspectes, n'ayant plus autour de lui de cause de contamination (p. 862), n'encourt d'autre danger que celui qu'il porto en lui-niôme, s'il a été imprégné antérieurement du mal, et qu'il soit en période d'iiicubulion; or cette période ne dure que quelques jours (voy. Co7if. smiit. int. de Const. ; — Drasche et Scmraola, m Proc. verb. de la eonf. sanil. int. de Vienne, p. 4;'-51.
cautions prises, pénétrèrent quelques germes du typhus de Crimée ; ainsi elles se passent habituellement dans l'Amérique du Nord qui reçoit souvent, sans grand danger, des émigrants Irlandais atteints de cette affection. Mais quand ces germes pénétreront en des milieux moins réfractaires, ce qui arrivait en 1813-15, alors que notre armée, et les armées étrangères, infectées de typhus, imposaient en France leur contact à une population épuisée de misère, ce qui est arrivé maintes fois au moment où des typhiques étaient introduits soit dans un hôpital, soit dans un bagne, on verra se manifester au plus haut degré la puissance de diffusion de cette maladie (Voy. p. 644). C'est pour cela qu'à Londres, quand les typhiques étaient admis dans les hôpitaux généraux, la contamination s'opérait, sur une vaste échelle, vu la réceptivité des malades qui les entouraient.
Il y a 25 ans, un ensemble de circonstances exceptionnelles, créées par la guerre de Crimée, fit cependant surgir, pour le typhus exan thématique, deux conditions qui l'identifiaient aux maladies exotiques, importables par les voies maritimes : 1° développement au delà des mers d'un foyer intense d'élaboration du miasme typhique ; 2° retour dans nos ports d'une quantité considérable d'individus imprégnés de ces miasmes.
La pensée qui domina dans les mesures prises alors, ce fut de soustraire, par la ventilation, les marches, le lavage, les miasmes typhiques dont restent si longtemps imprégnés et les hommes et les objets qui ont été à leur usage : vêtements, tentes, couchages (Voy. p. 941 etOSl).
Combien il est heureux qu à ce retour de Crimée l'armée française n'ait pas eu à subir l'ancien despotisme des bureaux de santé du littoral méditerranéen, et que le soin de son rapatriement ait été assuré aussi bien par des inspecteurs du service de santé de l'armée, Baudens, Michel Lévy, Maillot, tous trois si compétents dans les questions d'épidémiologie militaire, que par l'éminent inspecteur des services sanitaires, Mélier (1). Fodéré regrette qu'à l'époque des guerres du commencement de ce siècle, il n'y ait point eu de lazarets sur nos frontières continentales : a Ils serviraient, dit-il, à faire faire quarantaine aux prisonniers de guerre, que la misère, que la fatigue et lis chagrin
(I) La rentrée de l'armée de Crimée fut l'objet de plusieurs proscriptions réglementaires, parmi lesquelles figurent l'arrêté ministériel du 29 mars 1856 dont nous avons exposé la teneur (voy. Art. Quarantaines, p. 155), et l'Instruction du Conseil de sanlé des armées (28 avril 185G), analysée plus haut (p. 941).
988 l'UOPIlYLAXIE DES ÉPIDÉMIES.
rendent plus susceptibles des fièvres des camps et des prisons, et par lesquels principalement plusieurs départements ont été infectés dans ces derniers temps (1). » Nous nous mêlions des résultats qu'eût donnés le stationnement prolongé de masses recélant le miasme lyphique, dans les limites étroites des lazarets de cette époque; c'eût été perdre le bénéfice du déplacement quotidien des troupes atteintes, et de l'évacuation des foyers lyphigènes (p. 940).
12° Syphilis. — Si, en notre siècle, deux pays se trouvaient dans ces conditions réciproques, que l'un d'eux fût atteint de syphilis, et que l'autre en fût exempt, nous considérerions comme une mesure non seulement rationnelle, mais souverainement utile et juste, malgré les difficultés de son application, l'examen des provenances du pays infecté, et la mise en quarantaine de tout individu porteur d'accidents transmissibles. Mais, en réalité, où sont aujourd'hui les pays qui présentent entre eux de semblables différences? La gravité spéciale de la maladie chez les individus provenant de certains lieux où l'affection est moins bien connue et moins bien traitée, n'autorise guère l'application d'un système prohibitif analogue au système quarantainaire. Ce système, imposé aux provenances d'un pays sans règlement contre la prostitution, n'aurait guère d'autre avantage, et c'en serait un, que de lui faire comprendre la nécessité d'adopter des règlements de ce genre.
Encore ici, ce sont les arrivages muriiimes qui ont été considérés comme les plus dangereux et les plus accessibles à un contrôle sanitaire (2); nous avons reculé cependant devant bien des difficultés, celle surtout de déterminer quels seraient les malades à isoler et le temps de leur séquestration (3).
Dire avec Lallemand que, la contagion de la vérole étant mieux prouvée que celle de la peste, la première de ces affections nécessite plus que la seconde un système de barrières prophylactiques, ce n'est point résoudre la question; personne ne doute du carac-
(1) Fodéré, Art. Lazaret, iii Did. des se. niéd.
(2) Lagneau, Mes. hyg. prop. à prév. les mal. vén. (Ami. d'hyg., 1856).
(3) Quelle est la période du mal, quelles sont les formes que l'on considérerait comme contagieuses? quelles seraient, par conséquent, les limites, soit déterminées, soil possibles, de la séquestration ? Les partisans de la séquestration desvénériens se sont exagéré la brièveté relative de l'isolement et du traitement nécessités par celle affection; suivant Yvaren, par exemple, il suffirait de quelques grains de sublimé pour en obtenir la guérison ; malheureusement il n'en est point ainsi. Devra-t-on, d'après les observations modernes de transmissibilité des accidents secondaires, prolonger durant des mois cette séquestration? Art. Quarantaines, p. IG'J.
1ère fatal, ou à peu près, de l'inoculation syphilitique, comparativement aux chances aléatoires des contagions pestilentielles (p. 95); mais, en somme, contre ces dernières chances, bien autrement redoutables ne fût-ce que parleur diffusibilité, on n'impose qu'une période d'isolement acceptable comme durée.
Tous les pays du monde sont solidaires au point de vue de la propagation et de la prophylaxie des maladies vénériennes; tous doivent unir leurs efforts pour en obtenir l'extinction ; mais partout le foyer principal de ces maladies, c'est la prostitution, et le but essentiel de cette entreprise internationale doit être l'assainissement de ce foyer par l'application, en tous ces pays, des mesures locales d'hygiène et de police sanitaire dont tant de localités recueillent aujourd'hui les avantages (p. 906). L'homme cherche à étouffer dans son berceau la cause première des maladies pestilentielles, sans avoir pu cependant déterminer le siège de cette cause ; n'est-ce pas ainsi qu'il doit combattre surtout la syphilis, dont il connaît au moins le principal réceptacle?
iS" Conclmions. — Les modifications séculaires des maladies épidémiques, les progrès quotidiens de l'hygiène (1) frappent d'avance de stérilité toute formule administrative qui voudrait s'imposer indéfiniment; les quarantaines sont des mesures essentiellement perfectibles dont rigrrOT&rLca at rprgueil des anciennes intendances sanitaires prétendaient faire des types immuables contre lesquels la science et la raison eurent à lutter si longtemps, pour en démontrer l'insuffisance et les dangers. On n'oserait plus aujourd'hui répéter, avec Papon, au sujet des règlements de police sanitaire : « Pour cette espèce de guerre défensive, il ne faut pas être médecin ; il suffit de rassembler ce qu'ont pratiqué les hommes de cette profession, et les bureaux de santé, lorsque les épreuves répétées ont prouvé la bonté de leurs préservatifs. Le sujet est purement historique, il suffit de lire beaucoup et de bien lire : Multa et multmn, » Il est difficile de défier plus catégoriquement les espérances et les progrès de la science, et de se renfermer davantage dans une sorte de fatalisme administratif qui n'avait sa raison d'être que dans l'insuffisance des connaissances médicales. Contrairement ;\ l'assertion de Papon, nous pouvons dire que l'étude plus approfondie, faite dans les temps modernes, et uniquement par les méde-
(1) Nous croyons que les progrès de l'hygiiine publique conduiront un jour à la suppression en Europe dos quarantaines proprement dites. Fauvel, Les inslilulïons de police sanitaire, in Rev. d'hijf/., t. I, p. 25.
cins, du mode de transmission de quelques épidémies, comme la peste du Caire, en 1833, la fièvre jaune de Saint-Nazaire, en 1861, le choléra de 1865, a été cent fois plus utile à la cause du régime sanitaire que la fastidieuse compilation des règlements mis en honneur par une aveugle routine dans les grands lazarets du littoral de la Méditerranée.
Les mesures de prophylaxie sanitaire ont à tenir compte, dans une large mesure, des droits de ceux auxquels elles s'appliquent; au lieu d'y voir des murailles et des obstacles impénétrables, nous voudrions, nous aussi, comparer leur action à celles de vastes filtres laissant passer, plus ou moins librement, l'homme et tout ce qui se rattache essentiellement aux nécessités de son existence, mais retenant, autant que possible, ce qui semble le plus dangereux dans les provenances et le milieu qui l'accompagnent.
Ceci n'est pas un rêve, puisque tel est, suivant nous, le programme applicable à la fièvre jaune.
§ IV. — INSTALLATION NOSOCOMIALE, DANS LES VILLES, DES MALADES ATTEINTS d'affections ÉPIDÉMIQUES.
1° Inconvénients des hôpitaux généraux. — Nous voudrions donner, à chaque malade, un milieu salubre où il n'ait à subir l'influence ni de ses propres émanations ni de celles des autres. Ce serait là, n'importe l'affection, l'instalKiUon la plus avantageuse. Malheureusement un tel rêve, réalisable en certaines classes de la société, et dans le traitement à domicile, est impraticable pour l'ensemble de la population.
Nous reconnaissons que la disposition des nouveaux hôpitaux, la situation excentrique de quelques-uns, les proportions de leurs salles, leurs conditions d'aération et de chauffage, en font des milieux que l'on ne peut en rien comparer aux anciens établissements de charité. Mais la pensée d'utiliser ces hôpitaux comme ornement archilectural des grandes villes, l'avantage d'une direction plus facile d'établissements plus considérables et moins nombreux, la possibilité d'y attribuer des proportions plus importantes à certains services généraux : bains, cuisines, gymnastique, promenoirs, etc., ont fait négliger deux inconvénients principaux : l'excès de leurs dimensions, surtout en hauteur, leurs chances de durée indéterminée. Ou se demande involontairement si, comme les hôtels-Dieu construits il y a des siècles, ils ne seront point, pour les générations futures, des réceptacles d'une série incalculable de germes morbides.
PilOPflYLAXIE ADMINISTRATIVE. 99f
Le principe de l'isolement (Voy, p. 903) doit pénétrer dansl'édilicalion de ces grands hôpitaux qui ne seront acceptés qu'à trois conditions : 1° fractionnement intérieur répartissant les malades en petits groupes dans des pavillons séparés ; 2° admission exclusive, dans les salles libres, d'individus atteints d'affections peu ou point transmissibles; 3° écartement réciproque des malades susceptibles d'engendrer le miasme nosocomial (grands blessés, femmes en couche).
Ces prescriptions seront formelles, surtout dans les établissenîents consacrés aux individus plus disposés par leur âge aux maladies contagieuses ; à leur oubli revient l'extrême mortalité des hôpitaux d'enfants (1). Que de fois j'ai félicité en moi-même les malheureuses familles n'ayant pu, faute de place, faire admettre en ces milieux redoutables des enfants auxquels mieux valait continuer leur misère et la privation de soins médicaux.
On s'attache, et avec raison, à éloigner des demeures publiques et privées toutes causes d'insalubrité : matières fécales, résidus alimentaires, etc., autant de sources miasmatiques pouvant entraîner des maladies, mais frappant surtout l'odorat, et cent fois moins dangereuses pour l'homme que le contact d'un virus déterminé : variole, scarlatine, diphthérie, etc. Et cependant il est encore des hôpitaux où l'on impose à tout venant et l'atmosphère virulente, et les autres chances de contage; j'ai vu, en plusieurs villes d'Europe, des salles~~£ter-d&ux cenls lits recevoir des malades de toute catégorie; et parfois je me suis demandé si les malheureux condamnés au bûcher comme semeurs de pesle avaient jamais fait autant de mal que de pareils locaux? Le corps médical des hôpitaux de Paris a bien mérité de l'humanité en poursuivant avec une infatigable ténacité (2) la lutte commencée par Tenon à la fin du siècle dernier en faveur de Visolement des contagieux.
2° Rôle des hôpitaux dans la prophylaxie des épidémies. — Assurer la bonne installation de ces hôpitaux, c'est augmenter les chances de guérison des malades ; c'est décider moralement les familles à y conduire tout membre atteint d'affection contagieuse ;
(1) Nous voyons, dans les services de médecine des hôpitaux d'enfants, succomber le cinquième des malades admis, et, dans les liôpilaux d'enfants assistés, à Paris, les décès ont pu s'élever à 75 sur 100 malades en 1862, à 70 encore sur 100 en 18G4 !
(2) Voy. surtout les rapports d'Ernest Besnier, de Vidal, les plaintes incessantes de Labric, Moutard Martin, Siredey, et en particulier celles de J. Bergeron, démontrant depuis 15 ans tout ce que les maladies contagieuses, notamment la diplitliéric, ont tué d'enfants entrés aux hôpitaux pour des affections bénignes.
c'est obtenii- ainsi par la persuasion, el par la simple évidence des bons résultats, ce qui en d'autres pays s'impose />ar contrainte {{) : la suppression des foyers morbifiques de maison, de quartier; c'est, donc assainir la cité, et arrêter les épidémies à leur début (p. 892).
3° Règles générales d'installation des maladies infectieuses, contagieuses, et des affections spécialement aptes au développement du miasme nosocomial. — La première condition, c'est l'innocuité de ces établissements pour le reste de la population, innocuité assurée, en cas d'affection transmissible, non seulement par l'isolement des malades pendant toute la durée de leur puissance de contamination; mais par un ensemble de mesures destinées à neutraliser tout intermédiaire du contage : purification spéciale du matériel d'hôpital ; destruction par le feu ou. assainissement par la chaleur des vêtements des malades; installation d'un système de transports uniquement affectés aux entrants (2); en chaque hôpital, locaux d'observation pour les malades dont le diagnostic n'est pas déterminé au moment de l'entrée, mesure que, malgré les difDcultés du moment, nous pûmes réaliser à l'hôpital des varioleux de Bicêtre (1870-i871),et qui est merveilleusement organisée en divers pays (3).
Ce n'est pas tout : l'épidémiologie démontre que la même installation nosocomiale ne convient pas indifféremment à tous ces malades ; il y aui'ait danger, dès lors, à vouloir uniformiser, dans la pensée de l'application plus facile d'im système mvariable, tant d'affections réclamant des pratiques différentes, basées sur leur différence de nature.
i" Quand on voit des varioleux, des cholériques, réunis en nombre assez considérable sans aggravation de pronostic, c'est preuve que leur affection n'offre point les mêmes exigences que celle des blessés, dont la mortalité par maladies nosocomiales est habituellement en rapport avec le chiffre des malades agglomérés.
2° Quand on voit l'indifférence de certaines maladies aux conditions de température extérieure, que l'on constate même l'amélioration de santé des typhiques, en plein hiver, sous l'influence d'une
(1) Henri Guenoau de Mussy, Comidémlions sur l'emploi de l'isolement, etc., in Arch. gén. de méd., 1' série, t. XXXII, p. 383. 1878. — Joanny Rendu, De Visolement des varioleux en France et à l'étranger.
(2) Léon Colin, La variole, au point de vue épid. et proplnjl,, p. 46. — Fauvel et Vallin, Rapport sur la prop/iylaxie des mal. inf. et cont., p. 56. — J. Rendu, De l'Isolement des varioleux, p. 121.
(3) Léon Colin, Li Variole, etc., p. '16. — Sciileisner, Organisation des hôpitaux en Danemark. — Fauvel et Vallin, Rapport cité, p. 59.
PROPHYLAXIE ADMliNISTllATlVE. 9'J3
venlilalion excessive, et de courants d'air qui iueraienl un dysentérique ou un malade atteint de rougeole, on comprend que l'on ne puisse impunément placer sans distinction, sous des tentes, sous des baraques improvisées, ou en des services plus confortablement installés, les individus atteints de ces diverses maladies.
3" Quand on remarque qu'en certains pays la salubrité des hôpitaux est plus considérable au centre qu'à la périphérie de la ville, à Rome, par exemple, et dans nombre de localités entourées d'une zone palustre, on hésitera à accepter, comme loi générale, la nécessité de placer ces hôpitaux, partout et toujours, dans un quartier excentrique ; souvent donc il faudra compter, pour leur installation, avec des miasmes autres que le miasme humain.
4" Quand, enfin, l'on constate chaque jour que tel hôpital, exclusivement rempli de malades offrant les mômes conditions individuelles : hôpital d'enfants ou de soldats, ou morbides: hôpital de blessés, ou de femmes en couches, est plus enclin à l'expansion et à la gravité de certaines maladies que les hôpitaux ouverts à tous les âges et à toutes les maladies, on doit comprendre que, dans la composition même de chaque population nosocomiale, il y a des éléments dont il faut tenir grand compte pour la prophylaxie des dangers spéciaux qui la menacent (1).
A . Variole. — La variole diffère notablement, au moins en France, des autres maladies virulentes par le chiffre élevé des individus qu'elle peut atteindre; une recrudescence épidémique de variole inonderait, en quelques jours, les petits services d'isolement annexés aux hôpitaux généraux des grandes villes, mais qui peuvent suffire aux entrants atteints soit de rougeole, soit de scarlatine, soit de diphthérie, vu la rareté relative de ces trois affections chez les adultes.
Elle en diffère par la multiplicité et l'efficacité de ses modes de contage. Tout lui est bon pour se transmettre d'une salle dans l'autre : médecins, infirmiers, objets de literie, vêtements d'hôpital^ linge à pansement, atmosphère, etc. "Voilà pourquoi sera toujours dangereuse la présence d'un groupe de varioleux, même en pavillon isolé, dans l'enceinte d'un hôpital général ; la communauté de certains locaux : cuisine, pharmacie, vestiaire, et de certains personnels : médecins, élèves de garde, infirmiers, etc., communauté
(I)Léon Colin, Influence du mode d'installation nosocomiale sur les maladie^ infectieuses et contrn/ieuses {Gazelle hebiloma'Jaire, 1873); — De l'influence patho'- 'jèiiique de l'eiiconiOrernent, m Ami. d'Iiyij. publ. et de nicd. lé;/., 187G ; — Dit mode d'inslalhUion des variolaux, iii Bull, 'le In Soc. d'i méd. publ., t. J, 1878; LÉON CoMX. — Mal. lii'iuÉMi 63
que les règlements n'entraveront jamais complètement, entraînera des infractions sans nombre à ce prétendu isolement, et de ce voisinage résulteront des épidémies nosocomiales de variole. J'ai vu pour mon compte, pendant l'hiver 1876-1877, un service spécial de varioleux entretenu de malades par la série des contaminations dont il avait été lui-même l'origine pour l'hôpital auquel il était annexé; plus des deux tiers des cas de variole, admis en ce service : 34 sur 50, provenaient des salles du dit hôpital.
Aussi pour les varioleux, ai-je toujours réclamé depuis près de dix ans des établissements entièrement distincts, des hôijitaux spéciaux. Or, avant la grande expérience de Bicêtre, on opposait à cette conclusion de graves considérations.
Par la réunion des varioleux, on craignait de constituer des foyers aussi dangereux pour leurs propres malades, dont ils aggraveraient l'affection, que pour le personnel hospitalier et la population avoisinante, exposée aux influences d'une atmosphère surchargée de principes virulents? Exclure ces malades des hôpitaux répartis sur les divers points d'une grande ville, n'était-ce pas les exposer aux inconvénients de transports souvent lointains vers les asiles spéciaux (I)?
Les faits observés à Bicêtre (1870-71) où se trouvèrent réunis en moyenne chaque jour douze à quinze cents varioleux, chiflre excédant la population des plus grands hôpitaux de Paris, nous ont permis d'établir que l'agglomération de ces malades n'aggrave en rien le pronostic de leur affection; que le personnel hospitalier n'est pas alors plus exposé qu'au voisinage de varioleux isolés ; que la diffusion atmosphérique de la masse de germes virulents engendrés par une telle réunion avait des limites fort restreintes (Voy. p. SS2, note 2). D'où cette conclusion, formulée en tous nos travaux sur cette question (2), que non seulement on peut mais que l'on doit faire des hôpitaux spéciaux de varioleux ; conclusion aujourd'hui très généralement acceptée (3).
Ce contage, si peu diffusible par l'atmosphère, va surtout où on le porte, et atteint spécialement les individus qui, logeant au
(1) Voy. notamment l'excellent rapport de E. Vidal sur l'Isolement des varioleux, in Bull, de la soc. méd. des hôpitaux, 24 août 18G4.
(2) Léon Colin, La variole au point de vue épid. et proph.,p. 117 ; — Le même, Uisokmeiit et le baraquement des varioleux, note lue à l'Acad. de méd., in Revue scient., t. V, p. 332. — Le môme, Note relative à l'isolement et au baraquement des varioleux, in Bull, de l'i Soc. méd. des hôp., t. XII, p. 159, et Un. med., 1875.
(3) Ern. Besnier, Rapports sur les mal. régn. — Fauvel et Vallin, Rapp. cit-i. — J. Joanny Rendu, De l'Isolement des varioleux.
voisinage de l'hôpilal, sont plus exposés à des rapports immédiats avec les infirmiers, avec les entrants et les sortants, et avec les objets contaminés.
C'est ainsi que nous nous expliquons les irradiations de la maladie autour de quelques hôpitaux de varioleux, comme à Milan en 1871 autour des hôpitaux de la Rotonda et Santa-Maria di Lorelo, comme à Paris en 1869 autour de celui de la rue de Sèvres (ancien Hospice des Incurables), comme à Bicôtre enfin, pendant notre période d'observation (1870-1871) ; sur ce dernier théâtre en particulier, nous avons établi nettement que ces irradiations avaient eu pour agents non pas l'atmosphère, mais les hommes et les objets imprégnés de coulage (Voy. p. 552, note 2).
Ce ne sera pas assez de la largeur d'une rue pour isoler un établissement spécial de ce genre, mais il n'est pas nécessaire de le reléguer très loin de tout quartier habité, ni même hors de l'enceinte des villes; à Paris, par exemple, il existe à l'intérieur et au voisinage des remparts, assez d'emplacements suffisamment isolés pour créer, en des points opposés de cette vaste circonférence, et, en cas de généralisation épidémique, deux ou trois hôpitaux à portée de toute la population.
Sous ce dernier rapport encore : installation à la périphéi-ie des grandes villes, assez loin par conséquent des quartiers centraux, les varioleux diffèrent des individus atteints d'autres maladies aiguës transmissibles. Pour ces derniers, le transport comporte d'autant plus d'inconvénients qu'il dure plus longtemps. Un cholérique pourra succomber pendant la route; les malades atteints de diphlhérie, de rougeole avec catarrhe généralisé, ne supporteront pas, sans chance d'aggravation, les refroidissements qui en seront le résultat. Pour le varioleux, rien de pareil à craindre dans la majorité des cas ; la maladie semble anatomiquement trop déterminée, trop peu susceptible de métastase, pour empirer en telle circonstance, et, d'après le déplacement imposé aux malades envoyés à Bicôtre, en 1870-71, de tous les points de Paris, nous considérons comme inoffensif un trajet de plusieurs kilomètres.
Aces conclusions d'ordre tout pratique, semblent devoir correspondre des dépenses considérables, vu la demande d'établissements spéciaux.
Il n'en est rien ; car, à notre opinion absolue sur la nécessité d'isoler les varioleux, s'est toujours associée la pensée de réaliser cet isolement dans les conditions de toutes les moins coûteuses, spécialement dans des bara(|ues. C'est celte association que nous ex-
l'IlOl'UYLAXlE DES ÉPIDÉMIES.
primions dans le titre d'un mémoire lu à l'Académie de médecine, il y a six ans : « l'Isolement et le Baraquement des varioleux » .
S'il est une affection qui réclame l'application du baraquement à la construction des hôpitaux, c'est, suivant nous, la variole ; si, pendant le siège de Paris, la rareté du bois n'eût empêché de construire de nouvelles baraques, j'aurais insisté, plus que je ne l'ai fait encore, sur les bénéfices de celte installation.
En admettant que ce mode d'installation protège moins que les constructions habituelles contre les météores, les varioleux sont, peut-être avec les typhiques, ceux de tous les malades graves, fiévreux ou blessés, pour lesquels l'imperfection des abris a le moins d'inconvénients, les seuls qui puissent, en certaines limites, supporter sans grand dommage le froid et les intempéries; malgré les progrès, aujourd'hui réalisés dans l'aménagement des grandes baraques d'ambulance, on n'arrive pas toujours, durant l'hiver, au moins en nos climats, à en élever la ten)pérature intérieure aussi facilement que dans les autres hôpitaux; et l'on hésite, pour cette raison, à y placer alors les blessés ; cette considération est nulle pour les varioleux auxquels convient une température médiocrement élevée.
Autre avantage du baraquement de ces malades à l'égard de la population environnante et de la société en général : jusqu'ici, chaque nouveau varioleux, par le fait seul de son atteinte, augmente fatalement la quantité des germes susceptibles de reproduire son affection; la destruction d'un nombre considérable de ces germes deviendrait possible désormais, en appliquant aux asiles spéciaux, après un temps d'exercice plus ou moins long, la méthode radicale adoptée par les Américains pour leurs plus beaux hôpitaux de bois ; ces hôpitaux disparaissent tous les cinq ans, ils sont brûlés; et peut-être ceux qui les détruisent ainsi ont- ils raison de dire : Nous brûlons la contagion.
Aujourd'hui les esprits acceptent cette proposition de purification radicale plus volontiers qu'à l'époque où je l'ai formulée pour la première fois (1873). De cette suppression des asiles de varioleux résulteraient: la faculté d'en changer la situation au gré des mouvements d'extension de la population environnante ; l'avantage de les réédiiier au voisinage plus immédiat des quartiers atteints; la possibilité de n'y consacrer que provisoirement des terrains coûteux et dont l'aliénation ne serait dès lors que temporaire. Pourquoi môme, dans le cas où celte question du prix d'achat des terrains ferait reculer devant les dépenses d'une construction nouvelle, n'y consacrerait-on pas, soit à Paris> soit dans les autres villes fortes,
la zone dile de servitude des forlificalions, ces bâlimenls étant de ceux qui sont destinés à disparaître au premier signal, et leur mode de construction, toute en bois, satisfaisant aux exigences du génie militaire? Là, au moins, on 'trouverait économie et isolement.
Cette installation offre, en dernier lieu, l'avantage d'être toujours facilement applicable dès l'apparition d'une épidémie nouvelle; il suffit d'accepter aujourd'hui le principe.
Que les administrations des hôpitaux, en n'importe quelle ville, aient à leur disposition non pas des établissements tout faits, soit en bois, soit en piei re, inulilisant un certain personnel pour leur surveillance pendant l'intervalle des épidémies; mais simplement des surfaces, dallées, bituminées si l'on veut, munies même à l'a^ vance de trous où s'implantera la charpente des constructions à venir, et, si la ville est considérable, situées sur plusieurs points de sa périphérie.
Si la variole surgit, il suffira d'élever successivement, îi mesure de l'expansion du mal, et en commençant au voisinage des quartiers les premiers atteints, ces baraques dont l'édification, malgré la perfection de leur modèle, peut être aussi rapide que celle de ces constructions légères dont les boulevards de Paris se couvrent en quelques heures au commencement de chaque année. C'est un conseil que nous donnons depuis longtemps, et qui, en ces dernières années, a reçu son application en diverses villes étrangères, notamment à Leipzig en 1872.
B. Rougeole, scarlatine, diphthérie. — Nous considérons comme suffisants ici les pavillons d'isolement annexés à la plupart des hôpitaux des grandes villes, à condition que ces pavillons eux-mêmes soient divisés en compartiments distincts pour chacune de ces espèces morbides.
La diffusion atmosphérique du contage est bien moins à redouter pour le reste de l'hôpital ; nous avons vu la diphthérie se limiter à des foyers domiciliaires au milieu de populations très denses; les recherches de Panum ont prouvé le peu de diffusibilité du contage aérien de la rougeole; quant à la scarlatine, une distance de 8 mètres suffit pour protéger les rues de Londres placées au voisinage du pavillon affecté à cette maladie dans le Fever Ilospital (1).
Mais en outre, ces trois maladies sont moins transmissibles que la variole par des intermédiaires, et moins aptes à produire des épidémies nosocomiales, loin des salles oîi on les traite. Toutes
(1) William Squiro, On .mnilnry prrcniil.ions nr/ninst the infuctioH't diseaaos.
PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES, trois se limitent en général plus que la variole à certains âges, et atteignent plus rarement les adultes ; dans les pays même où elles sont le plus communes, elles motivent beaucoup moins d'entrées aux hôpitaux; à Londres où la scarlatine est si fréquente, il n'y a pas eu lieu de lui consacrer un établissement spécial. En chacune d'elles, enfin, nous considérerions comme un danger pour le malade, son transport à de grandes distances comme celui des varioleux dans des hôpitaux excentriques. Pour la rougeole et la diphthérie, il y aurait même péril à réunir les malades (p. 119 et 674) en groupes uniformes ; l'inconvénient serait moindre sans doute pour la scarlatine (p. 118). Quant à la construction des pavillons d'isolement, elle doit être assez élémentaire pour se prêter aussi à des renouvellemenls peu onéreux, mais assez complète pour assurer l'entretien d'une température uniforme et douce, bien plus nécessaire à ces malades qu'aux varioleux.
C. Oreillons. — L'atrophie testiculaire constitue chez l'adulte une conséquence assez grave et assez fréquente pour justifier en faveur de l'isolement des malades les conclusions formulées par A. Laveran (1) : 1° envoi immédiat aux hôpitaux de tous les militaires atteints d'oreillons ; 2° affectation d'une salle spéciale à ces malades. Nous ne proposerions pas, pour les raisons indiquées plus haut (p. 911), la même mesure à l'égard des enfants.
D. Blessés et femmes en couche. — Les blessés, atteints de plaies exposées, diffèrent absolument des varioleux, comme influence réciproque (p. 633); chez eux le traumatisme, plus profond et plus complexe, joue un rôle spécial dans l'élaboration du miasme nosocomial, et aucune agglomération, soit à la ville, soit même à la campagne (2), n'est plus favorable au développement des accidents qui en résultent : pyémie, érysipèle, pourriture d'hôpital.
Danger analogue dans les services de femmes en couche ; sans viser au paradoxe, ne pouvons-nous affirmer que la réunion de trente personnes de cette catégorie eût entraîné des dangers réciproques plus considérables que celle des quinze cents varioleux de Bicêtre (3)? Il en est de même de l'ophthalmie purulente.
C'est à ces malades que doit s'appliquer non plus l'isolement collectif mais V isolement individuel {^). C'est pour eux que l'hôpital,
(1) A. Laveran, Du diagnostic et de la prophylaxie des oreillons chez /'adulte.
(2) Ulysse Trélat, Commun, au congr. int. d'iiyg. de Paris, 1878.
(3) Le Fort, Les Maternités. — Hervieux, Bull. A' od. de mé /., 6 mai 1879.
(4) Fauvel et Vallin, Rapport sur la prophylaxie des maladies inf. et coni., in Congr. int. d'hyg. de Paris, 1878.
dans le sens de demeure commune, doit Ôlre supprimé ou ramené aux conditions de l'installation privée. Non pas que l'on doive abolir les maternités; il y a trop de femmes à soustraire à leurs demeures où elles ne trouvent qu'infection et misère (I). Ce qu'il faut abolir, c'est l'insalubrité des hôpitaux qu'on leur imposait autrefois.
Tarnier a donné l'exemple en France et a su tr.msformer en isolement domiciliaire, mais en un domicile d'une salubrité assurée, l'installation nosocomiaîe des femmes en couche.
B. Fièvre typhoïde. — Les individus atteints de fièvre typhoïde sont dangereux spéciulement pour les personnes simultanément soumises à l'action des foyers typhoïgènes. Si, autour des malades dont l'affection est due à l'insalubrité de leur demeure, se développent fréquemment des épidémies de maison, de caserne, ^les épidémies d'hôpital sont beaucoup plus rares, parce qu'ici l'mfluence du foyer infeclieux originel ne se surajoute pas habituellement à la contagion (Voy. p. 619-620).
Aussi ai-je considéré comme une règle l'hospitalisation immédiate des soldats atteints de fièvre typhoïde (2).
Pour la môme raison, l'hôpital destiné à ces malades doit être irréprochable, comme aménagement intérieur, et comme salubrité de voisinage. J'ai cité un exemple frappant de l'importance, majeure ici, de ces conditions (p. 634, noie 1).
Malgré les dangers réels, quoique peu fréquents, de leur voisinage pour les malades atteints d'autres affections (3), nous ne conseillons pas la réunion, en des services spéciaux, des individus atteints de fièvre typhoïde, à moins que ces services soient eux-mêmes fore restreints, ce qui se prêle peu aux allures envahissantes de la maladie, ou scindés en salles ne comportant chacune qu'un petit nombre de lits; ces malades, en effet, se nuisent réciproquement, par leur identité (p. 326). Dans les salles communes des hôpitaux civils, ils sont en général plus éloignés les uns des autres grâce à l'interposition de malades souvent réfractaires par leur âge, leur état de santé, etc., et nous avons exphqué ainsi (p. 634, note 2) la sévérité relative du pronostic de certaines épidémies militaires, entraînant la réunion plus intime et plus nombreuse dans une môme
(1) En Irlande, Schleissner a diminué la mortalité des femmes en couche par la construction d'une maison d'accouchement où elles sont soustraitos à l'atmosphère impure de leurs cabanes.
(2) Léon Colin, La fièvre typhoïde dans l'armée, p. 129 et 188. 13) Murcliison, La fièvre typhoïde, trad. Lutaud, p. 56 et suiv.
"^•^^ l'nOPlIYLAXIE DES ÉPinÉMIES.
salle d'hôpital de malades uniformément atteints. De là tous les dangers, indiqués aussi plus haut (p. 634, même note) de la consécration exclusive à la fièvre typhoïde d'un hôpital entier, quand cet hôpital est construit sur les dimensions encore adoptées aujourd'hui. Autant de différences de cette maladie avec la variole.
F. Typhus. — L'installation nosocomiale des tj^phiques est la conséquence de la nécessité d'évacuation des foyers générateurs de leur maladie (p. 940). Deux conditions sont indispensables pour assurer l'immunité de celte installation ; 1° Emplacement en dehors de toute influence miasmatique humaine, à la périphérie, par exemple, des camps atteints; la gravité du mal dans les ambulances de l'armée de Crimée en est la preuve (p. 648); on n'a pas à redouter ici, pas plus que dans la variole, l'inconvénient d'un transport assez lointain, môme par les froids les plus intenses (p. 941); 2° Aération plus complète que pour n'importe quelle autre affection ; dans les locaux consacrés dJurgence à ces malades, le plus sûr, a dit F. Jacquot (1), est d'établir des prises d'air qui ne puissent être bouchées ni par les malades, ni par le personnel hospitalier. Ce précepte peut être appliqué d'une manière parfaite, dans les circonstances normales d'édification des hôpitaux. Murchison a démonlré, d'après ses observations au London fever Hospilal, que le pronostic ne s'aggravait point par la réunion, dans un hôpital spécial, de malades atteints de cette affection, à condition bien entendu que la ventilation soit assurée d'une façon large et permanente.
La dissémination des typhiques dans les salles communes d'un hôpital, au milieu d'autres malades, peut-elle être acceptée comme pour la fièvre typhoïde? Nous ne le pensons pas : le typhus est plus contagieux que cette dernière maladie, et frappe plus indifféremment les individus de tout âge. A Murchison revient surtout le mérite d'avoir prouvé, par une enquête sans réplique (2), l'inconvénient de la réunion de ces malades avec d'autres fiévreux, qui subissaient alors les dangers non seulement du contage, mais de l'aération excessive nécessitée par le traitement du typhus; l'isolement des typhiques en un même hôpital supprime d'abord ces dangers, et permet en outre d'affecter à cet établissement un personnel d'individus protégés par une atteinte antérieure, condition
(1) Pour prêcher d'exemple, F. Jacquot avait brisé un ccrlain nombre de carreaux dans son service de l'hôpital de Pera h, Constantinople. — Voy. F. Jacciuof, Du lyplius de l'armé'; d'Orient, p. 205.
('2) Murchison, L'isolement dus fiévreux, etc., in Traité de In fièvre fyp/ioî'/e, trad. Lutaud, p. .319. — Fanvel et Vallin, Rapport cité.
irréalisable, VU le nombre q.u"ilen faudrait, pour les hôpilaux généraux oîi seraient disséminés les typbiques.
Mais ce dont il faut bien se garder, c'est de conclure de ces faits à l'innocuité de l'agglomération des malades atteints de typhus pétéchial, dans les circonstances surtout otj cette agglomération ne s'effectue pas dans un hôpital bien installé. Ils ne sauraient prévaloir contre les masses d'observations qui prouvent les dangers de la réunion des typbiques en nombre considérable dans des locaux non appropriés à cette affection. Si malheureusement des typbiques étaient réunis en des conditions aussi peu hygiéniques que celles qui s'imposèrent, sans grand préjudice pendant le siège de Paris (1870-1871), aux varioleux de Bicêtre, on pourrait juger de la différence des exigences nosocomiales de ces deux affections, et l'on verrait se renouveler les désastres d'un autre temps (p. 649).
G. Peste. — Il en est de même pour la peste, tant de fois entretenue et aggravée dans les hmites étroites des vieux lazarets, et qui, elle aussi, s'atténue par la ventilation la plus active et la dissémination des malades sous des baraques, en dehors des villes.
L'École de médecine d'Abouzabel, en installant les malades dans des baraques construites en un lieu élevé, a donné l'exemple de cet excellent moyen d'éviter la formation de foyers pestilentiels secondaires.
H. Choléra. — Les cholériques doivent être rigoureusement isolés, puisque leur affection est non seulement transmissible aux autres malades de l'hôpital, mais spécialement grave pour ces derniers (p. 865). Y a-t-il inconvénient à les réunir entre eux ; peut-on faire des hôpitaux de cholériques comme on a le droit de faire des hôpitaux de varioleux? Nous en avons donné la preuve (p. 123). ■
Pour eux nous préférons même des salles relativement spacieuses, mais confortablement installées aux tentes qui ont été ici plus spécialement recommandées. Si Michel Lévy a insisté sur les avantages de la dissémination de ces malades sous des tentes, c'est que sur le théâtre de son observation il y avait à combattre d'autres inconvénients que leur agglomération (1).
(I) Le fait, cité par Michel Lévy, de l'amendement notable de l'épidémie à Gallipoli, h Varna, par l'installation, sous dos tentes bien aérées, des malades auparavant réunis en grand nombre dans des hôpitaux, s'appuie sur des documents irrécusables; mais cependant, avant de conclure d'une manière définitive h la supériorité des tentes pour les cholériques, il faut tenir compte de ce qu'étaient les établissements hospitaliers do Constantinople « installés, dit Michel Lévy, dans des maisons turques délabrées, enserrées dans le labyrinthe des constructions
Il ne faut pas oublier que l'hospitalisation des cholériques réclame des conditions de protection bien autres que celle des varioleux (1).
Les tentes ou les baraques ne doivent être consacrées au traitement des cholériques qu'à la condition, aujourd'hui réalisable du reste, d'être installées de façon à éviter deux dangers plus spéciaux à ces installations: 1° danger du sol, qui, si Ton n'a le moyen d'anéantir ou de séquestrer absolument les sécrétions gastro-intestinales des malades, peut devenir le réceptacle de la matière et du contage cholériques ; 2" danger des variations de température, qui ont une influence incontestable sur la gravité de cette affection. Il faut en outre que le lieu d'hospitalisation soit voisin de la demeure des malades dont le transport, à une certaine distance, de 1 à 2 kilomètres, est dangereux. Aussi, dans les grandes villes comme Paris, ne faut-il pas songer à reléguer, à la périphérie, les établissements consacrés à ces malades ; il faut nécessairement soit recourir à des pavillons spéciaux, annexés aux hôpitaux généraux, soit, mieux encore, par l'évacuation préalable de quelques-uns de ceuxci, les affecter exclusivement aux cholériques.
I. Dysenterie. — Le plus grand ennemi du dysentérique, c'est le froid, comme le prouve l'augmentation des douleurs et des sécrétions intestinales pendant la nuit. Aussi faut-il à ces malades une installation nosoconiiale qui leur crée, aussi bien qu'aux cholériques, un abri complet contre les refroidissements, qui supprime pour eux, grâce à une température uniforme les oscillations Iher-
de la ville », ou bien encore a dans quelque caserne offrant la figure d'un quadrilatère; à chaque angle de cette caserne, des latrines à. la turque répandant au loin une horrible puanteur, et enveloppant tout l'édifice dans la sphère de leurs émanations ; à l'intérieur, point d'étages plafonnés ; ceux-ci sont remplacés par des galeries étroites ou travées, où sont placées les couchettes ; les malades, à tous les étages, respirent le môme air » !
Par l'installation de tentes pour les cholériques, on soustrayait donc les malades h, des foyers miasmatiques intenses, comme il ne s'en forme jamais dans nos hôpitaux ; et de plus on limitait les progrès de l'épidémie, en éloignant du reste de la population nosocomiale les malades atteints de cette épidémie; on supprimait ainsi la cause principale de développement des cas intérieurs, et, suivant l'expression de Michel Lévy, on imposait au fléau la barrière du vide.
(1) « En 1851, àOran, dit Cazalas (a),nous avons été témoin de la facilité avec laquelle la réaction, une fois obtenue, se maintenait dans les salles d'un hôpital confortablement installé. Dans la Dobrutscha et à Varna, nous avons été frappé do l'incertitude et des écarts de la réaction, du retour fi'équent de celle-ci à l'état algide sous les tentes ou en plein air. »
(a) L. Cazalas, Maladies de l'armée d'Orient, p. 282.
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miques du nyclhémère, et qui permette aussi l'anéantissement immédiat ou la séquestration absolue des sécrétions intestinales.
J, Fièvre jaune. — Les épidémies de fièvre jaune s'entretenant surtout dans des centres relativement importants de population, les hôpitaux seraient spécialement dangereux à l'intérieur des villes, et surtout dans les quartiers populeux. On ne saurait donc trouver, pour ces hôpitaux, de meilleur emplacement que la zone la plus excentrique des villes atteintes. C'est là un corollaire de la règle, si capitale ici, de l'évacuation du foyer morbide (p. 947). Audouard installa avec grand avantage la population du Port du Passage dans les villas et les fermes voisines de la ville; Faget propose, pour les habitants de la Nouvelle-Orléans, la création de lazarets ruraux, disséminés autour de cette ville qui ne possède, dans ses environs, aucune altitude suffisante pour en faire un lieu de refuge en cas d'épidémie,
K, Fièvre intermittente. — Dans les pays palustres, les hôpitaux devront être placés, autant que possible, en des conditions topographiques absolument opposées à celles qu'on recommande en nos régions salubres, c'est-à-dire au centre des villes où les malades seront mieux à l'abri de toute nouvelle imprégnation morbide (p. 918). L'affection n'étant pas transmissible, il n'en résulte nul inconvénient pour la population. Pendant l'occupation de Rome par l'armée française, le principal de nos hôpitaux, l'hôpital Saint- André, au Quirinal, était plus salubre que l'hôpital Sainte-Thérèse, situé plus près de la périphérie de la ville, au voisinage de la plaine insalubre qui l'entoure; en ce dernier hôpital, les rechutes étaient relativement fréquentes. Il est bien entendu que mieux encore vaudra créer à ces malades des conditions de résidence d'une salubrité plus complètement assurée, et si les circonstances permettent, les transporter sur des altitudes suffisamment élevées, ou à bord de vaisseaux-hôpitaux (p, 917),
§ V, — HOPITAUX PANS t,ES PETfTES LOCALITES.
Les petites localités ne doivent pas demeurer en dehors de ces applications de l'hygiène nosocomiale. Si les populations rurales sont relativement moins exposées aux maladies virulentes, nous avons vu la plupart des maladies infeclio-contagieuses, notamment la fièvre typhoïde et la diphthérie, trouver, en leurs demeures trop souvent encombrées et malpropres, les conditions de ténacité spéciales aux épidémies de maison. Nous aimerions voir l'administra-
lion française entrer à col égard en une voie de progrès inaugurés dans les pays voisins, notamment en Angleterre. Que l'exemple vienne des plus riches de ces centres secondaires ; que l'on construise, en chacun d'eux, un petit local d'isolement, renfermant trois ou quatre lits en autant de compartiments, afin de pouvoir y installer, séparément les uns des autres, en cas de différence dans leurs maladies, les premiers cas d'affection transmissible ; ce sera une première sauvegarde pour les familles menacées, parfois pour tout le village et le plus souvent pour le malade un changement d'installation à tous égards avantageux. Et autour de ce local fixe, permanent, entouré d'une zone libre convenablement aménagée, s'élèveraient, en cas d'expansion épidémique, ces baraques légères, peu coûteuses, que nous avons recommandées spécialement pour la variole et qui, dans ces petits centres, vu leur proximité de toutes les demeures, n'imposeraient que des déplacements sans danger aux malades dont le transport lointain offre quelque péril.