MARIAGE, VEUVAGE, CÉLIBAT
Mariage, veuvage, célibat. — D'après le même auteur, l'influence du célibat sur le développement de la prédisposition s'est fait sentir plus fortement chez les femmes que chez les hommes ; il s'est présenté dans la proportion de 6 à 5.
Il est évident que la femme non mariée a plus à souffrir de cette situation que l'homme célibataire. M. Guislain croit aussi que le veuvage est mieux supporté parles femmes que par les hommes. Les statistiques d'autres contrées ne confirment pas ces résultats ; elles porteraient au contraire à déduire une conclusion précisément inverse pour ce qui regarde le veuvage plus fréquent chez les femmes aliénées que cbez les hommes, si nous ne savions pas avec quelle prudence il faut savoir s'arrêter sur la pente de la statistique. Les chiffres numériques, si exacts qu'on les suppose, ne peuvent recevoir une signification absolue que lorsqu'on a fait la part de tous les éléments de l'ordre moral qui interviennent dans la question. La difficulté d'arriver sous ce rapport à des conclusions nettes et précises ne se fait nulle part mieux sentir que pour ce qui se rapporte aux professions considérées comme éléments de causes prédisposantes.
En' effet, la fréquence plus ou moins grande de la folie selon les professions n'a une valeur que lorsqu'on sait, d'une part, le chiffre des individus appartenant à la même profession dans le monde extérieur, et que, de l'autre, on se rend compte des excitations spéciales au vice et à la débauche qui existent dans telle profession plutôt que dans telle autre. D'un autre côté, encore est-il juste de ne pas méconnaître l'influence des prédispositions héréditaires chez les individus et celle d'une foule de circonstances très complexes qui font pencher la balance, tantôt en faveur de telle profession, tantôt en faveur de telle autre (1).
(1) On s'occupe aujourd'hui avec une activité bien louable, tant en France qu'en Europe, de statistiques faites à un point de vue qui expose moins ceux qui se livrent à cette science à se méprendre sur la valeur des chiffres. C'est ainsi qu'avant de supputer les cas d'une maladie en rapport avec une profession , on s'informe du nombre d'individus qui sont adonnés à cette prolsssion dans un pays qui devient le centre des recherches auxquelles on se livre. Je ferai observer, toutefois, qu'il est des professions qui suivent les péripéties de telle ou telle industrie, et j'ai toujours remarqué que les transitions brusques d'un état professionnel à un autre étaient fâcheuses pour la santé des individus. J'ai attribué le nombre toujours croissant des affections nerveuses (hystérie, hypochondrie, chlorose) chez les habitants des départements de l'Est à l'extension immodérée de la broderie. Beaucoup de femmes, de filles de la campagne, des hommes même, ont abandonné le travail utile des champs auquel ils étaient accoutumés pour se livrer à une industrie sédentaire qui a fatalement influé sur leur santé. De là des affections nerveuses qui sont elles-mêmes une prédisposition à la folie.
L'examen des causes individuelles nous permettra de mieux apprécier la question prise dans son ensemble; et pour que les détails dans lesquels nous sommes obligé d'entrer ne nous fassent pas perdre de vue le lien qui unit les causes générales aux causes individuelles, nous allons résumer, sous forme de conclusions, ce que nous avons dit de ce premier ordre d'influences.
§ IX. — Résumé philosophique des causes prédisposantes générales.
Il est incontestable que là où la civilisation imprime aux individus une plus grande activité commerciale et industrielle, là aussi régnent un plus grand nombre de perturbations mentales.
Les maladies du système nerveux sont alors en rapport avec une multitude de causes complexes qui se commandent et s'enchaînent successivement : l'inquiétude, les luttes acharnées, la misère, l'immoralité, les excès en tous genres, l'ambition déçue, l'amour trompé, etc.
Mais, considérée au point de vue de l'augmentation de l'aisance, de la diffusion des lumières, la civilisation ne peut être regardée comme cause prédisposante générale d'aliénation.
La question de savoir s'il y a plus d'aliénés aujourd'hui qu'autrefois ne saurait être résolue au point de vue exclusif de la statistique. Il est nécessaire de faire la part des influences funestes exercées sur l'esprit humain par l'erreur, l'ignorance et par l'absence d'une foule d'éléments de préservation que possèdent les sociétés avancées.
Si l'on fait la part de tous ces éléments, on voit qu'autrefois il y avait non moins de causes des maladies nerveuses qu'aujourd'hui. Les épidémies avec exaltation extrême des idées et des sentiments, avec production d'accidents nerveux hystériques, cataleptiques, convulsifs, etc., étaient plus fréquentes au moyen âge qu'à l'époque actuelle. La même réflexion s'applique à l'action désastreuse produite sur le tempérament des individus par les troubles religieux et politiques, les guerres continuelles et sans pitié, les famines, la peste et autres maladies contagieuses.
Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que la manifestation des mêmes causes détermine partout et toujours les mêmes troubles du système nerveux; c'est ce que l'on voit pour les épidémies de délire religieux qui sévissent de temps à autre dans les pays les plus civilisés de l'Europe.
L'influence des causes prédisposantes générales ne devra pas être examinée indépendamment des modifications que l'hygiène, l'éducation et les transmissions héréditaires, impriment aux. tempéraments individuels.
L'apparition plus fréquente de nos jours de la paralysie progressive se
rattache incontestablement à un ensemble de causes que lepoque actuelle peut revendiquer comme lui étant plus particulières. Je citerai surtout la préoccupation plus grande amenée par une foule d'affaires que l'activité humaine ne peut embrasser, les inquiétudes incessantes, la soif des richesses et des jouissances matérielles, l'abus des liqueurs fortes, etc. Avant que les médecins aliénistes eussent appelé l'attention sur la paralysie progressive, on avait déjà signalé la fréquence plus grande d'autres affections idiopathiques cérébrales : congestions, apoplexies, ramollissements. En d'autres termes, on dirait qu'il s'établit entre lesdiverses causes de la folie une sorte de compensation qui fait que si le niveau des aliénés monte par certains de ses côtés, il s'abaisse par d'autres.
Les influences politiques doivent être pareillement étudiées dans la complexité de leurs effets ; les perturbations dans les positions sociales, la crainte de l'avenir, sont des agents aussi perturbateurs que la terreur du moment. Ces conditions agissent non-seulement sur la génération présente, mais celle qui se produit dans ces crises momentanées contracte, par voie héréditaire, des dispositions à l'irritabilité et à la mobilité du caractère ainsi qu'à la mélancolie et à d'autres affections nerveuses. L'action de certaines causes est d'autant moins désastreuse que leur durée est plus temporaire ; c'est ce qui fait que les perturbations politiques ne sévissent pas avec une intensité aussi grande que les mœurs et l'éducation, dont le pouvoir est de modifier profondément les idées et les tempéraments, non-seulement des générations présentes, mais des générations futures.
Aussi, que l'on examine la fréquence et l'origine des suicides, des superstitions cruelles, des instincts dépravés de certains peuples, de l'affaiblissement plus considérable chez eux des aptitudes intellectuelles et morales, de leur dégradation physique, et l'on sera convaincu que toutes ces causes de dégénérescences sont dues à des éléments qui ont modifié d'une manière continue et progressive l'organisation des individus, arrêté l'essor de l'esprit humain et obscurci les notions du beau et du bien.
Ces modifications, dans le sens de la dégradation de l'esprit et du corps, sont également appréciables chez les nations civilisées et chez les nations barbares. Une instruction vicieuse, une éducation fausse, le défaut de tout sens moral dans la littérature, de toute élévation dans les idées, le culte de l'égoïsme, l'absence de tous sentiments religieux, le luxe extrême, le culte des jouissances matérielles, sont des causes qui abaissent le niveau de l'intelligence d'un peuple et dénaturent ses bonnes tendances, provoquent le suicide et déterminent des maladies mentales de toutes sortes. Ces causes agissent d'une manière aussi nuisible sur les qualités
intellectuelles et affectives que l'ignorance native de certains peuples, le manque de toute espèce d'instruction , les superstitions, les religions fausses, et les misères sans nombre qui accablent l'espèce humaine en dehors de tout élément civilisateur.
Dans l'une et l'autre supposition, les peuples et les races n'échappent pas plus que les familles aux lois de l'hérédité. Les causes dont nous parlons, s'infiltrant d'une manière progressive et continue dans toutes les fibres du corps social, amènent des dispositions organiques dont il faut tenir un compte rigoureux quand il s'agit d'expliquer les dissemblances qui existent entre les diverses races humaines, tant au point de vue des formes physiques qu'au point de vue des aptitudes intellectuelles et des tendances morales et instinctives.
On peut dire des influences climatériques, telluriques et hygiéniques, ce que nous avons dit de l'action de certaines causes de l'ordre intellectuel et moral. Le climat, 'le sol et la nourriture ne cessent d'être des éléments nuisibles qu'autant que l'homme a été, par suite d'une longue habitude, adapté au milieu dans lequel il passe son existence.
Il est telle ou telle influence atmosphérique ou tellurique qui empêche non-seulement la libre manifestation de la raison humaine, mais qui, si elle était permanente, s'opposerait à la durée de l'existence. C'est ce que nous voyons pour les extrêmes de la chaleur et du froid , pour certains vents régnants qui , dans quelques cas, agissent d'une manière si incontestable sur l'organisme, qu'il se produit des hallucinations spéciales, des délires stéréotypés. Nous devons aussi admettre les relations de causes à effet ; mais il n'en est pas de même pour les influences éloignées, telles que celles des planètes. Les milliers d'assertions des hommes les plus recommandables n'ont pu encore introduire, sous ce rapport, la moindre certitude dans la science étiologique.
Certaines conditions telluriques agissent d'une manière invariable sur l'espèce humaine ; c'est ce que l'on voit dans les contrées où se développent les miasmes paludéens, et dans celles où la constitution géologique du sol aide à la production de la dégénérescence connue sous le nom de crétinisme. Il existe pareillement, dans les conditions hygiéniques des peuples et des individus, des causes que l'on peut appeler spécifiques, en ce sens que l'insuffisance ou l'altération de la nourriture, l'usage des substances ébriantes ou intoxicantes, déterminent dans l'organisme des lésions qui se traduisent, dans la sphère du système nerveux, par des troubles intellectuels et des perversions des sentiments identiques chez tous les individus.
Les causes prédisposantes générales doivent être examinées dans leurs
RÉSU.\1É PHILOSOPHIQUE DES CAUSES PRÉDISPOSANTES CÉNÉRALES. 111
rapports avec l'âge, le sexe et les professions. Il n'est âge, sexe, profession qui jouisse d'une immunité quelconque contre l'aliénation mentale ; seulement, il est certaines formes d'aberration de l'intelligence, de perversion des sentiments et de lésions nerveuses, qui sont propres à tel âge, à tel sexe et à telle profession.
Quelle que soit maintenant l'intensité, et même la spécificité des causes, il est un point capital qu'il ne faut pas perdre de vue, soit que l'on étudie ces causes dans leur action prédisposante générale, ou dans leur action prédisposante individuelle : ce point est I'héuédité.
On peut dire que l'hérédité jouit d'un double privilège. Tantôt l'hérédité est une cause prédisposante, en ce sens que les individus qui portent en eux-mêmes le germe de transmissions de mauvaise nature sont plus aptes à contracter telle ou telle affection mentale, et cela sous l'influence des causes les plus insignifiantes ; tantôt l'hérédité est une cause déterminante, en ce sens que les individus sont frappés congénitaiement d'un état maladif qui les classe irrévocablement dans la catégorie des dégénérés de l'espèce humaine.