‹ Traité des maladies mentalesChapitre 139 sur 306 · HALLUCINATIONS DES IVROGNES, DES FUMEURS D’OPIÜM · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS DES IVROGNES, DES FUMEURS D’OPIÜM

ainsi que cela existe chez les Orientaux. La nature sx^éciale de ces hallucinations, leur instantanéité, en dehors de toute influence d’àge, de sexe, de conditions intellectuelles ou morales, est chose bien remarquable. L’enfance elle-même n’échappe pas à l'action que les agents toxiques introduits dans le sang exercent sur la production du phénomène hallucinatoire. Dans un article intitulé Un mot sur les hallucinations dans la 'première enfance, à propos d’un empoisonnement par le datura stramonium, M. le docteur Thore cite un exemple très intéressant d’hallucination chez un enfant de quatorze mois. Ce petit être, qui avait avalé des semences de datura, était en proie à un état singulier. Il paraissait être . à la poursuite d’objets imaginaires placés à une certaine distance, et qu’il cherchait à atteindre en allongeant à chaque instant ses bras et en faisant le mouvement de.saisir un corps avec les mains. Après de vives secousses, l’enfant tomba dans un état de stupeur pendant lequel ses hallucinations ne parurent point cesser. Ce fait a cela de remarquable, dit M. Thore, que parmi le grand nombre d’observations , d’empoisonnement chez les enfants, on n’a pas noté de cas d’ingestion de substances toxiques et d’hallucinationsdans un âge aussi tendre [Annales médico-ps'ychologiques, t, XIII, p. 72). D’ailleurs, ce que nous avons déjà dit des maladies épidémiques chez les enfants et de la facilité avec laquelle ils délirent, doit nous faire comprendre que les hallucinations sont communes chez eux.

Sixième ordre. — Phénomènes sensoriaux de V état de rêve. Hallucinations hypnagogiques. — C’est sous ce dernier nom que M. Maury, dans un savant travail inséré dans le XL volume des Annales médico-psychologi- ques, désigne les erreurs des sens que fait naître l’état intermédiaire entre le sommeil et la veille.- Les visions et auditions de cet état se distinguent du rêve proprement dit, avec lequel les hallucinations hypnagogiques ont néanmoins de nombreux points de contact, puisqu’il est prouvé, et M. Maury lé constate lui-même, que les nuits où l’on rêve davantage sont aussi celles où l’on éprouve le plus d’hallucinations hypnagogiques. Quoi qu’il en soit, les images qui s’offrent aux yeux dans l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, dit M. Maury, sont de nature les plus variées. Ce sont le plus souvent des figures d’honimes, bustes ou portraits en pied, des formes d’animaux, des démons, des maisons, des fleurs, parfois aussi des paysages qui semblent fort beaux; les couleurs en sont généralement assez vives. Mais dans les objets non fantastiques, elles sont celles qui conviennent à ces objets, qui leur appartiennent. Parfois ces figures sont immobiles, parfois elles se meuvent. Ainsi les têtes d’hommes sont fréquemment grimaçantes ; elles font des signes en sens dh'ers. Quelles qu’elles soient, elles ne s'offrent aux yeux qu’un temps

PHÉNOMÈNES SENSORUUS DE L’ÉTAT DE EÉVE.

très court, et disparaissent avec la plus grande rapidité ; elles ne font guère que passer devant les regards.

Les liallucinations du tact ne sont pas rares non plus dans cette disposition cérébrale, soit dans l’aliénation commençante, soit dans l’aliénation confirmée. Plusieurs de nos malades prétendent sentir sur le front ou sur d’autres parties du corps l’apposition de mains glacées ou décharnées comme celles d’un squelette. Une de nos aliénées, qui se plaint de porter sur son dos le cadavre d^urie mortelle^ ne peut se coucher sans éprouver la sensation désagréable d’un êtrè inanimé couché à côté d’elle. C’est surtout au moment de s’endormir que l’hallucination se produit avec le plus de vivacité. Une autre, parfaitement calme et lucide dans ses périodes de rémission, accuse avant ses rechutes le phénomène suivant • au moment de s’endormir, elle sent une oie blanche qui se pose sur son estomac et y dépose ses œufs.

Que des sensations aussi bizarres soient le résultat d’un état de souffrance et de malaise de l’organisme, les précurseurs d’une crise délirante spéciale, comme cela se voit chez la plupart des aliénés à type périodique, cela ne fait pas l’ombre du doute. D’ailleurs, les témoignages des hommes intelligents qui ont pu observer sur eux ce phénomène établissent mieux que nous ne pourrions le faire les rapports des hallucinütions hypnagogiques et de toutes les hallucinations en général, avec leurs causes génératrices. Ils nous démontrent d’une manière péremptoire que le phénomène est d’une nature essentiellement pathologique.

« J’ai cherché, dit M. Maury, à découvrir quelles causes produisaient chez moi les hallucinations hypnagogiques, ou du moins en augmentaient la fréquence, l’intensité. Or, je crois avoir constaté qu’elles étaient plus nombreuses,- et surtout plus vives, quand j’éprouvais, ce qui est fort ordinaire, chez moi, une disposition à la congestion cérébrale, Dès que souflre de céphalalgie, dès que je ressens des douleurs nerveuses dans les yeux, les oreilles, le nez ; dès que j’éprouve des tiraillenaents dans le cerveau, les hallucinations m’assiègent, à peine la paupière closeï Ùest ce qui m’explique pourquoi je les éprouve surtout en diligence, après y avoir passé la nuit, car le défaut de sommeil, le sommeil imparfait produit constamment chez moi le mal de tête. Un de mes cousins, M. Gustave L..., qui est sujet aux mêmes hallucinations, a eu occasion de faire; en ce qui le touche, la même remarque. Je viens dé rappeler ce qui m’arriva un jour en voyageant. Get afflux de sang âu cerveau que je ressèntaîs alors s’accorde parfaitement avec la cause qui produisait chez le libraire Nicolaï des hallucinations si analogues aux miennes et si bien décrites par lui. Ces images fantastiques disparurent à la suite de saignées.

HAIJJICINATIONS HYPNAGOGIOTTES.

B Lorsque, dans la soirée, je ine suis livré à un travail très opiniâtre , les hallucinations ne manquent jamais de se présenter. 11 y a trois mois, ayant passé deux jours consécutifs à traduire un long passage grec assez difficile, je vis, à peine au lit, des images si multipliées ‘et qui se succédaient avec tarit de promptitude, que cela produisit sur moi une véritable frayeur, et qüé je me levai sur mon séant pour lès dissiper. Au contraire, à la campagne, quand j’ai l’esprit calme, je n’éprouvé que plus rarement le phénomène. 5)

Ce ne sont pas seulement des hallucinations de la vue que l’on éprouve dans l’état intermédiaire entre la veillé et le sommeil, mais on peut être sujet encore à des hallucinations de l’ouïe. « Ainsi, dit M. Màüry, qui a étudié ce phénomène sur sa propre personne, j’entends, dans le cahne et l’obscurité de la nuit, un son articulé, un mot, une plirasé prohohcée comme à voix basse à mon oréillë, ou bieii encore un son lointain. Ce son n apotirtcmt pas i’ intensité d’un son réellement externe ; il ne frappe pas de là même façon le nerf auditif; cependant il est bien différent de celui que la mémoiré reproduit à la pensée, n Je souligne intentionnellement ëe dernier passage, parce qu’il est bien constant pour moi, et ma conviction résulte de l’observation de centaines d’aliéiiês hallucinés, que quelle qué soit l’intensité dü phénomène chez quelqües-uns. Comme netteté de la vision et clarté dé l’audition, l’imagë est le plus ordinairement affaiblie, et la voix qu’il entend ne frappe pas l’halluciné comme celle des êtres vivants et présents qui lui adresseraient la parole ; j’excepte certains paioxysmes d’aliénation, où le phénomène est d’une vérité effrayante comme perception visuelle ou auditive. Serait-ce là une analogie déplus entre le rêve ét l’hallucination ? Je ne désire pas entrer dans une dissertation aussi ardue; je me contenterai de conclüre avec M. le doctéür Bûchez, que « quoiqu’on en ait dit, ni le rêve, ni l’hàllüeihatiOn n’ont le complet de rhallucination véritable. L’image ést, toujours imparfaite et affaiblie, il y manque toujours quelque chose. On est dupe en rêvé, parce que lés facultés Supérieures, celles du jugement et delà raison, sohtcomme endormies ; On est dupe dàhs l’hallucination, soit parce qu’c priori oh y croit, soit parce qu’ôn est' aliéné. »

Mais, érieore ühe fois, la difficulté d’établir des analogies entre phénomènes aussi complexés ne doit pas faire perdre de vue l’importance du rêve commé symptêmé d’aliénation ; j’èh parlerai, du reste, à propos du sommeil chez les aliénés. Pour ce qui me regarde, je ne manqué jamais dé m’informer quels ont été les troubles du sommeil dans la période d’incubation de l’aliénation mentale. Je sais que des rêves effrayants sont , souvent les précurseurs d’un accès d’aliénation. « Les rêvés précèdent

3 76 LNTEUV£NT10N DE LA MÉMOIRE, DE l’iMAGINATION.

quelquefois l’état de la folie, dit M. le docteur Falret, ou la reproduisent lorsqu’elle est guérie. Odier (de Genève) fut consulté en 1778 par une dame de Lyon qui, pendant la nuit qui précéda l’éclat de l’aliénation dont elle fut atteinte, avait cru voir en rêve sa belle-mère s’approcher d’elle avec un poignard, dans l’intention de la tuer. Cette impression vive et profonde, se prolongeant pendant la veille, acquit une intensité et une fixité mélancoliques, et la malade présenta dès lors tous les caractères d’une véritable maladie mentale. Un maniaque auquel le docteur Grégory avait donné des soins, et qui était parfaitement guéri, eut, une semaine après son rétablissement, des rêves dans lesquels il fut assailli par les mêmes pensées tumultueuses et par les mêmes passions violentes qui l’avaient agité pendant la folie. » (Falret, Leçons cliniques, p. 120.)

Septième ordre. — Influences de la mémoire, de V imagination. Hallucinatioris de Lordre intellectuel et moral. — La part considérable que j’ai faite aux conditions maladives de l’organisme dans la production des hallucinations et de cette multitude d’impressions qui sont l’origine de tant d’idées délirantes, ne doit pas me faire négliger celle qui, dans la perpétration de ces phénomènes, revient aux facultés intellectuelles et morales. En agir autrement serait nier en principe qu’il existe des causes physiques et des causes morales d’aliénation. Mais quant à ce qui regarde la nature intime du phénomène, son essence, la sage réserve dans laquelle je me suis maintenu à propos de la question principale, sera suivie par moi dans la question secondaire. Si donc je me suis particulièrement attaché à faire ressortir les conditions pathologiques dans lesquelles se produit l’hallucination, ce n’est pas à dire qu’une théorie sur la perpétration du phénomène doive être considérée comme chose inutile, et que l’on doive se borner à décrire le fait particulier sans essayer de le rattacher à aucun fait plus général. -Je crois au contraire, avecM. Falret,^ que « loin d’être un fait simple et indécomposable dont il serait stérile de chercher le mode de production, l’hallucination est un fait complexe, qu’il est utile, indispensable même d’étudier dans ses phénomènes constitutifs. Je pense, avec cet honorable médecin, qu’il est possible de le rattacher à des faits plus généraux qui peuvent éclairer le mystère de sa génération, et rendre compte d’une manière satisfaisante de sa naissance et des diverses phases de son évolution (Falret, otivr. cit., p. lô/i).,» Seulement, à ce propos, une dilférence d’opinion plus apparente que réelle semble séparer les médecins. Entre ceux qui veulent que la nature du phénomène soit intellectuelle, et que ce soit dans les lésions de l'intelligence qu’il faille chercher la cause de l’hallucination, et ceux qui n’admettent que l’intervention des sens et des affections de l’organisme dans la perpé-

HALr.üCINATION DE L’ORDRE INTELLEClUEL ET MORAL. 377

tration du fait, la démarcation paraît profonde, radicale. Toutefois je suis porté à croire que les différences sont moins grandes qu’on ne le suppose, lorsqu’on se place, ainsi que Je vais le faire, sur le terrain de l’influence réciproque du physique et du moral . Je vais essayer de le démontrer.

Dans la discussion (1 ) qui eut lieu à la Société médico-psychologique sur les hallucinations, M. le professeur Garnier s’exprime en ces termes ; «J’admets que les organes du corps peuvent donner à l’âme des perceptions, des conceptions, des hallucinations, mais j’admets aussi que l’âme puisse réagir sur les organes. L’âme, par sa libre volonté, produit souvent dans ses organes le même effet que les agents extérieurs. Une commotion externe peut produire dans le cerveau une émotion durable ; il en est de même d’une décision de la libre volonté de l’âme. »

Examinée à ce point de vue, la question va se simplifier. Il ne s’agit

(1) Cette discussion, à laquelle MM. Peisse, Bûchez, Sandras, Gerdy, Maury, Baillarger, Garnier, Michéa,- Brochio, de Castelnau, Parchappe, Delassiauve, Brierre de Boismont, ont pris une part si brillante, a été des plus remarquables par l’élévation des idées théoriques et pratiques que ces honorables médecins ont émises. L’opinion que l’hallucination est un -phénomène anormal et d’une nature pathologique semble avoir prévalu, malgré la part très légitime, du reste, qui a été faite aux influences de l’ordre intellectuel étmoral. M. Sandras a démontré, par un fait qui lui était per,sonnel, à quel point l’hallucination est liée aussi bien à l’état d’exaltation du système nerveux qu’à l’état d’anémie dans la période de convalescence des maladies graves. J’ai moi-mème cité, dans mes Études cliniques, les conceptions extraordinaires qui ont eu lieu chez moi dans une situation semblable". On consultera avec intérêt le compte rendu de ces discussions dans les tomes XIX et XX des Annales médico-psychologiques (années 1835-1856).

La quantité énorme de travaux publiés en ces derniers- temps sur les hallucinations m’impose l’obligation d’en donner une table bibliographique abrégée pour les médecins qui voudraient se tenir au courant des ouvrages principaux. Outre les ouvrages de MM. Esquirol, Falret {Leçons cliniques), Leuret {Fragments psychologiques) et des prin-^ eipaux aliénistes, on consultera avec fruit le traité spécial de M. le docteur Brierre de Boismont : Des hallucinations, ou Histoire raisonnée des apparitions, des visions, de l’extase, du magnétisme et du somnambulisme. 2' édition, Paris, 1832. — r Du délire des sensations, par M. le docteur Michéa , ouvrage couronné, par l’Académie de médecine. Paris, 1848. — De l’amulette de Pascal et du démon de Socrate, par M. le docteur Lélut. 2' édition, Paris, 1856. — Du haschisch et de l’aliénation mentale, Études psychologiques, par M. le docteur Moreau (de Tours). Paris, 1846. Mémoire sur plusieurs cas d’hallucinations avec des observations sur les phénomènes elles états morbides dans lesquels les hallucinations se produisent, par M. le docteur Patterson, traduit parM. Brierre de Boismont {Annales, t. III, p. 168). — De l'influence de l’étal intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la marche des hallucinations, par M. le docteur Baillarger (dnwflies, t. VI, p. 1 et \&^).— Des hallucinations psijchicosensorielles, par le même, t. VII, p. 1 . — Le même important recueil contient des mémoires très intéressants de MM. Macario, Maury, Thore, etc., sur les hallucinations, le sommeil, les rêves, les extases, etc.

PE LA NOTION INTIME DE l/HALLUCiNATION.

plus en réalité que de savoir dans quel cas l’hallucination est due à une lésion des sens, à une perturbation quelconque de l’organisme ou à l’exercice anormal des facultés. Conclure que l’hallucination est un phénomène purement intellectuel, parce qu’il implique des désordres de la mémoire, de l’imaginâtion, de l’attention, ce n’est pas là trancher la difficulté; Nous savons parfaitement que, en dehors de la présence active des facultés de rintèlligenCè, l’hallucination n’est pas possible. L’idiot, chez lequel les pouvoirs intellectuels sont comme non avenus, n’a pas plus d’hallucinations de la vue et de l’ouïe que l’aveugle où le'soürdmuet de naissance ; mais, encore une fois, l’hallucination est un fait •psychico-somatique OU psychico-sensofial c’est-^à-dire un phénomène qui exige l’intervention des facultés; intellectuelles et des facultés organiques: La question, ainsi que je le disais, se résume donc à savoir dans quelle proportion interviennent les causes de l’ordre intellectuel et les causes de l’ordre physique dans la perpétration du phénomène.

Or, les conclusions que J’ai déduites de l’observation pathologique des faits ne peuvent guère nous laisser dans le doute à cet égard. Je suis en droit d’affirmer j avec la presque généralité des médecins spécialistes, que Y\i^\\ncm?A\on, phénomène anormal, phénomène de V ordre patholoyiqm., mais n’impliquant pas toujours la folie, a son point de départ dans lé trouble des éléments organiques de l’être humain ; ce n’est d’ailleurs qu’un symptôme de la folie.

. En vain, objectera-t-on que les extases, les ravissements de tant d’individus voués à la vie religieuse, ne peuvent être rigoureusement appelés des phénomènes pathologiqües, que c’est un état extraordinaire dé l’état cérébro-psychique. Ce fait, que je ne veux pas examiner en ce moment, ne peut se séparer pour moi des influences maladives exercées sur l’organisme par le jeûne, les veilles prolongées et la concentration incessante de la pensée sur un même point, sans compter encore d’autres causes intercurrentes dont l’actiori ne saurait être contestée. Mais revenons à la réalité des faits pathologiques qui sont de la compétence médicale et qui se rattachent à l’étude des désordres de l’organisme. Qu’avons-nous observé dans cette longue nomenclature de causes qui agissent sur le sj'stème nèrveùx au point de produire .des conceptions anormales? Ce que nous avOns observé, depuis l’état d’hyperesthésie et d’anêsthésie jusqu’à la manifestation des phénomènes hallucinatoires les plus complexes, e’est, dans la très grande majorité des cas, l’intervention ‘primitive active et puissante d’un désordre organique.

Les troubles et les lésions du système nerveux ganglionnaire, les affections spéciales des organes sensitifs, les affections idiopathiques et

c’est un phénomène de l’ordre pathologique. sympathiques du cerveau, les altérations du sang qui amènent Fahémie et la pléthore, l’ingestion des agents iiitoxicants, produisent dès délires spéciaux et des hallucinations caractéristiques. Ceci n’est qu’une déduction légitime de notre théorie des maladies mentales. Si c’est la cause, la lésion ou les troubles fonctionnels dans leurs rapports avec les prédispositions du sujet, qüi déterminent la forme de la inaladie, à plus forte raison ces éléments fixeront-ils la nature dès symptômes, qui seront invariables, similaires dans telle ou telle forme spéciale, et cela eii dehors des dispositions intellectuelles antérieures de l’individu malade.

Que chez les hommes à grande imagination et dont l’instructioil est très variée, il se produise des hallucinations et des délires plus riches ët plus complexes, Je l’admets facilement. Nous remarqüohs ce fait chez; les individus de la classe riche, et dans nos asiles, les malades qui Ont habité les grandes villes, et dont les sens ont été ouverts de bonne heure à dés impressions plus vives, plus multipliées, ont généralement des hallucinations plus èomplexes que les simples habitants dé la campagne. Mais cela n’empêche pas que les lésions dü système nervètix ganglionnaire, les congestions cérébrales, les intoxications, etdl, airièheront plutôt tel phénomène hallucinatoire que tel autre. Cëla est rigoüreüx, nécessaire, et dans ces cas les hallucinations sont imposées à rêtr'e souflrant en vertü de la cause. Il devient alors passif, privé dè toute Spontanéité et de tout moyen d’antagonisme; il est aliéné. Et ici encore l’observation est notre guide;

Nous savons parfaiteinènt que nos aliénés h’ otït pas d’hallucinations à toutes les périodes de leur affection. Il est certaines . catégories de cé's malades qui n’en ont jamais eü, et j’ai tout lieu de croire que, sOüs Cë raÈpport, la statistique d’Esquirol est exagérée. Quoi qu’il en soit, nous remarquons que c’est dans les moments d’exacerbation où le phénomène se prodùit avec plus d’intensité et d’une manière régulière èt uniforme. Cela est si vrai, que nous pouvons prédire qu’à une certaine période de leur affection, nos aliénés auront telle hallucination et non pas telle autre. Ils parcourent alors un cercle dont tous les points de circonférence sont marqués par des phénomènes névropathiques spéciaux. QU’ïI me soit permis de citer un fait significatif, car nous sommes, arrivés aü point le plus important, non-seulement de la théorie de l’hallucination en particulier; mais delà pathogénie du délire en général.

Une de nos malades hystérico-épileptiques nous présente, à Chacun de ses accès, les phénomènes suivants, qui se déroulent d’une manière invariable et identiquement la même.

Après une première série d’accès épileptiques, les troubles sensoriaux s’organisent. La malade se plaint de subir les phénomènes du mal de mer.

HALLUCINATION d’üNE HYSTÉRO-ÉPILEPTIQUE,

Son lit, sa chaise, se dérobent sous elle. Les objets tournent, se déplacent; c’est un état de malaise intolérable, il se passe des choses extraordinaires dans son intérieur. Elle se croit enceinte. Il lui semble quelle va faire une grave maladie , qu'un grand malheur la menace. Elle a des terreurs vagues, de sombres pressentiments. On lui cache quelque chose. Elle sent quelle n'est plus la même. Elle a des douleurs névropathiques qui se fixent tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Des bouffées de chaleur lui montent au visage, des sensations indéfinissables l’inquiètent, l’agitent, la tourmentent.

A là suite d’une deuxième série d’attaques de même nature, les sens acquièrent une exquisiyité maladive très grande. Le moindre déplacement d’un meuble, une porte qui s’ouvre ou se ferme, lui font l’effet d’un roulement de tonnerre; elle prête l’attention au bruit du canon, aux cris de combattants imaginaires. Les objets environnants ne se déplacent plus, mais ils grandissent ou ils rapetissent. L’hallucination n’est pas encore organisée, mais la malade interprète les moindres bruits, les moindres sons dans le sens de ses préoccupations maladives du moment. Les voix des inconnus qu’elle entend à distance sont celles de ses parents,, de ses enfants. Ils sont cachés dans ses appartements ; on ne lui dit pas la vérité, il se passe des choses épouvantables, c’est la période de l’illusion; un moment encore et le phénonène hallucinatoire va se révéler dans toute son intensité.

Il se produit après une série d’accès , plus impétueux et plus fréquemment répétés que les précédents. Le visage de la malade est effrayant, son regard est fixe ; un cercle blanchâtre, semblable à un segment lunaire, paraît à la partie inférieure de l’œil et sépare la conjonctive des parties colorées de l’œil. A cette même période, on observé un peu de stupeur; mais après quelques heures passées dans cet état, il s’organise un délire furieux, extraordinaire, signalé par des pris, des chants, des hallucinations, et par la manifestation des tendances les plus dangereuses.

Dans cette situation extrême, les hallucinations ne peuvent plus se distinguer des illusions ; ces deux ordres de phénomènes marchent de concert et s’engendrent l’un par l’autre. Madame X. .. entend des voix, elîe a des visions. Elle voit ordinairement les enfants qu’elle a perdus apparaître au ciel de son lit sous forme d’anges ou de démons. Il y a des individus cachés sous son lit et qui la menacent. Une tache de sang qu’elle aperçoit sur sa manche est le sacré cœur de Jésus. On fait disparaître la tache, et la vision se reproduit mille fois, pour la malade, sur les tentures de son lit, sur les murs de sa chambre. A cette période, madame ... ne nous reconnaît plus, et notre présence provoque des illusions de toutes sortes ;

DÉVELOPPEMENT ET. SL'CCESSION DES PHÉNOMÈNES MALADIFS. 381 elle nous prend pour des amis ou des ennemis, pour d’anciennes connaissances, pour ses parents ou pour des inconnus.

Sans doute, tous ces faits sont curieux, extraordinaires. Ils nous représentent dans leur triste réalité les interprétations maladives de l’esprit, la puissance de l’imagination qui, sous l’influence des aberrations des sens, des impressions douloureuses transmises au cerveau , extériorise ses conceptions les plus fantastiques. Mais, dans ce même état de paroxysme, il se développe un nouveau phénomène qui domine pour ainsi dire tous les autres, et dont l’explication est bien autrement difficile : je veux parler du trouble des sentiments et de la manifestation des tendances les plus mauvaises. Sous quelle influence va s’opérer cette déplorable transformation si commune chez les aliénés ? C’est bien là le fait qui offre à la science de l’influenco réciproque du physique et du moral un des problèmes les plus difficiles à résoudre. Toujours est-il que cette femme qui, dans ses périodes de rémission, est remarquable à tous égards par l’élévation de ses facultés affectives, par son instruction, par sa naissance et par son éducation ; que cette femme, dis-je, semble, dans l’évolution de son mal, avoir perdu tout frein, toute retenue. Elle poursuit de ses injustes soupçons et de son animosité ses parents, les personnes qui lui prodiguent leurs soins, et que dans son état ordinaire elle aime, elle affectionne. Plusieurs fois elle a cherché à étrangler sa propre fille, et les précautions les plus grandes doivent être prises pour qu’elle ne cédé pas à ses propensions au suicide.

Il est vrai que cette situation extrême ne se produit que dans le paroxysme du délire, alors que la souffrance du système nerveux est à son comble. Cette malade répète souvent: « Je souffre horriblement, pardonnezmoi, t’entends des choses terribles, je vois le diable. Retirez-vous, vous me faites peur, je vais étrangle^' quelquun. .... Je ne sais.pas ce que je fais, je ne suis pas responsable de mes actes... on ne peut savoir ce qu’on souffre dans cet état.. . » Et c’est au milieu de ces perplexités, dans le plus fort de cette lutte entre les derniers cris de sa conscience et l’irrésistibilité de ses impulsions maladives, que cette malheureuse dame, frêle, délicate, acquiert une énergie et une force redoutables, et qu’elle se précipite sur les personnes de son entourage.

Arrivée à cette période d’exaltation qui dure r^ulièrement cinq ou six jours, la maladie nous offrira la série des phénomènes en retour qui vont se dérouler à l’inverse de leur développement primitif. Après une nuit de sommeil profond, survient un état de stupeur. Puis, l’agitation incessante des jours passés, la locomotion perpétuelle, les cris, les vociférations, se résument en éclats de rire, en discours incohérents, inter-

382 HALLUCINATIONS D’üNE HYSTÉRO-ÉPILEPTIQUJE.

rompus par les illusions et les liallucÿiations des jours précédents. Arrive ensuite la période de l’exagération de la sensibilité des sens, et celle des interprétations maladives précédemment décrites. Enfin, là crise est terminée pour noos lorsque la face n’a plus son expression crispée, què l’œil a recouvré sa coloration habituelle et perdu ses mouvements convulsifs. La sensation du mal de mer et les conceptions maladives éii rapport avec les désordres du système nerveux ganglionnaire termirient ordinairement ces scènes pénibles, et après quelques jours d’abatteraeiit et de tristesse, madame X.. ... récupère ses forces, sa raison et sdn enjouement habituel. 11 lui reste de ce qui vient de se passer un souvenir assez vif poür qu’elle nous retrace 1^ diverses péripéties de cétte situation déplorable qui dure depuis plus de vingt-cinq ans, serenouvelle avec glus oumoins d’intensité à des époques périodiques, et qui, chose prodigieuse, ne lui arien fait perdre de l’intégrité de ses facultés intellectuelles et affectives. Jamais, au contraire, dans l’intervalle de ses crises, son intèlligence n’a été plus droite, son imagination plus vive, ses affections plus saines et mieux dirigées; c’est ce que témoignent ses lettres admirables de stylé, de bon sens, et d’élévation dans les sentiments. Une chose l’étonne, c’est qu’après tant de souffrances, pour me servir de ses expressions, elk puisse souffrir encore, et que la source de tant de douleurs né soit pas épuisée. Cette dame est âgée de soixante ans, elle a eu dix enfants, et plusieurs de ses couches ont été très laborieuses. Les phénomènes pathologiques dé son existence actuelle ne sont que le pâle reflet de ce qu’elle a éprouvé autrefois. L’observation complète de cètte malade serait l’histoire la plus intime, la plus vraie et la plus instructive de tout ce que l’on a rapporté déplus ou moins merveilleux sur le magnétisme, les pressentiments, la seconde vue, sur tout ce que l’on sait de pluS positif en pathologie du système nerveux, à propos des phénomènes de l’état anesthésiqùe et hyperesthésique, de l’extase, de la catalepsie et de la mort apparenté. Madame X-.... porte sur le corps les traces des brûlures profondes qui lui ont été faites dans ces situations extrêmes où l’on ne pouvait affirmer si elle avait cessé de vivre, et les consultations de célèbres médecins indri quelit des diagnostics différents selon qu’ils ont été appelés à rexaminér dans telle ou telle période de sa maladie. Elle a été tour à tour traitée comme hystérique, épileptique, extatique, cataleptique. Elle a'passé pouf maniaque avec prédominance d’idées suicides, homicides, érotiques. L'hypochondrie a aussi été invoquée, ainsi que tous les états névropathiques en rapport avec l’anesthésie^ l’hyperesthésie, les convulsions, les rétrocessions, antéversions de l’utérus et tous lesaccidents nerveux éprouvés par ces sortes de malades. On a été jusqu’à supposer, sinon une

développement et succession des PHENOMENES MALADIFS. 383 simulation absolue, au moins une exagération dans certains phénomènes cliez les femmes nerveuses (1 ).

Quant à ce qui regarde nos études spéciales, je n’ai mis là situation maladive en relief que dans ses rapports avec la production des phénomènes qui nous occupent en ce moment, les illusions et les hallucinations. Tout eé que je puis ajouter, c’est que les réflexions que provoque cette observation s’appliquent également aux diverses formes des maladies mentales. Ce ri’est pas seulement dans l’hystérie, l’épilepsie et Thypodhondrie qu’il existe des phénomènes sehsoriaux en relation avëC la nature-de la maladie ; ce fait se reproduit dans toutes les affections du système nerveux, et il reflète toujours sa double origine. L’hallucination est un psyèkico-sensorial d’un ordre pathologique , et si l’on

ne voulait ÿ voir qu’un fait d’une nature intellectuelle, j’ignore en vérité quel traitement on pourrait lui opposer.

Je sais qu’on peut momentanément suspendre les hallucinations de quelques malades en fixant leur attention sur un autre sujet, en les changeant de milieu, en leur procurant des distractions, etc. Les plus simples notions du traitement moral de la folie nous apprendront qu’il faut condamner au repos les facultés intellectuelles surexcitées ou déviées de leur véritable but d’activité, et qu’il est on ne peut plus dangereux pour l’individu d’être exclusivement absorbé dans un ordre de recherches ou de travaux, et cela au détriment de rhygiène du corps.

Pour conserver la santé des deux parties, dit Platon, dont nous avons cité l’opinion à propos de la thérapeutique morale des anciens, il faut les mércer -toutes les deux également ; c’est là le rudiment dü traitement prophylactique, Dans l’ étiologie de la folie, je n’ai mis à l’écart aucun des phénomènes dans lesquels, l’imagination et l’influence contagieuse de l’exemple interviennent comme élément de perturbation du système nerveux (2), mais j’ai insisté aussi sur ce fait capital, que le diagnostic de la

(1) J’auraï à revenir sur cette intéressante malade, à proposées diverses transforma¬

tions de l’hystérie, et j’mdiquerai quel a été, en dernière analysé, le traitement dont elle a retiré le plus d’avantages. : '

(2) On peut révoir à' ce sujet ce que j’ aï dit r l" Dans la partie historique, § iu, pi SS : Récapilulation des faits concernant Us épidémies intellectuélles des siècles passés; interprétation des phénomènes morbides du système nerveux dans les temps anciens. 2° Dans la partie étiologique : Jw/ZMén ces climatériques, telluriques, hygiéniques, p. 93. Imilatatiori; influences contagieuses; folié par imitation, p. 241 et suivantes. II n’est pas douteux que lès influencés morales êpidénriques qui causent de si étrangès pérturbations dans les fonctions du système nerveux, produisent en mêmé temps' des hallucinations ins'éparaWés de cès mêmes perturbations. Un vOyageur qui a assisté à diverses réunions des Mormons, aux États-Unis, m’a assuré aVoir vii des adeptes qui, dans leur exaltation',-

38Zl BALLÜCINATIONS UES INDIVIDUS NON ALIÉNÉS,

folie ne pouvait être établi qu’à la condition qu’il se manifeste des phénomènes pathologiques d’une nature persistante et durable, qui impliquent de toute nécessité un désordre ou une lésion des fonctions organiques. Or, les hallucinations et les illusions ne sont que les symptômes d’un état de trouble et de souffrance du système nerveux. Ces symptômes se traduisent au dehors, non-seulement par la douleur dans ses modes les plus -variés, ainsi que nous l’avons vu à propos d’anesthésie et d’hyperesthésie, mais par la manifestation de ces faits sensoriaux étranges connus sous le nom à! illusions et ^hallucinations. Quelle que soit maintenant l’intervention des facultés intellectuelles dans la perpétration du phénomène, je ne pense pas que celui-ci puisse se sépai’er d’un état pathologique de l’organisme. Je puiserai, s’il le faut, un dernier argument jusque dans l’action exercée par l’intervention de la thérapeutique. Nous savons par expérience qu’une émission sanguine faite à propos, qu’un purgatif qui rétablit les conditions normales des voies digestives, qu’un exutoire, que tous les agents propres à combattre l’anémie, la chlorose, la prééminence trop grande de l’incitabilité nerveuse, que la soustraction des organes sensitifs aux influences extérieures qui agissent trop douloureusement sur eux, telles que la lumière, le bruit, la chaleur, etc , que la médication substitutive elle-même, agissent d’une manière bien plus certaine sur les causes maladives qui donnent naissance aux hallucinations f[ue tous les éléments de l’ordre moral, que nous sommes bien loin de négliger cependant, et auxquels nous ferons une large part.

Ici devrait naturellement se terminer ce que j’ai à dire des illusions et des hallucinations, et de la valeur de ce symptôme maladif. Mais, dans ces derniers temps, les travaux de, quelques savants médecins ont donné

se montraient réciproquement des signes qui apparaissaient pour eux dans le. monde* extérieur. C’étaient des tigures d’anges et d’esprits célestes. Qûelques-uns lisaient sur des cailloux qu’ils ramassaient des interprétations nouvelles de la Bible, et se communiquaient mutuellement des impressions qui se généralisaient avec la rapidité de l’électricité dans les cerveaux de ces visionnaires. Mais, au moment même oùj’écris ces lignes, je suis témoin d’un fait qui n’aurait besoin, pour' se généraliser, que d’un milieu plus intelligent; je m’explique. Dans un des quartiers de notre asile, habité par de jeunes imbéciles et , simples d’esprit, une fille de seize ans, soumise à des exacerbations périodiques, éveille ses compagnes par ses cris de terreur. Elle voit sous son lit une nichée de diables dont les figures grimaçantes l’effrayent et la font fuir dans toutes les parties du dortoir. Je me vois bientôt forcé d’isoler cette jeune hallucinée à ririfirmerie, parce que, aux plaisanteries que suscitent ses visions, succède bientôt une disposition chez ces jeunes êtres impressionnables à se communiquer des terreurs réciproques à propos de visions identiques. Que de phénomènes nerveux dans le monde extérieur que l’amour du merveilleux et du surnaturalisme interprète dans un sens, que nos études spéciales ont bientôt ramenés à leur valeur véritable; à leur signification naturelle !

l’uallucination n’est pas toujours un symptôme de folie. 385 ime importance telle à ce phénomène, que son étude est sortie du domaine de la pathologie pour envahir celui de la philosophie et de l’histoire de l’esprit humain. L’intelligence de beaucoup d’hommes célèbi’es a été mise en cause dans les discussions qui ont surgi à ce sujet, et je me vois forcé de répondre à la question de savoir si, dans une foule d’exemples de ce genre, les hallucinations incontestées de beaucoup de personnages connus ont une base pathologique, et s’il est permis de rattacher ce phénomène à un trouble quelconque des facultés intellectuelles.

Les considérations nombreuses dans lesquelles je suis entré a propos de la génération du phénomène hallucinatoire me permettent d’être bref dans ma réponse. 11 me suffira de rappeler que la conclusion suivante peut être déduite de ce que nous avons exposé : l’hallucination est évidemment un symptôme pathologique, transitoire dans quelques cas, ainsi que MM. Andral, Chevreul et Sandras nous en ont eux-mêmes fourni des exemples, et plus ou moins persistant dans d’autres situations maladives. -

Si l’instantanéité du phénomène, sa brusque disparition, pouvaient faire douter de sa base pathologique, je répondrais à cela que dans les affections nerveuses de longue durée, il nous est déjà bien difficile de saisir renchaînement maladif des nombreux phénomènes isolés constituant un tout pathologique. A plus forte raison, ce tout nous échappe-t-il lorsque le phénoihène est éphémère, transitoire. Toutefois, s’il nous était possible de rapprocher les hallucinations d’une foule de personnages historiques des conditions spéciales faites au système nerveux par la concentration exclusive de l’esprit sur un point, par les influences du milieu social, par les préoccupations douloureuses, par les veilles prolongées, par l’abstinence, par les combats incessants de V esprit contre la chair, quelquefois même par des névroses méconnues, telles que l’épilepsie, nous -verrions une nouvelle preuve du point de départ pathologique de l’hallucination, sans que pourtant il nous soit permis de conclure que ce symptôme est invariablement une preuve de folie. Mais, puisque je suis entraîné malgré moi sur le terrain de l’histoire, je citerai un fait d’hallucination raconté et interprété en dehors de toute intervention médicale. Le bon sens de Plutarque lui fait apprécier avec beaucoup de justesse l’hallucination de Brutus, et la conclusion légitime que nous aurons à déduire est que l’haUucination est compatible avec l’intégrité de la raison. C’est là, du reste, une croyance conforme aux idées de la généralité des aliénistes, et je pourrais en citer de nombreux exemples.

Plutarque raconte que lorsque Brutus se disposait à quitter l’Asie, il eut un signe extraordinaire. 11 aimait à veiller, et autant par une suite de

386 HALLüC[NATIONS DES INDIVIDUS NON ALIÉNÉS,

sa sobriété que par son amour pour le travail, il ne donnait que fort peu de temps au sommeil. 11 ne dormait jamais le Jour, et la nuit même il ne se livrait au repos que lorsque tout le monde était couché et qu’il n’avait plus rien à faire, ni personne à qui parler. Mais alors, surtout que la guerre était commencée, que toutes les affaires roulaient sur lui et qu’il avait sans cesse l’esprit tendu sur ce qui pouvait arriver, il se contentait de quelques instants de sommeil après son souper, et passait le reste de la nuit à expédier les affaires les plus pressées. Quand il les terminait de bonne heure et qu’il lui restait du temps, il l’employait à lire jusqu’à la troisième garde, heure à laquelle les centurions et les autres officiers avaient coutume d’entrer dans sa tente... . 11 faisait une nuit fort obscure, sa tente n’était éclairée que par une faible lumière ; un silence profond régnait dans le camp, et lui-même était plongé dans ses réflexions, lorsqu’il lui sembla voir entrer quelqu’un dans sa tente. 11 tourne les yeux vers la porte, et aperçoit un spectre horrible, dont la figure était étrange et effrayante, qui s’approche de lui et se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la parole : « Qui es-tu ? lui demanda-t-il : un homme ou un dieu? Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu?— Brutus, répondit lé fantôme, je suis ton mauvais génie, tu me reverras à Philippes. — Eh bien! repartit Brutus sans sé troubler, tu m’y verras aussi. » Le fantôme disparut aussitôt, et Brutus, à qui ses domestiques, qu’il appela, dirent qu’ils n’avaient rien vu ni entendu, continua de s’occuper de ses affaires.

Voilà le fait raconté dans toute sa simplicité, otle médecin appelé âüjourd’hui à rassurer l’esprit d’un individu qui aurait éprouvé une vision dans le genre de celle de Brutus, ne trouverait pas, en dehors de l’élément thérapeutique qu’il aurait soin de ne pas négliger, des argumenta plus logiques que ceux que Plutarque place dans la bouche de Cassius.

« Mon cher Brutus, nous ne voyons ni ne sentons pas toujours réellement ce que nous croyons voir et sentir ; car nos sens, faciles à recevoir toutes sortes d’impi’essions, sont fort trompeurs, et notre imagination, plus’ mobile encore, les excite sans césse etleur imprime une foule d’idées qui n ont jamais existé. Ils sont comme une cire molle qui se prête à toutes lés formes qu’on lui veut donner, et noire âme, ayant en elle-même tout ce qui produit l’impression et ce qui la reçoit, peut aussi facilement, et sans autre secours que sa propre puissance, varier ét diversifier ses formes. C’est ce que témoignent assez lés différentes images que nous pré-sentent les songes pendant notre sommeil : l’imagination les excité par le plus facile mouvement, puis elle leur fait prendre toutes sortes d’affections ou de figures fantastiques ; car cette faculté a cela de sa nature qu’elle est toujours en mouvement, et ce mouvement n’est autre chose

l’hallucination n’est pas toujours un symptôme de folie. -387 que l’imagination même et la pensée... Mais, ce qu’il y a déplus en toi, c’est que ton corps affaibli par Vexcès du travail rend ton esprit plus mobile et plus prompt à changer. »

L’hallucination est donc compatible avec l’intégrité de la raison?

« Oui, d’abord et sans aucune contestation possible, répond M. Parcliappe, dans les cas authentiques et assez nombreux où l’hallucination n’entraîne pas l’erreur de jugement, et qu’elle est reconnue comme une illusion par la raison parfaitement intacte.

» Oui encore, et quoi qu’on ait pu dire, dans un grand nombre de cas non moins authentiqués, où l’hallucination a entraîné l’erreur de jugement sur la réalité d’un objet extérieur qu’il est dans sa nature de motiver.

» Lorsque l’hallucination n’entraîne l’erreur de jugement sur la réalité d’une intervention extérieure que parce qUe cette intervention peut être expliquée d’une manière surnaturelle et conformément à une croyance qui fait partie de la raison commune, l’hallucination, bien qu’entraînant une conviction erronée, n’est pas Un symptôme de délire.

» C’est ainsi que peut s’expliquer l’intégrité de la raison conservée par les prophètes, les anachorètes et les saints, au milieu des illusions auxquelles leur imagination était si fréquemment ên proie. C’est ainsi que peuvent être absous de l’imputation de folie tant de grands et d’illustres personnages qui ont cru fermement, dans leurs hallucinations, ù’être pas le jouet des illusions de leur imagination.

» Pour que l’hallucination, avec Conviction de la réalité d’un objet sensible, soit un symptôme absolu de folie, il faut que les idées sur lesquelles l’hallucination repose soient, ou par leur incohérence, ou parleur incompatibilité avec la raison commune , elles-mêmes des symptômes de délire (1 }. J)

Que pouvons-nous ajouter à des conclusions aussi catégoriques, aussi formelles ? Contentons-nous de dire que si les illusions et les hallucinations ne prouvent pas dé toute nécessité l’existence de la folie, cependant elles la compliquent très souvent.

Ces sortes de conceptions délirantes sont un des symptômes les plus hnportants de la folie et se trouvent être en corrélation intime avec les modifications pathologiques qui arrivent chez les aliénés dans le cours de leur maladie.

On doit les considérer Comme un moyen précieux de diagnostic et de

(1) Parchappe, Discussion sur les hallubinationè à la Société médico-psychblogiquei séance du 28 avril 18S6;

388 SYMPTÔxMES FOURNIS PAR LES FONCTIONS AFFECTIVES ET INTELLECTUELLES, pronostic, et ils nous aident à expliquer le point de départ d’une foule d’idées délirantes et d’actes de même nature.

D’un autre côté, si les illusions et les hallucinations doivent figurer parmi les symptômes de l’aliénation, elles ne sont pas les seuls qui nous guident dans le diagnostic de cette affection. Il est impossible de se faire une idée complète de la folie, si on ne l’étudie pas dans l’ensemble de ses symptômes.

On n’est pas aliéné seulement parce que l’on a des hallucinations de la vue, de l’oUïe ou des autres sens, mais parce qu’il y a chez l’individu atteint de folie, égarement de l’intelligence, trouble et perversion des sentiments, tendances irrésistibles à des actes dépravés, perte de liberté, lésion dans les fonctions de la vie de relation et dans les fonctions intérieures assimilatrices.

Mais avant de passer aux symptômes fournis par les fonctions intérieures ou assimilatrices, il nous reste à achever l’étude des symptômes fournis par la vie de relation. Nous allons en conséquence examiner ce que l’on entend par délire des idées et des actes, par la perversion des sentiments chez les aliénés, et en déduire des indications symptomatologiques pour ce qui regarde la maladie principale désignée sous le nom générique de folie. Dans un deuxième chapitre, nous aurons à étudier les symptômes fournis par les fonctions intérieures ou assimilatrices chez les individus atteints de folie, c’est-à-dire les symptômes donnés par la digestion, la respiration, la circulation, les sécrétions, l’absorption et la nutrition. Ce que nous aurons à dire des fonctions génératrices chez ces malades trouvera sa place dans le même ordre de recherches.

Enfin, l’étude de la marche, du cours et de la terminaison des maladies mentales, la description des principales lésions qui se rencontrent après la mort chez les aliénés, compléteront ce que j’ai à dire dans la pathologie générale. Les détails dans lesquels je suis entré me permettront plus de brièveté dans la description des formes particulières d’aliénation, et je m’efforcerai de donner au traitement l’importance qui lui convient.

g IX. — Symptômes fournis par les fonctions affectives et intellectuelles. Définition de quelques termes employés dans le langage psychologique j sensations, sentiments, instincts, idée, etc. Du délire. Perversion des sentiments, des instincts. Actes délirants.: suicide, homicide; tendances au vol, à l’incendie, à la destruction ; perversion des instincts génésiaques.

a Tout symptôme maladif, dit M. le docteur Parchappe, consiste essentiellement en un changement dans les phénomènes de la vie qui appartiennent à l’élat de santé. L’appréciation d’un tel changement,

DÉFINITION DE QUELQUES TERMES DU LANGAGE PSYCHOLOGIQUE. 389 ajoute ce savant médecin, n’est possible qu’à la condition d’une comparaison entre les données physiologiques et les données pathologiques.

» Les données phénoménales de la vie, soit qu’elles représentent la règle ou l’état de santé, soit qu’elles expriment l’écart de la règle ou l’état de maladie, se rapportent, chez l’homme, à deux ordres de phénomènes parfaitement distincts. De ces phénomènes, les uns consistent en des états et des actes essentiellement matériels, qui se laissent immédiatement saisir par les sens, qui appartiennent véritablement au corps et à la vie du corps, et qui, pour cette raison, peuvent être appelés phénomènes somatiques (de (Tüfjia, corps) . Les autres consistent en des états et des actes essentiellement spirituels, dont les effets seuls tombent sous les sens, qui ne se lais- .sent immédiatement saisir que par l’esprit, qui appartiennent véritable^ ment à l’âme, et qui, pour cette raison, peuvent être appelés phénomènes pychiques

» La symptomatologie, à qui il appartient de faire sortir, de la comparaison des données physiologiques et pathologiques delà vie, la détermination des changements caractéristiques de l’état morbide, ou des symptômes, est naturellement conduite à concevoir ces changements comme se rapportant à des phénomènes matériels et spirituels, et à distinguer les symptômes, comme les phénomènes, en somatiques et psychiques (1). »

Mais, pour la détermination des symptômes psychiques ou de l’ordre intellectuel, nous sommes obligé d’employer des termes sur la valeur desquels il est d’autant plus important dé se fixer, que la manière diverse dont ils ont souvent été employés par les auteurs a introduit une assez grande confusion dans l’interprétation de ces mêmes symptômes et phénomènes de l’ordre intellectuel. 11 me semble d’autant plus utile de bien être fixé sur la valeur des termes, que quelques-uns sont parfois employés indifféremment pour exprimer des phénomènes de l’ordre physiologique et de l’ordre psychologique. Je n’ai, dans la nomenclature cijointe, d’autre prétention que de bien fixer le sens que j’attache à l’emploi de telle ou telle désignation, sans vouloir me placer sur le terrain ardu des discussions psychologiques.

Sensation (maGr/fia, ataGvjcjjç). — Ce terme, que nous avons si souvent employé et qui reviendra encore sous notre plume, est compris par nous comme l’impression faite par les objets extérieurs sur les organes des sens et perçue par le cerveau. Déjà, à propos de Y anesthésie, de Y hyperesthésie, de la cénesthésie, des divers phénomènes de la sensibilité physique

(1) Sympiomalologie de la folié, par M. le docteur Parchappe {Annales médico-psydiologiques, t. XIV, article, p. 1; — 2® article, p. 233, même volume ; 3® article,

t. XV, p. 40 ; — 4® article, même volume, p. 236.)

Page 1