CONSÉQUENCES HÉRÉDITAIRES CHEZ LES ENFANTS.— OBSERVATIONS
Le père et les oncles de cette femme étaient des gens processifs, d’un caractère singulier, excentrique, bizarre et emporté. Ils se livraient de temps à autre à des excès alcooliques. Le père se signalait par un tempérament si violent, que lorsqu’on le contrariait même pour les choses les plus futiles, il lui arrivait de se rouler par terre, de pleurer comme un enfant et d’avoir des spasmes comme les épileptiques. L’oncle paternel de la malade est mort à la suite d’une hémorrhagie cérébrale.
L’aliénée qui nous occupe, fille unique de ce père qui de plus se livrait à l’ivrognerie, et d’une mère d’un caractère faible, fut accoutumée, dès l’âge le plus tendre, à Suivre ses propres caprices et à n’accepter aucun frein pour ses volontés; son éducation fut à peu près nulle. Mariée de bonne heure n un homme d’une intelligence remarquable, celui-ci ne tarda pas à reconnaître chez sa femme les indicés du caraetère le plus exécrable qui se puisse imaginer.. « Quatre jours après mon ma- » riage, m’écrit cet infortuné mari, revenant avec ma femme de dîner » chez sa mère, elle voulut, en passant le soir devant la Seine, se précipiter » dans la rivière, et cela sans motif, car je ne lui avais pas donné le » moindre prétexte de contrariété.
» Un autre jour encore, que nous dînions chez sa mère, jé me mis in- » volontairement en retard d’un quart d’heure , elle se jeta sur moi et me » déchira le visage.... Pendant tout le cours de notre union, à la plus » petite contrariété, soit avec moi, soit avec les domestiques, elleaban- » donnait sa maison, ses enfants, ses travaux, s’en allait chez sa mère, » qui la rècevait. Elle lui contait des mensonges, elles pleuraient en- » semble, et après deux ou trois jours, quand elles s’étaient consolées » réciproquement, elle revenait douce comme un agneau. Mais après » quelque temps elle reprenait mauvaise humeur, et maître et domes- » tiques, tous avaient à souffrir de ses emportements. »
L’existence de cette femme a été une suite non interrompue de piériôdes d’excitation et de dépression, avec des rémittences de courte durées Ces périodes de rémission sont, caractéristiques chez ces sortes d’aliénés: On ne peut, à proprement parler, comparer cette situation ni à la santé, ni à la folie. Dans leur état ordinaire, les malades sont anxieux, irritables, difficiles à vivre, et ont tous les attributs des tempéraments nerveux. Chez notre aliénée il ne s’est jamais manifesté d’autre délire que celui des actes, d’autre perversion anormale dès facultés que celle des sentiments. Jamais la malade n’a témoigné aucune sympathie, aucune affection pour son mari, qu’elle accuse de choses monstrueuses, et pour ses enfants, qui sont les victimes perpétuelles de son humeur irrégulière , violente, emportée et fantasque. Elle place sa fille en pension, et déclare après quelque temps
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tempérament nerveux, irritable, des parents. qu’elle ne peut vivre sans son enfant; elle exige son retour, et accable cette pauvre créature de mauvais traitements qui forcent à l’éloigner de nouveau. Elle passe des semaines, des mois, dans une activité fébrile, allant et venant, entreprenant une foulé de choses inutiles et usant son existence dans des efforts stériles. A cette période d’agitation maladive succède une courte rémittence, et puis bientôt une période égale de torpeur et d’anéantissement. La malade dit qu’elle va mourir ; elle pleure sans motif, et puis se met en fureur contre ceux qui ne sympathisent pas à ses maux imaginaires. Elle assiste à la mort de ses plus proches parents sans témoigner le moindre regret, et affecte au contraire une joie impie et scandaleuse.
Ces périodes alternantes d’excitation et de dépression sont interrompues, ainsi que je l’ai dit, par de courtes rémittences dans lesquelles la malade semble reconnaître ses torts, et trompe souvent les siens sur l’état réel de ses sentiments. A ces tendances maladives, symptômes caractéristiques d’une transmission héréditaire de mauvaise nature, viennent se joindre des excès alcooliques qui en augmentent l’intensité. L’autorité est définitivement obligée d’intervenir lorsque les actés de cette femme ont empreint un caractère spécial de danger, et son isolement à l’asile est décrété d’office. Soumise à notre observation, cette aliénée se révèle avec tous les caractères propres à sa maladie. Elle ne cesse de réclamer sa sortie et de protester contre Y illégalité àe son isolement (1). .
J’ai parlé des phénomènes de rémittence qui se montraient jusque dans la descendance de cette aliénée. Ses enfants sont indolents jusqu’à l’apathie, et ne présentent, à aucun point de vue, le caractère violent, emporté et fantasque de la mère. J’aime cependant à penser que l’intervention de bon aloi exercée par un père d’üne constitution saine et d’une nature droite et intelligente, modifiera la succession progressive des transmissions héréditaires du côté maternel, etimprimera à l’hérédité chez les enfants ce cours ascendant dans le sens d’une régénération heureuse dont j’ai indiqué la possibilité. Toutefois je ne cesserai de répéter combien, dans ces circonstances, il faut être sobre d’appréciations trop absolues au point de
(i) Ce sont ces sortes de malades qui, dans les établissements publics ou privés, causent le plus de tribulations aux médecins et administrateurs. Ils savent intéresser à leur sort certains membres de leur famille qui ne les connaissent pas suffisamment, des inconnus, et parfois les magistrats, qui, se laissant décevoir par de fausses apparences de raisonnement, ordonnent leur sortie. Instruits par une première expérience, ces aliénés se maintiennent tranquilles pendant quelque temps, mais arrive bientôt la période d’exaltation périodique, et les mêmes faits dangereux se reproduisent.
TRANSFORMATIONS MALADIVES oHEZ LES ENFANTS-
vue du pronostic. La prophylaxie et une bonne hygiène médicale doivent s’armer de toutes leurs ressources, pour éviter aux enfants nés dans de pareilles conditions névropathiques l’influence des causes qui peuvent hâter l’évolution du mal et amener l’enchaînement des phénomènes pathologiques dont je vais parler dans un instant.
J’ai vu, dans des cas de ce genre, l’incubation se prolonger jusqu’aux dernières limites de la vie, et l’existence se terminer chez lés aliénés héréditaires au milieu du plus violent délire maniaque, avec manifestation des tendances les plus irrésistibles au suicide, à l’homicide ou à tout autre acte de mauvaise nature. On observe des phénomènes similaires dans des épilepsies interrompues pendant des mois et des années, où une crise suprême, résumant à elle seule la violence de toutes les autres, enlève subitement les malades et ne donne pas à la science le temps d’intervenir d’ une manière favorable (1).-
Je pourrais citer de nombreux exemples de ces folies héréditaires qui ne sont parfois que l’exagération du tempérament nerveux des parents, et, dans d’autres circonstances, le résultat d’un état névropathique bien défini ou d’une affection cérébrale bien caractérisée. Il me suffira d’indiquer les rapports les plus fréquents qui existent entre ces sortes de vésanies par hérédité et leurs causes génératrices.
L’exagération du tempérament désigné sous, le nom de tempérament nerveux chez les parents, les tendances à l’emportement, à l’irritabilité, chez ces derniers, suffisent pour développer chez les enfants des situations -névropathiques qui peuvent se résumer ultérieurement dans de véritables délires à type rémittent: Ces phénomènes maladifs se trahissent plutôt par le délire des actes, par les perversions des sentiments, que par les aberrations de l’intelligence. J’en ai cité des exemples, et la suite dé cès recherches fera ressortir la justesse de cette observation.
J’ai vu des folies héréditaires être en rapport avec de simples phénomènes d’hypochondrie ou d’excentricité chez les ascendants, et les dispositions héréditaires qui se transmettent dans des cas de ce genre révèlent parfois un danger plus grand qu’on né pourrait le supposer. On observe
(1 ) J’ai vu des délires se manifester chez des vieillards de soixante et dix à quatre-vingts ans, et parcourir leur phase avec une rapidité effrayante et promptement mortelle. J’ai pareillement remarqué, dans des cas de ce genre qui appartenaient le plus ordinairement aux variétés héréditaires, des tendances irrésistibles au suicide chez des individus qui n’avaient jamais eu de propensions maladives pareilles. J’ai en ce moment sous lés yeux une vieille femme de quatre-vingt-quatre ans qui a déjà fait plusieurs tentatives de suicide ; elle se plaint anàèremeht de ce que le ton Dieu, qu’elle n’a jamais offensé sciemment, ne lui permette pas d’accomplir son dessein.
526 EXCENTRICITÉS, HYPOCHONDRIE, IDÉES FIXES DES PARENTS, alors chez les descendants plus que de l’origin alité et de l’excentricité, plus que de la violence et de l’emportement. Outre les perversions des sentiments que j’ai signalées chez ces malades, ils se distinguent assez souvent par une faiblesse intellectuelle plus grande, par une tendance à délirer d’une manière plus générale, et il n’est pas rare de les voir tomber dans une démence précoce. Ceci est important pour le pronostic. Je vais en citer un exemple.
Une de nos aliénées qui s’est signalée dès sa plus tendre enfance par un caractère bizarre, une intelligence peu droite, un jugement faux, devait je jour à un père chez lequel on n’avait remarqué qu’une disposition, pour ainsi dire maladive, à l’invention. C’était un de ces hommes vulgairement désignés sous le nom ô! excentriques, düorigmaux, diUndividus à idées fixes, ou bien encore de monamanes, et qui compromettent leur fortune ou celle des autres par la mise à exécution de projets chimériques, impossibles à réaliser. Celui-ci croyait avoir trouvé le moyen de changer à volonté les conditions atmosphériques en modifiant par une culture spéciale et ruineuse la nature des terrains. Il légua à ses enfants plus que de l’originalité et de l’excentricité. Ils se présentèrent à notre observation avec des délires plus généraux qui^ après une longue succession de périodes alternantes, finirent par se résumer dans la démence. Des exemples de ce genre seront produits dans la folie héréditaire à évolution progressive. Je désire seulement faire ressortir combien le pronostic est chose délicate en des occurrences pareilles. La transformation peut être fatale, quoique les malades qui nous occupent n’aient parfois présenté au début que des symptômes peu graves en apparence.
Il existe souvent aussi un rapport entre certaines folies à évolution rémittente, avec manifestation d’actes violents, dangereux, et la disposition, chez les malades, aux congestions cérébrales, aux raptus sanguins. Gette tendance congestionnaire elle-même est en rapport avec la fréquence, des hémorrhagies cérébrales qui ont été observées dans l’ascendance de ces aliénés. Ces sortes de malades sont d’une violence et d’une irritabilité extrême; ils délirent sous l’influence de la moindre cause; mais leurs délires, dans les commencements au moins, ne sont pas persistants. Dans leurs périodes dé rémittence, ils se plaignent de maux de tête et présentent des symptômes évidents, de congestion. Le plus souvent ils ne se font pas d’illusion sur les rapports qui existent entre leurs souffrances et les dispositions dont ils ont hérité ; ils disent : Mes parents étaient sanguins, le sang leur montait facilement à la tête; ils s irritaient, s emportaient pour lamoindre chose. J’ai vu cette disposition à la congestion cérébrale exister d’une manière remarquable chez une femme qui, sous l’influence de cette
TENDANCES A LA CONGESTION CÉRÉBRALE. — CONSÉQUENCES HÉRÉDITAIRES. 527 cause, eut plusieurs accès de délire violent avec explosion d’actes dangereux. Une médication antiphlogistique, consistant surtout en déplétions sanguines locales, ordonnées à des époques périodiques, modifia d’une manière heureuse cette disposition maladive qui, dans le principe, nous offrait tous les symptômes de la paralysie progressive. 11 est inutile de mettre en relief l’avantage que retire la thérapeutique de l’observation des faits de ce genre. , ^
Enfin, je tiens à faire ressortir qu’il n’est pas toujours nécessaire de constater chez les ascendants de véritables folies pour rattacher certains états névropathiques des descendants, et même leur aliénation confirmée, à la causé héréditaire. Il suffit que le système nerveux des parents ait été soumis à l’excitation, à l’épuisement, à l’innervation, par des écarts de régime, par fies excès vénériens précoces, par l’ivrognerie surtout, par des passions vives, par rexagération même des meilleures qualités. C’est bien assez que l’action de toutes ces causés ait compromis chez les parents l’harmonie des fonctions nerveuses, et amené chez eux ces périodes alternantes d’excitation, et de dépression nvec rémittences insidieuses que je ne cesse de citer comme formant le caractère pathologique des troubles du système nerveux en général et de la folie héréditaire en particulier. Pour faciliter l’appréciation des causes ci-deésus énoncées, dans leurs rapports avec les transmissions héréditaires, je rappellerai ce que j’ai dit à ce sujet dans I’Étiologie ; Hérédité, manière de t’envisager, %i\, p. lietsuiv.; influences politiques, commotions sociales ; impressions éprouvées par la mère,p. 86 et suiv.; impressions reçues dans le jeune âge, p. 234 et suiy.
Quoi qu’il en soit, c’est jusque dans les conditions de la vie intime des parents qu’il faut souvent . porter Ses investigations, c’est jusqu’aux impressions éprouvées par la mère dans l’état de grossesse qu’il faut parfois remonter, si l’on veut se rendre eompte d’une foule de phénomènes de transmission héréditaire désignés sous le nom ^anomalies dans la sphère des facultés intellectuelles et affectives, idées fixes, excentricités. Ces sortes de symptômés qui; le plus ordinairement, se rattachent à l’hérédité, ont une signification plus grave qu’on ne pense. Ils placent les individus chez lesquels on remarque de pareilles situations pathologiques sous la menace perpétuelle d’une aliénation mentale. La périodicité de ces symptômes révèle leur origine héréditaire, et l’étude des transformations qui s’opèrent quelquefois chez les descendants de ces individus excentriques se relie d’une manière intime â nos recherches actuelles. J’en citerai des exemples à propos des folies héréditaires à évolution progressive.
Anomalies dans la sphère des facultés intellectuelles et affecti-ves ; idées fixes , excentricités. — Dans mes Considérations sur la période