TEMPÉRAMENTS NERVEUX. — HYSTÉRIE, HYPOCHONDRIE
adonné de bonne heure aux excès de boisson. La honteuse passion qui le consumait n’était pas connue de la femme qui fut, pour son malheur, associée à ses destinées, et dont il profana, dès la première nuit, la couche nuptiale, en s’y introduisant dans un complet état d’ivresse. Les serments mille fois répétés que fit cet ivrogne de changer de conduite n’amehèrent que des intermittences de peu dé durée, et l’alcoolisme chronique devint son état permanent. Il finit par mourir après avoir passé par tous les degrés de cette honteuse maladie.
Cet individu eut sept enfants, dont voici la triste histoire.
I Les deux premiers moururent en bas âge, par suite de convulsions, à ce qui m’a été assuré. Le troisième devint aliéné à l’âge de vingt-deux ans.
II avait montré assez d’intelligence dans l’exercice d’une profession industrielle, et il finit cependant par succomber dans l’état de l’idiotisme le plus dégradé à l’asile même où ultérieurement fut placé son frère. Le quatrième est celui dont nous écrivons l’histoire, et qui, après avoir acquis dans son industrie une certaine adresse qu’il ne put jamais dépasser, tomba dans une mélancolie profonde avec tendance au suicide, et passa presque sans transition à l’état où il est aujourd’hui. Un autre frère est bizarre, d’un caractère irritable et misanthropique ; il a rompu ses relations avec tous les membres de la famille. Sa jeune sœur souffrit toute sa vie d’un état névropathique avec prédominance de phénomènes hystériques, et sa raison s’est déjà plusieurs fois troublée d’une manière permanente. Elle a été de bonne heure terrifiée par les emportements du père, et le triste spectacle qui l’a continuellement entourée a produit sur sa sensibilité morale l’impression la plus fâcheuse. Enfin, le dernier des enfants de cette malheureuse famille est un ouvrier d’une intelligence remarquable, mais d’un tempérament très nerveux ; dans les accès de tristesse qui sont fréquents chez lui, il émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants. Les individus qui appartiennent à cette catégorie dégénérée ne sont pas tous également inoffensifs. Il en est qui restent plongés pour un temps plus ou moins long dans un état d’hébétude, et qui, sous l’influence d’exacerbations maniaques périodiques, deviennent très dangereux. Tous ne sont pas également dénués, dans le jeune âge, d’aptitudes intellectuelles, et quelques-uns se montrent, sous ce rapport, doués de facultés extraordinaires et pour ainsi dire instinctives (1). Je crois rendre service à la péda-
(1) Ces facultés intellectuelles extraordinaires se relient parfois aussi à Texistence de l’épilepsie ou de toute autre affection nerveuse, tant il est vrai de dire que les manifestations les plus puissantes de l’intelligence sont parfois inséparables des souffrances de l’organisme. L’histoire des hommes célèbres est pleine de faits de ce genre. Il existe
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gogie et à la médecine légale des aliénés en appelant l’attention sur les faits de cet ordre. Je n’ignore pas que leur examen est de nature à porter la désillusion et l’alarme dans le cœur de bien des parents, aussi bien que le découragement dans celui des maîtres de la jeunesse, mais l'exactitude rigoureuse à laquelle la science est astreinte m’impose le devoir de rattacher à leur véritable origine les anomalies des facultés intellectuelles et affectives, et de signaler les conséquences forcées de certaines transmissions héréditaires de mauvaise nature.
C’est à ce propos que mes souvenirs se reportent avec tristesse vers un fait d’hérédité à forme progressive, qui se révéla dans une famille avec les membres de laquelle j’avais été élevé dans mon jeune âge. Un père infortuné me consulta un jour sur l’état mental de son enfant âgé de treize à quatorze ans, et chez lequel une haine violente pour l’auteur de ses jours avait subitement remplacé les sentiments les plus tendres. Cet enfant, dont la tête était bien conformée et dont les facultés intellectuelles dépassaient de beaucoup celles de ses camarades d’études, me frappa de
une croyance populaire qui refuse aux génies précoces la durée et même la viabililé. On voit par nos propres observations médicales qu’il est des faits d’hérédité maladive qui justifient cette croyance.
C’est à cette catégorie d’enfants que s’applique la judicieuse réflexion émise par M. le docteur Moreau {de Tours), dans un ouvrage récemment publié : « Il est avéré qu’avant )i d’être empêchés, arrêtés dans leur développement moral et intellectuel, un grand nombre U d’enfants, d’adultes même, ont fait preuve de facultés hâtives et précoces, ont été, ainsi » qu’on a coutume de les appeler, des enfants prodiges. « {La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire, ou de l’influence des névropathies sur le dyna~ misme wîtui, p. 68. Paris, 1859;)
Dans les descriptions inimitables que donne Esquirol du caractère, des mœurs, des aptitudes des idiots, on lit l’appréciation qui suit : « Quelquefois les enfants naissent très » sains, ils grandissent en même temps que leur intelligence se développe ; ils sont d’une » grande susceptibilité, vifs, irritables, colères, d’une imagination brillante, d’une intel- » ligence développée ; l’esprit est actif. Cette activité n’étant pas en rapport avec les » forces physiques, ces êtres s’usent, s’épuisent vite, leur intelligence reste stationnaire, » n’acquiert plus rien, et les espérances qu’ils donnaient s’évanouissent : c’est l’idiotie » accidentelle ou acquise. ^ (Esquirol, De l’idiotie, t. II, p. 342.) Esquirol ne fait aucune réflexion sur les prédispositions héréditaires de ces enfants. Mais que Ton rapproche sa description de celles que je donne, et l’on verra que les. rapports entre les effets et la cause peuvent facilement s’établir. Il est vrai qu’Esquirol ajoute, à propos de ces mêmes enfants dont l’intelligence reste stationnaire : « Quelquefois aussi une cause accidentelle B arrête le développement des organes et de l’intelligence. » J’ai déjà cité, pour ma part, quelques-unes de ces causes, parmi lesquelles les convulsions du jeune âge, l’épilepsie dans l’enfance, tiennent une place importante. Malgré les analogies des troubles intellectuels et affectifs qui rapprochent les enfants de cette catégorie de ceux qui sont héréditairement frappés, il existe des différences. J’indiquerai ultérieurement les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître les variétés d’origine.
^66 FACÜLTÉS INITIALES BRILLANTES. — IDIOTISME CONSÉCDTIF. prime abord par une espèce d’arrêt de développement de la taille. Ses premiers chagrins se rapportaient à cette cause si futile en apparence, et qui était loin d’être le point de départ des singulières anomalies de ses sentiments. Il était désespéré d’être le plus petit de sa classe, quoiqu’il fût toujours le premier dans ses compositions, et cela sans effort et presque sans travail. C’était, pour ainsi dire, par intuition qu’il comprenait les choses et que tout se classait dans sa mémoire et son intelligence. 11 perdit insensiblement sa gaieté, devint sombre, taciturne, et montra de la tendance à l’isolement. On crut d’abord qu’il existait chez lui des pen-^ chants onanistiques, mais il n’en était rien. L’état de dépression mélancolique de l’enfant, sa haine pour son père portée jusqu’à l’idée de le tuer, avaient une autre cause. Sa mère était ahénée, sa grand’mère excentrique au dernier degré.
3 'ordonnai l’interruption des études de cet enfant et son isolement dans une institution hydrothérapique. Les exercices gymnastiques, les bains, le travail manuel, devaient entrer dans les nouvelles conditions hygiéniques de son existence. Ces moyens furent employés avec suite et intelligence sous la direction d’un médecin aussi savant qu’éclairé, M. le docteur Gillebert d’Hercourt, et une modification des plus heureuses s’accomplit dans l’état organique de l’enfant. Il grandit considérablement, mais un autre phénomène aussi inquiétant que ceux dont j’ai parlé vint dominer la situation. Le jeune malade oublia progressivement tout ce qu’il avait appris ; ses facultés intellectuelles si brillantes subirent un temps d’arrêt très inquiétant. Une espèce de torpeur voisine de l’hébétement remplaça l’activité première, et lorsque je le revis. Je jugeai que la transition fatale à l’état de démence précoce était en voie de s’opérer. Ce pronostic désespérant est ordinairement bien loin de l’idée des parents et même des médecins qui donnent leurs soins à ces enfants.
Telle est néanmoins, dans bien des cas, la funeste terminaison de la folie^héréditaire. Une immobilisation soudaine de toutes les facultés, une démence précoce, indiquent que le jeune sujet a atteint le terme de la vie intellectuelle dont il peut disposer (1). Il est alors désigné sous le nom à'irréécile, à!idiot. Ces tristes représentants des dégénérescences dans l’humanité forment la quatrième classe de nos folies héréditaires, Ils vont fournir le sujet des considérations qui suivent.
(1) Dans d’autres circonstances qui se relient également à l’hérédité, on observe le phénomène inverse. Les enfants sont lourds, apathiques, presque bornés ; ils ne suivent que de loin les progrès de leurs camarades d’études ; ils sont en outre souffrants, maladifs, presque rachitiques. Mais lorsque la médecine sait intervenir d’une manière heurèusé dans des occurrences pareilles, en modifiant l’état physique de ces -enfants, dn lés voit racheter par des progrès rapides leur infériorité relative.