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SENTIMENTS, HABITUDES, MC8ÎURS DES ÉPILEPTIQUES

les circonstances où il se manifeste dans la vie ordinaire. A les entendre, il n’y a pas de fils plus dévoués, de maris plus tendres, d’épouses plus affectionnées. Ils écrivent aux objets de leurs affections, provoquent leur arrivée, et le premier mouvement de leur épanchement fait bientôt place à d’injustes récriminations et souvent à des injures. L’amour de la vérité n’étant pas malheureusement ce qui les domine, ils profitent de la présence de leurs parents, ou même de celle des étrangers, pour formuler des plaintes, des accusations plus injustes les unes, plus injustes les autres. Ils savent arranger avec tant d’artifice les motifs de leurs plaintes, que parfois ceux qui les entendent en sont involontairement les dupes; le sentiment de leur faiblesse, la honte, non avouée pourtant, qu’ils ont de leur maladie, semblent les réunir par un même lien de solidarité malheureuse. Ils évitent instinctivement les autres aliénés, et se lient entre eux plus facilement que les autres malades, car la nature de leur affection n’apportant dans leur état intellectuel que des troubles momentanés et en rapport avec leurs accès, ils n’éprouvent pas ordinairement les préoccupations douloureuses des mélancoliques, et leur imagination n’est pas distraite par les mille et mille fantaisies des maniaques. Je retranche nécessairement de ce tableau les épileptiques atteints de manie chronique, et qui sont dans un état de délire continuel ; certains autres qui sont dans la démence ou dans la stupidité; ceux enfin qui sont d’un caractère tellement misanthropique et atrabilaire, qu’ils vivent seuls, ne communiquent avec personne, se promènent solitairement et se réfugient dans la sécheresse de leurs sentiments égoïstiques.

L’épilepsie, ont dit les auteurs, se relie à toutes les formes des maladies mentales. Gela peut être vrai dans les premiers temps de la maladie ; mais, à mesure que l’élément épileptique prédomine, nous voyons les tendances et les idées de ces malades offrir des analogies frappantes.

On les voit, dit Arétée, plongés dans la torpeur et l’abattement de l’esprit, fuyant la vue et la société des hommes ; « Torpent, abjecti animo, mœsti , hominum aspectum et consuetudinem vitantes. p Cette réflexion s’applique avec justesse à l’existence de ces malades dans le monde, mais la vie en commiun imprime à leur manière de sentir et de penser un cachet particulier. J’ai été bien des fois surpris de voir l’indifférence avec laquelle, arrivés à une certaine période, ils parlaient de, leur maladie. Ils semblent ne plus en éprouver autant de lionte; ils n’en comprennent pas la gravité. Ils demandent souvent leur sortie, et si on les rappelle au sentiment de leur infirmité et de leur faiblesse, ils réagissent contre de pareilles idées, estiment qu’ils sont forts et vigoureux, capables de travaux intellectuels et manuels les plus difficiles. Ils demandent d’être misé

TENDANCE A LA JlAxMFESTATlOX DU DÉLIRE RELIGIEUX. 7Ül

l’épreuve. On leur recommande le repos et la tranquillité, ils bravent vos conseils ; et quand une attaque vient les punir de leur indocilité, ils éprouvent un moment de prostration et de honte, mais les sentiments oppressifs disparaissent bientôt pour faire place à des espérances toujours tristement déçues, et pour les laisser de nouveau en proie à toutes les exigences de leur amour-propre et de leur vanité. Peut-être trouveronsnous dans ces dispositions spéciales les causes du petit nombre de suicides des épileptiques dans les asiles. Sur les nombreux malades que j’ai observés, je n’ai vu ces tendances bien prononcées que chez un seul, qui dans les intermittences jouissait de l’intégrité de sa raison. Ajoutons encore que cet épileptique était en proie à des chagrins moraux bien réels, et qu’il avait tenté de se suicider avant de venir à l’asile. Une autre fois, une de nos épileptiques les plus remarquables par son irascibilité et sa méchanceté a voulu se suicider en notre présence. Convaincue, malgré ses dénégations, d’avoir violemment frappé des malades, elle fut condamnée à recevoir la douche. Sa colère atteignit bientôt son dernier degré de paroxysme; elle prit un morceau de verre qu’elle tenait caché, et en se l’enfonçant dans le cou, elle s’ouvrit la veine jugulaire. Les soins les plus empressés préservèrent cette malade des dangers ultérieurs; mais elle ne fut pas corrigée. Je n’ai pas connu de type plus frappant de ce caracrtère épileptique irritable, perfide, menteur, qui se signale par la manifestation des meilleurs sentiments, par la religion poussée à l’excès, par les protestations les plus vives de zèle, de dévouement, et qui, à côté de tout cela, combine avec une astuce infinie les actés les plus pervers.

J’ai déjà eu occasion de parler de la mélancolie religieuse des épileptiques au début de leur affection; et je ne puis me dispenser de faire ressortir, sous ce rapport, les tendances de ceux que nous observons dans notre asile. Un de nos jeunes épileptiques dont la maladie a été amenée en partie par les excès les plus déplorables, se livre aujourd’hui à des pratiques d’un ascétisme on ne peut plus rigoureux. L’émotivité de plusieurs autres est pareillement dirigée dans la sphère des pratiques religieuses les plus exagéi’ées. Je me suis demandé souvent si les dispositions puisées dans le milieu où ces malades ont vécu antérieurement ne sont pas pour beaucoup dans les faits que je cite. Toutefois, je suis resté convaincu que la névrose épileptique influe sur les manifestations intellectuelles dont je parle, et cette opinion est d’autant moins paradoxale, que les habitudes solitaires les plus honteuses ne s’adjoignent que trop souvent à cette religiosité maladive.

Arétée dit à propos de cette affection : « Interdum dolores ciet ; inter^ diim mentem in furorem adigit. » Et comment en serait-il autrement? Si

702 HALLUCINATION. — TERMINAISONS PAR LA DÉMENCE, PAR LA PARALYSIE, l’élément douloureux joue un si grand rôle dans la pathogénie des trouj3les de l’esprit, dans quelle autre affection peut-on voir cet élément agir avec une intensité aussi grande? L’épilepsie n’existe pas, pour les malheureux qui en souffrent, sous la forme d’une préoccupation, d’une crainte imaginaire, qui pourrait être plus ou moins tempérée par les conseils de l’amitié, parles secours de la science; c’est une douleur incessante, réelle, dont la périodicité fatale accumule dans leur système nerveux une dose de plus en plus grande d’irritabilité. Ce dernier phénomène ne se traduit pas seulement sous la forme de perversion dans les idées et dans les sentiments, mais se manifeste par les lésions les plus graves dans l’ordre physiologique. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans le tableau général des troubles fonctionnels chez ces aliénés.

Troisième période. — Dans la troisième période, enfin, on voit, comme nous l’avons dit, l’épilepsie perdre de plus en plus son caractère délirant, pour venir se fondre dans l’universalité des symptômes qui signalent la démence et la paralysie générale.

Nous possédons un grand nombre d’épileptiques tombés dans un tel état de démence et d’abrutissement, que nous ne pouvons plus les considérer que comme des êtres purement végétatifs. 11 en est, parmi eux, qui sont dans une situation de torpeur d’où ils sortent périodiquement par l’excitation passagère que les convulsions impriment à leur système nerveux. On voit aussi les déments s’agiter périodiquement, sous l’influence de leurs hallucinations, pour retomber, bientôt après, dans l’anéantissement général et l’automatisme qui signalent leur situation.

Quelques épileptiques de nos asiles, arrivés à cette pér iode extrême de leur affection, sont tellement infirmes, qu’ils ne peuvent plus se soutenir, ni opérer aucun mouvement volontaire. Nous en avons qui sont affectés d’un tremblement général et de mouvements choréiques. Leur langage même devient incompréhensible ; ils sont hémiplégiques ou présentent tous les symptômes de la paralysie générale. Quand ils en sont arrivés à ce triste état, la terminaison fatale ne se fait pas longtemps attendre. Les accès les plus formidables se répètent coup sur coup ; il n’y a plus même d’intermittence dans les attaques, et l’existence s’éteint dans les convulsions, absolument comme chez les paralysés généraux. Cette similitude dans les terminaisons des maladies convulsives a porté M. le docteur Bouchet à admettre que la nature directe de l’épilepsie, indépendamment de sa cause, ne serait qu’une simple congestion cérébrale; que les convulsions qui accompagnent l’accouchement sont exactement semblables à celles qui compliquent les paralysies des vieillards ou des aliénés, ou encore à celles que l’on remarque chez les épileptiques de nos asiles.

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