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ACTES DÉLIRANTS, LANGAGE, TICS, HABITUDES

nation brillante, et, malgré les souffrances que lui faisait éprouver une affection du col de la matrice, elle renonçait avec peine aux plaisirs du monde, et recevait chez elle une société choisie. Toutefois certains changements extraordinaires dans ses actes et dans ses idées inquiétaient la famille, quoiqu’on s’arrêtât difficilement à l’idée d’une folie commençante. D’ailleurs madame *** tenait parfaitement sa place dans le monde, ses reparties étaient toujours vives, spirituelles, et sa lucidité parfaite. Telle était au moins l’impression générale des personnes qui connaissaient cette dame, et il fallait observer la malade de près pour s’apercevoir de certaines bizarreries et anomalies dont je vais spécifier le véritable caractère. De prime abord on n’aurait pu se convaincre que sa prétendue sagacité n’était que le résultat de cet esprit de défiance extrême que justifie parfois, jusqu’à un certain point, la réalisation des pressentiments vraiment extraordinaires de certains hypochondriaques.

Le premier usage qu’elle fit de sa lucidité, en ma présence, fut de soupçonner que je m’occupais spécialement des maladies mentales, quoique la famille ait cru devoir la tromper à cet égard. Je profitai de cet aveu pour entrer franchement en matière avec la jeune dame; je lui demandai la raison de certaines interversions dans les mots de ses phrases, qui en dénaturaient le sens et rendaient parfois son langage incompréhensible. C’était, dit-elle, pour enlever à ses ennemis l’occasion de tourner contre elle-même sa propre pensée, ou de la lui dérober pour lui faire dire ou imaginer des choses quelle repoussait de son esprit. Madame*** ne laissait pénétrer qu’un demi-jour dans sa chambre ; elle voulait éviter par là que lapolice ne jetât un coup d'œil investigateur sur ses actes intimes. Certains gestes, certains tics bizarres qu’elle avait adoptés suffisaient, dans sa pensée, pour annihiler les efp,uves magnétiques que des personnes malveillantes lui envoyaient, pour détourner telle ou telle influence funeste produite au moyen de V électricité . Ces premières confidences en amenèrent d’autres non moins graves. La malade avait des hallucinations étranges. Elle voyait sa mère, morte depuis lon^emps, et entretenait avec elle des conversations où son imagination s’exaltait, où elle délirait dans le sens des perceptions les plus fausses et les plus étranges qu’il soit possible d’imaginer. On conçoit que dans ce cas le pronostic acquérait pour moi une importance d’autant plus grande, que le diagnostic se dégageait de toutes les circonstances qui pouvaient l’obscurcir. Je pus me convaincre, après connaissance des antécédents, que la maladie était une hypochondrie transformée, et que cette névrose elle-même se rattachait à un état névropathique spécial, transmis par les ascendants. Je crus devoir conseiller un voyage, dans le but de briser l’enchaînement de

DES délirants par PERSÉCUTION.

certains phénomènes pathologiques qui se reliaient, non-seulement à la situation maladive de cette dame, mais encore au milieu dans lequel se passait son existence (1).

On peut se demander si, dans l’évolution du délire des persécutions, l’élément hypochondriaque proprement dit prédomine, ou si cet élément est masqué par la nature du délire. Je répondrai que j’ai vu, dans beaucoup de circonstances, marcher de front l’hypochondrie qui se nourrit des appréciations les plus fausses à propos d’une maladie corporelle imaginaire, et cette autre hypochondrie à' une nature plus intellectuelle^ si je puis m’exprimer ainsi, où les malades ne rêvent que trames ourdies contre eux, que machinations funestes ayant pour but de compromettre leur repos et leur honneur. J’ai connu un hypochondriaque qui remplissait des fonctions importantes, et dont le premier soin, en se levant, était d’observer ses urines, d’examiner au microscope ses déjections, et, après ces premières investigations, de procéder à l’analyse des aliments qu’on lui apportait pour voir s’ils ne renfermaient aucune substance délétère. Avant de se rendre à la chaire qu’il occupait dans le haut enseignement, cet hypochondriaque parcourait la ville en différents sens afin de dépister ses ennemis ; il coudoyait en passant les personnes qui lui étaient suspectes, et crachait pour ne pas absorber les miasmes funestes quon lui envoyait. Il prononçait des paroles cabalistiques, faisait des gestes bizarres pour déjouer les projets funestes de ses ennemis, et surtout pour tromper la police, acharnée à sa perte, disait-il. En l’entendant professer, personne n’aurait pu soupçonner une pareille maladie. Lorsqu’il rentrait le soir, il se barricadait chez lui, vivait avec des aliments qu’il achetait tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour mettre à néant les complots de ses empoisonneurs ; il se relevait la nuit pour faire des ablution^ et se livrer à d’autres actes excentriques.

Chez un hypochondriaque affecté d’une légère maladie du larynx, qui prit bientôt dans son imagination des proportions énormes, il s’organisa ultérieurement un délire des persécutions, avec tendance des plus irrésistibles au suicide. Ce malade était un militaire occupant un grade élevé, et qui était persuadé qu’il était déshonoré aux yeux de ses soldats, et qu’il allait passer à un conseil de guerre. Je l’ai vu, dans un château où il vivait relégué, se barricader dans sa chambre, prêter l’oreille aux pas des gendarmes qui montaient l’escalier pour s’emparer de sa personne ; puis ensuite, dominé par les sensations maladives des hypo-

(t) Voyez, à propos des tics particuliers des hypochondriaques : Influence des névroses sur les fonctions phonétiques, p. 301 de cet ouvrage; il s’agit du mutisme qu’affectent quelquefois les délirants par persécution, ainsi que certaines femmes hystériques.

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