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INTERPRÉTATION ERRONÉE DES FAITS MALADIES

fluence de certaines causes naturelles, comme l’invasion des grandes épidémies, les famines, l’usage d'’une nourriture altérée. On ignorait à quel point ces éléments agissent d’une manière dépressive sur le tempérament des individus, et quels troubles ils apportent dans la manifestation des fonctions nerveuses. Comment donc s’étonner si certaines formes de maladies mentales, y compris le suicide, régnaient souvent d’une façon endémique et avec une intensité d’autant plus grande que l’imagination des peuples était merveilleusement disposée à rapporter tous ces phénomènes à des influences surnaturelles.

Toutefois, malgré les progrès de nos connaissances, nous avons émis l’idée qu’il n’est pas d’épidémie intellectuelle ancienne dont on ne puisse retrouver aujourd’hui quelque trace dans des manifestations névropathiques isolées ou sporadiques. Cela est parfaitement vrai : mais quelle différence dans les conséquences générales que les phénomènes nerveux observés de nos jours peuvent entraîner à leur suite ! Les faits épidémiques que Ton peut encore rencontrer se circonscrivent dans des foyers déterminés. Les interprétations erronées qu’une foule de personnes seraient tentées de leur donner sont bien vite rectifiées par les progrès de la science et par la maturité de la raison générale. Il y a donc bien moins de danger que ces états se répandent et se propagent par l’imitation.

Nous observons journellement des affections hystériques, hypochondriaques, convulsives, sous leurs formes les plus variées, et nous savons faire la part de ce qui est folie proprement dite ou entraînement du système nerveux. Il nous est facile enfin de rapporter les effets les plus extraordinaires à leurs véritables causes, et la fourberie a bien peu de chances aujourd’hui de bénéficier sur l’esprit d’erreur, de superstition et de men-. songe, moins encore d’entraîner l’humanité dans les excès qui ont fait tant de victimes au moyen âge.

Sans doute, nous aurons plus d’une occasion de relier par leur communauté d’origine les faits actuels aux faits passés, mais ce sera pour nous un nouveau témoignage de la solidarité qui, à toutes les époques de l’humanité, rattache entre eux les phénomènes pathologiques propres au système nerveux. Il sera plus facile aussi de comprendre la manifestation de ces phénomènes , et d’asseoir le diagnostic et le traitement des maladies mentales sur une base plus sûre et plus solide.

Lés doctrines médicales dont j’ai fait l’exposé nous serviront de transition naturelle aux opinions qui ont cours dans les temps modernes. Il était bien légitime de rendre à nos devanciers la justice qu’ils méritent, et de faire ressortir en quoi leurs travaux ont préparé Tavénement de l’époque actuelle.

ÉPOQUE moderne;.— PINEL. — ESQUIROL.

Au reste, dans l’exposition des idées théoriques modernes, je tiendrai à être excessivement sobre de remarques critiques, les opinions des auteurs se trouvant, dans le cours de cet ouvrage, mêlées de toute nécessité à ce que j’aurai moi-même à dire sur la manière d’étudier les affections nerveuses et de les traiter.

§ IV. — Époque moderne. Vinel, Esquirol. Ilésumé des théories actuelles. Conclusion.

Le XIX® siècle ouvre à l’aliénation mentale une ère nouvelle dont le mérite consiste moins peut-être dans l’importance médico-psychologique des théories qui ont été émises parles écrivains aliénistes de cette mémorable époque, que dans l’esprit pratique qui va animer leurs actes et influer d’une manière si heureuse sur les destinées des aliénés.

La personnification la plus glorieuse du xix* siècle en ce qui regarde la direction imprimée aux études sur les maladies du système nerveux, fut évidemment Pinel, l’auteur de la nosographie philosophique. Mais pour bien comprendre l’impulsion nouvelle qui va être donnée à nos recherches, il est bon de se rappeler l’héritage scientifique légué à leurs successeurs par les médecins du xviif siècle.

Nous avons rendu complète et entière justice à Plater, Willis, Sennert, Bonetet aux autres médecins qui ranimèrent non-seulement parmi nous le goût pour les idées des anciens, mais qui surent faire la part des maladies mentales propres à leur époque. Nous aurions pu ajouter d’autres noms célèbres à cette liste déjà si glorieuse. Boerhaave, Sydenham, Van Swieten, de Haën, Sauvages, Morgagni, Baglivi, ne furent pas les moins illustres représentants de tous les progrès que l’on aime à constater nonseulement en médecine générale, mais encore en aliénation.

Gomment se fait-il néanmoins que les efforts de tous ces savants aboutirent bien à rattacher l’étude des maladies mentales aux théories plus ou moins ingénieuses, plus ou moins hasardées de cette époque, mais n’amenèrent en définitive qu’à la négation la plus complète des véritables bases du traitement des aliénés, ^ si l’on en juge par ce qui se passait dans les hospices et dans les tristes milieux où l’on reléguait ces malades ?

Pour bien comprendre une pareille situation, il faut, de toute nécessité, faire la part des préjugés qui pesaient sur les aliénés, et celle de l’oubli incroyable, mais très réel, qui se fit pour ainsi dire subitement de toutes les bonnes traditions anciennes.

Quant à ce qui regarde les préjugés, nous avons déjà été suffisamment

MANIÈRE DONT PINEL COMPREND l’ÉTÜDE DE LA FOLIE. 63

édifiés sur ce point par nos recherches historiques. Le xix° siècle, dans son mouvement de réaction profonde contre les idées religieuses des siècles précédents, consentait bien à ne pas reconnaître les aliénés comme les victimes de l’obsession démoniaque, comme les complices de tous les crimes imputés à la sorcellerie, mais il est incontestable qu’il était animé à l’égard de ces infortunés de dispositions peu bienveillantes. La nature même de leur affection va nous expliquer ce mystère étrange, cette espèce de contradiction avec les sentiments de philanthropie si vivement prônés à cette époque.

La folie, cette triste maladie, entraîne non-seulement la perte de la raison, mais le plus ordinairement aussi l’obscurcissement de toutes les qualités affectives. De cette négation absolue de son passé intellectuel et moral résultent chez l’aliéné les plus déplorables écarts, contre lesquels on n’a, et à certaines époques surtout, réagi que par la voie de la crainte et de l’intimidation. Cet oubli de tous les moyens de douceur et de bienveillance n’a fait que surexciter les dispositions maladives de ces malheureux, et la terreur qu’ils inspiraient a provoqué de la part de leurs gardiens l’application d’un système excessif de coercition. Si l’on ajoute à ce mode irrationnel de traitement moral l’emploi des saignées exagérées qui hâtaient l’évolution de la démence avec son cortège invariable de dépravation de tous les instincts, on comprendra facilement la déplorable situation dans laquelle se trouvaient les aliénés dans les hospices où ils étaient censés recevoir les premiers soins médicaux (1). Le passage suivant de Pinel nous édifie non-seulement sur ce fait, mais sur la direction nouvelle que l’auteur de la nosographie philosophique crut devoir imprimer à l’étude de l’aliénation :

« Les aliénés avaient déjà été traités une ou plusieurs fois à l’ Hôtel- Dieu, suivant les méthodes usitées, et ils étaient ensuite conduits à Bicêtre pour opérer et affermir le rétablissement entier de la raison, ce qui ne pouvait que mettre de l’incertitude dans mes résultats. L’usage des chaînes de fer pour contenir un grand nombre d’aliénés était encore dans toute sa vigupur (il ne fut aboli que trois ans après) ; et comment distinguer alors V exacerbation qui en était la suite des symptômes propres à la maladie? Les vices du local, le défaut de division des aliénés en sections séparées suivant leur degré d’agitation ou de calme, une instabilité continuelle dans les administrations, la piivation de bains et d’autres objets néces-

(1) Ce n’étaient pas seulenaent les aliénés, mais les malades en général, qui, dans les hospices du siècle dernier, se trouvaient dans le plus déplorable état. On n’a qu’à lire, pour se convaincre de ce fait, le Mémoire de ses commissaires au roi Louis XVI, en 1785.

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