‹ Traité des maladies mentalesChapitre 80 sur 306 · SON INFLUENCE SUR LES TROUBLES CÉRÉBRAUX · texte numérisé non relu

SON INFLUENCE SUR LES TROUBLES CÉRÉBRAUX

ses passions. Néanmoins, malgré les exigences d’un tempérament des plus ardents, il resta chaste et pur ; mais un état de continuelle souffrance nerveuse le força à quitter ses études, et il parut se résigner à revenir à l’existence de ses parents, qui étaient de laborieux cultivateurs. Cependant le regret d’avoir abandonné des études qui lui étaient chères poursuivait incessamment ce jeune homme, dévoré du besoin de s’instruire, et, tout en paraissant accepter sa nouvelle situation, il passait une partie de ses nuits à lire et à commenter ses auteurs. Cette passion arriva même à un tel point, qu’elle dégénéra en véritable manie. Encore, si le choix des lectures avait été fait avec prudence, rien n’aurait semblé plus profitable aux fonctions intellectuelles de ce malade qui, doué d’une imagination des plus vives, et tourmenté par des passions impérieuses, avait, comme il le disait lui-même, besoin de fatiguer son corps et de nourrir son esprit. Malheureusement, ces lectures portaient sur les objets les plus disparates et qui étaient le moins en rapport avec les connaissances antérieures du jeune X..^. Les auteurs médicaux furent l’objet de sa prédilection particulière, et l’on se ferait difficilement une idée du trouble que firent naître les théories médicales dans un cerveau si facile à s’exalter. Les prédispositions hypochondriaques de ce malade furent entretenues ainsi et d’abondantes pollutions nocturnes, comme il l’écrivait à M. le professeur Lallemand, qu’il avait eu l’occasion de consulter, le jetèrent dans une prostration extrême. Si j’en juge d’après une lettre du savant médecin, ce dernier a cru devoir attribuer les' accidents nerveux à des pertes séminales involontaires ; mais le malade, qui avait la conscience de son état, répondait assez spirituellement que c’était le cerveau, et non le canal de l’urèthre, qui avait, chez lui, besoin d’être cautérisé.

Sur ces entrefaites, un mariage que ce jeune homme désirait ardemment fut empêché par la famille, et je ne puis me refuser de croire que cette union aurait été une cause de salut pour cet intéressant malade. Toutefois il parut se résigner à sa nouvelle destinée, et chercha une diversion à ses peines en redoublant d’ardeur pour l’étude. Il était obligé, à ce qu’il m’a avoué, de faire des efforts extraordinaires pour modérer l’ardeur de ses sens, et . des songes voluptueux lui procuraient d’abondantes pollutions nocturnes. Un jour, il se laissa entraîner par des jeunes gens de son âge dans une maison de prostitution, mais à peine entré dans ce lieu, il fut pris d’un remords violent, et s’enfuit en proie à une émotion extrême. C’est après cet événement qu’éclata le premier accès de l’affection mentale pour laquelle mes soins furent réclamés. L’isolement que je conseillai , et un traitement tonique et réparateur, une meilleure direo tion imprimée aux travaux intellectuels et physiques de ce malade.

18i ÉTIOLOGIE.— CONTINENCE FORCÉE.

dissipèrent l’accès d’aliénation et déterminèrent la famille à le rappeler chez lui.

Il était convalescent , mais non complètement guéri. Son intelligence avait singulièrement baissé ; l’apathie et une sorte d’indolence remplaçaient l’activité d’autrefois. Je dois ajouter qu’à dater de cette époque, sa conscience obscurcie fut moins apte à réprimer les désirs de la chair ^ comme il les appelait , bien qu’il conservât , extérieurement au moins , des sentiments religieux , et qu’il se livrât avec une sorte de ferveur à des pratiques de dévotion. Il cessa d’être confiant envers des parents qui l’aimaient, et envers un médecin qui veillait sur lui avec une sollicitude paternelle ; il ne put dominer ses tendances onanistiques. Un nouvel accès de folie fut bientôt suivi d’une torpeur plus grande, et inaugura définitivement l’état d’idiotisme irrémédiable dans lequel ce malheureux est tombé aujourd’hui.

On voit par cet exemple l’enchaînement successif d’une foule de phénomènes névropathiques et de causes particulières, parmi lesquelles la continence joue un rôle important. Dans cette observation, nous n’avons pas eu à signaler l’érotisme extrême et le satyriasis qui peuvent compliquer des situations de ce genre, mais qui dépendent aussi d’autres causes, ainsi que nous le verrons dans la description de ces états nerveux. La même réflexion s’applique aussi à l’érotisme et à la nymphomanie qui peuvent se produire dans l’hystérie, succéder à la continence extrême, être le résultat d’un amour contrarié, ou se déclarer dans des situations opposées. J’ai vu, pour ma part, ces tristes aberrations des sens se manifester chez les filles les plus vertueuses et les plus chastes, aussi bien que chez celles qui s’étaient livrées à la débauche la plus efiPrénée. Si dans certains cas la cause devait en être cherchée dans un amour contrarié, dans la continence forcée, dans d’autres on ne pouvait les attribuer qu’à des excès inverses ou bien encore à des aflections spéciales de l’utérus ou de ses annexes.

On le voit donc, l’origine d’affections similaires en aliénation peut être différente, et il est de la dernière importance de connaître l’action des causes les plus diverses en apparence, afin d’avoir ainsi un point d’appui plus certain, lorsque, dans ces tristes occurrences, nos soins sont demandés.

Maladies spéciales de Tutérus et de ses annexes. — La réflexion qui termine le paragraphe précédent s’applique particulièrement à l’étiologie et au traitement des folies sympathiques. L’observation nous apprend que dans beaucoup de circonstances, il est possible de soulager les malades lorsque la cause de leur affection nous est connue. Dans ses recherches

MALADIES SPÉCIALES DE l’üTÉRUS ET DE SES ANNEXES. 185

sur la localisation de la folie, M. le docteur Belhomme cite des exemples remarquables de rapports existant entre les souffrances utérines et les aberrations de la pensée.

Une daineaTaiteu un premier accès de folie en 1825, pendant une grossesse. L’accès dura deux jours. En 1826 ^ elle devint de nouveau enceinte et eut un second accès. En 1830, troisième grossesse ; accès plus long et plus difficile à guérir. En 1855, accès de manie accompagnant une grossesse, mais cet accès fut de courte durée. Enfin, en 1856, après une suppression de règles, madame deX... devint aliénée ; cependant elle n’était pas enceinte. Elle se plaignait de douleurs dans le petit bassin, et l’on fit venir Lisfranc qui constata une hypertrophie du corps de la matrice et des érosions au col de cet organe. Traitée par ce chirurgien par des saignées, des injections dans le vagin, un repos aussi complet que possible, cette dame fut guérie en peu de temps, à mesure que l’on se rendait maître de l’affection de la matrice. M. Lisfranc a constaté ce fait dans son Traité des maladies chirurgicales.

Dans la seconde observation, il s’agit d’une jeune dame qui, pendant une première grossesse, eut un accès d’aliénation qui guérit peu de temps après son accouchement; dix ans après , elle devint folle de nouveau, et l’on crut qu’elle était enceinte. Dans l’incertitudo de cette prétendue grossesse, on consulta Boyer. Ce chirurgien annonça la présence d’un polype dans l’utérus ; il fut enlevé, et l’aliénation cessa bientôt.

Après avoir lu un important mémoire que vient de publier M. le docteur Azam, et comparé ses observations à celles que j’ai recueillies dans ma pratique personnelle (1 ) , je reste convaincu que les lésions de l’utérus et de ses annexesjouent un rôle important dans la production de la mélancolie. Dans les onze observations qui lui sont propres, l’auteur cite sept cas de lypémanie avec suicide, une lypémanie simple mais très dangereuse, uneliystéromanie-. Les ulcérations granuleuses du col de l’utérus ont été rencontrées cinq fois, l’antéversion avec engorgement du col de l’utérus et ulcération de la lèvre inférieure une fois. Dans trois autres cas, il existait des tumeurs fongueuses et fibreuses avec hypertrophie de l’utérus. Dans une autre circonstance, il y avait un simple engorgement douloureux de la matrice avec abaissement du col et flueurs blanches. Enfin, dans un cas d’hystéromanie poussée à l’excès chez une femme mariée, et qui n’est plus réglée depuis un an, M. le docteur Bazin, chef

(1) De la folie sympathique provoquée et entretenue par les lésions de l’utérus et de ses annexes, par M. Azam, médecin-adjoint de l’asile des femmes aliénées, professeur suppléant à l’école de médecine de Bordeaux (Bordeaux, 183S). — On consultera aussi avec fruit la thèse de M. le docteur Loiseau : De la folie sympathique. Paris, 1856.

ÉTIOLOGIE. ■— AFFECTIONS UTÉRINES.

du service médical, constate une occlusion complète de l’utérus. La muqueuse qui recouvre l’orifice utérin est parfaitement lisse et unie; une légère dépression correspondant à l’ouvérture fermée indique seule sa place; du reste, il n’y a actuellement ni engorgement, ni ulcération. « 11 est probable, dit M. le docteur Azam, que cette malade a été atteinte d’ulcérations granuleuses, non-seulement de l’orifice, mais des parois delà cavité du col. L’épithélium détruit, rien ne s’est plus opposé au contact parfait des bourgeons végétants. L’occlusion a pu se faire, seulement elle a dû être favorisée par certaines circonstances particulières : par exemple, l’absence de sécrétions utérines pendant un temps plus ou moins long. Sans ces circonstances, cette lésion serait beaucoup plus fréquente, car les ulcérations delacavitédu col sont loin d’être rares.» [Mémoire cité, p. 28.)

M. le docteur Azam rapporte ensuite-îe résumé de vingt-neuf autres faits empruntés aux registres de l’asile depuis 1843. La causé de la plupart de ces maladies mentales, qui avaient presque toutes invariablement le caractère de la lypémanie a été constatée pour plusieurs par l’autopsie. Les dégénérescences cancéreuses prédominent dans ce répertoire nécrologique., Viennent ensuite les hypertrophies de l’utérus, les ulcérations et engorgements du col, les polypes, l’induration et les kystes des ovaires. L’auteur est ensuite amené à des conclusions que ma propre expérience me dispose à accepter, car s’il ne m’a pas toujours été facile de faire la part des affections primitives ou consécutives de l’utérus, je crois pouvoir assurer que les maladies primitives de cet organe ont été, dans la plupart des cas qu’il m’a été donné d’observer, les causes de l’aliénation mentale (1).

(1) La difSculté de saisir ces rapports se comprend facilement, vu que, dans nos asiles, la plupart des malades qui nous sont amenés sont déjà dans un état chronique d’aliénation. Je ne saurais cependant attribuer qu’aux cancers utérins, si fréquents à Rouen, la lypémanie de quelques femmes dans notre établissement. J’ai rencontré, chez deux nymphomanes, des affections ovariques (induration et hypertrophie énorme) qu’il me paraissait difficile de ne pas considérer comme les causes de cette hideuse maladie. L’une de ces femmes était jeune encore et vierge; l’autre était une femme de soixante ans, mariée, et dont la maladie mentale ne datait que de six mois, époque à laquelle elle ressentit de profondes douleurs dans le bassin. On sait aussi que des affections psoriques des grandes lèvres peuvent amener une irritabilité avec prédominance de phénomènes érotiques.

Dans la pratique civile, il est peut-être plus facile d’établir ces rapports. J’ai eu occasion de soigner et de guérir une jeune femme mariée, chez laquelle les singuliers déplacements de l’utérus (antéversion dans certains cas, rétroversion dans d’autres) coïncidaient avec un engorgement douloureux du col, des flueurs blanches très abondantes et avec un tempérament hystérique. Une névrose des plus protéiformes et des plus bizarres, avec phénomènes hystériques et cataleptiques, accompagnés tantôt d’anesthésie èt tantôt d’hyperesthésie, disparut complètement, grâce à un traitement particulièrement dirigé contre l’affection utérine.

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