FOLIE PAR IMITATION. — EXEMPLES
manie aiguë causée par la rupture d’un mariage près de s’accomplir, elle ne tarda pas, après quinze nuits passées auprès de cette maniaque furieuse et agitée, à donner elle-même des signes de dérangement intellectuel. Les deux jeunes malades entrèrent le même Jour dans notre asile, et je ne puis oublier les singulières similitudes de leur délire érotique et du trouble de leurs sentiments. Placées dans la même section, on dut les séparer, tant il s’était développé chez elles d’animosité et de haine réciproques. D’un autre côté, chez l’une et l’autre, la maladie parcourait des' phases tellement similaires, que nous aurions volontiers admis des rela~ tions sympathiques, s’il n’avait pas été plus naturel de chercher l’explication de la coïncidence des périodes de rémittence et d’agitation dans les rapprochements fournis par l’âge, le sexe, le tempérament,,et surtout la similitude de la cause. Ces. deux aliénées, qui étaient entrées ensemble à l’asile , guérirent dans le même laps de temps , sortirent à la même époque. Dans leur convalescence, qui fut signalée par le retour des meilleurs sentiments, elles se rapprochèrent, se lièrent intimement, se rendirent compte de ce qu’elles avaient mutuellement éprouvé, et se pardonnèrent réciproquement les actes de violence auxquels, , dans leur délire, elles s’étaient abandonnées.
Il est incontestable que dans ce fait il faut bien admettre l’influence de l’imitation, la contagion de l’exemple ; mais il n’en est pas moins certain que l’explication absolue du phénomène requiert l’intervention des causes prédisposantes.
Les personnes qui pénètrent pour la première fois dans nos asiles ne manquent pas de nous demander si les personnes attachées au service des aliénés et appelées à leur donner des soins constants ne souffrent pas de ceccontact. Je ne veux pas exagérer ce danger, mais j’ai la conviction que le milieu des maisons de santé et des asiles agit d’une manière fatale sur le système nerveux de beaucoup de personnes, et qu’il n’est pas possible à tout le monde de supporter la vue continuelle de tant de misères physiques et morales. Sous ce rapport, mon expérience pourrait évoquer de bien tristes souvenirs. Sans doute, on peut objecter que les tourments administratifs auxquels tant de mes collègues ont été soumis doivent peser pour beaucoup dans l’interprétation de la folie dont quelques-uns ont été les victimes, mais il n’en reste pas moins établi pour nous que le milieu a une grande influence sur la manifestation du phénomène pathologique. Tout cela doit engager les médecins à attacher une importance capitale à la cause imitation, à la contagion de l’exemple, lorsque surtout on est consulté pour des individus qui, en raison de leurs prédispositions héréditaires, de leur tempérament hypochondriaque, ou en vertu de telle
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OU telle autre cause prédisposante, sont plus aptes que d’autres à contracter la folie. D’un autre côté, ils insisteront sur la nécessité, bien douloureuse en elle-même, mais éminemment prophylactique, de séparer, dans certains cas d’aliénation de longue durée, les parents de leurs enfants. Que de fois n’ai-je pas reçu l’aveu pénible que la folie d’une mère avait agi d’une manière désastreuse sur l’état mental de sa fille. Il est, au reste, des variétés d’aliénation plus communicatives les unes que les •autres, et nous aurons occasion de revenir sur ce sujet dans la description des diverses formes de troubles intellectuels.
Une dernière réflexion terminera ces considérations étiologiques. Quand il s’agit de certaines causes de l’ordre moral que l’on nous allègue comme ayant déterminé la perte de la raison , il est nécessaire de remonter souvent très haut dans l’existence de l’aliéné pour se rendre compte de l’enchaînement successif de tous les phénomènes pathologiques qui en dernière instance ont préparé la maladie. Ceci est très important au point de vue du pronostic, car souvent une cause très futile en apparence, et que l’on nous donne comme ayant déterminé le mal, pourrait nous tromper sur la gravité de la situation. C’est ainsi que, chez une dame confiée à mes soins, on n’alléguait aussi comme cause que l’état d’hésitation, et finalement de douloureuse incertitude, qui avait tourmenté cette malade indécise de savoir si elle rejoindrait son mari qui remplissait une mission importante à l’étranger, ou si elle resterait avec sa famille et ses enfants qui la retenaient à Paris. La cause était bien celle qu’on indiquait, et la famille n’avait aucun intérêt à induire les médecins en erreur. Mais les perplexités de la malade duraient depuis trois ans, et il s’agissait d’une femme éminemment nerveuse et née d’une mère qui poussait l’esprit de minutie dans les plus petites choses jusqu’à un degré maladif (1). On se ferait difficilement une idée des tourments que, pendant cette période de temps, éprouva cette malheureuse femme, incessamment tiraillée par ses devoirs d’épouse et de mère. La concentration exclusive de l’esprit sur le même point avait amené chez elle comme une neutralisation absolue de
(1) On pourrait croire que l’influence héréditaire qup je cite ici ne devrait pas être de nature à compromettre l’avenir intellectuel des enfants. Cela peut être vrai, en l’absence dé toute cause prédominante. Mais, plus on étudie les maladies nerveuses, plus on voit qu’ilii’ya pas dé circonstance insignifiante en fait de transmission héréditaire. Que de fois n’ai-je pas -vu certaines exagérations de caractère chez les parents, certains défauts, des tics, des habitudes, se transformer ultérieurement, chez les enfants, en dispositions névropathiques plus prononcées. Puis enfin, sous l’influence d’une peine morale qui ne serait rien pour d’autres personnes, ces dispositions ouvrirent la voie à des phçnomèn^s plus graves. Aussi, lorsque la folie éclate, tout le monde de dire : Qui aurait jamais pu croire que cette personne perdrait la raison ?