CHAPITRE II
L'autorité a, dans tous les temps, surveillé la prostitution ; elle en est même venue à la réglementer. On trouve dans l'antiquité grecque, à Athènes, des inspecteurs chargés de surveiller les mœurs, les habillements des femmes, mais non dans des vues hygiéniques. Rome, qui icglementa d'une manière si catégorique les lieux de débauche, qui établit une hiérarchie parmi les courtisanes, Rome, qui s'occupa de la répression des désordres causés par la débauche, ne fit rien pour la police médicale des prostituées.
On trouve dans le moyen âge de nouvelles mesures de police ; elles sont alors plus sévères, quelquefois cruelles et presque toujours inutiles. Ainsi le fouet, la confiscation des biens, le bannissement furent tour à tour infligés par Charlemagne, saint Louis et les parlements aux prostituées, et aux maîtresses des établissements qui les recevaient. C'est alors, surtout sous saint Louis, qu'on constata, de nouveau, l'inutilité et même le danger de ces mesures. On préféra donc régulariser la prostitution. Ici se placent les règlements de police de Londres pour chasser des lieux de débauche les femmes atteintes d'arsure, règlements imités à Venise en 1302. Arrivent enfin ces fameux statuts de la reine Jeanne publiés à Avignon, statuts si souvent loués, car ils ne chassent plus les femmes, ils prescrivent des visites hebdomadaires et inaugurent une véritable police médicale. Malheureusement ces statuts sont apocryphes, ce qui est établi par les recherches faites à Avignon même par le docteur P. Yvaren l.
En 1499 le Parlement commença à s'adoucir ; il n'expulsa pas tous
1 Voyez les noies de ce médecin à sa belle traduction française du poëme de Fracastor.
les véroles, il fit une exception en faveur des malades pauvres et sans asile ; il leur ouvrit un lieu de refuge. Enfin, en 1536, les vénériens ne furent plus tout à fait des coupables, on commença à les considérer comme des êtres souffrants. Le Parlement s'adoucit encore au point de se montrer plus humain que les administrateurs des hôpitaux, protecteurs naturels des malades. Le Parlement en effet, lutta contre eux vingt et un ans pour obtenir la concession d'un petit hospice dépendant de la paroisse Saint-Eustache. Que d'arrêts, que d'injonctions, que de menaces ne fallut-il pas pour abriter quelques pauvres êtres souffrants, et cela pour les voir jeter, peu de temps après, à la porte de cet établissement ! Les vénériens alors en furent réduits à se glisser dans l'Hôtel-Dieu par fraude. On les chassa de nouveau. Enfin une maison particulière leur est ouverte rue de Lourcine, et c'est encore à la magistrature qu'on doit ce bienfait.
Cependant ce n'est qu'en 1684 qu'on osa un traitement dans un coin de la Salpêtrière, alors la prison des prostituées coupables de désordres. Celles qui étaient malades recevaient là quelques soins. Mais quels pouvaient être des soins toujours précédés du fouet! Et cependant on voyait de malheureuses femmes rechercher une arres tation pour obtenir d'être enfermées à la Salpêtrière dans l'espoir d'y trouver un remède à leurs souffrances. La Salpêtrière encombrée, on ouvrit Bicêtre aux syphilitiques. Bicêtre fut bientôt aussi encombré et aussi insalubre que la Salpêtrière. Ce qui a été écrit sur le temps qu'il fallait aux malades pour obtenir une admission, sur leur nombre dans une salle, sur l'hygiène de cette salle, sur la mortalité, tout cela est trop noir pour mon encre, je ne l'écrirai pas, et cependant on l'observa après 89, à l'époque la plus fertile en philanthropes et en discours humanitaires !
Enfin, en 1792, les Capucins furent ouverts aux malheureux syphilitiques ; cet asile, aujourd'hui hôpital du Midi, que j'ai vu encore en fort mauvais état, fut considéré comme un séjour de bonheur. Et il y avait encore une mortalité d'un sur quarante ! Il est vrai qu'à Bicêtre elle était d'un sur dix ! Cependant, à dater de cette époque, les véritables progrès dans le traitement et l'hygiène des maladies vénériennes commencent.
Avant tout il fallait rechercher les syphilitiques, les isoler, les traiter afin de soustraire la société à ces agents actifs de la contagion. De là l'idée de soumettre les prostituées à une inspection sanitaire. Cette idée fut sérieusement appliquée surtout depuis une ordonnance de 1657. Mais cette inspection ne concernait alors que les femmes qui, détenues à la Salpêtrière, portaient sur leur figure des marques probables de la
maladie. Il fallait étendre cette mesure aux prostituées libres. Ce projet a été formé par plusieurs lieutenants de police dans le xviue siècle. On n'osa pas le mettre à exécution dans la crainte de compromettre l'autorité aux yeux de l'opinion, de paraître favoriser le vice, en lui donnant le bienfait dangereux d'une certaine sécurité. Enfin, sous la préfecture de Dubois, en 1800, cette mesure et quelques autres instamment réclamées par les économistes et toujours regardées comme des utopies impraticables, furent mises à exécution. Alors commença réellement la police médicale, puisque l'autorité ne se borna pas à la répression du scandale; elle se préoccupa de considérations sanitaires. Deux praticiens, Coulon et Teytaut, furent chargés ^de visites périodiques à domicile dont les frais furent couverts par les prostituées elles-mêmes, frappées pour cela d'une taxe mensuelle de 3 francs. On créa même une salle de santé où les filles qui ne pouvaient entrer à l'hôpital recevaient gratuitement des conseils et des médicaments, ce qui leur permettait de se soigner chez elles. Cet établissement reçut le nom de Dispensaire de salubrité.
II y a aujourd'hui dans toutes les villes de France un dispensaire, mais l'ancienne taxe imposée aux filles ayant été supprimée en 1828, c'est la municipalité qui en fait les frais. Si j'allais dire que tout est parfait dans ces dispensaires, je m'exposerais à de nombreux et justes démentis. C'est là qu'ont lieu généralement les visites. A Paris, les filles publiques isolées y sont examinées deux fois par mois. Dans beaucoup d'autres villes elles subissent une visite par semaine. H faudrait qu'il n'y eût jamais d'exception à cette règle et qu'aucune fille ne fût traitée chez elle. Reconnue malade, elle devrait être dirigée immédiatement sur un hôpital spécial, et elle devrait y rester jusqu'à entière guérison. Ce n'est pas sans intention que je souligne. Il échappe aussi à la police une foule de femmes de toutes professions, que la misère ou la débauche poussent à une prostitution déguisée. Là est encore un écueil de la police médicale, et ce sont cependant ces femmes qui infectent le plus de jeunes gens!
Les filles qui sont dans des maisons de tolérance sont visitées toutes les semaines et chaque fois qu'elles changent de résidence. Quand une d'eiïes a été reconnue infectée, il faudrait qu'elle fût réellement et immédiatement conduite à un hôpital spécial et non frauduleusement dans un autre hôpital. Jamais on ne devrait traiter dans ces maisons des filles sous prétexte qu'on ne les livrera pas pendant le traitement. On sait par expérience le compte qu'il faut tenir des promesses, des engagements des maîtresses de ces maisons. Il faudrait encore que toute fille dont l'état de santé paraît suspect dans l'intervalle des jours fixés pour la
visite fût conduite à l'hôpital pour y être immédiatement examinée.
L'inefficacité de la police médicale vient surtout, je le répète, de ce qu'il est des filles qui sont traitées chez elles et dans des maisons de tolérance où elles donnent encore du mal; elle vient aussi de ce que ces visites ne sont pas assez fréquentes, car la moyenne de l'incubation de la syphilis est de quatre jours : en conséquence, une femme qui aura reçu le germe de la maladie la veille ou Tavant-veille de la visite, paraîtra saine et recevra une attestation de santé avec laquelle elle aura sept jours entiers pour communiquer son mal à tous ceux qui auront commerce avec elle.
La visite des filles doit être faite avec le plus grand soin. On ne se contentera pas de l'examen des parties extérieures; le spéculum devra mettre à découvert le col de l'utérus et le vagin. Le spéculum le plus commode pour cet examen, c'est le bivalve brisé. Il peut laisser, dans quelques cas, une portion de la muqueuse s'engager entre ses deux branches quand elles sont écartées; il pince quelquefois cette membrane quand on retire l'instrument. Pour obvier à cet inconvénient, on a proposé l'addition de deux autres valves qu'on peut enlever et articuler aisément et d'un embout destiné à en rendre l'introduction plus facile. Mais quelques précautions et surtout l'habitude peuvent rendre inutile l'addition de ces deux valves.
La femme est placée sur une table comme celle dont on se servait pour l'opération de la taille, ou bien sur un fauteuil, ou couchée sur un lit; on lui fait fléchir les jambes sur les cuisses et les cuisses sur le bassin. Le spéculum, oint d'huile ou d'un corps gras, est tenu de la main droite; avec la main gauche l'opérateur écarte la grande et la petite lèvre droite; un aide éloigne en même temps celles du côté gauche. Quand on manque d'aide, on applique le médius gauche sur la fourchette et l'on écarte les lèvres avec les autres doigts; on appuie sur ce médius l'extrémité fermée de l'instrument, de manière à ne pas froisser l'urètre et le côté supérieur de l'orifice vaginal. On aura soin, dans ce mouvement d'introduction, de presser sur la fourchette de manière à effacer un petit cul-de-sac qui se trouve derrière, car il pourrait gêner la manœuvre ou déterminer quelques douleurs si l'on voulait forcer le passage. L'anneau vulvaire étant franchi, on fait glisser l'instrument de bas en haut et d'avant en arrière, et à mesure qu'il marche vers l'utérus on examine les parties qu'il découvre.
Les parois vaginales appliquées contre l'extrémité du spéculum forment une espèce de rosace présentant à son centre une ouverture et au pourtour les plis naturels du canal. On reconnaît qu'on est arrivé sur le col utérin à l'absence de ces plis et à la décoloration de la muqueuse,
mais surtout à la présence de l'orifice du museau de tanche. Il est quelquefois difficile de bien le coiffer avec les valves de l'instrument, soit parce qu'il y a déviation de l'utérus, soit à cause de la position particulière qu'on a laissé prendre à la femme. On complète l'examen en mettant de la lenteur à retirer le spéculum, ce qui permet de passer de nouveau en revue toute l'étendue du vagin. Cette seconde inspection fait quelquefois découvrir des lésions qui avaient d'abord échappé à l'examen du praticien.
La prophylaxie générale ne serait complète que si l'on parvenait à empêcher la propagation du mal par les hommes. Mais si déjà on a reconnu les difficultés des visites de santé pour les femmes que l'autorité tient pour ainsi dire sous sa main, que sera-ce quand il s'agira des hommes sur lesquels le droit de visite ne peut s'exercer. Il y a une exception pour l'armée; là, la discipline et la subordination, des intérêts faciles à comprendre, ont rendu possible la surveillance du mal et l'application immédiate du remède. On a d'abord aboli les punitions indistinctement infligées aux vénériens après la sortie de l'hôpital ou de l'infirmerie, ce qui a atténué chez les soldats l'habitude de dissimuler les maladies qu'ils croyaient syphilitiques. Libres de demander les soins des chirurgiens sans avoir rien à redouter, leur guérison est plus prompte, ce qui est un avantage pour leur santé et ce qui les empêche de propager le mal.
Le ministre de la guerre recommanda aux chefs des corps et de l'administration de s'entendre avec les autorités civiles et de se concerter pour combattre, autant que possible, un fléau aussi funeste aux populations qu'à l'armée. Ces prescriptions ont produit de bons effets, mais on pourrait en attendre de meilleurs encore, si des dispositions de détail bien arrêtées, simples, précises et faciles à remplir, assuraient l'exécution des décrets de l'autorité.
En Belgique, le médecin inspecteur-contrôleur des filles publiques est en rapport direct avec les chefs de service des hôpitaux de vénériens, et fait rechercher, auprès de chaque entrant, le nom et le domicile de la personne qui l'a rendu malade. D'un autre côté, une circulaire du 21 décembre 1842, de l'inspecteur général de santé de la guerre, M. Yleminckz, signale à tous les chefs des hôpitaux militaires, comme règle de conduite, la marche suivante, adoptée dans la garnison de Liège :
c< Tout individu reconnu malade est aussitôt interrogé par les sous- « officiers et officiers de sa compagnie, qui ont reçu un ordre conforme «de leur chef de corps; un caporal accompagne le malade chez le « commissaire de police du quartier de la femme infectée. Cet agent
oc reçoit la déposition, arrête, fait visiter la coupable et l'envoie au dis- « pensaire; il donne un double de la déclaration du militaire au caporal « qui le conduit à l'hôpital, et la note est remise au chirurgien de « garde. A défaut de cette pièce, l'officier de santé de rétablissement « en réfère immédiatement au commandant de la place. Nul vénérien « ne peut être traité dans les casernes.
« Sont punis très-sévèrement les soldats qui ne font pas connaître « leurs maladies syphilitiques, ou ceux qui, par de fausses déclara- « tions, empêchent la recherche d'une fille vérolée, mais seulement « ceux-là.
« Les inspecteurs-contrôleurs entretiennent des relations fréquentes « avec les médecins des salles militaires affectées au traitement de la « syphilis. »
« Les avantages de ces dispositions sont tels, dit M. Vleminckz, qu'en 1845, sur un effectif de 25 à 30,000 hommes, l'armée de Belgique ne comptait que 130 vénériens (1 malade sur 190 soldats). Ce chiffre, ajoute-t-il, n'irait pas à 100, si à Gand et à Namur la police sanitaire ne laissait tant à désirer. » M. Bertherand, qui signale et apr prouve ces sages dispositions, ajoute : « Que l'on compare maintenant avec ce qui se passe en France! Le mouvement quotidien des vénériens de l'hôpital de Strasbourg est de 100 à 150 malades; en y joignant un nombre toujours équivalent d'urétrites et de chancres légers traités dans les infirmeries régimentaires, on voit que 8,000 hommes de garnison donnent : 1° autant de syphilitiques qu'il s'en trouve pour l'effectif total des troupes belges; 2° la proportion sextuple d'un vénérien sur 33 hommes. Si l'on consulte le tableau, que nous avons inséré au commencement de cet ouvrage, du traitement de la vérole'dans notre hôpital de 1836 à 1846, en fixant approximativement à 1 franc le prix de la journée, on verra que la syphilis coûte, terme moyen, à Strasbourg, bien près de 40,000 francs par an au budget de la guerre.
« Pourquoi, dans nos casernes, ne rendrait-on pas le chef de chambrée solidaire, jusqu'à un certain point de la surveillance prophylactique? La punition rigoureuse contre les vénériens en général ayant été abolie, la déposition du brigadier ou du caporal perdrait tout caractère odieux de dénonciation. Les répugnances une fois écartées, il serait aisé de faire comprendre à des hommes déjà choisis, tels que les chefs de chambrée, qu'il y a autant d'intérêt pour la moralité et la dignité du corps à dévoiler un vénérien qui se cache, qu'un militaire galeux ou atteint de toute autre maladie contagieuse.
« 11 ne faudrait pas non plus, par une fausse entente de l'hygiène, éloigner les soldats des maisons publiques reconnues et surveillées,
pour les réduire aux ressources delà prostitution clandestine. Mieux vaut assurément fermer les yeux sur les premières fréquentations et redoubler de vigilance à l'égard des accointances solitaires et dérobées, dont les grandes villes n'offrent que trop l'occasion. Les filles insoumises, qui ont mille moyens de se soustraire aux visites sanitaires, sont les plus dangereuses de toutes les prostituées.
« Les mesures proposées par le chef de service de santé militaire en Belgique supposent un accord parfait et des rapports incessants entre le pouvoir local et les chefs de l'armée, secondés par leurs médecins. Chez nous, de nombreux intermédiaires obligés ralentissent la marche des choses, quand ils ne la rendent pas impossible à force d'obstacles, de lenteurs et de dégoûts. Le morcellement des corps, les déplacements fréquents des officiers de santé, ne leur permettent pas d'établir avec les médecins spéciaux la réciprocité synergique et continue indispensable au succès de la répression l. »
Je termine ici ce que j'avais à dire sur la prophylaxie, en proclamant que l'idée de faire donner par chaque entrant dans un hôpital, par chaque consultant, le nom, la demeure et tous les renseignements qui peuvent faire trouver la coupable; que celle d'accorder à tout docteur l'autorisation de faire immédiatement une descente chez elle ; que ces idées déjà mises en partie à exécution en Belgique, pour ce qui concerne la troupe, pourraient, si elles étaient adoptées pour le civil, produire les plus heureux résultats. Mais je touche ici à une question très-délicate que je traiterai plus tard avec la maturité et les développements qu'elle exige.
1 Bertherand, Précis des maladies vénériennes. Strasbourg, 1852.