BOIS DE CAMPÊCHE
Les nuances fournies par le bois de Campêche, sur tissus mordancés, sont assez éloignées de celles des bois rouges ; mais l'analogie de composition que nous avons fait ressortir plus haut, entre les matières colorantes, nous conduit à les étudier simultanément.
Le bois de Campêche ou bois d'Inde, bois- noir, bois bleu, nous arrive sous forme de grosses bûches dépouillées, du poids de 200 kilogrammes environ ; d'une couleur rouge brun à l'extérieur, moins foncée dans les parties internes, préservées du contact de l'air. Elles sont très-dures, susceptibles d'un beau poli, et offrent de larges crevasses. La saveur est sucrée et astringente; ce bois colore la salive en rouge.
\Jhematodcylon campechianum^ dont le tronc fournit cette matière colorante si utile aux teinturiers, est un arbre épineux, de la famille des légumineuses. Il croît dans toutes les parties de l'Amérique méridionale et aux Antilles. La baie de Campêche au Mexique lui a donné son nom.
Le campêche fut introduit en Europe peu de temps après la découverte de l'Amérique.
Les diverses variétés se distinguent par les noms des localités qui les fournissent. Ce sont :
1** Le campêche coupe d'Espagne ; 2** le campêche coupe
Anglaise provenant de la Jamaïque ; 3° le campéche coupe de Saint-Domingue et d*Haïti. Il parait plus oxydé que . la première espèce ; 4"* campéche d'Honduras ; 5** le campéche de la Martinique ; 6** le campéche de la Guadeloupe. Ces deux dernières espèces sont moins riches et moins estimées que les autres (I).
On doit à M. Ghevreul (1810) et à M. Erdmann la connaissance des propriétés et de la composition de la matière colorante du bois de Campéche. Gomme pour le bois de Brésil, elle existe dans les décoctions aqueuses sous trois formes, 1** à Tétat oxydé, 2" à l'état colorable; elle est alors désignée sous le nom d'hématine ou d'hématoxyline, 3"* à l'état de glucoside. Lapartie oxydée se produit par l'altération du bois au contact de l'air ; c'est à elle que les décoctions doivent leur teinte foncée. Cette oxydation peut, du reste, être plus ou moins avancée. Ainsi, dans les extraits liquides concentrés, le sel marin précipite une substance résineuse presque noire; tandis qu'avec la décoction, le précipité eât rougebrique clair et cristallin.
Le pouvoir colorant du boisest très-notablement augmenté, à la suite d'une espèce de fermentation qu'on lui fait subir, quelquefois, en l'étalant en poudre humectée, en couches de l mètre à l'»,80 d'épaisseur, sur le plancher dallé d'une chambre.
Il faut avoir soin de renouveler fréquemment les surfaces et d'établir un courant d'air actif, afin d'éviter une trop forte élévation de température.
Les modifications éprouvées dans ces conditions se por^ tent surtout sur les substances étrangères qui accompagnent l'hématine ; aussi une poudre ainsi fermentée ne salit-elle plus autant les blancs d'un tissu mordancé. Il e»t probable que dans cette circonstance les glucosides colorants sont saponifiés ; de là l'augmentation du pouvoir colorant.
(1) Girardin, t. If, p. 5i3.
BOIS DE GAMPÉCHE. 315
M. Chevreul a retiré, pour la première fois, Thématine cristallisée, en épuisant par ralcool un extrait aqueux sec de bois de Campêche. M. Erdmann traite le bois de Gampêche, ou encore l'extrait aqueux mélangé à beaucoup de sable quartzeax, par de Téther.
La solution évaporée à consistance de sirop épais, est mélangée à dé Teau, et abandonnée à elle-même. L'hématine ou hématoxyline cristallise au bout de quelques jofu^s.
On trouve souvent au fond des tonneaux, oii Ton conserve de l'extrait liquide de campêche, Thématine cristallisée en houppes magnifiques. Ces cristaux prismatiques ont un éclat brun métallique à la surface, tandis que l'intérieur est jaune clair.
Propriétés' de rhématine ou hématoxyline. — Les cristaux sont jaune clair, brillants, transparents; leur poudre est blanc jaunâtre. Ds appartiennent au système tétragonal; saveur sucrée comme celle du bois de réglisse. Elle ne se dissout que lentement et en petite quantité dans l'eau froide ; beaucoup mieux dans l'alcool, l'éther et l'eau bouillante. I
Les cristaux prismatiqu es contiennent 1 S , I pour 100 d'eau .
Lorsqu'on laisse refroidir, dans un flacon bouché, une solution d'hématine saturée à chaud, celle-ci dépose, au bout d'un temps assez long, des cristaux grenus, non déterminables, renfermant seulement S,6 pour 100 d'eau.
Ces deu^ formes correspondent à deux états d'hydratation distincts. La formule de l'hématine sèche est, d'après les analyses de M. Erdmann, C**H**0*. L'hématine prismatique renferme 3 molécules d'eau, et celle en cristaux grenus n'en contient qu'une molécule. Une partie de l'eau de cristallisation s'échappe à dOO'; pour dégager les dei'nières traces, il convient de chauffer plus fortement. Sous l'influence de la chaleur, l'hématine fond dans son eau de cristallisation, puis se décompose en laissant un abondant résidu de charbon.
Elle n'est nullement volatfle.
L'hématine pure, exempte de produits d'oxydation et à l'abri de l'air ou de l'oxygène, fonctionne comme un acide faible et donne avec les bases des combinaisons incolores. Celles-ci ont une grande tendance à absorber l'oxygène et à se colorer. Ainsi avec l'eau de baryte on obtient un précipité blanc, mais qui bleuit rapidement à l'air, et finit par prendre une teinte rouge-brun.
Il est beaucoup plus difficile de préparer une combinaison blanche avec les alcalis. L'affinité de l'hématine pour l'oxygène est tellement exaltée par la présence de la potasse ou de la soude, et il est si difficile de disposer d'hématine complètement désoxydée, que l'addition de ces corps à une liqueur hématique provoque immédiatement une teinte violacée, qui fonce rapidement à l'air.
On atteindra cependant ce résultat, en utilisant la propriété que possèdent les hématates alcalins d'être très-peu solubles dans une eau chargée de sel marin.
Si l'on sature une solution froide de campèche ou d'hématine avec du sel marin, et si l'on ajoute peu à peu de la soude caustique,les premières parties du précipité seront colorées, parce qu'elles entraînent la substance oxydée. En filtrant rapidement et en continuant l'addition d'alcali, on verra apparaître un dépôt presque blanc, comme avec la baryte ; mais l'accès de l'air le colore rapidement.
L'acétate de plomb, neutre ou basique, précipite l'hématine en blanc bleuâtre. Le précipité s'oxyde rapidement et se colore.
Les sels oxydants, tels que sels d'argent, d'or, de cuivre, donnent des dépôts qui s'altèrent rapidement. Dans les deux premiers cas le métal devient libre.
Le sel d'étain donne un précipité rose inaltérable. L'alun colore en rouge clair les solutions d'hématine, mais sans donner de précipité. L'alun de fer fournit au bout de quelque temps un léger précipité noirâtre.
nOIS DE CAMPÉGHE. 317
Les acides minéraux étendus sont sans action. L'acide nitrique attaque vivement Thématine avec formation d'acide oxalique. Le chlore la change en une substance brune non cristallisable. L'acide chromique et le bichromate sont instantanément réduits, avec production d'unelaque noire assez intense, qui a trouvé des applications dans l'impression des tissus.
Les caractères assignés par M. Ghevreul à une décoction de campèche se rapportent à des mélanges de matière colorable (hématine) et de matière colorée (hématéine).
Sous TinQuence des acides minéraux ou organiques étendus une semblable décoction vjre au jaune ; avec les mêmes acides concentrés elle passe au rouge.
L'acide sulfhydrique la décolore en formant avec la substance oxydée une combinaison incolore.
Les acides sulfureux et carbonique la font virer au jaune.
Alcalis, — coloration rouge, puis violacée.
Baryte et chaux, oxydes métalliques hydratés — précipités bleus.
Les sels basiques agissent comme les bases.
Les sels acides agissent comme les acides.
L'aluminate de soude donne un abondant précipité bleu violacé, insoluble dans un excès d'alcali. Ce caractère est tellement sensible, qu'il permet de déceler la présence du campèche dans un mélange, avec la plus grande facilité (1).
L'hydrate de protoxyde d'étain s'unit à la matière colorante, à la manière des alcalis, en donnant une laque violacée. Le protochlorure d'étain donne un précipité violet.
L'hydrate stannique fonctionne comme acide et fait virer au rouge.
Alun, coloration d*abord jaune» puis rouge. Sels de fer, précipité noir bleuâtre.
(1) E. MathîeuPlessy, Bull, de la Soc. industrielle de Mulhouse^ t. XXVfl, p. 403.
318 TnAITÉ DES SIATIÉKES COLORANTES.
Sels de cuivre, précipité bleu.
— de zinc, — pourpre foncé.
Sublimé corrosif, — orange.
Chlorure d'antimoine, précipité cramoisi.
Nitrate de bismuth, — violet magnifique.
L'hématine traitée par l'ammoniaque caustique donne un liquide violet. Si Ton chauffe celui-ci en vase clos, à 100", pendant quelques heures, il se décolore presque entièrement, par suite d'une réduction provoquée par Tammoniaque. Le liquide se prend en masse, par le dépôt d'unie substance blanche floconneuse, soluble dans les acides en jaune clair et précipitable par les alcalis en blanc. Ce corps, qui renferme les éléments de Thématine et de l'ammoniaque, fonctionne comme une base organique. Dès qu'il reçoit le contact de l'air, il bleuit rapidement. Je n'ai pu le dessécher pour en faire une analyse. Tout ce que j'ai pu constater, c'est qu'il renferme de l'azote combiné, sous une autreforme qu'à l'état de sel ammoniacal.
L'hématine chauffée à 140** avec de l'acide acétique anhydre donne un dérivé acétique coloré en brun clair, insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool. Il se dépose par l'évaporation d'une solution alcoolique, sous forme d'une masse amorphe résinoïde, très-fusible.
L'analyse de ce dérivé permettra de fixer la véritable formule de l'hématine.
M. Erdmann donne le nom d'hématéine au produit qui prend naissance lorsque l'hématine absorbe l'oxygène, en présence des alcalis.
En agitant pendant quelque temps, au contact de l'air, à une douce chaleur, une solution saturée d'hématine dans l'ammoniaque, le liquide prend une coloration rouge-cerise foncé et dépose des cristaux grenus d'hématéate d'ammoniaque. Celui-ci, décomposé par l'acide acétique, donne un précipité volumineux brun-rouge, devenant vert foncé à Téclat métallique, par la dessiccation. La poudre est rouge ;
BOIS DE CAMPÉCHE. 319
rhéimatéine est très-peu soluble dansFeau froide,plus soluble à Tébullition, soluble dans Talcool, peu soluble dans Téther.
Sa composition est représentée par la formule C**H*^0*. Elle ne diffère donc de Thématine que par deux atomes Dr d'hydrogène en moins et se forme d'après Téquation
^ C*«H»*0« + 0 « C^«Hi«0« + H«0.
' Les alcalis et l'ammoniaque dissolvent Thématéine en
' bleu ou en pourpre. Le liquide devient brun à Taîr, par suite
r- d'une oxydation plus avancée.
L'hématéate d'ammoniaque est une poudre noire violacée, '^. formée de prismes microscopiques, à quatre faces, transpa-
^ rents.
^- Il est soluble en pourpre dans l'eau, en rouge-brun dans
Talcool.
f II perd son ammoniaque par la dessiccation à 100% ou
dans le vide, au-dessus de l'acide sulfurique. ^ Ce sel précipite la plupart des solutions métalliques. Le
dépôt est coloré.
Sulfate de cuivre, précipité bleu violacé. Protochlorupe d'étain, — violet.
Alun de fer, — noir.
Le nitrate d'argent est réduit.
L'hématéine n'est donc qu'un premier terme de l'oxydation de l'hématine. Celle-ci peut aller plus loin et fournir des composés noirs ulmiques, comme cela arrive avec les solutions alcalines ou sous l'influence du bichromate.
L'hydrogène sulfuré décolore l'hématéine sans la transformer en hématine, en se combinant avec elle. Il est probable que par l'intervention d'un réducteur plus énergique, tel que l'acide iodhydrique, on arriverait à régénérer l'hématine aux dépens de l'hématéine.
En résumé, la matière colorable du campêche fonctionne
comme un phénol susceptible de donner des combinaisons avec les bases et les radicaux d'acides. Ses propriétés générales sont très-voisines de celles de la brésiline, sans toutefois permettre la confusion. Peut-être arrivera-t-on à transformer rhématine en brésiline, en faisant entrer dans sa molécule le radical phényle.