‹ Traite des monnaies grecques et romaines; (volume 2)Chapitre 551 sur 1006 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

furent remplacés par des zones d'animaux, on en conserva néanmoins, par tradition d'atelier, une sorte d'abrévation qu'on plaça, à titre de souvenir ornemental, sur la panse des vases, un peu au hasard, dans la partie du champ demeurée libre : c'est ainsi que souvent, sur les vases peints, on voit la croix gammée, dans le champ, à côté des figures, sans qu'elle ait le moindre rapport symbolique avec ces dernières.

Plus tard, vers la fin du vie siècle, la croix gammée est remplacée sur les vases par une rosace qui n'en est que le développement et la transformation.

Cette explication fort ingénieuse de M. Head ne peut être acceptée, pour les monnaies, qu'avec le correctif suivant. Du moment que la croix gammée, au revers des pièces, n'est qu'une transformation graduelle, lentement élaborée à chaque émission, des lignes du carré creux éginétique, ainsi que nous l'avons montré plus haut, il s'ensuit qu'on ne saurait la regarder comme un simple et direct emprunt à la décoration des vases. Cette transformation de l'empreinte creuse du revers des pièces a pu être influencée par la vue des méandres devenus la croix gammée sur le flanc des vases qu'on fabriquait à la même époque en si grand nombre, mais cette influence externe ne saurait être considérée comme une origine directe et immédiate.

Et si ces rapprochements sont justifiés, il s'ensuit que, sur les monnaies de Corinthe il n'y a pas lieu de chercher un sens mythique ou symbolique à la croix gammée des monnaies corinthiennes : ce n'est qu'un ornement décoratif, banal, sans plus de sens ou de portée que le carré creux en ailes de moulin à vent sur les statères de Cyzique, ou les carrés creux en quatre ou

CORINTHE

huit triangles, ou partagés par de larges traverses plates comme à Égine, etc. l.

1169. — Pégase à droite, dans l'attitude d'un cheval qui se cabre, et placé sur une base. — fy. Tête de taureau de face, dans un carré creux. M 27 ; tridrachme attique, 13 gr. [Luynes] Pl. XXXVI, fig. 5.

Cette pièce d'un style si particulier est très embarrassante. L'œil globuleux de Pégase, sa crinière hérissée, son cou bien cambré mais démesurément large, son aile si courte, son attitude si gauche, l'absence de bride : tous ces détails méritent de fixer l'attention, aussi bien que la présence du bucrane au revers. Au point de vue chronologique, on ne peut la placer avant le milieu du vie siècle, époque où les monnaies avec un type de revers commencent seulement à faire leur apparition.

Cette tête de taureau rappelle les grandes pièces eubéennes qui ont, au droit, la tête de Gorgone et au revers, un bucrane de face (Pl. XXXI, fig. 13). Manifestement le revers de notre pl. XXXVI, fig. 5, est imité de celui de la pièce figurée sur la pl. XXXI, fig. 13. C'est le même type et le même carré creux plat. Seulement, ici, le style est plus rude, comme il convient à une imitation. Les yeux sont figurés par un énorme globule entouré d'un cercle ; les narines sont écartées de la plus disgracieuse façon. Mais, sous cet aspect barbare, on reconnaît bien les éléments du prototype.

Il est à remarquer que la pièce qu'il

s'agit d'expliquer se place chronologiquement à une époque où fut resserrée plus étroitement l'alliance de Corinthe et d'Athènes. Hérodote (VI, 89) raconte qu'au temps des Pisistratides, vers 520, les Athéniens ayant décidé d'entreprendre une expédition contre Égine, s'adressèrent aux Corinthiens pour leur demander des navires. « Ils en obtinrent, dit Hérodote, car les Athéniens et les Corinthiens étaient liés alors d'une étroite amitié ; ils reçurent vingt navires au prix factice de 5 drachmes par navire, parce que la loi de Corinthe ne permettait pas de faire des dons gratuits. » Est-ce cette alliance des Athéniens et des Corinthiens qui fut l'occasion de la frappe de la monnaie au double type du Pégase et du bucrane? Le poids de la pièce paraît confirmer cette hypothèse, puisqu'elle est un tridrachme attique. Cette pièce serait ainsi un témoin palpable de l'alliance d'Athènes et d'Érétrie avec Corinthe, sous la tyrannie d'Hippias. Si l'on n'admet pas cette interprétation, on devra classer notre tridrachme parmi les imitations thraco-macédoniennes dont nous parlons plus loin.

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