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CHAPITRE X Dn goût seul, et dn goût joint à l'odorat et à l'ouïe

1. La statue acquiert les mêmes facultés qu'avec l'odorat. — 2. Le goût contribue plus que l'odorat et que l'ouïe à son bonheur et à son malheur. — 3. Discernement qu'elle fait des sensations qu'ils lui transmettent. — 4. Le goût peut nuire aux autres sens. — 5. Avantages résultant de la réunion de ces sens. — 6. Doute sur leurs effets.

§ 1. Ne donnant de sen.sibilité qu'à l'intérieur de la bouche de noire statue*, je ne saurais lui faire prendre aucune nourriture ; mais je suppose que l'air lui apporte à mon gré toutes sortes de saveurs, et soit propre à la nourrir toutes le: fois que je le jugerai nécessaire.

Elle acquerra les mêmes facultés qu'avec l'ouïe ou l'odorat; et parce que sa bouche est aux saveurs ce que le nez est aux odeurs, et l'oreille au bruit, plusieurs saveurs réunies lui paraîtront comme une seule, et elle ne les distinguera qu'autant qu'elles se succéderont.

§ 2. Le goût peut ordinairement contribuer plus que l'odorat à son bonheur et à son malheur : car les saveurs affectent communément avec plus de force que les luleurs.

1. On a donné, dit Lewes, aux sensations venant des sens une part presque exclusive dans la formation de notre activité -onsitive. et on a souvent parlé de l'espril comme étant un pur produit des cinq sens. L'exemple le plus frappant est la monstrueuse statue do Condiliac, dans laquelle on ne lient aucun compte des sensations organiques et de surface qui ont une importance psychologique considérable (Ribot, op. cit., p. 393). Voyez la même objection faite par Grimm, Bonnet, Cabanis. {Introduciion.)

Il y contribue même encore plus que les sons harmonieux; parce que le besoin de nourriture lui rend les saveurs plus nécessaires, et par conséquent les lui fait goûter avec plus de vivacité. La faim pourra la rendre malheureuse ; mais dès qu'elle aura remarqué les sensations propres à l'apaiser, elle y déterminera davantage son attention, les désirera avec plus de violence, et en jouira avec plus de délices.

§ 3. Si nous réunissons le goût à l'ouïe et à l'odorat, la statue parviendra à démêler les sensations qu'ils lui transmettent à la fois, lorsqu'elle aura appris à les connaître séparément; pourvu néanmoins que son attention se partage à peu près également entre elles : ainsi voilà son existence en quelque sorte triplée.

Il est vrai qu'il ne lui sera pas toujours aussi aisé do faire la différence dune saveur à une odeur, que d'une saveur à un son. L'odorat et le goût' ont une si grande analogie que leurs sensations doivent quelquefois se confondre'.

§ 4. Gomme nous venons de voir que les saveurs doivent l'intéresser plus que toute autre sensation, elle

1. Voyez sur l'un et sur l'autre de ces sens Cabanis, Rapports du physique et du moral, S*" Mémoire; Bernstein, les Sens, livre IV, p. 258. «Aux sensations gustatives pures viennent se joindre souvent des sensations olfactives. La saveur du vin, ou plutôt son bouquet, est surtout produite par l'odeur de quelques espèces d'éthers. La pomme de terre n'a certainement pas de saveur spéciale, et cependant nous croyons qu'elle a des saveurs différentes selon la fajon dont elle est préparée. Il est évident que dans ces cas l'odeur, la saveur [Bernstein y ajoute une sensation tactile) se combinent entre elles en une seule sensation commune. »

2. Il n'y a personne qui n'ait pu remarquer qu'il est quelquefois porté à attribuer à un mets dont il mange, les odeurs qui frappent son odorat. Mais ce qui prouve encore cette analogie, c'est qu'on a plus de goût à proportion qu'on a 1 odorat plus fin. (Note de CondiUac.)

s'en occupera d'autant plus que sa faim sera plus grande. Le goût pourra donc nuire aux autres sens, jusqu'à la rendre insensible aux odeurs et à Tharmonie.

§ 5. La réunion de ces sens étendra, et variera davantage la chaîne de ses idées, augmentera le nombre de ses désirs, et lui fera contracter de nouvelles habitudes.

§6. Cependant il est très difficile de déterminer jusqu'à quel point la statue pourra distinguer les manières d'être qu'elle leur doit. Peut-être son discernement estil moins étendu que je ne l'imagine', peut-être l'est-il davantage. Pour en juger, il faudrait se mettre tout à fait à ^a place, et se dépouiller entièrement de toutes ses habitudes* ; mais je ne me flatte pas d'y avoir toujours réussi.

L'habitude de rapporter chaque espèce de sensation à un organe particulier, doit beaucoup contribuer à nous en faire faire la différence : sans elle peut-être que nos sensations seraient une espèce de chaos pour nous. En ce cas, le discernement de la statue serait fort borné.

Mais il faut remarquer que l'incertitude ou la fausseté même de quelques conjectures ne saurait nuire au fond de cet ouvrage". Quand j'observe cette statue, c'est moins pour m'assurer de ce qui se passe en elle que pour découvrir ce qui se passe en nous. Je puis me tromper, en lui attribuant des opérations dont elle n'est pas encore capable; mais de pareilles erreurs ne tirent pas à consé-

1. C'était le sentiment de Mlle Ferrand. {Note de Condillac.)

2. Condillac va donc plus loin que Descartes, mais il marche dans la même voie. Descartes veut se dépouiller de toutes ses idées, Condillac veut même se dépouiller de ses habitudes, c'està-dire de ses facultés telles qu'elles se sont développées par l'exercice, afin d'examiner à la fois les idées qui entrent en nous et les facultés qui nous permettent de les acquérir. Voyez p. \'.Vi, n. 1.

3. On peut ne pas partager l'avis de Condillac et croire qu'il eût fait œuvre beaucoup plus utile en séparant les observations judicieuses et exactes, qui abondent dans son ouvrage, des conjectures contestables qu'il a cru y devoir joindre.

quence, si elles mettent le lecteur en état d'observer comment ces opérations s'exécutent en lui-même.

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