‹ Traité des sensations, première partieChapitre 167 sur 190 · l^e édition : « en quelque sorte · texte numérisé non relu

l^e édition : « en quelque sorte

2. Iro édition « § 9 : Elle n'a point d'idée de figure. § 10 : F^lle n'a point d'idée de situation ni de mouvement. »

3. Condillac avait lui-même cru qu'il en était ainsi et il avait soutenu contre Locke, Berkeley et Voltaire que lœil pouvait par lui-même nous faire acquérir les idées que nous donne le toucher. [Essai, 1 : De quelques jugements qu'on a attribués à l'âme sa?i>-fondement ou solution d'un problème de métaphysique.) Voyez pages 157 et sqq.

premier développement des sens, cachent leur origine dans des temps dont nous ne conservons aucun souvenir. D'abord on pense que nous avons toujours vu comme nous voyons ; que toutes nos idées sont nées avec nous ; et nos premières années sont comme cet âge fabuleux des poètes, où l'on suppose que les dieux ont donné à l'homme toutes les connaissances qu'il ne se souvient pas d'avoir acquises par lui-même.

Si un philosophe * soupçonne que toutes nos connaissances pourraient bien tirer leur origine des sens, aussitôt les esprits se révoltent contre une opinion qui leur paraît si étrange. Quelle est la couleur de la pensée, lui demande-t-on', pour venir à l'âme par la vue? Quelle en est la saveur, quelle en est l'odeur, etc., pour être due au goût, à l'odorat, etc.? Enfin, on l'accable de mille difficultés de cette sorte, avec toute la confiance que donne un préjugé généralement reçu. Le philosophe, qui s'est hâté de prononcer avant d'avoir démêlé la génération de toutes nos idées, est embarrassé'; et on ne

1. Il s'agit de Gassendi. Nous voyons que Conilillac ne songe nullement à le revendiquer pour son prédécesseur. Sans doute il u"a pas démêlé la génération de nos idées; mais il a donné à la doctrine que nos connaissances tirent leur origine des sens, une forme assez rigoureuse, il a essayé avant Condillac de la concilier avec le christianisme, et à ce titre il n'a peut-être pas été sans influence sur Condillac lui-même. Voyez Introduction.

2. Ce sont les I^ogiciens de Port-Royal qui font à Gassendi ces questions. Si donc, disent-ils après avoir réfuté Gassendi par iJescartes, on ne peut nier que nous n'ayons en nous les idées de l'être et de la pensée, je demande par quel sens elles sont entrées. Sont-elles lumineuses ou colorées, pour être entrées par la vue? d'un son grave ou aigu, pour être entrées par l'ouïe? d'une bonne ou mauvaise odeur pour êtr»? entrées par l'odorat? de bon ou de mauvais goût pour être entrées par le goût, froides ou chaudes, dures ou molles pour être entrées par l'attouchement? (1" partie, ch. i".)

3. Ces difficultés ont-elles embarrassé Gassendi? La réfutation, dit M. Emile Charles, est ingénieuse, on n'en est pourtant

doute pas que ce ne soit une preuve de la fausseté de son sentiment.

La philosophie fait un nouveau pas : elle découvre que nos sensations ne sont pas les qualités mêmes des objets, et qu'au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme*. Elle examine chaque sensation en particulier; et comme elle trouve peu de difficultés dans cette recherche, elle paraît à peine faire une découverte.

De là il était aisé de conclure que nous n'apercevons rien qu'en nous-mêmes*; et que, par conséquent, un homme borné à l'odorat n'eût été qu'odeur; borné au goût, saveur; à l'ouïe, bruit ou son; à la vue, lumière et couleur. Alors le plus difficile eût été d'imaginer comment nous contractons l'habitude de rapporter au dehors des sensations qui sont en nous '. En effet, il paraît bien étonnant qu'avec des sens qui n'éprouvent rien qu'en eux-mêmes, et qui n'ont aucun moyen pour soupçonner un espace au dehors, on pût rapporter ses sensations aux objets qui les occasionnent. Comment le sentiment peut-il s'étendre au delà de l'organe qui réprouve et qui le limite ?

pas satisfait. C'est qu'elle s'appliquerait aussi bien aux idées qui oat les sens pour origine; on ne dira d'aucune d'elles qu'elle est lumineuse ou colorée, grave ou aiguë; l'idée des choses corporelles nest pas corporelle [Logique de Port-lioyal, page 52, n. 2). Gassendi n'eùt-il pu trouver lui-même ce qu'a vu un spiritualiste assez disposé à trouver excellent le raisonnement de Port-Royal ? Mais nous avons une raison bien plus pérempioire de nier que Gassendi aitété embarrassé par cette objection, c'est que la première édition de la Logique parut en 1662 et que Gassendi était mort sept ans auparavant, en 16oo.

1. C'est ce que pensent de toutes les qualités, l'étendue exceptée. Descartes et les Cartésiens. {Principes de philosophie, H, §11.)

2. Voyez la phrase par laquelle débute VEssai sur- l'Origine rapportée plus haut.

3. Descartes fait appel à la véracité divine, Malebranche à la révélation.

Mais en considérant les propriétés du toucher, on eût reconnu qu'il est capable de découvrir cet espace et d'apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps qui y sont répandus. Dès lors les personnes mêmes que le préjugé éloignait davantage de cette vérité, eussent commencé à former au moins quelque doute. On serait tombé d'accord qu'avec l'odorat ou le goût on ne se serait cru qu'odeur ou saveur. L'ouïe eût souffert un peu plus de difficulté, par l'habitude où nous sommes d'entendre le bruit comme s'il était hors de nous. Mais ce sens a tant de peine à juger des distances et des situations, et il s'y trompe si souvent, qu'on fût enfin convenu qu'il n'en juge point par lui-même. On l'eût regardé comme un élève qui a mal retenu les leçons du toucher. Mais la vue, comment aura-t-elle pu être instruite par le tact, elle qui juge des distances auxquelles il ne peut atteindre; elle qui embrasse en un instant des objets qu'il ne parcourt que lentement, ou dont même il ne peut jamais saisir l'ensemble?

L'analogie eût pu faire présumer qu'il doit en être d'elle comme des autres sens : l'impression de la lumière, la sensation' étant toute dans les yeux, l'on pouvait conjecturer qu'ils doivent ne voir qu'en eux-mêmes, lorsqu'ils n'ont point encore appris à rapporter leurs sensations' sur les objets. En effet, s'ils ne voyaient que comme ils sentent, pourraient-ils soupçonner qu'il y a un espace" au dehors, et dans cet espace des objets qui agissent sur eux?

On eût donc supposé qu'ils n'ont, par eux-mêmes, connaissance que de la lumière et des couleurs; et après

1. Il ue faut pas prendre cette expression à la lettre, Coudillac n'attribuant partout ailleurs la sensation qu'a l'âme. . 2. 1"= édition : « leurs sensations au dehors. »

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