VI PREFACE
espèces animales. Le moment paraît venu où l'anatomie et la physiologie des muscles pourront se développer d'un pas égal en s'appuyant l'une sur Tautre.
Toutefois nos connaissances sur l'anatomie comparée des muscles et sur leurs homologies sont encore fort incomplètes ; cela tient, en grande partie, à la difficulté de rassembler et de classer dans les galeries zoologiques les pièces anatomiques du système musculaire. On possède de riches collections de squelettes ; la taxidermie reproduit artistiquemeut les formes extérieures et les attitudes des animaux ; les centres nerveux et les viscères eux-mêmes sont conservés dans des liquides spéciaux; il en est de même pour les belles dissections du système nerveux. Mais les muscles, difficiles à préparer et à conserver, ne sont représentés que par de rares moulages.
Et pourtant, tout le mondé reconnaît l'importance de la myologie comparée ; les plus éminents anthropotomistes et anatomistes vétérinaires, réunis en congrès à Bâle et à Berne, ont cherché à porter la lumière dans cette région peu connue de l'anatomie humaine et de l'anatomie comparée ; ils ont tenté de créer une nomenclature qui rendît moins incertaine la détermination des homologies musculaires. Mais jusqu'ici aucune résolution n'a prévalu, de sorte que nous gardons encore la nomenclature que la force des choses nous a imposée, celle qui a été faite pour les besoins de l'anatomie humaine. Or, cette nomenclature est des plus défectueuses. Elle manque d'unité en désignant les muscles tantôt d'après leurs attaches, tantôt d'après leur forme, tantôt d'après leur fonction ; dans ce dernier cas, le nom donné au muscle consacre souvent une erreur physiologique, ainsi que l'a montré Duchenne, de Boulogne.
La nomenclature qui désigne les muscles par leurs attaches, celle qu'a proposée Chaussier et qu'ont employée partiellement Cuvier et Laurillard, est plus homogène et permet, d'après le nom donné à un muscle, d'avoir déjà quelque idée de sa fonction. Mais, en myologie comparée, cette nomenclature est défectueuse,
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car, chez les espèces différentes, les attaches d'un même muscle changent souvent.
Comment sortir de ces difficultés qui semblent inextricables? Est-ce par l'embryologie qui, dans le développement desmyotomes, nous révélera des phases plus simples de l'organisation de l'appareil musculaire et déterminera les grandes masses que la différenciation ultérieure subdivisera en muscles spéciaux? Est-ce rhomologie qui servira de base à cette classification en montrant comment un muscle, simple chez une espèce animale, peut prendre, chez une autre, des attaches nouvelles et se diviser en deux muscles différents, comme le plantaire grêle et le fléchisseur perforé des orteils? Ou bien la physiologie nous donnera-t-elle la clé des variations dans la forme et les attaches des muscles en révélant les lois de la morphogénie ?
Ces trois sources de connaissances serviront à constituer peu à peu la myologie comparée, mais aucune d'elles ne semble, en ce moment du moins, capable de fournir la base d'une nomenclature méthodique. La possibilité d'établir une telle nomenclature est même très douteuse, puisque les efforts de Cuvier et ceux des plus grands zootomistes n'ont pas réussi à la constituer.
En attendant, le travail le plus utile consiste à rassembler et à classer des documents. On pourrait s'étonner que le livre si riche de M. Le Double n'illustre pas au moyen d'images la description des diverses variations des muscles qu'il signale. Mais on sait l'impuissance des figures à donner une idée précise de la forme des muscles; on s'en aperçoit en étudiant le grand Atlas de Cuvier et Laurillard sur la myologie comparée. C'est par une série de moulages, et mieux encore par des pièces conservées avec leurs articulations flexibles, qu'on aura les éléments d'une comparaison fructueuse des formes musculaires chez les diverses espèces animales. M. Le Double Fa compris et il a déjà rassemblé un grand nombre de moulages et de pièces anatomiques ; un éminent zootomiste, M. Montané, a préparé aussi des pièces de ce genre; notre Muséum d'histoire naturelle en possède également quelques-
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unes. Il est à souhaiter que ces éléments réunis forment bientôt un petit musée de myologie comparée qui sera d'un haut intérêt et s'enrichira bien vite.
Mais je cède trop à mes préoccupations personnelles en signalant les lacunes regrettables de la myologie comparée. Le livre de M. Le Double a pour titre Les Variations musculaires chez ï homme ; il répond entièrement au but qu'il se propose, et tous ceux qui ont besoin d'une connaissance approfondie de la myologie humaine y trouveront de précieux renseignements. Le chirurgien par exemple sera prévenu, dans l'opération du strabisme, que les muscles de l'œil peuvent augmenter de nombre, se dédoubler ou avoir des tendons surnuméraires; que dans la ligature des artères il peut trouver au-devant de ces vaisseaux un plan musculaire anormal ; que la plupart des muscles qui servent de repères en pareil cas peuvent être déplacés ou faire défaut.
La connaissance des variations musculaires chez l'homme est le complément nécessaire des études anatomiques pour celui qui veut se livrer à la pratique chirurgicale. Le livre de M. Le Double répond à cette nécessité, mais en même temps il rassemble de précieux documents pour ceux que préoccupent les questions d'anatomie comparée, de transformisme et de philosophie anatomique.
Une chose pourtant m'a surpris en lisant ces deux volumes : c'est que M. Le Double ait prié un physiologiste d'en écrire la préface. Je n'ai trouvé l'explication de ce choix trop flatteur qu'en lisant les considérations générales où sont acceptées sans réserves certaines idées que J'ai émises sur le rôle de la fonction comme modificatrice de la forme des muscles, et sur les changements que l'action musculaire produit dans la forme des os. Rien ne pouvait être plus encourageant pour moi que cette approbation venant d'un anatomiste dont le nom et les travaux sont tenus en grande estime en France et à l'étranger.
Marey.
Juillet 1897.