CHAPITRE I
DÉFINITION DU DÉGAIEMENT
On définit en général le bégaiement , une affection caractérisée par une difficulté plus ou moins grande dans l'émission de la parole, difficulté souvent accompagnée d’un certain trouble dans les mouvements des muscles respirateurs. Bien que très-insuffisante, nous nous bornerons toutefois à cette définition, nous réservant d’en donner plus tard une autre lorsque nous aurons fait connaître la nature de cette affection.
En définissant ainsi le bégaiement, on en fait de suite une maladie ouplutôt une affection à part et qu’il faut bien nettement isoler; il existe, en effet, un certain nombre de maladies dont une des conséquences, un des symptômes est une certaine difficulté de la parole, et dans ce cas, cette difficulté qui est entièrement symptomatique, ne constitue pas un véritable bégaiement. Avant d'étudier cette affection, nous allons passer rapidement en revue ces divers vices de la parole symptomatiques.
Chez certains vieillards on observe quelquefois — difliculté
de parler qui tient à l’affaiblissement des organes phonateurs et à la perte de la mémoire. Cette difficulté n’est point un véritable bégaiement, car on voit, au contraire, ce dernier diminuer et même disparaître avec les progrès de l’âge.
Pendant les prodrômes des hémorrhagies cérébrales, de l’encéphalite, du ramollissement du cerveau, et d’autres maladies de cet organe, on observe quelquefois un certain embarras de la parole, qui, réuni à d’autres signes, permet dans quelques circonstances de prévoir l'invasion de ces maladies. Une fois ces affections développées, la parole peut être abolie ou bien conservée; mais assez souvent aussi elle est notablement gênée, difficile, embarrassée, et pour tout médecin qui a vu quelques malades, il est impossible, en raison des circonstances qui l’accompagnent, et des caractères mêmes de cet embarras de la parole, de le confondre avec un véritable bégaiement.
ILest certaines névroses cérébrales dans lesquelles on observe quelquefois une difficulté plus ou moins grande de la parole; ainsi lorsque la chorée atteint les muscles phonateurs, cet acte est en général beaucoup moins libre que dans l’état normal; ce n’est pas là toutefois un véritable bépaiement; et ceux qui ont appelé cette affection une chorée des muscles de l'articulation, se sont, à notre avis, complétement mépris ;ce qu’on observe - surtout dans ce cas, c’est en quelque sorte un état saccadé de la parole ; les syllabes sortent à intervalles égaux, et sont presque toujours rapidement prononcées. J’ai eu plus d’une fois l’occasion d'observer ces eflets de la chorée chez de jeunes sujets reçus à l'hôpital des Enfants-malades pour cette affection.
Quelquefois, dans des maladies graves et de long cours, dans la fièvre typhoïde par exemple, il survient, chez les sujets trèsaffaiblis, une difficulté de la parole qui peut avoir de l’analogie avec le bégaiement. Dans l'ivresse, la langue est souvent, comme dit le vulgaire, génée et embarrassée ; c’est encore une difhculté de parler symptomatique.
On observe encore un certain embarras de la parole, chez
| les enfants qui commencent à parler ; ils bésayent, comme on dit, les premiers mots ; il existe une véritable hésitation chez les individus qui parlent une langue étrangère qu’ils ne savent pas très-bien, chez les personnes de peu d'intelligence, ou bien qui ne savent comment exprimer les idées qui leur viennent, chez les écoliers qui veulent réciter des leçons qu’ils ne savent pas. Cet embarras de la parole, qui varie dans presque tous ces cas, et n’est jamais semblable à lui-même , ne peut certainement être considéré comme un véritable bégaiement.
On a dit qu’il arrivaitsouventaux personnes chez lesquelles les idées se formaient trop promptement et qui parlaient avec trop de rapidité, d’être affectées de bégaiement. Cela n’est
pas exact, ces personnes-là ne bégayent pas, mais elles bredouillent.ÎLe bredouillement est caractérisé , en effet, par une prononciation confuse ; les individus qui le présentent, parlent avec une telle volubilité, qu’ils n’ont pas le temps de prononcer complètement les mots; ils en mangent une partie, comme on dit vulgairement.C’est là ce qui constitue le vice de langage qu’on a appelé bredouillement, et qui est loin d’être un véritable bésaiement. On n’a, du reste, qu’à faire parler un peu lentement les personnes qui en sont affectées, pour les entendre s'exprimer avec facilité.
Le grasseyement qui est dû à la mauvaise articulation de la lettre r, à son remplacement par une autre consonne ou même à sa suppression complète, est simplement le résultat d’une mauvaise habitude, etavec un peu de persévérance on pourrait facilement corriger de ce défaut les personnes qui en sont affectées: Nous dirons absolument la même chose de la blésité qui est caractérisée par la substitution de certaines consonnes qui ne doivent pas exister dans un mot, à d’autres qui doivent normalement en faire partie.
Que dire maintenant du bégaiement symptomatique d’un vice organique de la langue ou des muscles phonateurs? La première question à décider serait celle-ci : ces vices organiques
existent-ils ? et ensuite, s’ils existent, sont-ils fréquents, et donnent-ils toujours lieu au bégaiement? Toutes ces questions sont encore loin d’êtres résolues, et comme l’a fort judicieusement fait observer M. Malbouche dans un opuscule publié en 1841, on a singulièrement exagéré les vices organiques, et tellement même qu'on en est à douter de leur existence. Bien qu'il s'agisse ici d’un vice de langage symptomatique, nous n’en discuterons pas moins ces questions à propos des causes du bégaiement et de la section des muscles génio-glosses; mais nous pouvons affirmer d'avance que ces vices organiques sont infiniment plus rares qu’on ne l’a prétendu dans ces derniers temps, et que leur existence est peut-être même douteuse. Sauf cette question que nous réservons, nous sommes, Je pense , bien fixés sur le vice de la parole auquel on doit donner le nom de bégaiement. Il y a des difficultés de parler symptomatiques : ce sont les diverses espèces de troubles de la parole que nous avons passées en revue; et le bégaiement proprement dit, qui, bien qu'il se présente sous des formes assez diverses, n’en est pas moins une affection à part, bien nette et bien caractérisée. C’est elle que nous allons maintenant étudier.