V. Incubation du paludisme, sa durée. Périodes de latence
I. Causes individuelles prédisposantes. — A. Age. — Le paludisme est une maladie de tous les âges, mais les enfants et les jeunes gens présentent une prédisposition marquée.
De Brun à Beyrouth a noté, sur 2073 sujets atteints de fièvre palustre, 1065 enfants au-dessous de huit ans.
Jules Simon constate également que les jeunes enfants sont très sujets au paludisme '.
B. Sexe. — L'homme est atteint plus souvent que la femme, ce qui s'explique par la différence des occupations : la femme vit à la maison plus que l'homme qui est chargé d'ordinaire de la culture du sol et d'un grand nomhre de travaux qui le placent dans des conditions favorables à l'infection.
C. Profession. — L'influence de la profession est considérable.
Les professions les plus malsaines au point de vue du paludisme sont celles qui mettent l'homme le plus directement et le plus souvent en rapport avec le sol.
1. Jules Simon, De la fièvre intermittente ciiez les enfants, Journal des praticiens, 26 nov. 1895.
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Les ouvriers qui sont employés à dessécher les marais, à curer des ports ou des fossés, les terrassiers, les jardiniers, les agriculteurs, les moissonneurs fournissent au paludisme le plus grand nombre de ses victimes.
Dans les pays où Ton cultive le riz, les travailleurs employés dans les rizières sont impaludés dans une très forte proportion.
D. Gravité du paludisme dans les armées en campagne. — Les soldats en campagne, obligés de coucher en plein air, de remuer la terre, d'aller au fourrage, réduits souvent à boire une eau de mauvaise qualité, soumis enfin à de grandes fatigues et à des privations de toute sorte, se trouvent dans des conditions très défavorables pour lutter contre le paludisme ; aussi toutes les fois que des armées ont été obligées d'occuper, pendant la saison des fièvres, des localités insalubres, on a vu se développer des épidémies graves qui parfois ont pris les proportions de véritables désastres '.
Pringle rapporte que, pendant la campagne de 1747 dans les Pays-Bas, les troupes anglaises qui occupaient Zuit-Beveland et l'île de Walcheren furent tellement incommodées par les fièvres, qu'à un certain moment quelques bataillons avaient au plus 100 hommes en état de faire leur service, ce qui représentait seulement la septième partie d'un bataillon complet; le Royal, à la fin de la campagne, n'avait que 4 hommes qui se fussent toujours bien portés ^
L'année suivante, les fièvres furent encore plus nombreuses. Les bataillons qui, en 1747, avaient été en Zélande, présentèrent les premiers des fièvres intermittentes irrégulières, qui étaient évidemment des rechutes et qui se terminaient souvent, dit Pringle, en hydropisies.
Les Hollandais avaient inondé le pays pour se défendre; une fois les préliminaires de la paix signés, on fit rentrer une partie des eaux dans leur lit et les terrains incomplètement desséchés devinrent des foyers actifs de paludisme.
A Bréda, la maladie prit de telles proportions que les Etats- Généraux donnèrent l'ordre de remettre l'inondation dans son premier état.
Les quartiers les plus voisins des inondations eurent surtout à souffrir des fièvres ardentes (pernicieuses, délirantes et coma-
1. A. Laveran, Traité des maladies des armées, Paris, 1875, p. 150. •2. Prinole, Observ. sur les malad. des armées, Londres, 1732.
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teu.ses); le régiment de Gray, en quartier près de Bois-le-Duc, eut jusqu'à 260 malades, plus de la moitié de reffectif, et à la fin de la campagne il n'y avait en tout que 30 hommes qui se fussent toujours bien portés; le régiment de Johnson, à Nieuland, et les fusiliers écossais qui se trouvaient à Dinther, comptaient leurs malades par centaines.
Le débarquement des Anglais au mois d'août 1809 dans l'île de Walcheren fut suivi d'une des plus graves épidémies de fièvres palustres que l'on connaisse.
Du 28 août au 23 décembre, sur un efTectif de 39 219 hommes, 4175 succombèrent aux fièvres; du 21 août au 18 novembre, le nombre des admissions aux hôpitaux, récidives comprises, s'élevait à 26 846 ; vers la fin de décembre 1809, après la rentrée des troupes en Angleterre, on comptait encore 11503 hommes atteints de maladies de Walcheren.
L'armée anglaise avait été vaincue avant de combattre, elle n'eut que 217 hommes tués à l'ennemi.
Les armées en campagne dans les plaines du bas Danube ont été bien souvent éprouvées par les fièvres palustres qui, en s'unissant au typhus ou à la fièvre typhoïde, ont produit ces graves épidémies qui sont connues sous le nom de fièvre hongroise.
Pendant la guerre turco-russe de 1877 à 1878, il y a eu dans l'armée russe du Danube : 140 000 cas de fièvres palustres et 1092 décès par cette cause.
En 1828, pendant la campagne de Morée, et en 1859, pendant la guerre d'Italie, les fièvres palustres ont régné avec une grande fréquence dans notre armée.
L'arjnée française était entrée en Lombardie à la fin d'avril et au commencement de mai 1859; dès les premiers jours de juillet et jusqu'à la fin de septembre, écrit Gazalas, toutes les maladies se confondirent en un seul type, caractérisé surtout par la fièvre rémittente simple ou compliquée d'état typhoïde \
Pendant les premières années de la conquête de l'Algérie, le paludisme a fait un très grand nombre de victimes parmi nos soldats. L'endémo-épidémie était particulièrement grave dans la plaine de la Mitidja et à Bône. En 1833, on perdait à Bône 1526 hommes sur 5500 hommes de garnison.
Il faut dire qu'au début de la conquête de l'Algérie, nos méde-
1. Gazalas, Malad. de l'armée d'Italie. Rec. mém. de méd. -milit., 1864.
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cins, imbus des idées de Broussais, et ne connaissant du paludisme que la fièvre intermittente, savaient mal se servir de la quinine; Maillot sut heureusement réformer leur thérapeutique défectueuse; il montra que les continues palustres étaient justiciables de la quinine comme les fièvres intermittentes, et les bons effets de cette réforme ne tardèrent pas à se faire sentir; la mortalité, qui était de 1 sur 3 à l'hôpital de Bône, descendit rapidement à 1 sur 20 ' .
Actuellement le paludisme atteint plus particulièrement dans les corps de troupe d'Algérie : les hommes des pénitenciers militaires et des ateliers de travaux publics employés à tracer des routes ; les militaires qui sont détachés en été à la garde des forêts ; ceux qui sont mis à la disposition des agriculteurs pour la moisson ^ ou pour la destruction des sauterelles ; ceux qui travaillent dans les jardins militaires; enfin les soldats du train qui sont sans cesse sur les routes.
A Chypre en 1878, pendant la première année de l'occupation, la mortalité dans l'armée anglaise s'éleva à 40,27 pour 1000; dans les années suivantes et depuis qu'un camp a été établi au mont Troados la mortalité s'est abaissée à 5 pour 1000.
L'expédition de 1895 à Madag-ascar est un exemple mémorable de l'extension et de la gravité que peuvent prendre les fièvres palustres dans une armée en campagne ; en quelques mois le nombre des décès s'est élevé à 6000, ce qui représentait près du quart de l'effectif et sur 3 hommes rapatriés 2 étaient atteints de paludisme ^
Du 16 janvier au 1" mars, en six semaines, sur 550 hommes qui occupent Majunga, 254 sont atteints de. fièvre palustre * et partout la proportion des malades est au moins aussi forte.
D'après J. Lémure, sur 100 décès à Madagascar 72 environ doivent être attribués au paludisme ^
Les corps les plus éprouvés ont été naturellement ceux qui étaient employés à des travaux de terrassement.
1. Maillot, Traité des fièvres intermittentes, Paris, 1836. — Huïin, L'Épidémie de Bône en 1833, Paris, 1882, extrait de la Gazette médicale de l'Algér'ie. — Maillot, Gaz. des hôp., 11 oct. 1887.
2. II est regrettable que des soldats soient mis à la disposition des agriculteurs pour la moisson en Algérie; ces hommes reviennent souvent avec la fièvre et il faut les soigner pendant longtemps, quand ils ne succombent pas à des accès pernicieux. Il est indiqué d'employer pour les travaux de la moisson des Arabes ou des Kabyles, de même pour la destruction des sauterelles.
3. Vlncent et Buuot, Le Paludisme à Madagascar, Acad. de méd., 1896.