DIFFICULTÉ DU SUJET
X'C. Quelques multipliées que soient les formes sous lesquelles s’offrent les parties solides de l’organisme, elles ont toujours cela de commun, qu’ elles sont le signe ou le résidu dé certaines actions vitales du corps animal , dont le but est de réaliser (§ 11 ) le pur antagonisme de l’élément proprement dit de toute formation animale , c’est-à-dire de produire des solides qui contrastent avec les liquides. En effet , les parties \ solidifiées , quoique moins vivantes , par cela même qu’ elles sont solides , ont cependant une signification importante comme antagonisme complet de la substance « animale élémentaire. Elles deviennent en quelque sorte le foyer, le centre de la;i masse , comme les nerfs sont le foyer, le centre dé V activité , et, par cette raison, il y a antagonisme entre elles et les nerfs eux-mêmes (1).
XCI. J’ai déjà fait voir ( § 4, 5, 6, 12) comment la solidification , tantôt était générale et s’opérait ou à l’extérieur ou à la périphérie de l’organisme , dont l’intérieur offrait cependant encore peu d’hétérogénéité , tantôt, par répétition de ce premier travail , s’accomplissait aussi dans l’ intérieur , à la p éripliérie de la moelle nerveuse. Si maintenant on réfléchit que , dans toutes les parties solides , l’organisme arrive au même but , c’est-à-dire à représenter le pur antagonisme de son élément (le liquide) , et la séparation entre l’individuel et le général
(r) Gœtbè a pris pour épigraphe cette proposition si vraie de Troxler :
« Le squelette est le plus important des signes physiognomoniques annon- » çant qu’un esprit créateur et un monde créé se sont pénétrés réciproque- » ment dans la vie. »
(c’est-à-dire entre l’animal et le monde extérieur, ou entre la moelle nerveuse centrale et le reste du corps ) , il est clair que toutes ces parties appartiennent à uneseuleet même catégorie. Ce serait donc en vain qu’on se flatterait de comprendre quelques unes d’entre elles en les considérant à part, par exemple , les parties solides des animaux supérieurs séparées de celles des animaux inférieurs , ou le névrosquelette isolé du dermatosquelette ; toutes ces formations ne font quW en réalité.
XCII. Aucun corps de la nature ne pouvant être conçu sans tous les autres , il n en est aucun non plus que nous parvenions à connaître autrement qu’en étudiant son histoire et en ayant égard aux rapports qui existent entre lui et d’autres formations venues avant et après. L’étude même des tests qu’on rencontre chez les animaux les plus inférieurs est donc indispensable pour se faire une idée exacte de la formation du squelette osseux des animaux supérieurs.
XCI1I. Mais si la nécessité de prendre en considération tous les fourreaux testacés , et d’avoir une notion précise de la disposition, de l’évolution du système nerveux , hérisse de difficultés la connaissance de la formation légitime du squelette osseux , la manière dont on est dans l’usage d’envisager et de diviser ce dernier lui-même contribue encore à les mul- tiplier. Il faut donc débuter par aller à la recherche de ces difficultés , si l’on ne veut point être arrêté à chaque pas qu’on fera dans une carrière si pleine d’intérêt , s’exposer même à croire que le but., qu’on aperçoit vaguement, échappe à nos moyens d’investigation.
XCIV. Le premier obstacle à ce que nous apercevions la loi intérieure qui préside à la configuration du squelette osseux , consiste dans la multiplicité des formes sous lesquelles une seule et même partie se montre à nous, chez les animaux, dans l’infinie variété de ses rapports avec d’autres , enfin dans les changemens qu’elle subit souvent , eu égard à sa situation et à ses connexions. Toutes ces circonstances réclament chacune une discussion particulière.
XGY. Occupons-nous d’abord des modifications qu’une seule et même partie éprouve dans son volume et sa forme. Sous ce rapport déjà , un coup d’œil exercé et sûr peut seul empêcher
go DBS PARTIES SOLIDES DU CORPS ANIMAL.
qu’on ne soit induit en erreur par le nombre infini des diversités, et faire qu’on reconnaisse chaque partie pour ce qu’elle est réellement , surtout quand il s’agit des os de la tête , où tout est pour ainsi dire confondu, où Les changemens sont plus grands que nulle part ailleurs, et où la nature semble s’être le plus éloignée de la simplicité du type primordial. Il importe donc de s’accoutumer d’abord à examiner simultanément plusieurs squelettes et surtout plusieurs crânes d’une mêmè classe., afin d’acquérir l’habitude de retrouver de suite les parties homologues (1).
XGYI. En se livrant à l’étude de ces diversités , il est néces- \ saire de bien distinguer l’une de l’autre deux directions différentes. Ici , nous voyons une partie s’accroître , en quelque sorte outre mesure, et changer de la manière la plus étrange dans toutes ses dimensions , modification qui est celle cependant au milieu de laquelle on à le moins de peine à retrouver la signification primitive. Là , au contraire , cette partie tombe dans un état d’oblitération ou d’atrophie , elle se resserre de plus en plus sur elle-même , à tel point qu’il devient difficile d’en apercevoir encore les vestiges , et qu’elle finit par se ; dérober entièrement à nos yeux. Le meilleur moyen de se préparer à savoir bien apprécier ces états', est de s?attacher à l’étude des conformations monstrueuses , tant des parties solides que des parties molles.
XCVII. Au milieu de tous ces changemens de forme , nous ne tardons point à apercevoir qu’une certaine loi, entrevue déjà par le génie de Goethe (2) , est fidèlement suivie partout. Nous trouvons , en effet , qu’un certain équilibre a toujours lieu entre eet accroissement de volume et cette oblitération , de sorte
(i) Quand on s’est bien convaincu, par exemple, que l’os jugal filiforme de la Taupe et la puissante arcade zygomatique arquée en avant et en liant du Lion ne sont qu’une seule partie , qu’il en est de même pour les nageoires des Poissons et les ailes, des Chéiroptères , pour les osselets plats de la région sacrée, de l’Orvet et les os innommés du bassin humain, etc., on est déjà jusqu’à un certain point sur la voie de saisir l’affinité, l’identité même des formes en apparence les plus hétérogènes.
;(â) Zur 'Ndtürwmenschaft ueberhaupt und zur Màrpkoîogiè irt s besondcr* , Stnttgar&fc 1 8 17-1830 , in-8, tom. I,cab. Il, pag. 1^5.
que, quand telle partie grandit , telle autre doit diminuer , et vice versa, line découverte semblable doit nous donner à penser que la pâture ne produit pas l’infinie variété de ses formes par la création de nouveaux élémqns , mais par des répétitions et des modifications continuelles de ceux dont elle dispose , à peu près comme la parole exprime les idées les plus diversifiées avec un nombre donné de mots , dont elle varie à l’infini l’ association et les inflexions.
XÇVHX. Geo ffr ov-Sa int-Hilai r e a parfaitement rendu cette idée : « La nature , dit-il (1) , emploie constamment les mêmes » inatérïaux , et n’est ingénieuse qu’à en varier les formes.
» Comme si , en effet , elle était soumise à de premières don- « nées, onia voit tendre toujours à faire paraître les mêmes » élémens en même nombre , dans les mêmes circonstances et j) avec les mêmes connexions. S’il arrive qu’un organe prenne un « accroissement extraordinaire , l’influence en devient sensible » sur les parties voisines , qui dès lors ne parviennent plus à «leur développement habituel,, mais toutes n’en sont pas » moins conservées , quoique dans un degré de petitesse qui «les laisse souvent sans utilité : elles deviennent comme au- » tant de rudimens qui témoignent en quelque sorte de la per- » manence du plan général (2). «
XCIX. Si donc le volume et la forme des os n’ont rien de constant, ce qui rend déjà difficile de bien apprécier l’ ensemble du squelette , il reste encore à parler des changemens qu’ils subissent dans leurs connexions. Ici , également , nous retrouvons des variations diverses, quoique moins fréquentes,
( i) Philos, anatomique. .Paris , 1818 , in-8, tom. I, pag. 18.
(2) L’étude analytique des corps naturels offre une foule de cas qui permettent ainsi de reconnaître l’unité dans la diversité. Je rappellerai seulement les pierres météoriques , dont l’aspect diffère de celui de tous les minéraux connus, et où l’on trouve cependant les mêmes principes constituans (silice, soufre, fer, nickel, etc.), combinés seulement d’une manière particulière, dont il n’y a point d’exemple sur notre globe. La vérité de la proposition que je développe ici devient plus évidente encore lorsqu’on réfléchit à la décomposition des corps organiques , phénomène pendant lequèldes organismes les plus différëns semblent naître' des mêmes élémens, modifiés. seulement "soitt le point - de vue des circonstances qui président à leur combinaison.
mais qu’on ne parvient à concevoir , pour la plupart , qu’en voyant certaines régions principales de l’organisme s’isoler peu à peu de plus en plus chez les animaux des classes supérieures , ou considérant ces variations comme la conséquence de l’accroissement et de l’oblitération de certaines pièces osseuses elles-mêmes (1).
G. Enfin , la méthode consacrée pour étudier et diviser le squelette osseux, est un des obstacle qui s’opposent à ce qu’on en saisisse bien l’interprétation , et , sous ce rapport , j’ai encore les remarques suivantes à faire.
On était dans l’usage de prendre pour point de départ le squelette de l’homme , et même celui de l’adulte , c’est-à-dire celui où le type primordial est arrivé au plus haut degré d’évolution et d’ennoblissement. On le décrivait purement et simplement , sans nul égard à son histoire génétique. Cette méthode, jointe à l’habitude de ne faire aucune attention aux autres parties solides du règne animal, empêcha qu’on pût saisir la signification jfrimordiale des pièces de ce squelette. Qui pouvait reconnaître que le crâne est un prolongement de la colonne vertébrale , que les os de la face sont des arcs costaux, etc. , quand on s’attachait de suite à l’étude du squelette de l’homme adulte P Était-il possible alors de s’apercevoir que , malgré la puissance de leur développement , les os des membres ont le caractère de la colonne vertébrale , ni même de saisir que la simple vertèbre est la forme primaire, du squelette entier ?
(i) Ainsi, quand nons trouverons, par exemple, que dans les Poissons les omoplates s’nnissent en grande partie avec l’occipnt, et les os du bassin se placent en dessous ou même en avant [de la ceinture scapulaire, cette connexion insolite ne devra pas nous empêcher de les reconnaître pour des omoplates et pour des os pelviens, car nous nous rappellerons que les régions du tronc ne sont point aussi séparés les uns des autres et de la tête dans les Poissons que dans les animaux supérieurs. De même, c’est un résultat nécessaire de l’accroissement d’un os, qu’il contracte des connexions avec des os qui ailleurs n’entrent point en contact avec lui : ainsi , par exemple , dans la Souris, l’os wormien , qui a pris un développement extraordinaire, sépare presque entièrement l’os occipital du pariétal, et chez les Poissons, l’absence d’os longs aux membres fait que les nageoires, c’est-à-dire les analogues des pattès, s’articulent d’une manière immédiate avec les os du bassin, etc.
CI. Plusieurs années d’étude peuvent au contraire donner à chacun l’intime conviction que la seule manière d’apercevoir sûrement le sens attaché à chaque forme particulière , est de suivre la méthode génétique d’une manière rigoureuse et de s’élever des formes les plus simples aux plus complexes, soit en ce qui concerne le squelette , soit en ce qui regarde le déploiement du système nerveux et en général tout objet naturel quelconque.
CIL Ce n’est cependant pas cette fausse méthode d’étude qui seule empêche d’envisager les choses d’une manière parfaitement conforme à la nature. Le goût des explications téléologiques y contribue aussi pour beaucoup. Souvent en se trouvait satisfait lorsqu’on avait entrevu à peu près dans quel but un os ou tout autre partie existait, à quel usage l’animal employait tel ou tel membre. On se croyait fort avancé , par exemple , quand on savait que le changement des membres antérieurs et le vide des cavités osseuses permettent à l’oiseau de voler , et , admettant que ces deux particularités de structure lui ont été accordées précisément pour qu’il pût voler , on croyait n’avoir pas besoin de chercher une autre explication.
CIII. Cependant, en y réfléchissant de sang-froid, nous ne tardons pas à reconnaître que de pareilles vues, bien qu’on ne doive pas les négliger tout- à-fait , sont incapables de dévoiler l’énigme des formations animales (4) , qu’il faut pour cela rechercher comment telle ou telle formation se réalise en vertu des lois éternelles de la raison et sous l’influence des conditions externes et internes de l’organisme , après quoi il n’est pas difficile de trouver comment l’animal doit s’en servir pour quelle corresponde au but de son organisme entier.
CIY. Enfin la méthode reçue pour diviser et dénommer les
(x) On ne remarque point assez à quelles absurdités les explications téléologiques conduisent quand on les emploie seules. Ne serait-il pas absurde qu’on crût avoir rendu compte de l’existence des feuilles, en disant qu’elles servent à fournir de l’ombre à la terre qui entoure les racines, ou au moissonneur qui se couche sous un arbre ?
g4 »ËS PARTIES SOlïÜES Î)Ü CORfS AMÏMAli
parties du squelette , est sous plusieurs rapports contraire à une méthode d’observer conforme à la nature et reposant sur l'évolution de ces parties. Goethe dit avec raison, en parlant de la division du squelettei(i) : « La manière empirique dont on » a procédé pour décrire les os humains , ceux surtout de la » tête, nous frapperait bien davantage si l’habitude ne nous ^ l’avait pas rendue supportable. On emploie des moyens mé- » caniques pour disloquer la tête , sans s’inquiéter même de »• l’âge auquel elle était arrivée , et les pièces que l’on obtient' ». ainsi sont considérées comme autant dé parties, qu’on décrit » telles quelles s’offrent à la vue (2). »
GY;. Les noms, donnés aux os ayant été tirés arbitrairéme# de ressemblances extérieures' accidentelles / ils opposent a l’étude comparative du squelette dans les animaux un obstacle' qui empêche souvent de bien apprécier les formés. Cepéndanf on est obligé de les conserver , en ayant soin de rappeler que" le hasard seul les a introduits. Il ne sera pourtant pas difficile par la suite de créer une nomenclature fondée sué là signification bien constatée (3)1
CYI. Qu’on ne s’effaie cependant pas de ces obstacles1 , et qu’ils ne détournent pas d’étudier l’histoire purement génétique du squelette. La satisfaction que fait éprouver l’espôir de substituer au chahs et à l’arbitraire des vues exactes sur lhinité primordiale dé toutes les formés , et d’arriVer à la' connaissance^ d’un ordre fondé sur dès: lois1, doit suffire pour sti-
(1) Zür Morphologie , tom. I, cah, .11, pag; 175.
(2) Nôhs verrons plus tard combien on aurait de. peine à comprendre fhomblogie’ dù crâne et de la colonne vertébrale en considérant le spbé* noïdé comme un1 senbosyau lieücl’avdir égard à la séparation qui existe , chez presque tous les animaux etmême dans le fœtus humain , entré sa' portion antérieure et sa portion postérieure ( corps de la seconde et de. la troisième vertèbre crânienne). Si l’on prend l’occipital et le sphénoïde pour un seul os , sous le nom d’os basilaire, on a sous les yeux une masse informe, à laquelle on ne peut rien comprendre.
(3) Si les noms de voirier et d’étrier rie sbnt’pâ's inconvenans chez l’homme, . l’idéé dé fornië qui s’y rattacbe dans riOtre"" esprit rend difficile de reconnaître' ces.ôs cËei les Reptiles! et lès Poissons", oti'ils rie ressemblent' plus ni à üri'sdc- de- charrue ni à un étrier, Eéàüèoi.ip d’aulrés pièces' sont dans lé’ jnême cas.