‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 8 sur 57 · BESOINS DE L'HOMME ET MOYENS DE LES SATISFAIRE · texte numérisé non relu

BESOINS DE L'HOMME ET MOYENS DE LES SATISFAIRE

1. L'homme a des besoins; nécessité du travail pour les satisfaire. — 2. Ulilité. Il y a deux moyens de l'obtenir. — 3. L'homme doit tendre à substituer l’action de la nature à ses propres efforts; c’est en quoi consiste le progrès. — 4. Erreurs qui s'opposent à l'accomplissement de ce progrès. — 5. Des besoins de l'homme, comment on peut les classer. — 6. Ces besoins sont variables et extensibles.—7. Nécessité de l'extension

des besoins pour le progrès. — 8. Ge qu’on entend par production et produit. — 9. But de l'économie politique.

1. — L'homme éprouve, dès sa naissance, de nombreux ‘ besoins, dont l’incessante satisfaction est nécessaire au maintien de sa vie et à son bien-être. Mais il est doué aussi d’intelligence, d'activité et de force; en mettant en œuvre ces dons, c’est à dire en éravaillant, il parvient à la satisfaction plus ou moins complète de ces besoins. Ceux-ci, tant qu’ils ne sont pas satisfaits sont des peines; le travail, l'effort nécessaire pour amener cette satisfaction est une peine aussi, mais, tandis que les premières, en se prolongeant, deviennent des souffrances cruelles qui peuvent se terminer par la mort, la seconde, en se renouvelant, ne produit que la fatigue dont le repos est le remède. Des deux peines, l’homme choisit la moindre et il travaille pour satisfaire ses besoins, ou, comme ses efforts sont susceptibles d’être transmis, il arrive ordinairement, ainsi que

nous le verrons plus loin, que les besoins d’un homme sont satisfaits en totalité ou en partie par le travail d'autrui, à charge de réciprocité.

.2.—C’estle continuel échange de services entre les hommes, lequel résulte de la transmissibilité des efforts, qui est la prin-. cipale raison d’être de la société.

On nomme wfililé tout ce qui sert à satisfaire les besoins.

Le degré d’activité et de force dont l’homme a été doué étant très faible par rapport à l’étendue de ses besoins, il a dû chercher les moyens d’augmenter la somme d’utilités produites sans augmenter proportionnellement son travail. Il parvient à ce résultat en s’aidant du concours de la nature, qui lui fournit des matériaux et des forces gratuitement et en quantités infinies, quand il sait en tirer parti.

Ainsi certains besoins des hommes sont satisfaits par l’action seule de la nature, sans l'intervention d'aucun travail humain,

Tel est le besoin de respirer, satisfait par la présence de l’air autour. de nous en quantités inépuisables, du moins dans les circonstances ordinaires; tel est le besoin de lumière auquel pourvoit le soleil pendant le jour.

Pour la satisfaction de la plupart de nos besoins, la nature concourt avec le travail humain; par exemple celle- -ci nous fournit presque partout de l’eau en abondance, il suñit alors d’un faible travail, d’un simple transport pour satisfaire le besoin de boire,

Pour l’alimentation, elle n’y pourvoit que très faiblement par les produits spontanés du règne animal ou du rèbne végétal; mais il suflit que l’homme provoque l’action de la vie sur ces deux règnes pour qu'il y soit suftisamment pourvu.

Dans son travail, l’homme est aussi aidé par les connais: sances et l’expérience que les générations antérieures ont accumulées et dont il dispose au même titre que des forces de la nature. |

Enfin, dans des cas fort rares, certains besoins sont satisfaits par le seul travail humain, sans que les agents naturels y prétent leur concours. Les besoins sont donc presque toujours satisfaits par la combinaison d’efforts humains, qui exigent que l’on se donne de la peine ou qu’on la récompense en autrui, ce qui constitue de l’ulilité onéreuse, avec 1e concours des forces

ou des matériaux que nous offre la nature et qui sont de l’ufililé gratuite.

3. — Substituer autant que possible l'utilité gratuite à l'utilité onéreuse, telle doit être la tendance constante de l’humanité, car ce n’est que par ce moyen seul qu’elle peut accroître les satisfactions obtenues d’une même somme d’efforts, c’est à dire augmenter son bien-être.

Si l’homme pouvait parvenir à substituer entièrement l’action des forces de la nature à son propre travail, il pourrait se procurer la satisfaction la plus complète de tous ses besoins, sans faire aucun effort ; il n’existerait plus de peine pour lui; il aurait réalisé le bien-être absolu. Il ne lui est pas donné d'atteindre à ce résultat, maïs il lui est permis d’én approcher de plus en plus, et chaque pas qu'il fait dans cette voie est un progrès.

4,— Cependant on est encore bien loin d’être généralement d'accord sur cette manière d'envisager le progrès; dans l’origine de la société surtout, les hommes sont enclins à croire qu’il est plus facile et plus profitable d’asservir leurs semblables en les réduisant à la condition d’esclaves, de serfs ou de tributaires, ou bien en les dépouillant des fruits deleur travail

par la violence ou la ruse, que de s’assujettir les forces de la nature qui sont sans limites et dont la conquête n’exige ni violence ni injustice.

En effet, cette conquête semble d’abord présenter des difficultés insurmontables à l’homme ignorant qui voit bien plutôt dans les agents naturels comme l’eau, le feu, la foudre ou l'électricité, le vent, etc., des ennemis à redouter que des forces dont il peut se faire des auxiliaires dociles, et l'expérience démontre que ce n’est qu'après être parvenu à un degré de civilisation assez avancé, qu’il songe à les faire servir à la satisfaction de ses besoins.

Puis aussi, dans la société moderne, chaque fois qu’il s’agit de substituer de l'utilité gratuite à de l’utilité onéreuse, cela équivaut à rendre inutile un certain genre de travail, que l’on remplace par l’action gratuite d’un agent naturel. Il résulte de là un avantage évident pour l'humanité entière, mais qui semble acquis aux dépens de la portion de celle-ci, qui fondait ses moyens d'existence sur la rémunération du travail devenu inutile. On ne songe pas que ces efforts peuvent s'appliquer à la

satisfaction d’autres besoins et continuer ainsi d'obtenir leur récompense.

Ces erreurs ont longtemps arrêté et entravent encore aujourd’hui l'humanité dans la voie du progrès; on ne peut mieux les combattre qu’en montrant que les besoins des hommes étant sans limites, et ayant une tendance naturelle à s’accroître, à peine l’humanité parvient-elle à charger la nature de pourvoir au soin d’en satisfaire une partie, qu’il en renaît une foule d’autres exigeant de nouveaux efforts humains. Nous allons donc étudier d’abord la nature de nos besoins et la manière dont ils s’accroissent ; nous examinerons ensuite dans les chapitres suivants quels sont les moyens dont les hommes disposent pour en réaliser la satisfaction, à mesure qu’ils s'étendent.

5. — Il serait impossible et fort inutile d’ailleurs de faire l’énumération complète des besoins, ceux-ci variant et croissant sans cesse, On peut les ranger en deux classes: les besoins matériels, ceux qui concernent le corps, et les besoins intellectuels, ceux qui concernent l'intelligence. Les premiers comprennent : la respiration, l’alimentation, le vêtement, le logement, le maintien et le rétablissement de la santé, la locomotion; les besoins intellectuels sont : l'éducation religieuse, morale et intellectuelle, la culture du beau, la diversion comme repos du travail intellectuel,

La vie des hommes en société engendre également des besoins dont la satisfaction est aussi indispensable à son existence, que la conservation de la santé est nécessaire au maintien de la vie de l’homme; ces besoins sociaux peuvent se résumer en celui de la sécurité.

6. — Tous ces besoins sont essentiellement variables et susceptibles d’une extension indéfinie. Le besoin de respirer, ordinairement satisfait par la nature seule, demande du travail, quand de grandes agglomérations de population, ou d’autres causes rendant malsain et corrompu l'air dans lequel l’homme doit séjourner, exigent que cet air soit purifié ou renouvelé.

Il semble que le besoin d’alimentation soit limité par la capacité des organes de la digestion ; cependant ce besoin augmente avec le nombre des hommes qui tend à s’accroître sans cesse, Il s’en faut de beaucoup, d’ailleurs, que les classes les plus nombreuses de la société disposent d’une quantité d’aliments suffisante pour développer chez elles le maximum de

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force et de vitalité: combien d’êtres demeurent chétifs, n’ont qu’une vie de courte durée et ne sont capables que d’un faible travail, faute d’une nourriture suffisante! Non seulement le besoin d'aliments est susceptible d’un grand accroissement en quantité, mais il l’est aussi sous le rapport de la qualité, Des populations entières vivent d’un aliment unique, souvent lourd et indigeste, et ne renfermant pas tous les éléments que réclame la complète nutrition du corps; si cet aliment unique vient à manquer, comme il ne peut être remplacé immédiatement par aucun autre, il en résulte d’irremédiables famines. Le besoin d'alimentation peut et doit done croître sous le rapport de la qualité et de la variété des substances alimentaires. Enfin une nourriture grossière et d’une digestion difficile peut convenir à un robuste campagnard, travaillant au grand air, mais il faut une alimentation plus délicate et plus substantielle à des personnes d’un tempérament moins robuste, se livrant au travail intellectuel et sédentaire, et respirant un air moins vif, moins souvent renouvelé que celui de la campagne; or le nombre de personnes, qui sont dans ce cas, augmente avec la civilisation des peuples.

Le besoin de vêtement est susceptible de croître dans de plus larges proportions encores d’abord c’est la fourrure des animaux qui garantit l’homme du froid et des variations atmosphériques; bientôt il lui faut un vêtement plus commode et plus souple, et l’on a recours à des tissus; ceux-ci se perfectionnent, et l’usage s’en étend; alors le vêtement ne sert plus seulement à garantir du froid, il répond à des besoins de décence, d’élégance et même de luxe; de là un accroissement presque sans bornes du simple besoin de vêtement. On peut s’en faire une idée en consultant l’histoire des progrès de la consommation du coton depuis quatre-vingts ans (voir la fin du chapitre v), quand on sait d’ailleurs que ce prodigieux accroissement de l’usage des tissus de coton, n’a entravé en rien un développement très rapide aussi de la consommation des autres matières textiles et particulièrement de la laine.

Une progression analogue peut avoir lieu dans l’accroissement des autres besoins matériels; rien n'indique que celle qui a été remarquée dans le dernier siècle doive s’arrêter ou même se ralentir bientôt, tout semble annoncer le contraire.

La progression des besoins intellectuels est encore plus

rapide et connaît moins de limite que celle des besoins ma-.

tériels.

Pour s’en faire une idée, que l’on compare le besoin qu’il y avait de livres, ou de l'instruction et de la diversion qu’ils procuraient, au commencement du quinzième siècle, avant la découverte de l’imprimerie, avec ce besoin, tel qu’il existe aujourd’hui. À la première de ces époques, le papier et les

livres étaient des choses fort rares, les journaux étaient incon-.

nus; aujourd’hui la fabrication du papier, la rédaction et l’im-

pression des livres et des journaux occupent des intelligences :

et des bras par centaines de mille dans le monde civilisé. Il en est ainsi du goût de la musique et des arts graphiques et plastiques, peu connus des peuples primitifs et devenus un besoin très étendu chez les nations civilisées.

La satisfaction des besoins intellectuels a pour effet le développement et la culture de l’intelligence, qui agissent à leur tour sur ces besoins en les étendant, C’est parce que des livres à bas prix ont permis à un très grand nombre de personnes d'apprendre à lire et d'acquérir du goût pour la lecture, que le besoin de livres et d’autres publications s’est si considérablement accru.

Bastiat (dans ses ÆZarmonies économiques, livre auquel nous avons emprunté une partie des idées émises dans ce chapitre) fait observer que chacun de nos besoins a une tendance naturelle à se développer en nous : ce qui n’est d’abord qu'un désir vague et facile à réprimer, devient un goût plus prononcé, puis un besoin pressant dont la non-satisfaction est une privation pénible. La satisfaction plusieurs fois répétée engendre l'habitude, c’est à dire la répétition d’un besoin isolé à son origine, Le respect de sa dignité, l'amour-propre, la vanité, le “désir de conserver la considération qu'une partie du public accorde à ceux qui dépensent beaucoup, font ordinairement que l’on ne peut se résoudre à renoncer à l’habitude prise de satisfaire certains besoins, même non indispensables, et que l’on peut faire de grands efforts pour persévérer dans les habitudes acquises.

L'esprit d'imitation propre à la race humaine, et l'exemple de la jouissance que procure la satisfaction d’un besoin, sont aussi des stimulants qui contribuent à son extension,

7, — On peut donc affirmer que les besoins des hommes

sont susceptibles d’un accroissement indéfini, et qu’il existe ainsi une forte et continuelle tendance dans l'humanité, vers cet accroissement. Il faut considérer comme une loi providentielle, cette tendance des besoins à s’accroître sans cesse, car, si elle n'existait pas, l'humanité demeurerait stationnaire dans la voie du progrès, et les hommes resteraient des espèces de brutes non susceptibles de se perfectionner,

Si les besoins ne pouvaient s’étendre d’une manière indéfinie, chaque progrès économique réalisé dans la société, c’est à dire chaque transformation d’utilité onéreuse en utilité gratuite serait un mal plutôt qu'un bien, puisque les hommes dont le travail serait remplacé par l’action des agents naturels, ne trouveraient plus à employer ce travail, qui les fait vivre, à satisfaire d’autres besoins qu'aucun progrès n'aurait fait naître.

8. — L'action de créer de l'utilité onéreuse par le travail, ou d'ajouter celle-ci comme complément à de l'utilité gratuite donnée par la nature, s’appelle production, et la chose qui a reçu cet accroissement d'utilité se nomme produit. Il doit être bien entendu que les mots créer et produire ne s’appliquent qu’à de l'utilité, et nullement à la matière dont aucun travail humain ne peut engendrer ni détruire un atome.

La distinction entre produits matériels et produits immatériels, adoptée par quelques économistes, est donc incorrecte et propre seulement à nuire à la clarté de l’exposition de la science.

Par produits matériels, ils entendent l'utilité qui est incorporée à de la matière, comme dans le blé, le fer, etc.; les produits immatériels sont alors ceux qui ne revêtent aucune forme; tels sont le conseil oral d’un avocat, d’un médecin, le chant d’un ténor, les pas d’une danseuse, etc. Dans le fer comme dans les pas de la danseuse, ce qui est réellement produit, c’est l'utilité créée par le travail; la matière et la forme -n’y font rien.

Etablir des distinctions, et constituer des différences entre des choses semblables, en fondant ces différences sur des propriétés particulières qui n’existent pas, du moins au point de vue économique, c’est obscurcir la science au lieu de éclairer ; aussi n’adoptons-nous pas cette distinction; nous considérerons donc le mot produit comme signifiant utilité créée ou complétée

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par le travail sans distinguer si cette utilité s’attache ou non à un objet matériel.

Maintenant que nous connaissons le sens qu’il faut donner aux mots besoins, utilité et production, nous pouvons nous faire une idée du but que se propose l’économie politique. Cette science a pour objet de rechercher les moyens par lesquels les hommes peuvent satisfaire tous leurs besoins, de la manière la plus complète, avec la moindre somme d’efforts.

I. Elle s’occupera d’abord de la production. La production de l'utilité, partie -par le travail de l’homme, partie par la mise en œuvre des dons et des forces de la nature. La production est facilitée, ou, ce qui revient au même, les efforts humains, atteignent au meilleur résultat : 19 par l’application intelligente de toutes les facultés de l’homme au travail, et par la répartition des occupations suivant les aptitudes de chacun ; 20 par la création d'instruments à l’aide desquels il parvient à s'emparer des forces et des matériaux que lui offre la nature, c’est à dire par la formation du capital; 30 par le concours du capital et du travail, c’est à dire par l’association.

IT. Quand l’homme a ainsi produit une somme d’utilités . suffisante pour la satisfaction de ses besoins, il doit les trans-

former pour qu’elles atteignent convenablement ce but; il y parvient par l’échange, facilité lui-même par de nombreuses et ingénieuses applications du travail et par l'emploi de la monnaie et du crédit que mettent en œuvre divers agents, à l’aide d'instruments spéciaux.

III. L'échange impliquant la propriété des choses échangées, il est nécessaire de démontrer l’origine et la légitimité de ce droit.

IV. Pour travailler avec plus de fruit, les hommes sont obligés de combiner et d’associer leurs efforts et de répartir entre eux le résultat obtenu en commun; cette répartition entre les ayants droit au partage des utilités ainsi créées, se - fait en vertu de certaines lois économiques qu’il convient d’étudier.

V. Le but final que l’homme se propose en produisant de l'utilité, c’est d'en jouir en la consommant ; de la façon plus ou moins judicieuse dont cette consommation se fait, dépend la satisfaction qu’il retire des utilités produites,

VI, La manière dont la société est organisée au point de

vue économique peut exercer une très grande influence sur la liberté de l’homme, c’est à dire sur le pouvoir dont il jouit de produire, d'échanger, de distribuer et de consommer à son gré. Nous diviserons done ce traité en six parties qui sont :

I. La production. — IT, L’échange ou la circulation, — IIT. La propriété. — IV La répartition. — V. La con- * sommation, — VI, L'influence de l’organisation sociale,

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