DES MACHINES
Ce que l’on entend par machines en économie politique. — Usage des machines. — Les machines sont pour l’homme des instruments de liberté et d’égalité.— Les machines déplacent le travail et ne l’enlèvent pas au travailleur. — Réfutation de l’accusation portée contre les machines de rendre le travail irrégulier et de causer des crises industrielles. — Exemple de l’influence bienfaisante des machines, tiré de l’industrie cotonnière.
Les machines sont la partie active du capital.
On doit entendre par machines, en Économie politique, tous les appareils servant à recueillir et à transmettre l’action des forces naturelles fournies par les moteurs inanimés et les autres agents naturels, par les animaux domptés et aussi par l’homme, ainsi que les instruments et les outils qui appliquent ces forces à la modification ou au déplacement de la matière, ou qui ont pour but de suppléer à l’imperfection des organes de l’homme, depuis la puissante locomotive jusqu’à Talène du cordonnier ou à l’aiguille de la couturière , depuis le télescope ou le graphomètre jusqu’à la loupe.
Les machines ont pour but soit de compléter, en quelque sorte, les organes de l’homme, en multipliant presque à l’infini leurs divers modes d’agir, soit de s’emparer des forces naturelles et de diriger leur action vers la production de l’utilité.
En agissant ainsi, c’est à dire en substituant l’action des agents naturels au travail de l’homme, les machines transforment de l’utilité onéreuse en utilité gratuite, elles anéantissent
par conséquent de la valeur sans diminuer en rien les satisfactions que l’humanité retire de celle-ci. Le travail rendu disponible par les machines peut être employé à satisfaire d’autres valeurs.
Pour bien se rendre compte de l’influence des machines sur le bien-être de la société, que l’on se figure une machine empruntant aux forces de la nature une puissance infinie, et employant cette puissance à produire, sans l’aide d’aucun effort humain, tout ce qui peut satisfaire les besoins les plus étendus de l’humanité. Par l’effet d’une semblable machine toute valeur sera anéantie, tout travail de l’homme sera rendu inutile, mais tous ses besoins seront satisfaits comme s’il eût travaillé, comme s’il se fût donné beaucoup de peine. Il est évident que jamais semblable machine ne pourra exister, mais il est non moins évident que l’ensemble des machines que l’on invente chaque jour tend, sans cesse, à s’approcher de ce résultat, qu’elle ne peut jamais atteindre complètement ; or cette tendance à rapprocher l’humanité du bien-être infini peut-elle être un mal (1)?
Les machines sont pour l’homme des instruments de liberté et d’égalité. De liberté , en ce quelles raffranchissent des travaux les plus rudes et les plus dégradants (2), en ce qu’elles affranchissent son corps pour élever son intelligence et lui faire dominer la matière. Le machiniste d’une locomotive qui commande à ce puissant appareil en lui communiquant sa volonté par un simple mouvement imprimé à un levier, sans se fatiguer, sans rien perdre de sa liberté d’intelligence , n’est-il pas de beaucoup supérieur aux quinze à vingt mille portefaix, courbés sous leur charge et que remplace avec avantage la locomotive qu’il gouverne? Le machiniste n’est-il pas aussi supérieui’ à ces automates humains que le général d’une armée de 15 à 20 mille hommes est supérieur à ses soldats ?
(1) Voir J. B. Say, Cours complnl df Économie potUiqiie, !'• partie, chap. XVIlIjdes machines.
(2) JI. Michel Clievalior, Cours cC Économie politique, 4* et 5* leçons.
N’en peut- on pas dire autant de l’homme qui dirige la machine à imprimer du York Herald, qui tire en une nuit 60,000 exemplaires de cet immense journal, travail gigantesque auquel, sans cette machine 600,000 copistes ne sufiBraient pas ? Cet homme ne peut-il pas se considérer comme le maître et le chef de 600,000 esclaves dociles qui obéissent à un signe de sa main?
Les machines sont des instruments de liberté, car si elles n’existaient pas, il faudrait pour satisfaire les besoins actuels de la population du monde, plus d’esclaves que la terre n’en pourrait nourrir fût-elle cultivée partout.
Les machines feront disparaître l’esclavage plus eflBcacement et plus rapidement que toutes les prédications des moralistes, car elles produisent avec plus d’économie que le travail des esclaves, et elles n’admettent pour les construire et les guider qu’un travail intelligent que l’on ne peut obtenir que d’hommes libres.
Les machines sont des instruments d’égalité, car elles créent de l’utilité gratuite, et tous les hommes sont égaux devant ce qui est gratuit, comme ils le sont devant l’air qu’ils respirent ou devant le soleil qui les éclaire. *
Il faut remarquer aussi que cette égalité ne s’établit pas en abaissant la condition des hommes au niveau le plus bas, mais bien en les élevant au niveau le plus haut.
Ainsi, malgré toute leur puissance et toute la richesse dont ils disposaient, Louis XIV et Napoléon D' n’auraient jamais pu traverser toute la France depuis Dunkerque jusqu’à Marseille, en moins de 36 heures, aujourd’hui tout particulier peut réaliser ce fait moyennant une dépense peu considérable.
A notre époque un simple ouvrier peut acheter im journal moyennant quelques centimes, et être ainsi informé de ce qui se passe dans le monde entier. Avant l’invention des journaux, le plus riche seigneur eût en vain fait des dépenses considérables, et envoyé des agents de toutes parts, il est fort douteux
qu’il eût été aussi vite et aussi bien informé que l’ouvrier au moyen de sa dépense de quelques centimes.
Sous Louis XV les étoffes de coton imprimé se vendaient un louis l’aune, et les dames les plus riches de la cour pouvaient seules se permettre de porter des robes de ce précieux tissu •
aujourd’hui, grâce aux machines, il est à la portée de nos plus humbles ouvrières (J. B. Say). ^
Nous pourrions citer beaucoup d’exemples encore pour mont^rer combien les machines ont procuré, aux classes les plus nombreuses de la société, des jouissances qui étaient autrefois le privilège exclusif d’un petit nombre de gens riches et même de
celles auxquelles les classes les plus élevées elles-mêmes n’auraient osé prétendre.
Malgré l’évidence de la théorie économique des nrachines. et maigre éclatante conlinnafion donnée à cette théorie par des arts nombreux et bien connus, il existe encore beaucoup de
Otent le travail et font baisser le taux des salaires, et parfois elte crojanee sest manifestée par des aetes de violence
regrrcttables tels que le bris des machines ou l’incendie des
ateliers qui les renfermaient.
Des hommes instruits et estimés, tels que Malthus et Sis mondi,mus par des sentiments plus philanthropiques qu’éclairés
ont aussi condamné les machines \r..; -i j ^ «-ciaires,
qu’oir va leur blâme, ils ne le t Tl ’T ‘’f ''T
proscription des machmes, la charrue l’a Kt'l “fT ^ scie, le marteau, l’aiguille? ’ ^ ^
Mais alors que deviendra la civilisation?
Jlrt si 1 on fait trrâce à „• autres? " P^'^^iuoi condamner les
La plupart des économistes mil i
leurs ouvrages, n’om
l'abri de toute c-,„,e,ta,îo„ ,'elte *
> ' - vente que les machines
' ti enlèvent pas le travail aux ouvriers, mais ne font que le déplacer.
Bastiat a comblé cette lacune de la science par une démonstration irréfragable dont nous allons reproduire le fond (1).
Un fabricant employait dix ouvriers dans sa fabrique à confectionner un certain produit, et leur payait un salaire de 20 francs par jour. Il invente un procédé au moyen duquel, substituant l’action d’un agent naturel au travail de ses ouvriers, ceux-ci lui deviennent inutiles pour la fabrication de ses V. produits.
■i* Il conserve un ouvrier pour surveiller son opération productive et renvoie les neuf autres qui, parle fait de cette invention, se trouvent sans travail et sans salaire.
Telle est en effet la conséquence la plus immédiate et la plus visible de l’adoption du nouveau procédé; c’est aussi la seule qui soit remarquée par l’observateur superficiel, c’est à dire par le plus grand nombre ; et l’on se hâte de conclure que par l’effet des machines (le fabricant gagnant le salaire des ouvriers renvoyés par lui) le riche devient de plus en plus riche, tandis que le pauvre s’appauvrit chaque jour davantage.
Mais les conséquences de l’invention du procédé ne s’arrêtent pas là : le fabricant a 18 francs de plus à dépenser par jour :
* de malhabiles défenseurs des machines admettent comme incontestable qu’il se servira de ce bénéfice pour faire construire d’autres machines semblables à celle qu’il a inventée, et à augmenter sa production, ce qui rend du travail aux ouvriers
• déplacés; mais Bastiat fait observer avec raison que ceci ne
M arriver ; il se peut que l’invention consiste eu un pro-
j# cédé qui s’exécute par la seule simplification du travail, et sans
exiger l’emploi d’une machine spéciale; il se peut aussi que l’inventeur, satisfait de son bénéfice ne cherche pas à l’augmen-
\ (1) OEuv>res complètes de Bastiat, tome 5. Petits Pamphlets ; cc
' voit et ce qu^on ne voit pas : les machines, page 368 et suivaules.
ter en étendant sa fabrication. Même dans ces cas extrêmes, et en apparence défavorables aux ouvriers déplacés, il n’arrivera pas moins que, d’une façon ou d’une autre, le fabricant dépensera ses 18 francs, que serviront alors à payer du travail dans cette mesure, c’est à dire à donner de l’occupation à 9 ouvriers sans ouvrage.
Il y a donc toujours la même somme de salaires distribuée aux ouvriers, après comme avant l’invention du procédé ou delà macliine.
Le seul inconvénient qu’elle occasionne, c’est le déplacement de quelques ouvriers, mais cet inconvénient, quelque grave qu’il puisse être pour ceux-ci et en admettant qu’ils ne puissent retrouver d’autre travail nulle part, ce qui est peu probable; cet inconvénient n’est que momentané , tandis que l’économie réalisée par le fabricant est permanente.
Les ouvriers ne sont donc pas appauvris ni ruinés par les machines, en supposant que l’inventeur conserve pour lui tout le profit de l’invention , leur sort reste le même. Mais il arrive ordinairement que la concurrence suscitée et stimulée par les profits extraordinaires de l’inventeur vient imiter le procédé ou la machine et répandre l’usage de procédés ou de machines analogues, ce qui tend à faire profiter la soeiété entière du bénéfice de l’invention, y compris l’ouvrier lui-même , s’il est con- • sommateur du produit dont la fabrication a été rendue plus ■ économique par l’emploi des machines. Nous reviendrons sur cette' démonstration pour la compléter, en traitant de la concurrence (voir ch. VIII).
L’introduction très rapide de procédés nouveaux ou de machines nouvelles pourra seule donner lieu à un déplacement considérable d’ouvriers et à une grande difficulté, pour ceux-ci, de trouver du travail ailleurs.
Mais cette prompte propagation de machines et de procédés n’est pas possible, ear, en premier lieu, les inventions n’arrivent pas du premier coup à la perfection ; leurs avantages réels ne se
se montrent et ne les font adopter qu’assez lentement, et le moment de leur diffusion générale est encore retardé, d’une part, par les exigences des inventeurs, qui veulent être payes des peines et des risques de leur invention, d’une autre, par la défiance des entrepreneurs d’industrie et par leur esprit de routine, qui leur fait renoncer dififieilement à un mode de fabrication connu pour en adopter un. autre , et les fait hésiter à faire le
sacrifice de leurs vieilles machines.
On accuse aussi les machines de provoquer une production
surabondante et d’engendrer, par là, ces crises commerciales si fréquentes à notre époque, et qui causent de si funestes perturbations dans la société et, surtout, dans les moyens d existence des classes laborieuses. Accuser les machines de causer une production surabondante est un véritable non-sens et une dérision, en présence de tous les besoins non satisfaits qui existent dans la société ; il se peut seulement que l’on produise plus de marchandises qu’ü n’en peut être consommé dans un temps et dans un lieu donnés, parce que dans ce temps et dans ce lieu une cause quelconque, telle qu’une guerre ou une récolte manquée, ont tan les ressources ordinaires des acheteurs et enrayé la production. Les crises, dont le monde civilisé souffre parfois, sont donc les conséquences, soit d’accidents naturels dont les progrès de l’industrie atténuent plus qu’ils n’aggravent les efl'ets ; soit de guerres et d’autres entraves opposées par les mauvaises passions des hommes, ou par une législation vicieuse, à ce que la prodi^tion trouve son équilibre naturel sur toute la surface du
globe. . ,1. ;
Il est injuste d’accuser les machines des maux qm sont dus a
l’imprévoyance et aux mauvaises passions des hommes, ou b
encore à leur ignorance des lois économiques qui régissent la
société •
Sous l’heureuse influence des machines, l’industrie du coton a fait d’immenses progrès en Europe et dans l’Amérique du Nord depuis près d’un siècle ; et la culture de cette matière textile a
pris une extension correspondante dans tous les pays du monde où elle est susceptible de croître, mais principalement aux Etats-Unis d’Amérique.
On peut citer im grand nombre de faits à l’appui de la théorie qui démontre que les machines ne font que déplacer le travail des ouvriers, et qu’elles améliorent leur condition au lieu de la rendre plus mauvaise. Mais, parmi ces faits, aucun n’a autant d importance, par l’étendue et la généralité de ses résultats, que
l’histoire des progrès de l’industrie du coton depuis moins d’un siècle.
Avant 1769, époque vers laquelle Arkwright et Hargrave inventèrent leurs machines à filer le coton, le travail de cette matière n’avait qu’une faible importance en Europe; le plus grand nombre des tissus, et parmi ceux-ci les plus beaux et les plus fins venaient de l’Inde : on en fabriquait peu en Europe, ainsi que le prouve la faible quantité de coton bmt importée à cette époque. Mais à mesure que les premières machines à filer le coton se répandirent et se perfectionnèrent, et que l’on inventa une foule de^ machmes aeeessoires pour purifier le coton et pour le préparer à êrie filé, les fabriques de fils et de tissus de coton augmentèrent en nombre et en importance. Il en fut surtout ainsi lorsque Watt eut mis au service de ces fabriques, dont la force motrice avait été jusque là les chutes d’eau eUes chevaux, sa belle et puissante machine à vapeur à double
Aussi, à partir de cette époque, l’industrie du coton en Angleterre marcha-t-elle a pas de géants. Dès 1781, ce pays recevait
col hl! «pUe de la demande du
cotou brut, qui fut la conséquence du développement des maiiu-
eteudre la culture du coton que l’on avait peu exporté ius-
En 1791, les États-Unis exportaient 4,354 balles ou 788,187 kilogr. de coton brut; la culture et l’exportation de cette matière textile prirent une très rapide extension après l’année 1794, en laquelle fut inventée aux États-Unis le Saicgin ou machine à nettoyer le coton, qui épargnait aux planteurs des opérations manuelles longues et dispendieuses.
La culture aussi se perfectionna, et le chiffre des exportations de coton brut de ce pays s’éleva progressivement jusqu’au chiffre de 468,872,000 kilogr., en 1858, tandis que sa récolte était
de 536,628,000 kilogr.
En même temps, les fabriques des États-Unis, armées de plus de 6 millions de broche (1) travaillaient 819,000 balles de coton dont nne partie était destinée à l’usage du pays , et le restant à l’exportation sous forme de tissus.
En 1839 le royaume-uni de la Grande-Bretagne possédait 1,819 manufactures employant 259,380 ouvriers.
Dès 1850 elle voyait s’élever ces chiffres à 1,932 fabriques employant 330,924 ouvriers et fesant marcher 20,977,017
broches.
En 18 56 il y avait 2,210 établissements employant 28,010,217 broches et 379,213 ouvriers et ouvrières au seul travaü de fabrique, sans compter le très grand nombre (évalué à 2,000,000) de ceux qui sont employés dans les industries accessoires, auxiliaires indispensables des fabriques de coton.
Le prodigieux développement de l’industrie du coton ne s est
pas borné seulement à l’Angleterre et aux États-Unis d Amérique ; presque tous les Etats de 1 Europe y ont pris une part plus ou moins large ainsi que l’indique le tableau suivant de la
(1) Une broche est une petite verge d’acier poli qui étire, tord et enroule un fil, et exécute ainsi le travail d’une fileuse , mais en opérant avec beaucoup plus de rapidité et de régularité que celle-ci, sans jamais se fatiguer. L’ensemble de ces broches représente donc le travail presque gratuit de plusieurs millions de fileuses dont l’entretien ne coûte qu’un peu de houille
de fer et d’iuüle.
force productive de l’industrie cotonnière des principaux États de l’Europe continentale pendant l’année 1857 (1) :
N 0 M S des PAYS.