‹ Traité élémentaire d'entomologie comprenant l'histoire des espèces utiles et de leurs produits des espèces nuisibles et des moyens de les détruire, l'étude des métamorphoses et des moeurs, les procédés de chasse et de conservation (volume 3)Chapitre 95 sur 118 · TRIBU DES CRABRONIENS · texte numérisé non relu

TRIBU DES CRABRONIENS

La tribu des Crabroniens et celle des Sphégiens qui la suit constituent essentiellement les Hyménoptères fouisseurs des auteurs de la première moitié de ce siècle. Nous ferons remarquer que ce mot offre les mêmes inconvénients que les anciens noms de Xylophages; de Phy-

(4) Ann, Soc. entom. Fr.; 1835; t, IV, p. 426:

tophages, etc., donnés à de grands groupes de Coléoptères. Les mœurs des insectes sont trop variées pour caractériser nettement les groupes. Si l’on ne spécifie pas autrement le mot Fouisseurs, il s’'appliquerait aussi bien à des Apiens et à des Vespiens, dont beaucoup d'espèces fouissent la terre ou les vieux bois pour abriter les berceaux de leur postérité. Le mot zoophages doit nécessairement être ajouté pour indiquer que les larves sont nourries d'insectes récemment tués ou plus généralement anesthésiés par le venin de la mère, tandis que les adultes vivent uniquement de nectars floraux ou de séves extravasées, L'absence de toute plicature longitudinale de l'aile antérieure les distinguera alors de la tribu des Euméniens, qui ont des mœurs analogues. ,

Les Crabroniens, par leurs couleurs variées de jaune et de noir, ont pour la plupart un aspect vespiforme, c'est-à-dire de Vespiens et d'Euméniens, que nous ne retrouverons plus chez les Sphégiens, où la coloration devient très-généralement différente. Les Crabroniens sont des Hyménoptères de moyenne taille, bien reconnaissables à leur corps robuste, à leurs teintes jaunes sur un fond plus ou moins noir, brun ou roussâtre, à leur tête large et carrée. Les antennes sont ou entièrement filiformes, ou filiformes avec l'extrémité en massue. Le labre est court, tantôt caché, tantôt un peu -apparent, ayant des divisions latérales ou en marquant; les mandibules sont sans échancrure au côté inférieur, qui, le plus souvent, ne porte pas d’éperon; les palpes maxillaires sont de six articles, les labiaux de quatre. La tête porte des yeux très-rarement relevés en saillie. Les antennes des femelles ont douze articles, celles des mâles treize, très-rarement douze; elles sont non géniculées ou à peine. Le pronotum présente les angles postérieurs prolongés en lobes, n'atteignant pas les écailles, le collier le plus souvent petit. Les ailes supérieures ne sont pas plissées, et ont le plus souvent trois cellules cubitales, ét rarement deux ou une. Il y a six segments libres à l'abdomen chez les femelles, sept chez les mâles. Les trochanters n’ont qu'un article. Le métatarse postérieur n’est pas dilaté ; les jambes et les tarses sont, le plus souvent, munis de cils ou d’épines, ce qui indique manifestement des habitudes fouisseuses. Il y a des genres où ce dernier caractère est très-peu apparent. Lepeletier de S'-Fargeau, imbu sous ce rapport d'idées systématiques, les regardait par cela seul comme des parasites, déposant leurs œufs dans les nids des Crabroniens et des Sphégiens, afin que leurs larves puissent vivre des proies mises en réserve pour celles des architectes du nid; mais beaucoup d'observations sont venues contredire cette opinion, de sorte que la question exige une minutieuse observation directe. C'est le même fait que nous ont offert dans les Apiens les genres Ceratina, Sphecodes, Prosopis, etc.

Les Crabroniens fouissent en terre, et, plus souvent peut-être, dans les troncs et surtout les branches sèches. Il y a beaucoup d'espèces qui approvisionnent leurs larves avec une seule espèce ou avec un seul genre d’Articulés ; mais on ne peut pas dire que ce fait de mœurs soit général.

CRABRONIDES. | 917

M. E. Blanchard divise la tribu des Crabroniens (Hist. des Ins., 1845) en trois familles : les Crabronides, les Larrides et les Bembécides. M. C. G. Thomson multiplie beaucoup plus les familles de ce groupe, qu'il rattache aux genres Crabro (avec subdivision en Crabronines et Oxybélines), Tripoæylon, Cerceris, Mellinus, Nysson, Larra, Philanthus, Astata, Bembex et Pemphredon.

Quelques monographies générales sont à consulter pour la tribu des Crabroniens, et sont également propres à la tribu des Sphégiens qui la suit, c'est-à-dire, en général, aux Fouisseurs zoophages. Ce sont : P, L. Van der Linden, Observations sur les Hyménoptères d'Europe de la famille des Fouisseurs, in-L°, Bruxelles, 1829 (extrait des tomes IV et V des Nouveaux Mémoires de l'Académie de Bruxelles): première partie, Scoliètes, Sapygites, Pompiliens et Sphégides; deuxième partie, Bembécides, Larrates, Nyssoniens et Crabroniles; ouvrage exclusivement descriptif, ne contenant que des diagnoses ou des citations d'espèces. — W. E, Shuckard, Essay on the indigenous fossorial Hymenoptera, comprising a Description of all the British Species of burrowing sand Wasp contained in the Metropolitan Collections (London, Richter, 1837, in-8°, 259 p., & pl). — C. Wesmael, Revue critique des Hyménoptères fouisseurs de Belgique (Bull. Acad. de Bruxelles, 1851, t. XVIIT, deuxième partie, p. 862- 384, 451-493; 1859, t. XIX, première partie, p. 82-110, 261-286, 589- 63). — Fr. Smith, Catalogue du British Museum (Londres, 1856). Dans ce catalogue les genres de notre tribu des Crabroniens sont répartis en quatre familles : Crabronidæ, Nyssonidæ, Bembicidæ, Larradæ (qui correspond au genre Larrada, Smith, et non au genre Larra, Latr.). — C. G. Thomson, Hymenoptera Scandinavie (Lund, 1874, t. ID); deuxième fascicule, Hymenoptera fossoria (Spheæ et Mutilla, Linn.).

A ces ouvrages généraux on peut joindre, pour des indications d’espèces dans diverses familles de Fouisseurs : H. de Saussure, Mélanges hyménoptérologiques (Vespides, Crabronides, Bembécides, Scoliides), Genève, 1854, et Mém. Soc. phys. de Genève, 1855, t. XIV. — Fr. Smith, Description of aculeate Hymenoptera from Australia : Scoliidæ, Pompilideæ, Sphegidæ, Larridæ, Nyssonidæ, Crabronidæ..….. (Trans. Entom. Soc. of London, 1868, t. VI, p. 231). — Descriptions of new Genera and Species of exotic Hymenoptera : Mutillidæ, Scoliidæ, Pompilidæ, Larridæe, Nyssonide, Masaridæ, Eumenideæ (Trans. Entom. Soc. of London, 1869, t. VIE, p. 301).

CRABRONIDES,

Tête ordinairement très-large. Labre non saillant. Abdomen ovale ou elliptique, parfois graduellement en massue.

918 HIYMÉNOPIÈRES.

CERCERINES.

Antennes insérées vers le milieu de la face antérieure de la tête, leur second article de la longueur du premier. Yeux entiers, non saillants, ne divergeant pas inférieurement, ou à orbites intérieures parallèles. Collier du pronotum un peu épaissi, mais peu séparé. Ailes supérieures munies de trois cellules cubitales complètes, la seconde pétiolée, de deux nervures récurrentes, de trois cellules discoïdales complètes et fermées. Hanches intermédiaires distantes; jambes intermédiaires munies d'une seule épine ou calcar; cuisses postérieures ayant l’angle externe apical en épine défléchie.

GENRE PRINCIPAL

CERCERIS, Latr. — Corps court et épais, fortement ponctué, poilu, avec l’abdomen subglabre, le plus souvent orné de plusieurs bandes. Antennes rapprochées à la base, crêtées, en massue légère, insérées au milieu du front. Ocelles élevés et rapprochés, en triangle sur le vertex ; chaperon trilobé, avec une suture supérieure anguleuse. Labre caché; mandibules tridentées. Thorax ovalaire, avec le métathorax tronqué ; collier du pronotum avec une ligne élevée sur les côtés. Ailes supérieures ayant la 3° cellule cubitale recevant la seconde nervure récurrente ; ailes inférieures avec un petit lobe basal subarrondi, et la nervure transverse ordinaire située loin avant la fourche du cubitus. Ianches intermédiaires largement distantes ; hanches postérieures peu distantes; jambes postérieures munies d’épines et d’une crête postérieure longitudinale un peu en scie. Abdomen oblong, étranglé, cylindroïde, ayant ses segments séparés

‘les uns des autres par un étranglement sensible, le premier segment dorsal étroit, mais court, le dernier ayant une grande valvule, et le dernier ventral excisé médianement au bout.

Le genre Cerceris compte en France au moins une quinzaine d'espèces et probablement davantage, surtout de la région méridionale; une dizaine d'espèces propres à l'Afrique septentrionale se trouvent au printemps et en été sur les fleurs, parfois dans les lieux sablonneux.

On cite aussi des Cerceris des diverses régions de l'Europe, jusqu'en Finlande inclusivement, des iles Canaries, de Sibérie, d'Égypte, d’Arabie, d’Abyssinie, du Sénégal, de Gambie, du Cap, de Port-Natal, de Madagascar, d'Australie, des Indes, des îles Sondaïques, du Brésil, de la Guyane, du Chili, des Antilles, des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse. C'est donc un genre cosmopolite, et dont le Catalogue britannique énumère 115 espèces.

Dans le genre Cerceris (Ed. Brandt), il y a trois ganglions nerveux thoraciques, le troisième offrant trois paires de noyaux, ce qui indique

qu'il résulte d’une fusion de trois ganglions abdominaux de la larve; l'abdomen présente six ganglions simples, Le système nerveux est donc bien moins concentré que chez l’Abeille.

Une des espèces parisiennes répandue dans presque toute l’Europe, et qui remonte le plus au nord, puisqu'on la trouve en Angleterre dans les lieux, sablonneux et en Suède, est le C. arenaria, Linn., syn. lœta, Fabr. (pl, rxxiu1, fig. A0, antenne (femelle) : 10 &, labre ; 40 b, mandibule ; 10 c, mâchoire; 10 d, lèvre inférieure, de 8 à 12 millim. de longueur). L'insecte est noir varié de jaune; la tête noire, jaune sur les côtés; les antennes noires, à premier article jaune chez la femelle, jaunes chez le mâle avec une ligne noire ; le chaperon noir, avec taches jaunes sur les côtés, le chaperon de la femelle à peine ou trèsdoucement élevé au bout; le corselet noir, avec taches jaunes sur les côtés; l’écusson noir, le postécusson jaune ; les ailes un peu rousses, transparentes, un peu enfumées vers la côte et au bout; les pattes jaunes, variées de noir sur les hanches et les cuisses; l’abdomen avec quatre bandes jaunes. Le mâle a le chaperon faiblement tridenté au bout, le dernier article des antennes subsinueux; l’abdomen fortement ponctué, le pénultième segment ventral ayant au bout une frange longue et serrée, Cette espèce approvisionne ses nids de Curculioniens. M. Westwood avait cité comme proie le genre Strophosomus. Lepeletier St-Fargeau a étudié avec beaucoup de soin les mœurs de cette espèce, qu'il observait par centaines dans un bout d’allée pavée sur le parterre du château de S'-Germain en Laye. Les femelles faisaient leur fouille presque verticalement dans l'intervalle des pavés, puis recourbaient le tuyau sous le pavé. Au fond se trouvait une provision de huit à dix Charansons adultes, pris presque tous parmi les espèces très-dures et à élytres connées, comme les Cleonus, etc., et à peu près de vingt-cinq espèces différentes. Les Coléoptères sont choisis par la femelle encore immatures, au moment où ils sortent de la nymphose, ne peuvent encore marcher et sont faciles à entamer par les mandibules de la larve du Cerceris, en raison de la mollesse de leurs téguments. Au bout de quelques jours, ces proies enlevées des nids du Cerceris devenaient bien actives et à peau très-dure. Le Charanson est charrié renversé, le ventre contre celui de la femelle de l'Hyménoptère, qui l'emporte dans un vol assez lent, les tarses de ses six pattes appliqués contre le corps de la ravisseuse, qui le retient de son côté avec les épines de ses jambes; elle s'en sépare, au moment de l'introduire dans le tuyau du nid, en s’élevant de terre sur ses tarses et le détachant d'elle au moyen des épines des jambes. Les larves, par leurs efforts, séparent la tête du Charanson du reste du corps, puis vident celui-ci à l'intérieur, en dévorant ses parties molles et respectant toutes ies parties externes chitineuses. Chaque tuyau ne contient qu'un œuf, d'où naît une larve d’un blanc jaunâtre, filant sa coque à l'entrée de la cellule du fond, où sont les corps des Curculioniens, et y

920 HYMÉNOPTIÈRES.

attendant longtemps la nymphose en état de torpeur. Certains Charansons de ces nids sont restés entiers, mais offrent un petit trou rond sur une de leurs épaules élytrales élevées en tubercule, et l’on voit parfois près de ceux-ci une pupe de Muscien. Des Tachinaires ou Entomobies voltigeaient en effet en assez grand nombre sur l’espace où les Cerceris nidifiaient, sans toutefois entrer dans les nids.

C'est au moment où l’'Hyménoptère ectraine sa proie à l'orifice du terrier que la Mouche, qui planait au- dessus, fond sur elle et colle un œuf à l'épaule du Charanson. La destination de la victime est dès lors changée; elle était offerte à une larve de Cerceris, elle nourrira une Tachinaire. L'instinct a appris au Diptère que le Charanson rapporté par le Fouisseur est apte à nourrir sa larve, vu la mollesse des téguments, et que le Cerceris a su déterrer une proie que la Mouche n’aurait pu trouver. Le C. arenaria est {rès commun dans tout le Languedoc sur l’Eryngium campestre et sur l'Echinops Ritro pendant tout l'été, et M. Marquet a vu qu'il nourrit ses larves de Cleonus immatures, à téguments mous. [Il est indiqué aussi du gouvernement de Kief, en Russie, de même que l’espèce suivante (1).

Le C. ornata, Latr., a la même zone de distribution que le C. arenaria. Cette espèce, longue de 6 à 1? millim., est noire, fortement ponctuée, avec les antennes noires, au moins en dessus, le premier article jaune en dessous, ferrugineuses en dessous à partir du troisième; le thorax et la face tachés de jaune ; les hanches et les cuisses noires, le bout de celles-ci, les jambes et les tarses jaunes; les deux premiers segments de l'abdomen à bande jaune, le troisième presque entièrement jaune (caractère distinctif). Le mâle diffère par ses antennes noires, l'abdomen à trois bandes jaunes, les jambes ayant une grande tache noire, les tarses postérieurs bruns, les antérieurs non épineux, le chaperon doucement convexe, avec d'épaisses franges jaunes de chaque côté. Cette espèce, qui offre de nombreuses variétés, creuse des terriers obliques, qu'elle approvisionne d'Hyménoptères mellifiques, principalement d’Halictes (voy. p. 814), plus rarement d'Andrènes. Une de ses variétés, d’après M. Fabre, donne en pâture à ses larves de petits Hyménoptères térébrants, des genres Bracon , Microgaster, Diplolepis, etc.

Une troisième espèce de Cerceris, très-curieuse par ses mœurs, d'Espagne, du midi de la France, notamment des Landes, du Vaucluse, des environs de Montpellier, etc., est le C. bupresticida, L. Dufour, découverte en 1808 aux alentours de Madrid. La femelle, longue de 12 millim., a le corselet et l’écusson noirs et sans taches, ainsi que le premier segment abdominal, 11 y a trois taches jaunes à la face; les écailles sont jaunes; les cuisses sont souvent noires avec l'extrémité

(1) Gustave Belke, Notice sur l'hist, nalur. du district de Radomysl, gouv. de Kief (Bull. de la Soc. impér. des natur. de Moscou, 1866, t. XXXIX, 17° part. p. 542).

jaune, ou bien jaunes à partir de la moitié, et le reste des pattes jaune. L’abdomen, noir en dessous, offre en dessus quatre bandes jaunes, la première échancrée en arrière, les autres avec une large tache en avant. Le mâle, très-rare et un peu plus petit, n’a pas de râteau aux tarses de devant, et présente une épine de chaque côté du pénultième segment ventral de l'abdomen. Ce Cerceris, qui se capture, comme beaucoup d’autres Fouisseurs, sur les fleurs des Alliacées et des Ombellifères dans les jardins, construit ses terriers sur un sol horizontal, battu ef compacte, comme les allées de jardins, les sentiers des collines boisées de Chênes ou de Pins. Ces terriers, creusés en sol sec et dur, exposés au grand soleil, ne s'éboulent pas. Les outils perforants sont les mandibules et les pattes antérieures munies de piquants qui font l'office de râteaux. Les déblais sont mis en tas, comme une petite taupinière. La galerie se coude bientôt, pour ne pas être comblée par la poussière que soulève le vent, et a 18 à 20 centimètres de longueur et souvent davantage. Au fond de chacune sont cinq cellules séparées et indépendantes les unes des autres, disposées en demi-cercle, creusées de manière à avoir la forme et presque la grandeur d’une olive, polies et solides à leur intérieur. Pour recueillir et explorer ces nids, il faut enlever d'un coup toute la motte de terre, circonscrite à l'avance par une sape carrée, et la fouiller. Une seule espèce de proie s'y rencontre, ce sont les riches Buprestiens, de genres et de tailles variés. Ils sont pleins de larves à tout âge, attachées à leurs victimes, et de coques de ces larves, tout incrustées de cuivre, de bronze ou d’émeraude. Trente nids ont fourni à L. Dufour 450 Buprestiens, des genres Ancylocheira, Agrilus, Eurythyrea, Phœænops, Chrysobotrys, Ptosima, dont les larves vivent dans les Pins, les Chênes, les Peupliers. La ration ordinaire est de trois Buprestes par cellule, probablement plus pour les petites espèces. Près de Montpellier, M. Lichtenstein a trouvé, dans les nids de cette espèce, des Buprestiens du genre Sphænoptera. I faut remarquer que la plupart des Buprestiens de ces nids sont presque introuvables pour les entomologistes. La fraîcheur des Buprestes fait supposer que le Cerceris les saisit à l’éclosion, à leur sortie des galeries ligneuses, et leur tube digestif n’a que du méconium, sans liquide puisé au dehors. Probablement une odeur spéciale guide la femelle dans la capture exclusive de Buprestiens, très-différents du reste comme espèces, grandeur, forme et coloration.

L. Dulour ({) a recueilli dans trente nids, à cinq cellules chacun, quatre cent cinquante Buprestiens. Ils étaient morts en apparence, mais conservaient la flexibilité articulaire de tous leurs appendices. Un coup d’aiguillon avait probablement produit l’anesthésie. Au reste, ce n'est pas là le seul moyen, car le Palarus flavipes, Latr., Crabronien

(1) L. Dufour, Observations sur les mélamorphoses du Cerceris bupresticida (Ann. s2. natur. Z001., 2° série, 1844, t. XV, p. 353).

qui approvisionne ses larves avec des Hyménoptères de groupes trèsvariés, leur tord la tête, ce qui lèse les cordons nerveux.

Le Cerceris, revenant de chasse, dépose momentanément son gibier à la porte du trou, y entre à reculons, puis, après, vient saisir la victime avec ses mandibules, et l’entraîne au fond du clapier. La mère pond un œuf par cellule, au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la cellule avec de la terre. Vers la mi-août, quand les provisions sont consommées et les larves incluses dans les cocons de nymphose, on voit encore la mère visiter le terrier, sans y rien apporter, pour s’assurer qu'il n'y arrive pas d'accident. On l'y rencontre souvent le soir, et il est probable qu’elle y passe la nuit.

La larve, parvenue à tout son développement, est longue de 42 millimètres, le corps ayant treize segments, outre la tête, blancs et subglabres, ce corps atténué en avant et recourbé en hamecçon, le dernier segment un peu plus étroit que les autres et oblong. La tête est dégagée, un peu cornée, ovale-arrondie, avec le chaperon subquadrilatère, le labre demi-circulaire, de très-petites antennes comme une soie ; les mandibules brunes, cornées, avec une petite dent près de la pointe; les mâchoires ovales-oblongues, avec palpe d’un article, et la lèvre analogue, aussi à palpe uniarticulé. Cette larve ronge les Buprestes par le ventre, et, arrivée à son terme en sept ou huit jours, file un cocon d’un roux pâle, oblong, piriforme, fermé par un couvercle plan, à tissu résistant et sec, comme une forte pelure d'ognon, revêtu au dehors de grains de terre et de fragments incrustés d'élytres de Buprestes. Quand elle s’engourdit pour dix ou onze mois dans le cocon, elle est d'un jaune soufre, tétraèdre par rétraction des anneaux, garnie de quatre séries longitudinales de tubercules triangulaires, la tête au gros bout du cocon.

Le plus grand des Cerceris de France est le C. tuberculata, Germar (syn. major, Spinola), espèce du midi de la France, d’Espagne et d'Italie, se prenant à Cette sur les fleurs de l’Echinops Ritro, et qu'on doit rechercher en France jusqu’au centre du pays; je dirai même aux environs de Paris, dans les lieux secs et bien insolés, car elle est indiquée de Belgique dans le Catalogue du British Museum. Une variété a été étudiée par M. Fabre, aux environs d'Avignon, au pied du mont Ventoux. Les taches de l’abdomen de la femelle sont toutes d’un jaune franc, tandis que, dans le type, elles sont ferrugineuses sur le premier segment. À la seconde quinzaine de septembre, il creuse ses terriers, non sur le sol horizontal, battu et compacte d’une allée, comme le C. bupresticida, Duf., mais sur une face verticale de talus à pic, de terre argileuse ou de sable des ravins de la mollasse, à l'exposition la plus complète des rayons du soleil, et, si cela se peut, sous quelque pierre ou creux naturel formant un auvent protecteur. Bien que ces Fouisseurs soient solitaires, une dizaine d'insectes de la même espèce rapprochent leurs nids, dont les orifices, le plus souvent assez

distants les uns des autres, arrivent parfois jusqu'à se toucher. Ils arrachent avec leurs mandibules les grains de gravier du fond du trou, et en poussant péniblement la lourde masse au dehors, ou grattant les parois de leurs couloirs avec les râteaux acérés de leurs tarses de devant, forment un tas de déblais, qu'ils balayent au dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler sur les flancs du talus en longs filets pulvérulents.

D'autres semblent se reposer et lustrent leurs antennes et leurs ailes sous l’auvent naturel qui, le plus souvent, protége leur domicile, ou restent immobiles à l'entrée de leurs trous, montrant seulement leur large face carrée, bariolée de jaune et de noir. D’autres, enfin, avec un grave bourdonnement, voltigent sur les buissons voisins de Chêne à kermès (Quercus coccifera), où les mâles, sans cesse aux aguets aux environs des terriers en construction, ne tardent pas à les suivre. Souvent des combats s'engagent, et deux mâles se roulent sur la poussière. Ensuite, l’un d’eux s'envole à perte de vue avec une femelle, pour aller s’accoupler sur quelque broussaille. De moitié plus petits que les femelles et presque aussi nombreux, ces mâles rôdent à proximité des terriers, mais sans y pénétrer et sans prendre part ni aux laborieux travaux de mine, ni aux chasses pénibles des femelles (1).

En peu de jours, les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles des années précédentes sont employées de nouveau, après quelques réparations. Leur diamètre est assez large pour qu’on puisse y plonger le pouce, et l’insecte peut s’y mouvoir aisément, même avec son énorme proie. Leur direction, qui est d’abord horizontale, jusqu’à un décimètre à 1,5, fait subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la portion horizontale et le coude du tube, le reste ne parait réglé que par les difficultés du terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations variables, qu'on observe dans la partie la plus reculée. La longueur totale du terrier atteint 8 ou 4 décimètres. A l'extrémité la plus reculée se trouvent des cellules en assez grand nombre, chacune approvisionnée avec cinq ou six cadavres de Curculioniens.

La victime du Cerceris du mont Ventoux est presque toujours un Cleonus de grande taille, le Cleonus ophthalmicus, Rossi, très-rarement le Cleonus alternans, Oliv. Le géant des Cerceris de la Provence s’attaque au géant des. Cleonus de la région. Le ravisseur arrive, portant au vol sa proie entre les pattes, ventre contre ventre, tête contre tête, et s’abat lourdement à quelque distance de son trou, pour achever le reste du trajet en trainant le Charanson avec ses mandibules sur un plan trèsincliné, au risque de fréquentes culbutes, après lesquelles la mère re-

(1) L. Fabre, Observations sur les mœurs des Cerceris et sur la cause de la conservation des Coléoptères dont ils approwisionnent leurs larves (Ann. sc. natur., Z00L., 4855, t. IV, p. 129-150, Supplément, id., 1856, t. VI, p. 183- 489 : Note sur les Cerceris, etc,

924 IHYMÉNOPTÈRES.

prend son butin dans la poussière. La puissance musculaire est énorme, car le Cerceris, qui pèse 150 milligrammes, emporte au vol un Charanson qui en pèse 255. Si l’on enlève à la femelle sa victime, elle retourne en chercher une autre, et cela huil ou dix fois de suite, sans se lasser,

Les Charansons des nids du C. tuberculata sont vivants, mais privés de mouvement, et l'on peut les conserver plusieurs mois dans des tubes, sans qu'ils pourrissent ni se dessèchent. La défécation s'opère chez eux pendant la première semaine après la capture, et, si on les excite par la vapeur de benzine, on les voit remuer les antennes et les pattes; plus tard, il faut le courant voltaïque pour déterminer les mêmes mouvements.

Afin de reconnaître comment le Cerceris anesthésie ses victimes, il faut lui enlever un Cleonus engourdi, qu'il apporte à très-petite distance de son trou, et lui substituer un autre Cleonus bien vivant. Le Cerceris se met avec lui face à face, recourbe son abdomen, et darde vivement son dard, à la jointure du prothorax, entre la première et la seconde paire de pattes. La victime, sans mouvements convulsifs, tombe comme foudroyée. Puis le ravisseur la retourne sur le dos, se met ventre à ventre avec elle, jambes deçà, jambes delà, l’enlace et s’envole. Au point atteint, on ne voit ni blessure ni épanchement de liquide. Chez les Buprestes et les Charansons, à la suite du ganglion prothoracique, est un gros ganglion fusionné du mésothorax et du métathorax. La lésion par le venin de ce ganglion amène l'anesthésie totale immédiate, car les mouvements des ailes et des pattes dépendent de cet important centre nerveux. Au contraire, les larves vertes du Charanson, emportées par la Guêpe solitaire de Réaumur (Odynerus spinipes), à ganglions nerveux disséminés, sont bien moins anesthésiées.

M. Fabre a essayé de reproduire ces anesthésies, sans mort complète, sur des Coléoptèrés de divers groupes, en leur inoculant une gouttelette d'ammoniaque par piqûre, à la jointure du prothorax, en arrière de la première paire de pattes. L’effet serait foudroyant et complet dans les groupes à ganglions nerveux thoraciques rapprochés, comme les Lamellicornes, les Buprestes, les Charansons. Chez les Carabiques, les Mélasomes, les Longicornes, à centres nerveux thoraciques espacés, l'effet est moins prompt, variable, peu durable souvent. Nous devons dire que cette dernière partie du mémoire de M. Fabre a été fort contestée.

Nous signalerons encore dans le genre Cerceris, surtout parmi les espèces européennes, le C. Ferreri, L. S'-F., qu'on prend dans le Languedoc, sur les fleurs des Eryngium, approvisionnant ses larves de Curculioniens divers, le plus souvent des genres Sitona,-Phytonomus, Cneorhinus, et surtout, et parfois sans mélange, du Rhynchites beluleti vivant, de sorte que ses victimes sont alors aussi riches d'éclat que celles du C. bupresticida ; le C. quadricincta, Latr., entassant dans chaque cellule jusqu’à trente petits Charansons appartenant presque

PIHIILANTHUS. 925

tous à l’Apion gravidum, Oliv., et de rares individus de Phytonomus murinus el de Sitona lineata; le C. minuta, L. S'-F., chassant de trèspetits Curculioniens, principalement les Apion gravidum et Bruchus granarius : le C. rufiventris, L. S'-F., d'Algérie, s’attaquant aussi aux Curculioniens. A côté de ces chasseurs à peu près indifférents à la proie curculionienne, le C. quadrifasciata, Dahlbom, reprenant des mœurs analogues à celles du C. ornata, capture d’autres petits Hyménoptères fouisseurs, occupés comme lui à la recherche de la proie vivante : ainsi Alyson bimaculatum, Jurine.

Nous figurons, planche rxx11, fig. 9, la grandeur naturelle à côté, une petite espèce indienne de Cerceris, le C. bifasciata, G.-Mén., long de 5 millimètres, habitant le Bengale, entièrement d'un fauve foncé, ponctué, avec le devant de la tête au-dessous de l'insertion des antennes, le premier article de celles-ci, la base des mandibules, les anneaux 3 et 5 de l'abdomen jaunes, les ailes un peu teintées de jaunälre, avec une petite tache brune au bout.

M. C. G. Thomson place près des Cerceris le genre Alyson, Jurine, dont les ailes supérieures ont la seconde cellule cubitale recevant les deux nervures récurrentes, et dont les ailes inférieures offrent la nervure transverse ordinaire, située derrière la fourche du cubitus. Les auteurs mettent d'ordinaire ce genre dans la famille des Nyssonides. On comprend combien ces discordances apportent de difficultés à la classification des Fouisseurs.

PHILANTHINES.

Yeux convergeant supérieurement, émarginés en dedans. Mandibules ayant le bord extérieur non excisé. Antennes Cpaisses. Ailes supérieures munies de trois cellules cubitales. Hanches intermédiaires subcontiguës; jambes intermédiaires avec une épine mobile ou calcar. Abdomen ayant aux segments dorsaux une dépression postérieure distincte. Ordinairement ces insectes sont réunis aux Cercérines. M. C. G. Thomson les rapproche au contraire des Tachytes, Miscophus, etc.

PHILANTHUS, Latr. — Tête épaisse, la suture du chaperon anguleuse de chaque côté; trois ocelles en triangle sur le vertex. Collier du pronotum distinct, mais étroit. Ailes supérieures offrant la seconde cellule cubitale recevant la première nervure récurrente, les inférieures avec un grand lobe basal, atteignaut presque la nervure transverse ordinaire, celle-ci oblique, située un peu avant la fourche du cubitus. Jambes et tarses des femelles ciliés et épineux. Abdomen subsessile, ou parfois pétiolé, ovale, ses segments ne laissant pas entre eux d'étranglement sensible, comme chez les Cerceris, le premier n’étant pas nodiforme.

Le type de ce genre est le P. triangulum, Fabr. (syn. : apivorus, Latr.; pictus, Panzer, androgynus, Rossi), longueur de 10 à 42 milli-

mètres (planche zxxiu, fig. 8, antenne de la femelle; 8a, labre; 8 b, mandibule; 8c, mâchoire et palpes; 8 d, lèvre inférieure et palpes). Cette espèce représente seule le genre au nord de l’Europe, dans la Grande-Bretagne, le Danemark, la Suède. Elle est de toute la France, commune aux environs de Paris, d'Allemagne, d'Italie. La tête, presque lenticulaire, est grande, noire, tachée de jaune, très-finement ponctuée avec une pubescence grisâtre, bien séparée du thorax et un peu plus large que lui, rétrécie derrière les yeux; les mandibules pâles, à bout obtus; les orbites des yeux postérieurement marquées de blanchâtre, les yeux munis intérieurement au-dessus du milieu d’un petit sinus. Les antennes, insérées assez haut sur le front et assez distantes à la base, sont courtes et noires, recourbées en avant, le 4°’ article cylindrique, l’article 2 petit et transverse, 3 obconique, presque plus long que 1, les suivants subégaux en largeur, étroitement unis, le dernier plus étroit, à bout obtus. Le thorax est oblong, non denté latéralement, à molle pubescence grise, très-ponctué; un mince collier jaune au pronotum, le mésonotum plus étroit que le pronotum, et séparé de lui par une impression profonde, l’écusson lisse et noir, le postécusson à bande jaune. Les ailes supérieures, à écailles ferrugineuses avec tache jaune, sont presque hyalines, à limbe étroit à peine enfumé, à petit stigma; la seconde cellule cubitale, rétrécie supérieurement, recevant la première nervure récurrente au milieu; la troisième, prolongée postérieurement en ligule, recevant la seconde nervure récurrente près de l'angle antérieur. Les pattes sont assez longues et fortes, d'un jaune ferrugineux, avec hanches et bases des cuisses noires, les tarses antérieurs de la femelle ayant les quatre premiers articles aiguillonnés extérieurement, les ongles robustes, mutiques, munis d’une assez grande pelote. L’abdomen est oblong et subglabre, peu ponctué, jaune en dessous, ayant en dessus les segments à bandes jaunes avec la base noire, s’allongeant en forme de triangle noir sur le dos, ne divisant pas entièrement la bande jaune aux segments 4, 2et 5, tandis qu'elle est souvent largement interrompue au milieu aux segments 3 et 4, le segment 6 ou anal jaune, avec une petite incision médiane au bout. Le mâle a la face plus convexe, l'espace entre les yeux et les mandibules plus large ; une tache frontale entre les antennes jaune, grande ou trifide; l'écusson ayant souvent une tache d’un jaune pâle; l’écaille alaire jaune; l'abdomen assez fortement ponctué, ayant toutes ses bandes jaunes entières ou interrompues au milieu, le seplième segment ventral subexcavé au bout, qui est émarginé:

Les mœurs de ce Philanthe ont été bien étudiées par Latreille. La femelle creuse des trous inclinés, ayant parfois jusqu’à 80 centimètres de profondeur, au moyen de ses tarses antérieurs, et rejette les déblais derrière elle avec ses fortes pattes postérieures. On la voit souvent, la tête à l’entrée du terrier, prête à empêcher l'entrée des maraudeurs: Les trous sont creusés dans les talus de sable des chemins, au pied des

Page 1