CHAPITRE IL
Profession militaire.
La profession militaire est une de celles dont on s'honore le plus dans chaque pays, et que les législateurs, les administrateurs et les hygiénistes ont entourée de plus de soins.
A l'époque actuelle, une année se compose d'éléments essentiellement différents. Parmi ces éléments, les principaux sont les suivants : 4° les fantassins, tantôt fatigués par des marches pé-
nibles, tantôt employés à de rudes travaux, tandis que dans d'autres circonstances ils sont presque dans l'oisiveté. L'infanterie coûte moins à l'Etat que les autres troupes; c'est elle, du reste, que l'on ménage le moins. 2° Les cavaliers. Les troupes qu'ils forment sont mieux payées, mieux vêtues; leurs travaux sont plus constants et plus réguliers. 3° Le génie et l'artillerie, formés de soldats d'élite. 4° L'administration militaire, constituant un corps hybride, et qui tient du civil autant que du militaire. 5° Le service de santé. Il est formé d'officiers ( chirurgiens, médecins, pharmaciens) et d'infirmiers.
Une armée, ainsi composée, est soumise à des causes nombreuses de maladies, qui sont la conséquence de la manière dont elle est constituée, et que nous examinerons successivement.
1° Le recrutement fournit des troupes dont l'état sanitaire varie suivant les lois qui ont présidé à son organisation, et suivant le mode qui a été suivi pour les constituer. Ainsi, l'enrôlement volontaire n'introduit, en général, dans l'armée que la partie la plus mauvaise des populations, et la santé des soldats qu'il amène est en rapport avec ces mauvaises conditions. Le recrutement par le sort est préférable, à la condition toutefois d'une révision habile et consciencieuse. En temps de paix, cette révision est possible, et le choix que l'on fait des militaires est bon ; mais aux époques de calamités publiques, de revers, une bonne révision n'est plus possible. Aussi l'armée compte-t-elle alors beaucoup plus de soldats de constitution mauvaise, et qui sont même souvent impropres au service militaire. C'est ce qui est arrivé dans les dernières années de l'Empire.
2° L'âge exerce une influence sur la santé des soldats qui composent une armée. Avant vingt ans, dans certaines localités, l'homme n'est pas encore développé d'une manière suffisante pour résister aux fatigues de la vie militaire. Dans les pays marécageux, la nécessité de fournir un contingent égal à celui des riches localités, et proportionnel au nombre d'individus qui ont atteint l'âge du service militaire, introduit souvent dans l'armée des sujets débiles et peu propres au service militaire.
5° La durée du service est à considérer. Lorsqu'il est trop court, la mortalité des nouvelles recrues est trop forte, et elle influe sur le chiffre total de la mortalité d'une armée, Lorsqu'i
est trop long, l'épuisement des soldats exerce un autre mode d'inlluence, et compromet également leur santé.
4° Le changement complet des habitudes, en passant de la vie civile à la vie militaire, est souvent pour les recrues une cause de maladie. Il est nécessaire d'y avoir égard, et il faut que dans la répartition des conscrits d'un pays on ait égard à leur constitution, à leurs habitudes, et à la nature de la région climatérique qu'ils occupaient avant leur enrôlement.
5° La nostalgie, surtout quand les recrues nouvelles sont complètement séparées de leurs compatriotes, fait souvent de grands ravages parmi les soldats.
6° Le genre de nourriture peut être une source de maladies pour les soldats. Ainsi des aliments plus riches, plus nourrissants et en même temps plus abondants que ceux auxquels ils étaient habitués dans les pauvres localités qu'ils habitaient, produisent souventchezles jeunes recrues la pléthore et la prédisposition aux phlegmasies. D'un autre côté, les aliments insuffisants et de mauvaise qualité, dont les soldats sont obligés de se contenter quand une armée est en campagne et dans un pays ennemi, sont autant de causes de maladies.
7° L'usage de boisson, auxquelles les recrues ne sont pas habituées, telles que le vin, par exemple, a quelquefois de sérieux inconvénients. — Plus tard, l'habitude de l'ivrognerie, que les soldats contractent avec facilité, conduit à toutes les conséquences que nous avons décrites en traitant des excès alcooliques.
8° L'altération des aliments et leur mauvaise qualité, en campagne, déterminent souvent des maladies du tube digestif.
9° Les uniformes, auxquels les recrues ne sont pas encore habituées, ont quelquefois de sérieux inconvénients. Leur pesanteur, la constriction qu'ils exercent sur certaines parties du corps ; le poids du fusil, du bagage, etc., ne sont pas sans exercer une influence sur la santé des soldats.
10° L'habitation est encore bien plus souvent une causede maladies. Tantôtce sont des casernes humides ou bien encombrées;— d'autres fois, dans des villes de guerre, des casemates humides, des fossés pleins d'eaux stagnantes, des quartiers de cavalerie encombrés d'hommes et de chevaux. En temps de guerre et en campagne, les logements accidentels, dont on est obligé de se con-
tenter et qui, la plupart du temps, sont insalubres, peuvent être encore une source d'affections diverses.
11° L'exercice quotidien et la discipline sévère à laquelle le soldat est astreint sont souventle point de départ d'états morbides de diverse nature.
42° Quand une armée est en campagne, il est encore d'autres causes morbifîques qui viennent assaillir le soldat ; telles sont les marches en plein soleil ou par la pluie, la neige et toutes les intempéries des saisons. Dans d'autres circonstances, des marches forcées, en même temps que l'exposition à toutes les vicissitudes atmosphériques, viennent altérer la santé des soldats.
43° Les campements, les bivouacs, les stations dans des lieux plus ou moins insalubres, quelquefois dans le voisinage de marais, sont le point de départ d'affections diverses et quelquefois mortelles.
14° Dans une ville assiégée, il y a encore d'autres causes de maladies : l'entassement dans- des lieux étroits, l'encombrement, le découragement qui s'empare d'une armée, la disette, les privations, sont la source de désordres graves. C'est alors qu'on voit souvent se développer le typhus, qui exerce de si grands ravages dans les armées, qu'il a décimées à plusieurs époques de l'histoire.
15° Le jour d'une bataille, les blessures ne font peut-être pas autant de ravages que toutes lessinfluences précédentes réunies. Mais, lorsqu'un combat a eu lieu, et qu'il a été suivi d'une défaite, c'est alors qu'on voit les terribles conséquences de l'affaiblissement du moral et du découragement d'une armée; aux blessures suite de la bataille et à toutes les maladies précédentes viennent encore se joindre le typhus, les fièvres pernicieuses, etc., qui sévissent sur les soldats et contribuent à achever de décimer une armée.
16° Lorsque l'on est obligé d'envoyer les soldats dans des hôpitaux qui ne sont pas suffisamment pourvus et qui ont été établis à la hâte, comme cela arrive si souvent en temps de guerre; lorsqu'en même temps ces hôpitaux sont insuffisants pour le nombre des soldats malades ou blessés et que l'encombrement s'y produit, alors les causes de maladies et de mort agissent avec toute leur énergie, et le typhus, le scorbut, la pourriture d'hôpital, etc., se développent d'une manière épidémique.
Il existe encore quelques autres causes de maladies pour le soldat,
mais elles ont moins d'importance peut-être que les précédentes ; ce sont, chez le fantassin, les exercices trop pénibles, et chez les soldats de toutes armes, la malpropreté qui règne souvent audessous de leur uniforme, les querelles, les rixes, les duels, l'ivrognerie et le célibat qui, le plus souvent, les entraînent à des excès de tout çenre.
Maladies les plus fréquentes chez le soldat.
Les influences pathogéniques qui viennent d'être passées en revue sont bien nombreuses. Il s'agit maintenant de jeter un coup d'œil rapide sur les affections de diverse nature qu'elles peuvent développer chez les militaires :
4° Parmi ces maladies, on peut regarder comme les plus communes : la bronchite aiguë, la pneumonie et la pleurésie ; ces inflammations sont la conséquence des vicissitudes atmosphériques auxquelles le soldat est exposé.
2° Les érysipéles de la face et du cuir chevelu, les méningites aiguës, se développent quelquefois à la suite des marches forcées exécutées par un soleil ardent. En pareil cas, on observe quelquefois chez les sujets livrés aux abus des liqueurs alcooliques la manifestation du délirium trémens.
3° La nostalgie est une des maladies les plus fréquentes chez les jeunes soldats enlevés de leur pays, et soumis à la rigueur de la discipline. Le regret du passé, le chagrin du présent et les craintes de l'avenir sont capables de produire cette névrose sous l'influence de laquelle se développent, avec une grande facilité, tous les autres états morbides et, en particulier, la fièvre typhoïde. Le typhus, la dyssenterie, la phthisie pulmonaire, les diarrhées, les entéro-colites, sont fréquemment la conséquence des marches forcées, des refroidissements, de la mauvaise alimentation, des boissons de mauvaise qualité, des fruits qui ne sont pas parvenus à l'état de maturité. La fatigue, le découragement viennent bien souvent favoriser Faction des influences précédemment étudiées. On doit regarder la dyssenterie .comme une des causes les plus fréquentes delamortalité dans les armées.
4° Les rhumatismes aigus et chroniques se développent souvent chez les soldats à la suite des brusques variations de tem-
perature, ou bien quand pendant une marche ils sont soumis à l'action prolongée de l'humidité. C'est ce qu'on remarque souvent à la suite de bivouacs sur un sol humide ou dans une mauvaise saison.
5° L'ophthalmie est fréquente chez les soldats lorsqu'ils sont soumis à l'influence d'un soleil ardent, ou exposés à l'action de la lumière réfléchie par des sables.
6° Les fièvres paludéennes simples et pernicieuses, développées à la suite de l'action d'effluves marécageux, exercent en temps de paix, comme en temps de guerre, de grands ravages dans les armées.
7° Le typhus, qu'on doit considérer, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, comme une lièvre typhoïde suraiguë, est une des plus graves maladies qui puissent sévir sur une armée. On le voit fréquemment se produire à la suite des revers; son développement est alors favorisé parle découragement, la mauvaise alimentation, les privations de tous genres , l'encombrement des hôpitaux et des casernes, et toutes les vicissitudes atmosphériques.
Telles sont les maladies principales qui peuvent exercer une influence puissante sur la santé des soldats. — Il s'agit maintenant d'envisager ce sujet d'une manière un peu plus générale et d'examiner les questions diverses qui se rattachent à l'état sanitaire et à la mortalité des armées. Ici, la statistique est indispensable pour donner la solution de pareilles questions, et nous sommes heureux d'avoir pu faire plusieurs emprunts a l'excellent travail de M. Boudin sur ce sujet (Ann. cThyg., t. XXXV).
Maladies et mortalité des troupes servant dans leur pays natal.
Les maladies et la mortalité des troupes ne sont pas les mêmes dans les divers Etats de l'Europe. On doit à M. Boudin des recherches intéressantes sur ce sujet. Nous allons entrer, à cet égard, dans quelques détails, en prenant pour point de départ la mortalité moyenne de toute la population des cinq grandes puissances, pendant la période quinquennale de 1838 à 1842, et rapportée à 1,000 habitants.
1° Mortalité de la population totale dans les cinq principauté Etats de l'Europe.
L'examen de cinq années (1838 à 1842) a donné en moyenne les chiffres suivants :
Mortalité annuelle.
France, 23,97 \
Angleterre, 22,07 ' i
Prusse, 26,58 > sur 1,000 habitants.
Autriche, 29,98 \
Russie, 35,90 /
2° Mortalité de la population militaire.
France. —De 1820 à 1826, sur un effectif moyen de 120,624 hommes d'infanterie (officiers non compris), dont 106,700 de ligne et 13,924 de garde royale, la mortalité a été de 21 sur 1,000. Cette mortalité est à peu près le double de celle de la population civile du même âge, qui n'est guère que de 10 sur 1 ,000. En décomposant cette mortalité, on trouve celle du simple soldat être de 19,9 sur 1 ,000; et celle des caporaux et des sous-officiers 10,8 sur 1,000.
Dans cette même période, en examinant à part la mortalité dans la garde, on voit l'influence du bien-être s'exercer sur la santé et la longévité des militaires.— Mortalité générale des sousofficiers, caporaux et soldats 14,7 sur 1,000; mortalité des soldats, 16,7 sur 1,000; mortalité des caporaux et sous officiers, 9,0 sur 100.
Parmi les jeunes gens non militaires, de 20 à 28 ans, le chiffre de la mortalité annuelle était, en 1846, de 15 sur 1 ,000. Pour l'armée servant à l'intérieur, le chiffre annuel des décès a été, de 1841 à 1846, de 19 à 20 sur 1,000;— pour l'armée entière (intérieur et Afrique) et dans cette même période, le chiffre de la mortalité était de 28 sur 1 ,000.
Prusse. — Pendant la période de 10 ans, de 1821 à 1850, la mortalité de l'armée a été, à bien peu de chose prés, la même que dans la population mâle de tout le royaume, de 20 à 25 ans, c'est-à-dire, 11,7 sur 1,000 hommes d'effectif.
Angleterre.— Les documents statistiques démontrent que, de 1850 à 1836, l'armée anglaise n'a pas été trés-favorisée. En effet, les dragons de la garde et de la ligne, sur un effectif de 44,611 hommes, ont eu une mortalité de 14 sur 1,000 , — l'infanterie de la garde, sur un effectif de 34,538 hommes, 21 ,6 mortalités sur 1,000; la cavalerie de la maison royale, sur un effectif de 8,649, a eu une mortalité de 14,5 sur 1,000. Dans l'espace de trentedeux ans la mortalité de l'armée anglaise servant en Irlande a été de 15,5 sur 1,000. Les troupes britanniques auxiliaires, servant dans leur pays natal, ont donné des résultats assez variables; la mortalité minima a été celle des Mallais, servant a Malte, ou 9 sur 1 ,000 ; — la plus forte a été de 25,8 sur 1 ,000 dans l'île de Ceylan, chez les indigènes amis.
Etat sanitaire et mortalité des armées servant hors • de leur pays natal.
Parmi les conclusions auxquelles est arrivé M. Boudin, nous en choisirons quelques-unes qui résument parfaitement les résultats delà statistique à cet égard.
Dans les régions tropicales, le nombre annuel des décès oscille dans des limites très-larges d'une année à l'autre , en sorte que la mortalité d'une année ne peut servir de base à l'évaluation de la mortalité moyenne de ces contrées.
Cependant, voici quelques documents qui donneront une idée de l'influence des climats chauds sur la mortalité des armées :
A Alger, le rapport du nombre des morts sur 1,000 hommes d'effectif a été :
Eu moyenne de 75 de 1830 à 1839.
Puis 104 en 1841.
69 en 1842.
60 en 1843.
L'action meurtrière des climats chauds n'est pas moindre sur l'armée anglaise. D'après les documents officiels, la proportion annuelle des décès s'est élevée, pendant une période de vingt ans, de 1817 à 1855 et sur 1,000 hommes d'effectif, aux chiffres énormes qui suivent :
à Ceylan.
à la Jamaïque.
au Bengale.
à Rahama.
aux Antilles.
à Sierra-Leone.
Dans les contrées tropicales les plus insalubres, le choix de bonnes positions sur les lieux élevés suffira souvent pour assurer aux armées, composées d'hommes de race caucasienne, un état sanitaire parfait et digne des régions les plus sal libres des pays tempérés.
L'accroissement de la mortalité des armées, spécialement dans les pays chauds, est déterminé en grande partie par l'influence, marécageuse des localités occupées.
Dans les régions tempérées de l'Europe, la densité des populations des places de guerre tend à aggraver l'état sanitaire et à augmenter la mortalité des troupes.
La densité relative de la population des divers quartiers et des rues d'une grande ville doit être sérieusement considérée dans le choix des lieux destinés au casernement et aux hôpitaux.
Influence de Vâge sur la mortalité des troupes.
Dans toutes les contrés où l'influence de l'âge a été étudiée jusqu'ici, la mortalité la plus faible a été reconnue être celle des militaires de 48 à 25 ans. M. Boudin s'est appuyé, pour admettre cette proposition, sur un tableau de M. Marshall, qui résume la propostion moyenne des décès sur \ ,000 hommes d'effectif, parmi les troupes anglaises de tout âge stationnant de 4850 à 1856 dans un grand nombre de provinces britanniques; je choisis, quelques chiffres relatifs à l'âge des troupes dans le Royaume-Uni.