MORT
Quelque définition que l'on donne de la vie, on peut dire que la mort en est la cessation. La vie est un phénomène complexe ; tous les êtres vivants, à l'exception de certains protistes, peuvent être considérés comme des agglomérats d'éléments qui ont chacun leur existence indépendante ; « chaque animal représente une somme d'unités vitales (3) » dont chacune porte en elle-même les caractères complets de la vie et a son activité propre ; à côté de ces vies partielles, il faut distinguer la vie générale à laquelle elles sont subordonnées;
(1) Rathery, ouvrage cité.
(2) Bichat, La vie et la mort. — Dieulafoy, article Mort du Nouveau Dictionnaire de médecine de Jaccoud. — Bertin, article Mo«t du Dictionnaire encyclopédique. — Fcrrand, Étude sur la mort, 1866.
(3) Yirchow, Pathologie cellulaire, édition revue par I. Straus, p. 17.
c'est celle-ci dont la cessation constitue à proprement parler la mort! I à l'état physiologique, en effet, il se détruit nécessairement un cer- 1 tain nombre d'éléments; les cellules épilhéliales, en particulier, sont! en voie continue de destruction et de rénovation ; ces morts partielles I sont une des conditions de la vie.
Pour que la vie générale persisLe, il est nécessaire, chez l'homme, I qu'un certain nombre de fois par minute le sang soit lancé par le 1 cœur dans les capillaires des poumons, qu'il s'y charge d'oxygène, et 1 qu'il pénètre ensuite dans le bulbe pour y entretenir l'activité dul centre respiratoire; qu'un de ces actes vienne à faire défaut, les bat- I tements du cœur s'arrêtent bientôt; le sang et la lymphe ne viennent» plus fournir aux éléments les matériaux nécessaires à leur nutrition, I ils meurent dans leur ensemble peu de temps après la suspension de 1 la vie générale.
La mort est dite naturelle quand elle survient, sans maladie, par le I fait des progrès de l'âge. Les organes ne fonctionnent qu'en s'usant; j il vient un moment où ils deviennent impropres à l'entretien de la 1 vie qui s'éteint doucement et sans lutte ; mais c'est là un fait très | exceptionnel; presque constamment, même dans la vieillesse la plus j avancée, la mort est le résultat d'une maladie, elle est dite alors! accidentelle. La plupart des auteurs qui en ont étudié le mode de 1 production sont arrivés à conclure, avec Bichat, qu'elle peut survenir j par le cœur, l'encéphale ou le poumon. Nous verrons cependant quel cette manière de voir a été, dans ces derniers temps, sérieusement j contestée.
Toutes les causes qui amènent l'arrêt des contractions cardiaques provoquent par cela même la suspension de la vie; il faut citer la j rupture du cœur, l'atrophie des fibres musculaires qui constituent ses j parois, et l'excitation des nerfs modérateurs que lui fournissent les! pneumogastriques ; le refroidissement et réchauffement de l'organisme peuvent tuer également en amenant l'arrêt du cœur.
La mort peut être provoquée subitement par une lésion du bulbe, j rapidement par une lésion du cerveau ; elle survient alors par Tinter- 1 médiaire du cœur ou du poumon, dont les fonctions sont entravées! par le fait du trouble que subit l'innervation bulbo-prolubéranlielle. j D'après le professeur Jaccoud (1), la perturbation fonctionnelle de l'encéphale peut également amener la mort dans les maladies générales : sous l'impression d'un sang altéré, l'excitabilité de cet organe! s'affaiblit, il en résulte un trouble dans les fonctions bulbo-protubé- 1 rantielles, et par suite la paralysie des vaso-moteurs du poumon, la J
(i) Jaccoud, article Agokîik du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie praM
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MORT. 7/9 congestion de cet organe, l'hypersécrétion bronchique et l'asphyxie : « l'innervation centrale a fait défaut et l'asphyxie s'est produite avec le même mécanisme, avec les mêmes lésions que chez les animaux dont on a coupé les nerf vagues au cou ».
La mort est souvent déterminée par un trouble dans les fonctions des poumons et l'asphyxie qui en résulte ; c'est ainsi que tuent le plus ordinairement les maladies des voies respiratoires ; il en est de même des maladies qui altèrent assez profondément les globules rouges pour les mettre hors d'état de suffire à l'hématose; M. Bertin admet que les choses se passent suivant ce dernier mécanisme dans la plupart des maladies générales.
Le plus souvent la cause de la mort est complexe; l'arrêt du cœur entraîne l'asphyxie et la paralysie bulbaire ; celle-ci paralyse les mouvements respiratoires. Les poisons qui amènent l'asphyxie en rendant les globules rouges impropres à l'hématose provoquent secondairement des troubles dans les fonctions du cœur, du bulbe et du poumon. En réalité, l'on peut dire, avec Dieulafoy (1), quilny a que deux manières de mourir, par syncope et par asphyxie, la première plus rapide, la seconde plus lente; les lésions cérébrales et les altérations du sang ne tuent que par l'un ou l'autre mécanisme.
La mort peut être subite ou précédée par une période de transition
que l'on nomme Y agonie.
La mort subite ne s'observe que dans les cas de syncope; celle-ci peut résulter d'une rupture du cœur, d'une altération de ses parois, d'une insuffisance aortique, d'une angine de poitrine ou d'une lésion soudaine du bulbe rachidien.
La dénomination d'agonie (de «Bhfôj combat) a été donnée par les anciens à la période de transition qui précède la mort parce qu'ils la considéraient comme une lutte entre la vie et la mort; MM. Jaccoud (2) et Parrot s'élèvent ajuste titre contre cette conception: le début de celte période marque précisément la fin de la lutte ; « l'agonie n'existe que lorsque le combat est terminé ».
Il est difficile de déterminer avec précision le moment où elle commence; la perte de connaissance et le stertor n'en constituent pas des signes suffisants, car ils peuvent se produire chez des sujets qui bientôt après reviennent à la santé; il en est ainsi par exemple des épileptiques;les mêmes symptômes peuvent être observés dans des cas d'apoplexie cérébrale qui ne se terminent pas d'une manière fatale.
Dans l'agonie, les désordres sont tels que la mort est certaine dans
(1) Dieulafoy, nrticle cité.
(2) Jaccoud," article Agonis du Nouveau Dictionnaire.
un bref délai ; une «les fondions essentielles à la vie est anéantie on compromise à tel point que l'existence n'est plus possible; les autres fonctions persistent nn certain temps et ne s'éteignent que praduellemenl ; d'après Parrot (1), c'est le cerveau qui meurt le premier; « l'agonie est le temps pendant lequel le moribond survit à la mort de cet organe. » Pour M. Jaccoud, l'agonie est une asphyxie lente, provoquée par une allération de l'appareil respiratoire, du cœur ou du cerveau ; les phénomènes et les lésions sont identiques à ceux de l'asphyxie (2).
Le tableau symptomatique est des plus saisissants : le malade est dans le décubitus dorsal, insensible aux excitations; les membre* sont dans la résolution; il peut s'y produire quelques mouvements convulsifs; la connaissance est abolie ou profondément obscurci.-: les yeux sont à demi clos ou complètement fermés; les pupilles, ordinairement dilatées, restent insensibles à l'action de la lumière; les cornées sont troubles et sans éclat; tantôt la face se cyanose et se couvre de sueurs froides, tantôt au contraire elle prend une teinte pâle et terreuse; les traits s'effacent, les joues retombent flasques et sans vie, le nez s'effile, le pouls devient irrégulier et se ralentit, aprèss'être accéléré; la respiration s'embarrasse ; tantôt ses mouvements sont accélérés et superficiels, tantôt ils sont profonds et ralentis; il se produit des évacuations involontaires; la petitesse du pouls s'accentue de plus en plus ; les mouvements respiratoires ne se font plus qu'à des intervalles relativement éloignés, une dernière inspiration d'un caractère convulsif marque la fin de la vie; les battements du pouls persistent encore quelques instants, puis ils s'arrêtent : tout est fini. Dans les cas où la mort survient après une maladie douloureuse ou une paralysie qui impriment au faciès une expression pénible, onpeut voir pendant l'agonie cette expression s'effacer et le sujet reprendre la physionomie qu'il présentait avant de tomber malade; les muscles étant en résolution des deux côtés, la grimace hémiplégique doit disparaître et aussi l'état de contraction que les affectionsdouloureuses de longue durée produisent clans la face : les assistants sont frappés par l'aspect de sérénité que prennent à ce moment suprême les traits du malade.
La température s'abaisse généralement de 1 à 2 degrés pendant cette période, mais ce n'est pas là un fait constant et on la voit au contraire quelquefois présenter une augmentation énorme qui persiste un certain temps après la mort.
La durée de l'agonie est variable; on l'évalue en moyenne à 20 ou
(1) P.irrot, article Aoonir du Dictionnaire encyclopédique.
(2) Jaccoud, article cité.
30 heures, mais elle peut être beaucoup plus courte comme elle peut se prolonger davantage.
La dernière inspiration, bientôt suivie des dernières pulsations, marque la fin de la vie générale, c'est la mort de l'individu; mais la vie partielle des parties élémentaires dure encore quelque temps. Ch. Robin a constaté, chez un supplicié, que, plusieurs heures après la mort, la percussion des muscles en provoquait la contraction; des aliments introduits dans l'estomac ont été digérés ; Brown-Séquard a reconnu qu'en injectant du sang défibriné dans les carotides et les vertébrales d'une tète de chien préalablement séparée du corps, il se produit dans les traits de l'animal des contractions qui semblent volontaires et persistent aussi longtemps que l'injection; sur un chien élevé dans son laboratoire, et soumis à cette expérience, ce physiologiste reconnut que les yeux se tournaient vers lui chaque fois qu'il appelait l'animal par son nom (1). Les cellules cérébrales et les fibres musculaires semblent perdre leur activité fonctionnelle quand au bout de quelques heures elles deviennent rigides, mais ce n'est là qu'une apparence, car Brown-Séguard et James Kay ont montré que, si l'on injecte du sang dans les vaisseaux d'un muscle en étal de rigidité, l'organe reprend sa souplesse et recouvre en même temps sa contraclilité; on ne peut donc affirmer la mort des éléments anatomiques qu'au moment où commence la putréfaction.
(1) Brown-Séquard, Journal de physiologie, 1858.