‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 139 sur 313 · Des înstramesBts. —Les sens étant bornés dans leur · texte numérisé non relu

Des înstramesBts. —Les sens étant bornés dans leur

usage, la science a trouvé le moyen de les prolonger et de les compléter par le moyen des instruments. Les yeux ont un champ limité; on les prolonge dans le sens de l'éloignement par le léiescope, dans le sens de la petitesse par le microscope, dans le sens du volume par des lentilles et tous les instruments grossissants. Les mêmes progrès ont été faits récemment pour le sens de l'ouïe par l'invention du téléphone et du microphone. Par les appareils dits enregistreurs, on tient note des mouvements les plus rapides et les plus délicats : les battements d'ailes d'un cousin, ou les mouvements cachés qui ne sont sensibles qu'au tact, par exemple les battements du cœur. Par la photographie, on conserve en permanence sous les yeux des objets éloignéa

OU passagers, qui vous échapperaient; enfin par tous les inUruments de 'précision, on a des mesures exactes de la température, de la densité, delà vitesse, etc. Ainsi les sens sont centuplés dans leur action, et l'observation peut arriver à la dernière précision; de plus, chacun peut se créer à lui-même des instruments nouveaux pour l'ordre particulier d'observations qu'il se propose.

Quant à V usage des instruments, les principales règles sont celles-ci ; 1° l'observateur doit connaître ses instruments, par exemple, savoir exactement de quel grossissement sont les verres dont il se sert ; 2° il doit chercher à se les rendre le plus commodes en les appropriant par quelques corrections à l'usage auquel il les destine; 3° il doit les vérifier ; 4° il doit connaître enfin et apprécier les erreurs dont ils sont susceptibles*.

En général le savant doit être à lui-même son propre ouvrier : «Lœwenhoeck était son opticien; Nollet son émailleur et son tourneur. Herschell faisait lui-même ses verres et ses miroirs. » (Sennebier,i4.r^ d'observer, t. I, p. 220.)

391. Qualités de l'observateur. — Le meilleur de tous les instruments, c'est V esprit; car c'est lui qui les découvre tous. C'est donc surtout à développer en soi l'esprit d'observation que le savant doit s'appliquer. Les principales qualités dont se compose l'esprit d'observation sont les suivantes :

1° L'adresse : c'est l'art de se plier aux circonstances ou de trouver des ressources pour surmonter les obstacles ;

2° La patience :

La nature ne chemine pas aussi vite dans ses opérations que l'imagination dans ses rêves; il faut quatre-vingts ans pour suivre la planète Herschell. Le cousin sort comme un éclair de son étui de nymphe : il en faut étudier plusieurs pour saisir l'histoire de cette opération curieuse... L'impattence a souvent fait manquer bien des découvertes. (Senncbicr, l. I, p. 238.)

3" Vattention; cette qualité est si essentielle à l'observateur qu'on peut dire qu'elle est l'observation même ;

4° La pénétration : il ne suffit pas de regarder, il faut voir ; il faut savoir démêler ce qui est essentiel et accidentel, écarter les accidents insignifiants, etc.;

b" L'exactitude; l'observateur doit signaler tout ce qu'il voit, et rien que ce qu'il voit ; il doit surtout tenir compte du degré

1. Pour ces détails, et en général pour (3 vol . Genève . ) — L'ouvrage de Zimtoutcs les règles pratiques de la méthode niernianii sur l'fJx/jf^rtejtce est plus particulièred'observation, on consultera avec fruit l'exœl- ment consacré à lu médecine. but ouvrage de Seniiebier, VArl d'observer

et du nombre. Il doit faire des pesées rigoureuses, obtenir des mesures précises ; c'est grâce à ces procédés d'exactitude que la science moderne a réfuté un grand nombre d'erreurs que l'on nourrissait faute de rigueur dans les observations ;

& V impartialité. On doit éviter toute espèce d'idées préconçues. Or il y en a de deux sortes : celles qui nous viennent des autres : ce sont les préjugés; et celles qui nous viennent de nous-mêmes : ce sont les préventions, qui naissent d'ordinaire de l'esprit de système. En un mot « l'observateur doit être un bon critique toujours prêt à suspendre son jugement* ». (Sennebier, t. II, p. 257).

392. Des faits. — Tous les faits de la nature sont intéressants; mais ils le sont diversement. Bacon a donné un tableau très complet et très instructif de toutes les classes de faits qui peuvent se présenter à l'observateur, et qui doivent être remarqués par lui. Voici les principaux:

1° Faits éclatants:

Les lois de la cristallographie étaient inconnues, lorsque Hauy laissa tomber heureusement un beau cristal de spath calcaire et le brisa. En voulant le rajuster il s'aperçut que les facettes ne correspondaient pas exactement avec celles du cristal intact, mais appartenaient à une autre forme. Il découvrit ainsi la loi du clivage. (Herschell, Discours sur la philosophie naturelle, 191.)

2° Faits clandestins : ce sont ceux où la propriété cherchée sa montre dans son état le plus faible : par exemple, la cohésioii dans les fluides.

3° Faits collectifs : ce sont ceux, dit Herschell, où les cas particuliers sont assez nombreux pour que l'induction de la loi à laquelle ils sont soumis devienne l'objet d'une inspection oculaire.

Par exemple, la forme parabolique que prend un jet d'eau en sortant par un trou rond est un fait collectif des directions, des vitesses de toutes les particules qui le composent, et nous conduisent sans peine à reconnaître la loi du mouvement des projectiles... Un bel exemple est encore celui de Jupiter et de ses satellites: il nous offre en miniature et d'un seul coup un système semblableà celui des planètes autour du soleil. (Herschell, tfcid., g 194 et 195.)

4° Faits cruciaux : ceux qui tranchent le débat entre deux hypothèses contraires (comme les écriteaux qui se trouvent aux carrefours des routes et qui indiquent le chemin). Un bel

1. Cl. Fiornrird {Inlr. à la méiec. expérimentale, ch. H,) recommande aussi le doute comme une desqualitos du savant.

JANET, Philosophie, 30

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exemple dfe fait crucial,, c'est le pliéaonîjèae des mUrférences\ qui paraît avoir trajichék débai relatif à la aature: de: h. lumière^, entre l'hypoLbèse de l'émission et l'hypothièse, de Vondukiion, ei avoir donné l'avarilage à ceile-<ci.

5' Faits pugilifs : ceux où « la nature que. l'on étudie varie en degré et foujinit uae indication de la caM.se par une gradation, d'intensité dans l'efijet » (Illerscbell , § 19S)- Bacon donne l'exemple du papier, qui est blanc quand il est sec, et qm se irapproche de l'état de transparence par l'exclusionj de l'air et le mélaiigê de l'eau.

i)° Faits limitrophes : ceux qui manifestent la célèbre loi do continuité : Non datur saltus in natura ; ce sont les faits qui servent de passage entre un genre et un. autre:. Bacon cite l'exemple des poissons volants, qui sont un passage enti^e les poissons et les oiseaux. Leibniz a signalé l'importance de cette loi. Les animaux qu'on appelle zoophytes sont, des passages entre les animaux et les plantes.

Telles sont les principales espèces de faits; Bacon en énumère un grand nombre encore : les faits solitaires, ostensifs,, de migration, etc. On en trouvera le détail dans le Novwm orgœnum (II) et dans le Discours d'IIerschell sur la philosophie naturelle (part. II, ch. vi).

393. Règles de l'ob&cB-Tatîoo. — Les rè^es de l'observation peuvent se ramener à trois chefs : 4° la décomposition ou division des phénomènes ; 2° Vénumération aussi coniplète que possible de toutes les circonstances ; 3° la coordination des faits. Eh d'autres termes, l'observation doit être détailléey complète et méthodique. Elje doit ne rien omettre, distinguer les choses distinctes^ opérer par degrés.

394. De l'observation dans la vie pratique. — L'observation n'est pas seulement d'usage dans les sciences de la nature;, elle l'est aussi dans les sciences morales et même dans la vie prar tique. Un esprit observateur remarque tous les faits qui se passent autour de lui, soit dans la conduite des hommes, soit dans la suite des événements, et il peut arriver par là à deviner et à prévoir ce qui est caché aux autres hommes. La sagacité n'est

1. Le phénomène des interférences con- duisent de Tobscurité : ce qui semble implisiile en ce que deux rayons de lumière, venant. quer que la lumière n'est qu'un mouvement en »cns inversa, s'annulent l'un l'aulre et pro-

qu'une foime de l'esprit d'observati'on. Tol'taire, dans le conte de Zaéig, donne un exemple piquant de ce genre de sagacité '.

395. De rexpérimentation. — L'observation n'est pas le seul moyen d'étudier la nature: le savant a à sa disposition un autre moyen plus puissant et plus efficace, c'est V expérimentation. L'expérimentation, c'est encore l'observation, mais l'observation avec un caractère nouveau, à savoir, l'intervention de l'observateur dans la production des phénomènes.

Sano doute, l'observation proprement dite est déjà active, puisqu'elle impnque ^attention ; mais l'attention ne change rien aux conditions des phénomènes observés : l'observateur n'est que spectateur. Lorsque l'astronome observe les mouvements des astres, il n'est pour rien dans l'apparition de ces mouvements. L'expérimentateur, au contraire, intervient dans le travail de la nature, et, suivant l'énergique expression de Bacon, il met la nature àla question, à la torture, pour lui arracher ses secrets. On a dit aussi que l'observateur est semblable à un homme qui lit, l'expérimentateur à un homme qui interroge (Zimmermann).

Il ne faudrait pas croire, en pressant trop les expressions da Bacon, que l'expérience puisse en effet violenter la nature et lui faire produire autre cliose que ce que ses lois et ses propriétés lui permettent de produire : l'expérience n'est pas une magie et le savant n'est pas un enchanteur. Non, la nature ne fait jamais "qu'obéir à ses propres lois; l'homme ne peut, par sa seule volonté, faire paraître ou disparaître aucun phénomène; une peut que préparer et modifier les circonstances des phénomènes et en susciter par là de nouveaux et d'inattendus. L'expérience est donc l'art de préparer ces circonstances pour faire apparaître les phénomènes que l'on veut étudier.

Mais si je ne puis produire directement aucun pîitsnomène, comment puis-je disposer et préparer ces circonstances nouvelles^.

i. J'emprunte cet exemple aux Principes menais dans le petit bois; j'ai vu sur le s?bl»

de logique de Reiffenl'erç (Bruxelles 1833). les traces d'un anireal, et j'ai jugé aisément quei

« JfîuMe homme, dit à Zadig le premier eu- c'étaient celles d'un petit chien. Des sillon»-

nuque, n'avez-vous point vu le chien de la légers et longs inipriuiés sur de petites émi-

re'.i'e? » Zadig répondit modestement. : « C'est ncnces de sable entre les trous des pattes m'ont

une chienne, ce n'est pasunchien. — Vous avei fait connaître que c'était une chienne dont le*

raison, reprit. le premier eunuque. — C'est une mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait?

épagiieule thés petite, ajouta Zadig; elle a fait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces'

depuis peu des chiens; elle boîte du pied gauche en sens différents m'ont appris qu'elle avait less

de devant et elle a les oreilles très longues. — oreilles longues ; et comme j'ai remarqué qu»,

Vousl'aver donc vne! — Non; je ne l'ai jamais le sol était toujours moins creusé par une paite

vue et je n'ai jamais su si la reine avait une que par les trois autres, j'ai comprit (|u'eUa,

'«Liciine. Voici ce qui m'est arrivé. Je me pro- éUi,H boiteuse. >

qui ne sont elles-mêmes que des phénomènes? Le voici : c*est que parmi les phénomènes de la nature, il en est un qui est à notre disposilion et que nous produisons ou dirigeons par notre volonté c'est le mouvement • c'est cela même, c'est cela seul qui rend l'expérience possible. En effet, c'est parce, que nous pouvons, par le mouvement, séparer et rapprocher les corps, et par conséquent les placer dans des conditions nouvelles, que nous pouvons par là faire appai-aître des phénomènes nouveaux. On peut donc dire que les expériences sont les mouvements ou déplacements que nous imprimons aux corps pour leur donner occasion de manifester leurs propriétés inconnues. C'est ainsi que la nature et l'homme coopèrent dans l'expérience ; mais ce n'est qu'en se conformant aux lois de la nature que l'homme peut la faire parler, suivant le célèbre aphorisme de Bacon: JSatura parendo vincitur. ,

Malgré les différences de procédés que nous venons de signaler il'ne faudrait pas croire que l'observation et l'expérimentation fussent au fond distinctes l'une de l'autre : elles ont le même "but, à savoir constater des faits et des phénomènes.

La sculô différence, dit Claude Bernard, consiste en ce que le fait que doit constater rexpérimentatcur ne s'étant pas présenté naturellement à lui. il a dû le faire apparaître, c'est-à-dire le provoquer par une raison particulière et dans un but déterminé. L'.îxpérience n'est au fond qu'une observation provoquée. {Introd. a la •médecine expérimentale, eh. i, § 5.)

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