‹ Traité élémentaire de rhétorique et d'éloquenceChapitre 7 sur 27 · DES FIGURES DE MOTS · texte numérisé non relu

DES FIGURES DE MOTS

D. Quelles sont \es figures de mots?

R. Ce sont, la répétition, V inversion , le

rdéonasme, \ ellipse, la périphrase, Vinter-

'>gation, la substitution, Vapostrophc , Yac-

nnulation, Vexclamation, Vhypotyposc et

'harmonie imitative.

D. Qu'est-ce que la répétition?

R. La répétition est une figure f{ui consiste

a reproduire les mêmes mots ou la même idée , pour donner plus d'énergie et une couleur plus vive à l'expression de nos passions. Ainsi dans Racine , Phèdre dit à OEnone :

Je ne t'éconte pins, Trt-t-en , monstre exécrable,

Fa , laisse-moi le soin de mon sort déplorable.

Puisse le juste ciel dignement te payer!

Et puisse ton supplice à jamais elfrayer

Tous ceux qui comme toi, par de lâches adresses,

Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,

Virgile peint ainsi la douleur d'Orphée après la mort d'Eurydice :

Tendre épouse, c'est toi qu'appelait son amour; Toi qu'il pleurait la nui: , toi qu'il pleurait le jour.

Delille.

D. Qu'appelle-t-on répétition par redoublement?

R. On appelle ainsi une répétition vive et immédiate du même mot , soit au commencement ou à la fin de chaque membre de phrase, soit de tout autre manière. Mentor, retrouvant Télémaque dans l'ile de Chypre, lui dit d'un ton de voix terrible : « Fuyez, fuyez, hàtezvous de fuir. » Et Corneille dans la tragédie des Horaces :

Rome l'unique objet de mon ressentiment , Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant, Rome qui t'a vu naître , et que mon cœin- abhorre^. Rome er;{in que je hais, parce qu'elle t'honore.

D. Ne conuaît-on pas des répétitions par symétrie?

R. On appelle ainsi une répétition cadencée ou opposée avec art , comme dans les vers de Corneille sur le cardinal de R.ichelieu :

Qu'on parle mal on bien da fameux cartîinal , Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien ; Il m'a trop fait de bien pour en dire da mal. Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.

D. ye connaissez-vous pas encore une autre répétition?

R. Oui, celle qu'on appelle dérii'ation, et qui consiste à reproduire le même mot; mais avec une différence dans le genre, le nombre, le temps, le mode ou la personne, ou bien à faire usage du simple et du composé, du primitif et du dérivé :

Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire.

Buileau.

Il pnc, quitta, reprit la cuirasse et la haire. Voltaire.

D. Définissez V inversion ou hypcrbate?

R. Uinversion est un changement dans l'ordre ordinaire des élemens de la phrase , ou une transposition dans la filiation naturelle des idées, pour donner de la vivacité et de l'harmonie au discours, tels sont ces deux vers dans Iphigénie :

Déjà , pour la saisir , C'alchas lève le bras , Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas.

Oii l'ordre naturel serait : « Déjà Calchas lève le bras pour la saisir; elle a dit : Arrête, etc. »

En prose, Buffon a dit : «A la fierté, au courage, à la force, le lion joint la noblesse, la clémence , la magnanimité. »

D. Qu'est-ce que le pléonasme ?

R. On appelle pléonasme l'emploi surabondant d'un mot ou d'une chose qui se trouve déjà implicitement compris dans l'idée simple qu'on exprime, ou dont cette idée suppose l'existence. Le pléonasme est généralement un défaut; mais dans certaines occasions il donne de la force à la phrase. En voici des exemples :

Je l'ai va, dis-je, va, de mes propres yeux va , Ce qui s'appelle va. Molière.

« Il avait tué plus de douze ennemis de sa main sans avoir reçu aucune blessure. « f^ollaire.

D. En quoi consiste la figure qu'on nomme

se .'

ellip.

R. Uellipse consiste à former un sens complet, mais rapide et énergique, en retranchant dans la phrase certains mots nécessaires à la construction grammaticale rigoureuse. Un des exemples les plus célèbres d'une ellipse hardie est ce vers d'Hermione dans Racine :

Je l'aimais inconstant , qii'durais-je fait fidèle? OÙ la construction rigoureuse eût été. < Je l'ai-

RHETORIQL-E. 2^

mais lors même qu'il était inconstant ; qu'aurais-je fait s'il eût été fidèle? »

D. Donnez-nous une idée de la figure nommée périphrase?

R. On nomme ainsi l'emploi d'un plus grand nombre de mots que ceux dont on fait usage ordinairement pour exprimer une idée, soit pour voiler cette idée, soit pour la relever ou la varier. C'est ainsi qu'on dit par périphrase : « Le père de la médecine « , pour Hippocrate. '( Le Dieu du vin », pour Bacchus, etc.; et que Bossuet s'est servi pour nommer Dieu de cette magnifique périphrase : « Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance , etc. »

D. Qu'est-ce que V interrogation?

R. C'est une forme vive d'exprimer son idée, par laquelle sans faire de véritable demande on interroge les autres , soi-même , ou des choses, sans attendre de réponse, et uniquement dans le but de nier ou d'affirmer une proposition, comme dans ces exemples :

Quand Dieu parpîns d'effets montra-t-il son ponvoir?

Racine.

. . . Quel dei-ins-j'e, y4rcas , Quand j'entendis ces mots prononcés par Calcbas?

Racine.

O nnit , que m'as-tu dit? Quel démon sur la terre Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre !

Boileau .

Massillon commence ainsi son sermon sur le mauvais riche : « Quels sont donc les crimes affreux qui ont creusé à cet infortuné le gouffre de tourmens où il est enseveli ? Est-ce un profanateur de son propre corps? A-t-il trempé ses mains dans le sang innocent? A-t-il fait de la veuve et de l'orphelin la proie de ses injustices? Est-ce im homme sans foi, sans mœurs, sans caractère, un monstre d'iniquité? »

D. Qu'entendez-vous par la substitution?

R. J'entends une figure par laquelle on remplace une personne par une autre; on adresse la parole à soi-même, ou à des personnes présentes comme à des absens.

Ainsi dans Télémaque, Calypso s'adresse ainsi la parole : « O trop aveugle Calypso ! tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée, et les ondes du Styx, par lesquelles tu os juré, ne te permettent plus aucune espérance. »

Fénelon, dans les Dialogues des Morts, fait dire au fils de Pelée par Homère lui-même : « Dis, si tu l'oses, qu'Achille ne doit point sa gloire à Homère. »

Cicéron rapporte que les ennemis mêmes de Gracchus ne purent s'empêcher de pleurer lorsqu'il prononça ces paroles : « Misérable !

où irai-je? Quel asile me reste-t-il? Le Capitole? Il est inondé du sang de mon frère. 3Ia maison? J'y Ycrrai3 une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur. »

D. Qu est-ce queVapostrophe?

R. 'L'apostrophe est une manière énergique d'adresser tout à coup la parole aux personnes qui vous écoutent, à vous-même, aux absens, à des êtres bruts, inanimés ou spirituels.

D. Donnez des exemples?

B. O rives dn Jourdain, à champs aimés des ciens ' Sacrés monts, fertiles vaiiées , Par cent miracles sig^nalées, Dn donx pays de nos aïenx Serons-nous tonjours exilées! Racine.

« Princesse dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison? O Eternel, veillez sur elle! Anges saints, rangez alentour vos escadrons invincibles , et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée. » Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

D. Qu'entendez -vous psir accumu/ation?

R. U accumulation est une figure qui consiste à énoncer de suite un certain nombre de mots ou propositions plus ou moins analogues par leur signification pour donner de la force et du poids au discours. Athalie , frappée

de la ressemblance du jeune Joas, et de l'enfant qu'elle a ^Tl en songe, raconte ainsi son entrée dans le temple des Juifs :

J'entre , le peuple fait , le sacrifice cesse , Le grand-prêtre , vers moi , s'élance avec fureur. Pendant qu'il lue parlait, ô surprise, ô terreur, J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée , Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée ; C'était lui, son même air, son même habit de lin. Sa démarche , ses yeux et tous ses traits enfin ; C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre; Mais bientôt à ma viae , on l'a fait disparaître.

D, Faites connaître ce que c'est que V exclamation?

H. \S exclamation est l'expression d'un mouvement subit, pathétique et véhément produit par un sentiment vif et profond.

On sait quelle impression profonde Bossuet produisit en prononçant dans l'Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, cette magnifique exclamation : «. O nuit désastreuse! ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle, Madame se meurt ! madame est morte! w

Cornélie, en apprenant la douleur que César a manifestée à la vue de l'urne qui renferme les cendres du grand Pompée, s'écrie tout à coup :

O soupirs ! ô respect 1 ô qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre !

Corneille.

D. Qu'entendez-vous psir hypotrpose?

R. J'entends une %ure de mots qui peint

les objets par toutes leurs circonstances et les

met en quelque façon sous les yeu\. Telle est

cette description de la chute d'Hyppolite :

L'essieu crie et se rompt; l'intrépide Hyppolite Voit voler en éclats tout son char fracassé. Dans les rênes lai rnèuie il touiLe embarrassé . . . J'ai vu , seigcear, j'ai vu votre mailieareax fils Traîné par les cbevanx que sa main a noarris. Il veoî les rappeler , et sa voix les effraie ; Ils coarent,et tout son corps n'est bientôt qa'ane plaie.

Bucine.

Et le portrait de la mollesse par Boileau :

La Mollesse oppressée

Dans sa boache, à ce mot , sent sa langue glacée , Et lasse de parier, snccombant sous Teffort , Soupire , étend les bras, ferme l'œil et s'endort.

D. Qu'est-ce qu'on appelle harmonie imitât i\^e?

R. On appelle ainsi un choix de mots heureux que présentent toutes les langues, et qui ont une analogie pour l'oreille ou pour l'esprit avec les idées qu'ils représentent; ainsi on dit le siffiemeat des vents et des serpens, le bourdonnement des insectes, le rugissement du lion.

D. Les sons ou les mots ne ])euvent-ils pas représenter divers objets?

R. Les sons peuvent représenter : i** d'autres sons; 2° le mouvement; 3** les passions et les émotions de l'ame.

JD. Donnez quelques exemples de sons représentant d'autres sons?

B. Pour qui sont ces serpens qni sifflent sur vos têtes?

Racine.

El la fondre en grondant roule dans l'éîendue. Suint-Lambert.

Dans le premier vers ces s multipliées forment en les prononçant un sifflement qui imite celui des serpens ; le deuxième , par ses /• et ses syllabes ou^ on et ou, donne une idée assez exacte du roulement de la foudre,

D. Comment les mots expriment-ils l'idée du mouvement?

R. Le mouvement lent et solennel peut être imité par une succession de syllabes longues, tandis que les syllabes brèves qui se succèdent avec rapidité donnent à l'esprit l'idée d'un mouvement vif et prompt. Ainsi dans ces vers de Boileau^ on est contraint de prononcer avec peine et lenteur :

... N'attendait pas qu'an bœuf pressé de l'aiguillon Traçât à pas tardifs un pénible sillon.

Ceux-ci , au contraire , ont une allure vive et légère :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Boileau.

Yoyez d'un pied léger Camille effleurer l'eau, Le vers vole , et la suit aussi prorupt que l'oiseau.

DeîiUe.

Dans les vers sui\-ans de Racine, les r redoublées à dessein, semblent peindre les replis et les circonvolutions d'un serpent qui se roule sur lui-même :

Indomptable taureau , dragon impétueux , Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

D. Comment les sons servent-ils à peindre les émotions de l'ame ?

R. Par la liaison que nous attachons dans notre esprit entre certains sons et certaines émotions de l'ame. Il n'y a assurément aucune analogie entre des syllabes longues et brèves, et nos perceptions et nos idées ; mais la musique prouve suffisamment l'influence des sons sm^ nos organes, et par suite sur nos perceptions.

D. Donnez des exemples de cette espèce d'harmonie imitative?

R. Racine, pour exprimer l'horreur que doit inspirer le spectacle de Jésabel dévorée par des chiens, se sert dans ces vers de syllabes longues, traînantes et lugubres :

Mais je n'ai plus trouvé qu'un hoirible mélange D'os et de chair meurtiie , et traîné dans la fani;e ,

3o RHÉTORIQUE.

Des lambeaux teints de sang , et des membres affreux Que des chiens dévorans se disputaient entre eux.

Molière, au contraire, dans son Misanthrope , fait dès son entrée en scène parler ce personnage brusque et vif au moyen de monosyllabes ou des syllabes brèves, sèches et dures :

Moi , votre ami! rayez cela de vos papiers,

J'avais fait jusqu'ici profession de l'être ;

Mais après ce qu'en vous je viens de voir paraître ,

Je vous déclare net que je ne le suis plus ,

Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

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