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DE LA PLÉTHORE OU POLYEMIE

Dans le langage des anciens médecins , le mot pléthore (de ir>.v}0wp« , réplétion) servait à désigner la surabondance réelle ou présumée de certains liquides, comme le sang, la lymphe, la bile, le sperme, le | lait , etc. ; mais aujourd’hui ce mot est réservé exclusivement pour ! exprimer que le système circulatoire contient une quantité de sang beaucoup plus considérable que ne le comportent les besoins de l’éco- I nomie.

D’après cette définition , la pléthore constituerait toujours un état morbide ; cependant on admet généralement , avec M. le professeur Chomel , qu’il existe une pléthore permanente constitutionnelle qui est I. 11

pour certains individus un état physiologique, car elle est compatible avec l’exercice régulier de toutes les fonctions. Dans le cas contraire, la pléthore est dite morbide. Dans la définition précédente, j’ai indiqué que dans le pléthore le sang existait en plus grande abondance ; mais je dirai pourtant, avec M. Andral, que personne n’a encore donné la démonstration de ce fait, qui néanmoins est probable, quand on considère la nature de quelques symptômes et l’efficacité des saignées.

Symptômes. — Les signes de pléthore peuvent se développer peu à peu ou brusquement, à l’occasion de quelques unes des causes occasionnelles que nous mentionnerons plus tard. Dans la pléthore, on observe une sorte de rougeur et de tuméfaction de toute l’enveloppe cutanée, due à la réplétion du système capillaire. Cet état est surtout appréciable à la face, aux mains, dont les mouvements de flexion sont difficiles, et aux pieds , qui sont comme engourdis et comprimés par les chaussures. Le pouls est large et dur; les battements du cœur sont énergiques; parfois, comme notre ami Jacquemier l’a constaté dans la pléthore des femmes enceintes, on entend un bruit de souffle; mais ce phénomène est rare hors l’état de grossesse; M. Andral conteste même qu’il ait jamais lieu. Toutes les veines sont distendues, et la circulation se fait très lentement dans ces vaisseaux. Souvent aussi on peut se convaincre par la percussion, ainsi que M. Piorry l’a noté le premier , que les principaux réservoirs du sang, et surtout le cœur et le foie, occupent un plus grand espace ; les poumons eux-mêmes sont parfois un peu engoués à leur partie postérieure, comme le prouvent la diminution de la sonorité et de l’expansion vésiculaire. Le sang fournit un caillot volumineux, d’une fermeté médiocre, ne présentant jamais de couenne, mais parfois seulement une pellicule transparente ou des irisations éparses. MM. Andral et Gavarret ont prouvé que le sang dès pléthoriques différait du sang ordinaire par la quantité moindre d’eau qu’il contient et surtout par l’augmentation du nombre des globules. Ainsi M. Andral rapporte dans son Essai d'hématologie pathologique , p. hlx , que les globules dont la moyenne normale est de 127 sur mille, peuvent s’élever jusqu’à 15A, et ont pour moyenne dans la pléthore le chiffre 141. Le même observateur a encore démontré, contrairement à l’opinion généralement reçue, que la fibrine restait dans les limites de son état physiologique , puisque sur 31 saignés il a trouvé pour moyenne de ce principe 2,7 (le maximum normal est 3 1/2).

L’individu pléthorique éprouve des lassitudes et un état général d’engourdissement ; il est paresseux; son travail est pénible; il s’assoupit dès qu’il est en repos, et son sommeil est lourd, agité par des rêves; le réveil est difficile. La tête est pesante; il y a des vertiges, des bourdonnements d’orejlles; la face devient momentanément plus rouge, les malades se plaignent d’y éprouver un sentiment de chaleur incommode :

c’est ce qu’on nomme des bouffées de chaleur. En même temps l’appétit est diminué ou perdu; les selles sont rares; il y a quelquefois un peu d’oppression.

Marche, durée, terminaisons. — Ces symptômes peuvent persister un ou plusieurs jours , une ou plusieurs semaines , ou plusieurs mois, mais en présentant des alternatives; puis ils diminuent et cessent spontanément. D’autres fois, c’est une hémorrhagie, une sueur abondante , un flux urinaire ou intestinal, une fièvre éphémère, qui jugent la maladie. Comme l’observe M. Chomel, les rechutes sont très rares, tandis que les récidives sont très fréquentes. La maladie se reproduit souvent alors avec les mêmes symptômes, et se termine toujours de la même manière. La pléthore est une cause prédisposante ou efficiente de plusieurs maladies : c’est ainsi que des congestions sanguines et des hémorrhagies ne reconnaissent d’autre cause qu’un état pléthorique. On a dit aussi que la pléthore prédisposait aux inflammations; mais celle opinion n’a été émise que par analogie , et par suite des idées qu’on s’était faites sur la composition du sang, qu’on croyait très riche en fibrine. M. Andral d’ailleurs s’est assuré, par l’observation clinique, que les individus pléthoriques n’étaient pas plus sujets que d’autres à contracter des inflammations.

Diagnostic et pronostic. - Le diagnostic de la pléthore n’offre jamais de difficulté; le pronostic n’est jamais fâcheux, excepté pourtant lorsque la pléthore, récidivant fréquemment, s’accompagne d’un état de congestion permanente du côté de quelque viscère important.

Etiologie. — La pléthore, rare dans l’enfance et l’adolescence, est plus commune dans la période moyenne de la vie; les femmes y sont plus sujettes que les hommes, ce qui s’explique par leur vie sédentaire, par les troubles de la menstruation , et enfin parce qu’en raison de l’hémorrhagie mensuelle qu’elles ont , la sanguification est beaucoup plus active chez elles. L’état de grossesse est une cause très fréquente de pléthore pour la femme; ce qui dépend peut-être de la suppression des règles, du défaut plus complet d’exercice joint à une alimentation plus abondante. La pléthore atteint rarement les hommes robustes qui se livrent à des travaux rudes. Elle affecte , au contraire , fréquemment les sujets sanguins, replets, obèses, au visage coloré , qui fatiguent peu, usent peu leur intelligence , dorment beaucoup , et ont une nourriture abondante. Le printemps est la saison qui semble favoriser le plus la pléthore. Cet état se développe parfois à l’occasion de quelque cause qui excite la circulation : tels sont l’exposition à une température élevée , 1 immersion dans un bain trop chaud, un excès de table, une émotion morale, la suppression d’une hémorrhagie , ou l’omission d’une saignée habituelle.

Traitement. — La saignée générale est le moyen par excellence pour

combattre la pléthore ; on y joindra l’emploi de quelques laxatifs , des boissons délayantes diurétiques et un régime doux.

Si la pléthore récidive fréquemment, il faut astreindre les individus à un régime sévère : ainsi leur alimentation sera surtout composée de végétaux herbacés et de viandes blanches ; ils s’abstiendront de prendre des liqueurs spiritueuses et des vins généreux ; ils entretiendront la liberté du ventre par des lavements; ils feront tons les jours de l’exercice à pied , exciteront la transpiration ; enfin ils auront recours à la saignée le moins qu’on pourra ; car les saignées répétées , comme les hémorrhagies constitutionnelles, ont l’inconvénient d’activer la sanguification , et par conséquent d’être une cause éloignée de pléthore.

On doit donner le nom de congestion (de congerere , amasser), d 'hypérêmie ou de pléthore locale à l’accumulation du sang en plus grandequantité qu’à l’état normal, dans une partie quelconquedu corps.

On a distingué deux variétés ou espèces de congestion : 1° une congestion active ou sthénique , dans laquelle on a supposé une augmentation dans la vitalité des parties: ce serait celle qu’on devrait désigner sous le nom de fluxion ; 2° une congestion asthénique ou passive , c’est-à-dire par relâchement ou atonie des vaisseaux , soit que cette congestion arrive spontanément , soit qu’elle résulte d’un obstacle mécanique à la circulation veineuse. On pourrait rapprocher de cette dernière espèce les congestions dites cadavériques , c’est-à-dire celles qui se forment après la mort ou dans les derniers instants de la vie.

Anatomie pathologique. — Lorsqu’un organe est congestionné , la quantité de sang qu’il doit contenir normalement est augmentée. Par suite de cette accumulation , son volume est devenu plus considérable , et l’on remarque aussi un changement dans la coloration du tissu , qui est rosé, rouge ou noirâtre. L’augmentation du volume est non seulement produite par la plus grande quantité de sang contenu dans les vaisseaux , mais encore par une infiltration de sérosité dans les maillesdu tissu cellulaire; car les congestions, pour peu qu’elles se prolongent, se compliquent souvent d’œdème , produit probablement parla stase du sang et par la difficulté avec laquelle ce liquide circule dans l’organe hyperémie. La congestion peut occuper tout l’organe, ou bien n’être que partielle. Si la partie hypérémiée est formée de deux tissus ou de deux substances d’une vascularité inégale, comme le cerveau et les reins, etc., on trouvera presque toujours que la congestion est plus considérable là où normalement existait un plus grand nombre de vaisseaux. Toutes choses égales d’ailleurs, la congestion est presque toujours plus marquée dans les parties déclives ; ce qu’il ne faut pas toujours attribuer à un effet

cadavérique, comme on pourra s’en convaincre plus tard , surtout par rapport aux poumons. Un tissu simplement congestionné n’a subi aucune modification de consistance; si parfois on trouve celle-ci diminuée , cela tient à la grande quantité de liquides dont il est imprégné ; il suffit alors de le comprimer et d’en exprimer le sang et la sérosité qu’il renferme, pour lui rendre presque toujours sa densité normale, comme il suffit de le laver ou de le faire macérer quelques heures pour le décolorer. On obtiendrait le même résultat en injectant de l’eau dans les vaisseaux ; ce qui prouve que, dans la congestion, le sang ne fait que stagner dans les capillaires, sans être combiné avec les tissus. Il est inutile de dire que , dans un organe qui est congestionné , les vaisseaux doivent paraître plus considérables. Leur distension peut même devenir telle que parfois ils se déchirent , et alors se forment des hémorrhagies circonscrites ou diffuses, suivant l’abondance du sang, le volume des vaisseaux et la texture des parties. Dans ces derniers temps , 31. Dubois, d’Amiens, a conclu de quelques recherches microscopiques, que, dans la congestion, le sang se borne à distendre les capillaires de premier ordre, c’est-àdire ceux qui sont continus et intermédiaires aux artères et aux veines, tandis que lorsque les capillaires plus ténus et naturellement blancs s’engorgent à leur tour, l’hypérémie tourne à l’hémorrhagie ou à l’inflammation. Il est inutile de prémunir le lecteur qu’il doit accepter avec réserve cette opinion, ainsi que toutes celles qui ne s’appuient que sur des résultats microscopiques. L’hypérémie n’est caractérisée par aucun état spécial de sang.

Les caractères anatomiques des congestions précédemment décrits se dissipent quelquefois très rapidement dans les derniers instants de la vie; c’est ce qui explique pourquoi on ne trouve plus à l’ouverture de certains cadavres les traces des congestions diagnostiquées pendant la vie , et qui ont produit néanmoins de graves accidents.

Symptomatologie. — Une congestion peut se former brusquement ou peu à peu ; elle peut être précédée ou accompagnée de symptômes généraux et sympathiques extrêmement variables ; maiselle est surtout caractérisée par des troubles locaux qui varient suivant une foule de circonstances et surtout suivant l’organe qui est le siège de la congestion. Ainsi , lorsque la partie hvpérémiée est extérieure , on la voit rougir et augmenter de volume; sa température semble augmenter, et les artères qui le traversent battent avec plus de force que de coutume. Les malades y éprouvent souvent aussi de la chaleur, une douleur obtuse ou une sensation d’engourdissement; les fonctions de l’organe sont aussi plus ou moins perverties, et cela varie depuis un trouble à peine marqué jusqu’à la suspension complète de la fonction, comme on l’observe, par exemple , dans certaines congestions cérébrales qui peuvent tuer rapidement et presque instantanément.

166 'maladies par excès de sang.

Marche , durée , terminaisons. — Les symptômes propres aux congestions peuvent arriver brusquement à leur summum d’intensité; d’autres fois ils offrent pendant quelque temps une marche ascendante. Cependant leur durée est généralement courte, elle est rarement de plus de trois ou quatre jours; elle peut néanmoins se prolonger plusieurs mois comme ne durer que quelques moments; mais ce sont là des cas exceptionnels. D’ailleurs on ne peut établir aucun rapport entre la violence de la congestion et sa durée. Une congestion peut, en effet, cesser dans un point et se reproduire dans un autre ; c’est ainsi qu’on peut voir en quelques heures ou en quelques jours les organes les plus éloignés , internes ou externes, être pris d’un mouvement fluxionnaire. M. Trousseau , qui a observé plusieurs faits de ce genre, dit que cette variabilité dans le siège des congestions ne se remarque guère que chez les femmes hystériques.

Dans la plupart des cas , la congestion se termine par délitescence ou résolution , et celle-ci est parfois accompagnée de quelque mouvement critique du côté de la peau ou du tube digestif; d’autres fois l’hypérémie se juge par une hémorrhagie qui se fait dans l’organe congestionné ou à son voisinage; enfin, dans les cas les plus rares, on voit survenir une inflammation plus ou moins grave.

Il est peu de maladies qui soient plus sujettes à récidives que les hypérémies. On a dit avec raison que les congestions appelaient d’autres congestions, et que lorsqu'un organe s’est fluxionné une fois, il a beaucoup de tendance à le devenir encore. Il est des individus chez lesquels ces hypérémics se font toujours vers le même point, et cela à des intervalles plus ou moins rapprochés et quelquefois réguliers. La reproduction fréquente des congestions dans un même organe finit par produire diverses lésions consécutives, telles qu’une vascularité plus grande, et plus tard une augmentation de volume ou une hypertrophie. Il n’est nullement démontré, au contraire, que les parties qui sont souventaffectées d’hypérémie deviennent plus fréquemment le siège di s lésions organiques et des productions accidentelles. Toutefois il arrive fréquemment que, dans le sein d’un tissu chroniquement affecté , il se forme de temps en temps des congestions sanguines actives qui ont pour effet d’augmenter momentanément les souffrances et d’imprimer une marche plus rapide à la lésion organique.

Diagnostic. — U est parfois difficile de distinguer une hypérémiedu premier degré de l’inflammation ou d’une hémorrhagie interstitielle. Il nous est impossible de tracer à ce sujet aucune règle générale de diagnostic ; mais en traitant de chaque hypérémie nous aurons soin d’exposer les difficultés des cas particuliers , et nous rechercherons comment on peut en triompher.

Pronostic. — Le pronostic varie suivant la forme de la congestion et

sa persistance, suivant l’importance de l’organe affecté, enfin selon ses modes de terminaison, etc. ; c’est ce qui s’expliquera mieux par la suite h l’occasion de chaque hyperémie en particulier.

Etiologie. — Tous les organes peuvent se congestionner; mais la fréquence des hypérémies dans chacun d’eux est presque toujours en raison directe de la quantité de vaisseaux qu’ils contiennent: aussi l’utérus, le cerveau, les poumons, le foie, la rate et les membranes muqueuses sont les organes qu’on voit se congestionner le plus souvent. Les hypérémies se forment à tous les âges, et aussi facilement chez les sujets débilités et ayant un sang appauvri , que chez ceux qui sont dans des conj dilions opposées; mais le siège des congestions, ainsi que leurs symptômes, varie dans les différents âges de la vie. L’état pléthorique et une grande irritabilité nerveuse sont les deux conditions organiques qui prédisposent le plus aux congestions. Celles-ci se déclarent le plus souvent spontanément sans qu’on puisse saisir aucune cause déterminante; d’autres fois elles succèdent manifestement à quelque cause d’excitation locale ou générale; fréquemment aussi l’afflux du sang vers une partie tient à des variations brusques dans la pression atmosphérique ou dans la température.

Quant à la cause intime du phénomène, nous ne pouvons la saisir; expliquer, en effet, la congestion par un spasme des veines, des artères, du cœur, etc. , c’est faire une hypothèse gratuite et que rien jusqu’à présent ne peut justifier.

Traitement. — Les congestions sthéniques réclament un traitement actif, tel que les saignées générales, les dérivations puissantes, par les révulsifs cutanés, les purgatifs drastiques, l’emploi des ventouses Junod. Quelquefois, pour dégorger l’organe plus complètement, on doit recourir aux saignées locales, et surtout aux sangsues, qu’on applique en grand nombre afin de produire un écoulement considérable ; si on agissait autrement, les sangsues pourraient avoir un effet contraire. Enfin il est des congestions tellement rebelles ou qui se reproduisent si fréquemment, qu’on est obligé, pour les combattre et en prévenir le retour, d’établir en permanence un large exutoire loin du point où la congestion se fait. On peut aussi appliquer de temps en temps quelques sangsues. On ajoute à ces moyens l’usage des lavements, des diurétiques, l’abstinence des boissons stimulantes, des alcooliques; enfin on prescrit un régime délayant. Chez les sujets nerveux, les bains tièdesou frais avec ou sans affusion, et les antispasmodiques seront utiles; chez les chlorotiques, l’usage des martiaux suffirait pour triompher des congestions qu’on observe.

Des congestions passives. — Jusqu’à présent, je n’ai parlé que des congestions actives, et qui semblent n’avoir lieu que par une surexcitation des forces vitales; il me reste à dire un mot de celles, au contraire,

qui surviennent dans les cas où le principe vital affaibli ne peut plus contrebalancer la puissance des lois physiques. Elles reconnaissent souvent pour cause un obstacle à la circulation ; elles sont fréquentes dans les maladies qui s’accompagnent d’une diminution de la fibrine du sang. Ces congestions se produisent aussi à l’extérieur comme à l’intérieur vers les parties déclives ou dans celles dans lesquelles l’influx nerveux est diminué ou anéanti. Elles se forment peu à peu, ont une marche lente, et on peut souvent les faire cesser ou reparaître à volonté, suivant que les parties sont placées dans une position élevée ou déclive.

Ces congestions passives réclament rarement l’emploi des antiphlogistiques. Elles devront le plus souvent être combattues par les stimulants et les toniques administrés à l’intérieur, ou du moins en topiques. Mais il importe, avant tout, de placer les parties hypérémiées dans une position convenable. Lorsque l’engorgement sanguin est l’effet d’un obstacle au retour du sang veineux, comme dans les cas de compression ou d’oblitération d’une veine , il n’y a d’autre indication qu’à détruire l’obstacle, et si la chose est impossible, il conviendra d’exercer une douce compression sur la partie , et de la placer de manière à favoriser le plus possible la progression du sang du côté du cœur.

Synonymie. — Hypërëmie cérébrale; coup de sang.

Historique. — La congestion cérébrale a été mal indiquée par les auteurs anciens; ils la confondaient d’ailleurs avec l’apoplexie lorsqu’elle était portée à un certain degré d’intensité. Mais les recherches des auteurs modernes, et particulièrement celles de MM. Lallemand, Andral, Cruveilhicr, Roslan , Rochoux , etc. , ont depuis longtemps fa» t cesser cette confusion ; et grâce à ces travaux, tous remarquables à différents titres, l’histoire des congestions cérébrales est aujourd’hui assez complète.

Anatomie pathologique. — Pour apprécier convenablement les lésions propres à l’hypérémie cérébrale, il importe de se rappeler que la coloration du cerveau varie beaucoup, à l’état normal, dans les différentes parties de l’organe , et qu’elle n’est pas la même aux différents âges de la vie. L’hypérémie peut occuper isolément ou simultanément la substance blanche ou grise. Lorsqu’elle survient spontanément, elle est presque toujours générale , tandis que l’hypérémie bornée à un point limité des centres nerveux se lie presque toujours à quelque lésion matérielle organique préexistante. Lorsque la substance blauche est congestionnée, si on la coupe par tranches, on voit suinter à sa surface de petites taches de sang plus ou moins confluentes; on dit alors que le cerveau est piqueté ou sablé, parce que , en effet, ce pointillé ressemble

assez bien à des grains de sable rouge qu’on aurait semés sur la substance médullaire. Cette disposition se remarque surtout aux lobes antérieurs , à la convexité des hémisphères et dans les couches optiques. L’hypérémie de la substance grise se révèle quelquefois par le même état piqueté ou sablé; mais le plus souvent on ne distingue qu’une coloration d’un rouge uniforme, et par la pression on exprime du tissu une quantité de sang plus ou moins considérable. Dans tous les cas, la pulpe cérébrale conserve sa consistance normale; les membranes se séparent facilement; celles-ci participent souvent à l’injection du viscère ; il y a quelquefois des épanchements séreux.

L’hypérémie cérébrale, qu’elle soit sthénique ou asthénique, aiguë ou chronique, se révèle toujours à peu près, sur le cadavre , par les memes caractères. Il est pourtant une altération sur laquelle M. Durand Fardel a depuis peu appelé l’attention, et qui, d’après cet habile observateur, serait caractéristique de l’hypérémie chronique. Cette lésion , que M. Durand appelle état criblé du cerveau , consiste en une réunion de petits canaux creusés au sein de la substance cérébrale et traversés chacun * par un petit vaisseau; ces trous peuvent admettre la pointe et parfois la tête d’une très fine aiguille. La partie malade ressemble alors beaucoup, par sa structure et son aspect , à ce qu’on nomme la lame criblée du cerveau, située en dehors du chiasma. Les criblures pathologiques siègent surtout dans les hémisphères, au-dessous des circonvolutions, et peuvent occuper une très grande étendue. M. Durand explique cette lésion par la distension souvent répétée des vaisseaux , qui ont dû opérer ainsi forcément un refoulement de la substance du cerveau. Cette explication rationnelle est d’ailleurs confirmée par les phénomènes de congestion observés pendant la vie de ces individus. Toutefois, les faits rapportés par M. Durand ne me semblent pas encore suffisants pour donner à son opinion la valeur d’une démonstration.

Symptômes . — La congestion cérébrale a assez souvent un début brusque ; ailleurs, les accidents se développent graduellement. Dans les deux cas , la figure s’injecte ; les malades accusent des vertiges , des éblouissements, des tintements ou des bourdonnements d’oreilles; la vue est trouble ; ils ont des illusions d’optique; la tête est lourde, pesante; les facultés intellectuelles sont obtuses; il y a de la tendance au sommeil; beaucoup de malades éprouvent des engourdissements, des fourmillements ou de la pesanteur dans les membres; la langue semble se mouvoir difficilement , ce qui produit un certain embarras dans la parole ; les artères temporales battent avec force.

Lorsque la congestion est plus forte , les malades perdent tout-à-coup connaissance; ils sont privés de sentiment et de mouvement; tous ! les muscles sont dans la résolution; la respiration est stertoreuse. Quelquefois , au lieu de celte résolution générale de tous les membres ,

on n’observe qu’une paralysie bornée à un membre ou à une moitié du corps; la paralysie alterne quelquefois avec des mouvements convulsifs, mais le plus souvent ceux-ci ne se remarquent que dans le côté du corps opposé à la paralysie. La perte du sentiment ou du mouvement coïncide le plus fréquemment avecfabolition des facultés intellectuelles; d’autres fois, celles-ci sont intactes; enfin , quelques malades peuvent éprouver un délire maniaque avec une agitation extrême. L’hypérémie avec perte de connaissance et paralysie , etc. , caractérise ce qu’on nomme la congestion apoplectique ou le coup de sang.

Formes. — Comme on le voit, les symptômes de la congestion cérébrale varient beaucoup suivant les individus ; c’est ce qui a porté quelques auteurs à distinguer cinq, sept et jusqu’à huit formes différentes d’iivpérémie cérébrale. On pourrait en admettre un plus grand nombre encore, mais ces distinctions n’ont aucune importance; et, pour la pratique , il suffit de distinguer, avec M. Rostan , une forme bénigne et une forme grave.

Marche , durée, terminaison*. — Quels que soient d’ailleurs les symptômes qu’on observe , ceux-ci n’ont généralement qu’une durée assez courte. Il suffit souvent de quelques heures pour que le rétablissement des malades devienne complet. Cependant, lorsqu’il y a eu perte de connaissance ou paralysie , il est rare de voir cet état cesser brusquement, et même au bout de trois à douze heures. Dans la plupart de ces cas, en effet, les malades éprouvent encore pendant plusieurs jours de la torpeur, de l’embarras dans toutes les fonctions de la vie de relation. Mais il est rare que les symptômes graves de la congestion cérébrale durent plus de trois jours; lorsqu’ils persistent au-delà de cette époque, il faut généralement soupçonner quelque autre lésion du cerveau , et particulièrement une hémorrhagie ou un ramollissement. Il n’est pas très rare de voir des malades succomber brusquement par suite d’une congestion cérébrale : nous avons observé plusieurs faits de ce genre. Dans ces cas, l’autopsie n’explique pas toujours ni la terminaison funeste, ni les symptômes observés pendant la vie. C’est ainsi que des individus qui sont morts après avoir éprouvé une hémiplégie ou des convulsions dans un côté du corps, ne nous ont pas montré la congestion plus marquée dans un hémisphère que dans l’autre ; et avec quelque attention qu’on examinât le cerveau, on ne voyait nulle part la raison des accidents qui s’étaient montrés dans une moitié du corps. Souvent aussi , bien que les malades soient morts avec des symptômes de compression et de collapsus, on ne trouve pour expliquer la mort qu’une injection fort légère ; il faut admettre alors que l’hypérémie a diminué dans les derniers instants de la vie.

La congestion cérébrale est une des maladies qu’on voit récidiver le plus souvent. Lorsqu’elle se reproduit ainsi à de courts intervalles , elle

a souvent pour résultat de troubler gravement les fonctions cérébrales ; c’est ainsique les facultés intellectuelles s’émoussent, que la contractilité musculaire s’affaiblit, et les malades arrivent, avant l’âge, à un état qui se rapproche de la démence sénile.

Diagnostic. — La congestion cérébrale offre des points de contact avec plusieurs maladies, et spécialement avec les hémorrhagies, le ramollissement et l’arachnitis. Mais on verra , en parlant de chacune de ces affections, que le diagnostic différentiel d’avec la congestion cérébrale est le plus souvent facile. Je rappellerai seulement ici que les symptômes qui accompagnent les congestions du cerveau même les plus graves, comme la paralysie, le délire et les convulsions , disparaissent promptement; ils ne sont même quelquefois qu’éphémères, tandis qu’ils ont une durée incomparablement plus longue dans les autres maladies. Ainsi la rapidité avec laquelle disparaissent les symptômes propres aux congestions cérébrales, sera un caractère distinctif de la plus grande valeur. Il est inutile de dire que, lorsque l’hypérémie cérébrale tue promptement , il est impossible de la différencier de l’apoplexie et de la plupart des autres causes de mort subite.

Je suis porté à rattacher à la congestion cérébrale l’affection connue sous le nom de calenture , qu’on observe fréquemment à bord des navires naviguant sous les tropiques , ou sur nos soldats exposés au soleil d’Afiiqne dans les mois de la canicule, et qui est caractérisée par un délire violent, survenant brusquement au milieu de la nuit, avec cris, vociférations, agitation extrême et hallucinations. Ce qui justifie cette opinion , c’est la facilité avec laquelle on voit ces accidents disparaître sous rinlluencede saignées copieuses. Cependant jusqu’à présent nous manquons d’autopsies, qui nous permettent d’établir quelle est la véritable nature de la Calenture.

Pronostic. — Le pronostic n’offre aucune gravité lorsque la congestion est légère ; mais il n’en est plus de même lorsque l’hypérémie est assez forte pour produire le délire , le coma , la paralysie ou les convulsions. Toutes choses égales d’ailleurs, la congestion est plus fâcheuse chez les vieillards que chez l’adulte , parce que chez les premiers elle produit plus souvent que chez les autres des hémorrhagies ou des ramollissements consécutifs , maladies auxquelles la vieillesse prédispose.

Causes. — -Toutes les conditions qui augmentent la quantité du sang, ou qui font affluer ce liquide en plus grande abondance vers le cerveau, ainsi que celles qui gênent son retour vers le cœur, sont autant de causes prédisposantes ou efficientes des congestions cérébrales. Il faut ranger dans les deux premières catégories la pléthore, la suppression d’hémorrhagies constitutionnelles , l’anévrisme du ventricule gauche du cœur, le mouvement fébrile , les émotions morales, les travaux intellectuels opiniâtres, l’abus des liqueurs alcooliques, une alimentation trop succulente ,

une diminution dans la pesanteur atmosphérique, une chaleur ou une insolation trop intense ou un froid trop vif. Ainsi les individus qui meurent après avoir été exposés à une température de 30 à üü° centigrades, ou à un froid de 8 à 15°, présentent surtout comme lésion cadavérique une vive injection de la pulpe cérébrale. Le froid exerce peutêtre une action plus marquée sur la circulation cérébrale que la température contraire. C’est ainsi que de nombreux relevés statistiques faits successivement à Paris, à Turin et en Hollande, ont prouvé que les congestions cérébrales avaient leur maximum de fréquence en hiver.

Les causes principales qui produisent la congestion cérébrale en empêchant le retour du sang vers le cœur sont : les efforts violents, les ligatures, et toutes les pressions exercées sur le cou. C’est le plus souvent à une constriction de cette partie, par le col utérin ou le cordon ombilical, qu’il faut attribuer ces accidents qu’on observe chez beaucoup d’enfants au moment de la naissance, et qu’on désigne communément sous le nom d 'asphyxie, bien que dans la plupart des cas ils ne dépendent que d’une congestion encéphalique. Les professions qui forcent à tenir la tête dans une position déclive , les maladies du cœur, et surtout celles du ventricule droit, les tumeurs de l’aorte, du tronc brachio-céphalique et des carotides , lorsqu’elles exercent une compression sur les veines jugulaires: enfin le rétrécissement ou l’oblitération d’un ou de plusieurs sinus de la dure-mère, quelle qu’en soit la cause, amènent souvent une congestion cérébrale. C’est encore par suite d’une gêne de la circulation qu’il faut expliquer le développement des congestions cérébrales qui surviennent dans les asphyxies par l’acide carbonique et l’oxide de carbone. Les substances narcotiques stupéfiantes, comme l’opium, la belladone, l’alcool, le tabac, la digitale, etc. , prises en trop grande quantité , peuvent aussi déterminer une forte hyperémie cérébrale. On a dit que chacune de ces substances avait une action sur une partie spéciale du cerveau : ainsi, d’après M. Flourens, l’opium agirait sur les hémisphères, l’alcool sur le cervelet, la belladone sur les tubercules quadrijumeaux; mais aucun résultat recueilli sur l’homme n’a encore confirmé ces assertions, qui ne se fondent que sur quelques expériences peu concluantes tentées sur les animaux.

Enfin il est des hypécémies cérébrales qui surviennent sous l’influence de causes dont le mode d’action nous échappe : telles sont , par exemple, ces congestions qui affectent si fréquemment les individus dont les digestions sont pénibles, ou qui sout tourmentés par la constipation. A différentes reprises, on a vu les congestions cérébrales sévir d’une manière presque épidémique. Il n’y a encore aucun relevé statistique qui démontre le degré de fréquence relative des congestions cérébrales dans les deux sexes et aux différents âges de la vie. Toutefois, tout

porte à croire que ces maladies sont plus spéciales à l’âge adulte et à h vieillesse.

Traitement. — Le traitement sera prophylactique ou curatif. Les individus prédisposés ou sujets déjà aux congestions cérébrales ne devront pas séjourner dans les lieux dont la température est trop élevée ou trop froide ; ils useront modérément des plaisirs vénériens ; ils éviteront les émotions morales , les contentions d’esprit et les exercices violents. Ils seront sobres, et banniront de leur régime les boissons et les aliments doués de propriétés stimulantes; ils entretiendront la liberté du ventre à l’aide de lavements, ou bien on leur administrera de temps en temps quelques pilules d’aloès, qui auront le double avantage de provoquer des selles et de déterminer vers le rectum un mouvement fluxionnaire ou un flux hémorrhoïdal. On évitera que le cou soit trop serré par les cravates; on proscrira toutes les coiffures qui pourraient congestionner la tête; les pieds seront, au contraire, tenus le plus chauds possible et à l’abri de l’humidité. La construction du lit mérite aussi de fixer l’attention du médecin : c’est ainsi qu’il faudra bannir les oreillers de plume ; la tête ne devra reposer que sur des oreillers en crin ou en balle d’avoine; enfin le lit formerra un plan fortement incliné de la tête aux pieds. Lorsque, malgré ces précautions, la congestion cérébrale se déclare , on emploiera la série de moyens dont j’ai parlé dans mes généralités. D’ailleurs, le traitement de cette maladie ne différant pas de celui de l’apoplexie , je renvoie à celle-ci. Je dois pourtant dire un mot de l’emploi des émissions sanguines. Tout le monde est d’accord pour conseiller la saignée générale; mais beaucoup blâment l’emploi des saignées locales faites dans le voisinage de l’organe congestionné : ainsi on craint que des sangsues mises derrière les apophyses masloïdcs, loin de combattre la congestion, ne la provoquent ou ne l’augmentent. Cette crainte serait fondée si on n’appliquait qu’un petit nombre de sangsues , et si on n’obtenait qu’un faible écoulement de sang; mais si, au contraire, on met d’emblée vingt à trente sangsues, et si on provoque un écoulement considérable de sang , on produira sûrement le dégorgement des vaisseaux cérébraux. On parviendra aussi au même résultat en entretenant pendant douze, seize ou vingt-quatre heures, un écoulement de sang continu à l’aide d’applications successives de deux , quatre ou six sangsues. Ce dernier moyen est peut-être celui qu’il faudrait préférer dans le cas de congestion cérébrale mécanique, comme lorsqu’une tumeur quelconque, comprimant les veines jugulaires, empêche le retour du sang vers le cœur.

nu

Ludwig, les deux Frank, et plus récemment M. Ollivier d’Angers , dans son Traité des maladies de la moelle, ont rapporté à une congestion rachidienne un certain nombre d’accidents, tels que des douleurs vagues dans les membres et le dos, certaines névralgies sciatiques, certaines claudications, divers tremblements et mouvements convulsifs , la stupeur et la paralysie de ces membres, ainsi que plusieurs phénomènes épileptiformes et tétaniques, surtout dans les cas où ces accidents disparaissent après une durée assez courte. Cependant, les auteurs doni je parle n’ont pas démontré l’exactitude de leur opinion par des recherches nécroscopiques; mais ils ont surtout été portés à rattacher à une congestion rachidienne les accidents que j’ai énumérés, parce que ceuxci étaient à peu près semblables à ceux que détermine une forte hvpérémie cérébrale. Comme on le voit, l’existence delà congestion rachidienne n’est établie que par voie d’analogie et nullement d’une manière expérimentale ou clinique. Mais, ainsi que l’observe M. Calmeil, on aurait tort d’inférer de ce qui se passe vers le cerveau, que la même cause matérielle transportée vers le rachis y entraînerait les mêmes inconvénients. En effet, lorsque le sang se porte en abondance dans les vaisseaux cérébraux , il doit inévitablement exercer une compression sur la pulpe nerveuse, puisque l’organe remplit exactement la boîte osseuse du crâne; tandis que, quelque intense que soit la congestion rachidienne, on voit l’injection plus ou moins considérable dans les veines et les vaisseaux de la pie-mère, pénétrer rarement le cordon nerveux. Cette congestion d’ailleurs ne saurait jamais exercer beaucoup de compression sur la moelle elle-même à cause de l’espace considérable qui existe naturellement en arrière , entre les lames des vertèbres et l’organe rachidien.

En résumé , je crois que dans l’état actuel de la science on ne connaît aucun groupe de symptômes qu’on puisse regarder comme étant l’efTet d’une congestion de la moelle épinière. Tout ce qu’on a dit à ce sujet demande à être vérifié par de nouvelles observations.

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