SYNONYMIE
La syphilis est peut-être, de toutes les maladies, celle qui à l’origine a reçu les dénominations les plus nombreuses et les plus variées. Inconnue, lors de son apparition, dans ses causes, dans sa nature, dans son traitement, elle prêtait facilement à toutes les suppositions : aussi l'imagination des médecins et du peuple se donna libre carrière à son sujet. De là ces noms divers qui reflétaient ou les préoccupations scientifiques, ou les rivalités nationales, ou les superstitions populaires de l’époque.
Bon nombre de médecins, jaloux de repousser une calomnie et une erreur et de rester en dehors des animosités et de l'ignorance des masses, cherchèrent leur désignation, soit dans les causes, soit dans les symptômes du mal. Aux uns il parut que ce n’était qu’une forme de la lèpre asiatique, de là le nom d’éléphantiasis ; les autres y virent une affection cutanée déjà décrite par les Arabes, auxquels ils empruntèrent le terme de sahafati. Mais ce qui frappait surtout, c'était la ressemblance de la maladie nouvelle avec la petite vérole connue depuis le vi‘ siècle. Aussi les Français, pour l’en distinguer, l’appellent-ils grosse vérole ou vairole ; les Flamands et les Picards, les poques; les Espagnols, las bubas ou buvas, ou boas; les Génois, lo male de le tavelle; les Toscans, ?/ malo delle bolle ; les Lombards, /o male delle bozzole ; les Savoyards, clavelée ou claveau; les Allemands, grosse Blatter; d’autres, grore, grande gorre, scorra pestilentialis, morbus pustularum, malæ pustulæ, qale pustuleuse, vésicules épidémiques, crystalline. Les noms usités à Saint-Domingue rappelaient la même analogie : quagnara, hipas, taybat, ycas. L'influence des idées astrologiques donna lieu au mot patursa (passio turpis saturnina), maladie saturnine, parce qu’on en faisait remonter la cause à la conjonction de Saturne et de Mars. Le nom de pelade vint, dit Sauval, à cause du nombre de personnes qu’on vit tondues si joliment et sans rasoirs. J. de Béthencourt, médecin rouennais, adopta la dénomination de maladie vénérienne que Fernel après lui employa de préférence sous la forme latine de lues venerea. Fracastor avait déjà publié son poëme dans lequel figure le berger Syphilis, destiné à devenir l'incarnation la plus durable du mal nouveau.
Telles furent les dénominations principales employées par les médecins et
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chirurgiens du temps. Elles ne suffirent point : les rancunes nationales, les inimitiés politiques trouvèrent l’occasion de se satisfaire, et l'on s’imputa réciproquement l'introduction du fléau. Les Italiens, les Napolitains, l’appelèrent mal francese, mala de Frantzos, désignation que s'empressèrent d'adopter les Allemands, frantzosen, frantzosischen Pocken. Les Anglais lui donnèrent le nom de french pox. De même, et avec tout autant de raison, les Français le nommèrent mal de Naples; les Flamands, vérole espagnole, spaanse Pocken; les Maures, mal espagnol ; les Portugais, mal castllan ; les Indiens, mal des Portugais ; les Tures, mal des chrétiens; les Persans, mal des Turcs; les Polonais, mal des Allemands ; les Moscovites, mal des Polonais.
A ces noms, souvenir de vieilles haines, il reste à joindre, pour être complet, ceux que le vulgaire employait en certains pays et qui n'étaient que l’expression de ses croyances superstitieuses au point de vue de la guérison. Ainsi vit-on le morbus novus devenir chez les Allemands le mal de saint Mévius ou de saint Main; chez les Catalans et les Aragonais, le mal de saint Sement, et ailleurs le mal de saint Job, de sainte Reine, de saint Evagre, de saint Roch, etc.
Voici du reste comment un poëte du temps, Jean Lemaire (1), rappelle dans son langage naïf cette multiplicité d’appellations :
Ne seut onc lui baïller propre nom Nul médecin, tant eut-il de renom.
L'ung la voulut Sahafati nommer En Arabic ; l’autre a peu estimer Que l’on doit dire en latin Mentagra ; Mais le commun, quand il la rencontra, La nommoit Gorre ou la Vérole grosse, Qui n’espargnoit ne couronne, ne crosse; Pocques l'ont dit les Flamens et Picquarts.
Le Mal françois la nomment les Lombarts.
Si à encores d’autres noms plus de quatre, Les Allemands l’appellent grosse Blattre, Les Espaignols les Bouëls l’ont nommée :
Et dit-on plus que la puissante armée Des fors François a grand peine et souffrance En Naples l'ont conquise et mise en France, Dont aucun d’eux le Souvenir la nomment, Et plusieurs faits sur ce comptent et somment. Les Savoysiens la Clavela la disent :
Delà comment plusieurs gens en devisent,
. Delà comment Amour, le jeune ivrongne, A fait aux gens grand honneur et vergongne.
Et ne scet-on, pour ses cloux déclouër,
(1) Les trois comptes intitulés de Cupido et d'Atropos, dont le premier fut inventé par Séraphin, poëte italien, le second et le tiers de l'invention de maistre Jean Lemaire, 1525.