L' âme pendant la vie
Parmi toutes les questions dont s’occupe la philosophie en tant que science exacte, celle de notre propre essence, de l'immortalité et de la spiritualité de notre Moi interne, n’a jamais cessé de préoccuper l’humanité. Partout et en tout temps les systèmes et les doctrines sur ce sujet se sont succédé rapidement, variés et contradictoires, et le mot « Ame » a servi à désigner les formes d'existences ou les nuances d'êtres les plus variées. De toutes ces doctrines antagonistes, c’est, sans contredit, la plus ancienne — la philosophie transcendante des Juifs — la Qabalah1 qui est aussi la plus rapprochée peut-être de la vérité. Transmise oralement — comme son nom l’indique — elle remonte jusqu’au berceau de l'espèce humaine, et, ainsi, elle est encore peut-être en partie le produit de cette intelligence non encore troublée, de cet esprit pénétrant pour la vérité que, selon l’antique tradition, l’homme possédait dans son état originaire.
Si nous admettons la nature humaine comme un tout complexe nous y trouvons, d'après la Qabalah, trois parties bien distinctes : le corps, l'âme et l’esprit. Elles se différencient entre elles comme le concret, le particulier et le général, de sorte que l’une est le reflet
1. Nous avons adopté cette orthographe comme la seule solution authentique de tous les doutes entre les formes vraiment fantaisistes proposées jusqu’ici pour ce mot, telles que Cabbala, Cabala, Kabbala, Kabbalah, etc... C'est un mot hébreu qui se compose des consonnes q, b, l et h. Or la lettre qui dans les noms grecs correspond au k et dans les noms latins au c, paraît être véritablement dans ce mot hébreu la lettre q. Cette orthographe vient aussi d’être introduite récemment dans la littérature anglaise par Mathers dans sa Kabbala denudata parue il y a peu de temps chez George Redway à Londres.
de l’autre, et que chacune d’elles offre aussi en soi-même cette triple distinction. Ensuite, une nouvelle analyse de ces trois parties fondamentales y distingue d’autres nuances qui s’élèvent successivement les unes sur les autres depuis les parties les plus profondes, les plus concrètes, les plus matérielles, le corps externe, jusqu’aux plus élevées, aux plus générales, aux plus spirituelles.
La première partie fondamentale, le corps, avec le principe vital, qui comprend les trois premières subdivisions, porte dans la Qabalah le nom de Nephesch ; la seconde, l’âme, siège de la volonté, qui constitue proprement la personnalité humaine, et renferme les trois subdivisions suivantes, se nomme Ruach ; la troisième, l’esprit avec ses trois puissances, reçoit dans la Qabalah le nom de Neschamah.
Ainsi que nous l’avons déjà remarqué, ces trois parties fondamentales de l’homme ne sont pas complètement distinctes et séparées, il faut au contraire se les représenter comme passant l’une dans l’autre peu à peu ainsi que les couleurs du spectre qui, bien que successives, ne peuvent se distinguer complètement étant comme fondues l’une dans l’autre. Depuis le corps, c’est-à-dire la puissance la plus infime de Nephesch, en montant à travers l’âme, — Ruach — jusqu’au plus haut degré de l’esprit — Neschamah — on trouve toutes les gradations, comme on passe de l’ombre à la lumière par la pénombre; et réciproquement, depuis les parties les plus élevées de l’esprit jusqu’à celles physiques les plus matérielles, on parcourt toutes les nuances de radiation, comme on passe de la lumière à l’obscurité par le crépuscule. — Et, par-dessus tout, grâce à cette union intérieure, à cette fusion des parties l’une dans l’autre, le nombre Neuf se perd dans l’Unité pour produire l’homme, esprit corporel, qui unit en soi les deux mondes.
Si nous essayons maintenant de représenter cette doctrine par un schéma, nous obtenons la figure ci-jointe (Voir p. 526) :
Le cercle a, a, a, désigne Nephesch, et 1, 2, 3 sont ses subdivisions; parmi celles-ci, 1, correspond au corps, comme à la partie la plus basse, la plus matérielle chez l’homme. — b, b , b, c’est Ruach (l’âme) et 4, 5, 6 sont ses puissances. — Enfin c, c, c, c’est Neschamah (l’esprit) avec les degrés de son essence, 7,8, 9. Quant au cercle extérieur 10, il représente l’ensemble de l’être humain vivant.
Considérons maintenant de plus près ces différentes parties fondamentales, en commençant par celle du degré inférieur, nephesch. C’est le principe de la vie, ou forme d’existence concrète, il constitue la partie externe de l’homme vivant ; ce qui y domine princi-
paiement c est la sensibilité passive pour le monde extérieur; par contre, l’activité idéale s’y trouve le moins. — Nephesch est directement en relation avec les êtres concrets qui lui sont extérieurs, et ce n’est que par leur influence qu’il produit une manifestation vitale. Mais en même temps, il travaille aussi au monde extérieur, grâce à sa puissance créatrice propre, faisant ressortir de son existence concrète, de nouvelles forces vitales, rendant ainsi sans cesse ce qu’il reçoit. — Ce degré concret constitue un tout parfait, complet en soi-même et dans lequel l’être humain trouve sa représentation extérieure exacte. — Regardée comme un tout parfait, en elle-même, cette vie concrète comprend également trois degrés, qui sontentre eux commele concret, le particulier et le général oucomme la matière effectuée, la force effectuante et le principe, et qui en même temps sont les organes dans et par lesquels l’interne, le spirituel opère et se manifeste extérieurement. Ces trois degrés sont donc de plus en plus élevés et intérieurs, et chacun d’eux renferme en soi des nuances differentes. Les trois puissances de Nephesch en question sont disposées et agissent absolument de la façon qui va être exposée tout à l’heure pour les trois subdivisions de Ruach.
Ce second élément de l’être humain Ruacu (l’âme) n’est pas aussi sensible que Nephesch aux influences du monde extérieur; la passivité et l’activité s’y trouvent en proportions égales; il consiste plutôt en un être interne, idéal, dans lequel tout ce que la vie corporelle concrète manifesteextérieurementcommequantitatifetmatériel, se retrouve intérieurement à l’état virtuel. Ce second élément humain flotte donc entre l’activité et la passivité, ou l’intériorité et l’extériorité; dans sa multiplicité objective, il n’apparaît clairement ni comme quelque chose de réel, passif et extérieur, ni comme quelque chose d’intérieur intellectuel et actif ; mais comme quelque chose de changeant, qui du dedans au dehors se manifeste comme actif bien que passif; ou comme donnant, bien que de nature réceptive. Ainsi l’intuition et la conception ne coïncident pas exactement dans l’âme, bien qu’elles n’y soient pas assez nettement séparées pour ne pas se fondre aisément l’une dans l’autre.
Le mode d’existence de chaque être dépend exclusivement du degré plus ou moins élevé de sa cohésion avec la nature, et de l’activité ou de la passivité plus ou moins grande qui en est la conséquence ; l’aperception de l’être est en proportion de son activité. Plus un être est actif, plus il est élevé, et plus il lui est possible d’examiner dans les profondeurs intimes de l’être.
Ce Ruach, composé des forces qui sont à la base de l’être maté-
riel objectif, jouit encore de la propriété de se distinguer de toutes les autres parties comme un individu spécial, de disposer de soimême et de se manifester au dehors par une action libre et volontaire. Cette « âme » qui représente également le trône et l’organe de l’esprit est encore l’image de l’homme entier, comme nous l’avons dit ; de même que Nephesch elle se compose de trois degrés dynamiques qui sont, l’un par rapport à l'autre, comme le Concret, le Particulier et le Général, ou comme la matière actionnée, la force agissante et le principe : de sorte qu’une affinité existe non seulement entre le concret dans Ruach qui est son degré le plus bas et le plus extérieur (le cercle 4 du schéma), et le général dans Nephesch, qui forme sa plus haute sphère (cercle 3), mais aussi entré le général dans Ruach (cercle 6) et le concret dans l’esprit (cercle 7).
En même temps que Ruach, ainsi que Nephesch, renferme trois degrés dynamiques, ceux-ci ont leurs trois correspondants dans le monde extérieur, comme il apparaîtra plus clairement par la comparaison du Macrocosme et du Microcosme. Chaque forme d’existence particulière dans l’homme vit de sa vie propre dans la sphère du monde qui lui correspond, avec laquelle elle est en rapport d’échanges continuels, donnant et recevant, au moyen de ses sens et de ses organes internes spéciaux.
En outre, ce Ruach, en raison de sa partie concrète, a besoin de communiquer avec le concret qui est au-dessous de lui, de même que sa partie générale lui donne une tendance vers les parties générales qui lui sont supérieures. Nephesch ne pourrait pas se relier à Ruach s’il n’y avait pas ainsi quelque affinité entre eux, non plus que Ruach ne se relierait à Nephesch et à Neshamah s’il n’y avait pas entre eux quelque parenté.
Ainsi l’âme puise d’une part dans le concret qui la précède la plénitude de sa propre réalité objective, et d'autre part dans le général qui la domine l’intériorité pure, l’Idéalité qui se constitue elle-même dans son activité indépendante. Ruach est donc le lien entre le Général ou Spirituel, et le Concret ou Matériel, unissant en l’homme le monde interne intelligible avec le monde externe réel; c’est à la fois le support et le siège de la personnalité humaine.
L’âme se trouve de cette façon en un double rapport avec ses trois objets, savoir: 1° avec le concret qui est au-dessous d’elle; 2° avec le particulier qui répond à sa nature et est en dehors d’elle ; 3° avec le général qui est au-dessus d’elle. Il se fait en elle, en deux sens contraires, une circulation de trois courants entremêlés, car :
1° elle est excitée par Nephesch qui est au-dessous d’elle et à son tour elle agit sur lui en l’inspirant; 2° elle se comporte de même activement et passivement avec l’extérieur correspondant à sa nature, c’est-à-dire le Particulier; 3° et cette influence qu’elle transforme dans son sein après l’avoir reçue ou d’en bas ou du dehors, elle lui donne la puissance de s’élever assez pour aller stimuler Neschamah dans les régions supérieures. Par cette opération active, les facultés supérieures excitées produisent une influence vitale plus élevée, plus spirituelle, que l’âme, reprenant son rôle passif, reçoit pour la transmettre au dehors ou au-dessous d’elle.
Ainsi, bien queRuach ait une forme d’existence particulière, soit un être d’une consistance propre, il n’en est pas moins vrai que la première impulsion de son activité vitale lui vient de l’excitation du corps concret qui lui est inférieur. Et de même que le corps par un échange d’actions et de réactions avec l’âme, est, grâce à son impressionnabilité, pénétré par elle, tandis qu’elle-même devient comme participante du corps; de même, Pâme, par son union avec l’Esprit, en est remplie et inspirée.
La troisième partie fondamentale de l’être humain, neschamah, peut être désignée par le mot Esprit, dans le sens où il est employé dans le Nouveau Testament. En elle, la sensibilité passive envers la nature du dehors ne se retrouve plus ; l’activité domine la réceptivité. L’esprit vit de sa vie propre, et seulement pour le Général ou pour le monde spirituel avec lequel il se trouve en rapport constant. Cependant, comme Ruach, Neschamah n’a pas seulement besoin, en raison de sa nature idéale, du Général absolu on Infini divin ; il lui faut aussi, à cause de sa nature réelle, quelque relation avec le particulier et le concret qui sont au-dessous de lui, et il se sent attiré vers les deux.
L’Esprit aussi est en un double rapport avec son triple objet; vers le bas, vers l’extérieur et vers le haut, il se fait donc encore en lui, en deux sens contraires, un triple courant entrelacé tout à fait semblable à celui décrit plus haut pour Ruach. — Neschamah est un être purement intérieur, mais aussi passif et actif à la fois, dont Nephesch, avec son principe vital et son corps, Ruach avec ses forces, représentent une image extérieure. Ce qu’il y a de quantitatif dans Nephesch et de qualitatif dans Ruach, vient de l’esprit — Neschamah — purement intérieur et idéal.
Maintenant de même que Nephesch et Ruach renferment trois degrés différents d’existence, ou potentialité de spiritualisation, de sorte que chacun est une image plus petite de l’être humain entier
(voir le schéma), de même la Qabalah distingue encore trois degrés dans Neschamah.
C’est particulièrement à cet élément supérieur que s’applique ce qui a été dit au début, que les différentes formes d’existence de la constitution humaine ne sont pas des êtres distincts, isolés, séparés, mais qu’ils sont, au contraire, entremêlés les uns dans les autres ; car ici tout se spiritualise de plus en plus, tend de plus en plus vers Tunilé.
Des trois formes supérieures d’existence de l’homme qui sont réunies, dans la plus large acception du mot Neschamah, la plus inférieure peut se désigner comme le Neschamah proprement dit. Celle-là a encore au moins quelque parenté avec les éléments supérieurs de Ruach; elle consiste en une connaissance intérieure et active du qualitatif et du quantitatif qui sont au-dessous d’elle. — La seconde puissance de Neschamah, qui est le huitième élément dans l’homme, est nommée par la Qabalah, « Chaijah ». Son essence consiste dans la connaissance de la force interne supérieure, intelligible, qui sert de base à l’être objectif manifesté et qui, par conséquent, ne peut être perçue ni par Ruach ni par Nephesch et ne pourrait être reconnue par Neschamah proprement dit. — La troisième puissance de Neschamah, le neuvième élément et le plus élevé dans l’homme, est « Jechidacl » (c’est-à-dire l’Unité en soimême); son essence propre consiste dans la connaissance de l’Unité fondamentale absolue de toutes les variétés, de l’Un absolu originaire.
Maintenant, ce rapport signalé dès le début, de Concret, de Particulier et de Général qui relie Nephesch, Ruach et Neschamah de sorte que chacun offre l’image du tout, va se retrouver en résumant tout cet exposé : Premier degré de Nephesch, le corps — le concret dans le concret; second degré, le particulier dans le concret; troisième, le général dans le concret.
De même dans Ruach : première puissance, le concret dans le particulier; deuxième, le particulier dans le particulier; troisième, le général dans le particulier.
Enfin, dans Neschamah, premier degré, le concret dans le général ; second degré (Chaijah), le particulier dans le général ; troisième (Jechidad), le général dans le général.
C’est ainsi que Se manifestent les diverses activités et les vertus de chacun de ces éléments de l’être.
L'âme (Ruach) a sans doute une existence propre, mais elle est cependant incapable d’un développement indépendant sans la par-
ticipation de la vie corporelle (Nephesch), et il en est de même visà-vis de Neschamah. En outre Ruach est avec Nephesch dans un double rapport; influencée par lui, elle est en même temps tournée au dehors pour exercer une libre réaction, de sorte que là vie corporelle concrète participe au développement de l’âme ; il en est de même de l’esprit par rapport à l’âme ou de Neschamah par rapport à Ruach; par Ruach il est même en double rapport avec Nephesch. Toutefois, Neschamah a en outre dans sa propre constitution la source de son action, tandis que les actions de Ruach et de Nephesch ne sont que les émanations libres et vivantes de Neschamah.
De la même manière, Neschamah se trouve en une certaine mesure en ce même double rapport avec la Divinité, car l’activité vitale de Neschamah est déjà en soi une excitation pour la divinité d’entretenir celui-ci, de lui procurer l’influence nécessaire à sa subsistance. Ainsi l’esprit ou Neschamah, et par son intermédiaire Ruach et Nephesch, vont puiser tout à fait involontairement à la source divine éternelle, faisant rayonner perpétuellement l’œuvre de leur vie vers le haut; tandis que la Divinité pénètre constamment en Neschamah et dans sa sphère pour lui donuer la vie et la durée en même temps qu’à Ruach et à Nephesch.
Maintenant d’après la doctrine de la Qabalah, l’homme, au lieu de vivre dans la Divinitéet de recevoir d’elle constamment la spiritualité dont il a besoin, s’est enfoncé de plus en plus dans l’amour de soimême et dans le monde du péché, du moment où après sa « chute » (voir la Genèse, III, 6-20), il a quitté son centre éternel pour la périphérie. Cette chute et l’éloignement toujours plus grand de la divinité, qui en est résulté, ont eu pour conséquence une déchéance des pouvoirs dans la nature humaine, et dans l’humanité tout entière. L’étincelle divine s’est retirée de plus en plus de l’homme, et Neschamah a perdu l’union intime avec Dieu. De même Ruach s’est éloignée de Neschamah et Nephesch a perdu son union intime avec Ruach. Par cette déchéance générale et le relâchement partiel des liens entre les éléments, la partie inférieure de Nephesch, qui était originairement chez l’homme un corps lumineux éthéré, est devenue notre corps matériel ; par là l’homme a été assujetti à la dissolution dans les trois parties principales de sa constitution.
Ceci est traité dans la doctrine de la Qabalah sur l’âme pendant et après la mort.