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LE MARTYR ÉTIENNE

Ce ne fut pas sans une émotion profonde que je découvris cette année une charte authentique du xi° siècle, de la main d’un des martyrs de la Gnose, en 1022, le chancelier épiscopal Etienne.

Oui, de sa main, comme l’atteste cette suscription: stepuanus cancellarius scripsit : Étienne, chancelier, l’écrivit !

Précieuse, unique dépouille du chef de la Gnose Française ! Incomparable et rare n^onument ! Inappréciable relique ! Tant d’églises montrent avec orgueil les ossements des saints, des saints catholiques, des saints romains que nous pouvons bien, nous, arborer, vénérer, avec un enthousiasme légitime, les caractères respectés par le Temps que traça l’auguste main de la victime du féroce successeur de Hugues Capet et des évêques du synode d'Orléans, ses complices.

La charte est datée du mois de février, l’an 29 du roi Robert.

Le roi Robert a daté ses diplômes en comptant de trois manières différentes les années de son règne. D’abord, il a compté à partir de son sacre à Orléans, 25 décembre 987, puis, à partir de la captivité du carolingien Karl de Lorraine, 29 mars 991 ; enfin, à partir de la mort de Hugues Capet, 24 octobre 996 *.

t. Ms. Ch. Pfister, Études sur le règne deBobertle Pieux. Paris, Vieweg, 1885, p. XLit.

C’est d’après le premier de ces systèmes qu’est daté notre précieux monument. Le mois de février de la vingt-neuvième année correspond, dans ce système, au mois de février 1017, nouveau style.

En cette année 1017, le siège épiscopal d’Orléans était occupé par un prélat auquel les hagiographes catholiques donnent le nom de saint Thierry IL II avait été sacré en 1016, par l’archevêque de Sens, Leotheric. Étienne, notre bienheureux, fut choisi par lui pour Chancelier. Ce titre conférait au chancelier le droit de valider les actes épiscopaux. Quelquefois, — c’est ici le cas — il écrivait l’acte de sa propre main. La formule scripsit attestait alors cette particulière intervention.

La formule subscripsit indiquait seulement le visa.

Le diplôme écrit de la main du martyr est revêtu de la signature autographe de l’évêque: S. Tehoderici epi ; c’est-à-dire: Seing de Thierry, évêque. Il porte en outre les signa du doyen de Sainte- Croix, llotdulf; de l’abbé de Saint-Avit, Irfrid ; de l’archidiacre Tedduin, de l’archidiacre Gautier de Tedelm, clerc et prévôt épiscopal ; de l’archidiacre Letald et du sous-chantre Guarin.

En lui-même, ce vénérable monument n’a qu’une importance domaniale. Thierry II fait savoir que les moines de Saint-Mesmin de Micy lui ont demandé la concession, sous conditions censuelles, d’une vigne située dans son bénéfice de Saint-Pryvé, près d’Orléans. Cette vigne existe encore aujourd’hui au lieu dit Villaine — in loco qui clicitur Villena — à côté de l’église paroissiale, non loin de la grande route.

Mais si l’objet de l’acte ne lui donne pas d’autre prix que celui qui s’attache à une transaction féodale, sa forme le met au-dessus des documents les plus précieux, puisque le docteur gnostique d’Orléans, le martyr du bûcher de 1022, en a touché le parchemin, écrit le texte et consacré la valeur.

La charte mesure cinq centimètres de large sur vingt-cinq de long. Elle est rayée à la pointe sèche.

Rappelons maintenant, pour attirer sur la sainte relique la vénération de nos frères Gnostiques, l’histoire de la passion de ceux qu’on nomme vulgairement les Manichéens d’Orléans.

La doctrine des Basilide, des Valentin et des Marcion, la Gnose reparut dans notre Occident, vers la fin du xe siècle et y comptait de nombreux adeptes dès les premières années du xie.

Deux opinions se font jour sur le mode de sa propagation.

Les uns avec Muratori, MM. Schmidt, Matter, etc., lui attribuent une origine gréco-slave et lui font traverser la Thrace, la Dalmatie, l'Italie, le midi de la France.

Les autres, et c’est l’opinion de M. Pfister, la conduisent du nord au midi.

C'est affaire de discussion érudite.

Toujours est-il qu’elle se propagea dans les écoles et se répandit dans le peuple.

Toujours est-il que la Francia , la France des Capétiens, lui servit d’asile et que la cité d'Orléans devint son centre d’action.

Raoul Glaber, chroniqueur de ces âges reculés, Adhémar de Chabannes, les actes du synode d'Orléans, le cartulaire de Saint-Père de Chartres, la lettre de Jean, moine de Fleury, à l’évêque de Vich, nous permettent d’exposer brièvement les faits de cette étonnante résurrection gnostique dans le domaine patrimonial des Capets.

Les Gnostiques Pauliciens, puis les Euchites, persécutés par les empereurs de Byzance, avaient été refoulés sur l’Occident. Sous le nom de Cathares, de Manichéens, d’Enthousiastes, ils avaient formé des communautés secrètes dans le nord et dans le midi de l’Europe. Au commencement du xie siècle, une femme d’une rare beauté et d’une haute intelligence, d’origine salve, ou gréco-slave, chassée d’Italie où elle exerçait l’apostolat de la Gnose, vint à Orléans où son prestige réunit autour d’elle, dans des assemblées secrètes, les plus pieux et les plus instruits des membres du clergé épiscopal.

Un homme qui mourut avant 1017 en odeur de sainteté et sur la tombe duquel se firent des miracles, le chantre de Sainte-Croix, l’illustre Théodat, adopta ses doctrines. Héribert, écolâtre de Saint- Pierre le Puellier, Lisois, Foucher, Étienne, chancelier de l’évêque

d’Orléans, des clercs, des religieuses de Notre-Dame de Bonne- Nouvelle, des femmes, des hommes éminents reçurent de la belle sainte le consolamentum, l’imposition des mains et la doctrine.

Longtemps, l’église gnostique se réunit en secret, tantôt chez ces ecclésiastiques, tantôt dans les carrières de Saint-Vincent, tantôt dans les caves du quartier du Châtelet.

Officiellement les adeptes suivaient le culte romain et vaquaient à leurs affaires. Théodat siégeait dans sa stalle à la Basilique. Héribert enseignait dans son école. Etienne avait même dirigé la conscience de la reine Constancia, femme de Robert. Lisois occupait la chaire de la grande école d’Orléans.

La belle sainte mourut. Théodat la suivit de près. On l’inhuma dans la cathédrale et le peuple l’honorait comme un saint.

Qu’enseignait la femme Apôtre ?

La Gnose.

La doctrine des Eons, telle que la renferme le Nouveau Testament dans son enveloppe exotérique, telle que la prêchaient saint Paul et saint Jean, telle que le génie de Basilide, l’éloquence harmonieuse de Valentin, la belle parole de Marcias l’avaient enseignée, telle que Sergius et Basilius l’avaient redite après eux.

Dieu, principe absolu, source du Bien, de qui tout émane.

L’Eon Iahveh, égaré loin du plérome sacré, créant le monde matériel d’où sort le mal, la douleur, la mort, le péché.

Elle enseignait, la défunte, l’Eon Jésus pour racheter ce pauvre monde.

Il devait ramener à son père, à Dieu, à F ABIME, les Purs, les Elus, les Pneumatiques, ceux que remplissait le Saint-Esprit.

Elle condamnait le baptême d’eau, la présence réelle, l’efficacité des œuvres, la hiérarchie, les secondes noces, les sacrements. Elle voulait rétablir le culte en esprit et en vérité.

« Voilàquelleest notre loi, s’écriait-elle, quitter le monde, dompter la chair, vivre de travail, ne léser personne, aimer son prochain. Si nous observons cette loi, il n’est pas besoin de baptême. Si nous la violons, aucun baptême ne nous sauvera! »

Après la mort de Théodat, Étienne était devenu le chef incontesté et, le docteur de la Gnose.

8a sainteté, sa science, sa bienfaisance étaient renommées dans tout le diocèse. La Doctrine se répandait comme un fleuve. Les Ames éprises d’idéal s’y désaltéraient.

Soudain la tempête agita ces eaux calmes et profondes.

Un clerc aux gages d’un chevalier normand, baron du duc Richard, était venu à Orléans s’asseoir sur les bancs célèbres de l’Ecole épiscopale. Étienne et Lisois remarquèrent son intelligence, sa soif de savoir, sa candeur d'âme et l’admirent aux enseignements secrets de la Gnose. Quand ce clerc, nommé Héribert, revint chez son seigneur, il lui parla avec ardeur et foi vive de la céleste doctrine qu’il avait reçue dans le sein de l’École mystique. Le chevalier, le rude Aréfast, bien loin de goûter cette doctrine, dénonça au duc et au roi et l’enseignement et les Docteurs. Robert, esprit étroit, cœur douteux, nature servile, tremblait devant le soupçon d’hérésie. Il regardait, de plus, tout dogme ésotérique comme un attentat contre son pouvoir. Il ordonna au chevalier de se rendre à Orléans, d’espionner les Hérétiques et de lui révéler leurs noms, se réservant de les livrer à sa barbare justice.

Aréfast partit, s’arrêta à Chartres et y reçut d'un chanoine de Notre-Dame, les instructions qui devaient l’aider à découvrir la secte et les sectaires.

« Recommandez-vous d’Héribert, lui dit ce prêtre. Feignez d’être un Adepte. Faites-vous initier aux mystères, puis, pour la gloire de Dieu et le salut de cette couronne et de la sainte Église, dévoilez au Roi ce que vous aurez appris. »

Aréfast entra donc dans l’Église de la Gnose, reçut l’imposition des mains, prit place aux assemblées, à la table des Frères, donna et reçut le baiser de paix.

C’était vers la fin de l’an 1022.

Le roi Robert, qui suivait les opérations du traître, convoqua un synode de prélats et des barons. Là, siégèrent Oldoric, évêque simoniaque d’Orléans ; Léotheric et Gauzlin, archevêques de Sens et de Bourges ; Francon et Warin, évêques de Paris et de Beauvais.

Le 25 décembre, jour de Noël, les Gnostiques réunis dans la maison d’un des Frères célébraient la naissance spirituelle de l’Éon Christos dans les âmes des Pneumatiques; Àréfast priait et chantait avec eux. Tout à coup la maison fut cernée parles soldats, les frères et les sœurs furent saisis, couverts de chaînes, conduits sans délai devant le Synode qui, sous la présidence du roi et de la reine, délibérait dans le chœur de la cathédrale.

Aréfast dénonça les Gnostiques. Warin, évêque de Beauvais, se leva pour combattre leurs doctrines. Alors le vénérable Étienne prononça ces paroles : « Taisez-vous, seigneur Évêque ! Faites de nous ce qu’il vous plaira. Déjà — et d’un regard inspiré et d’un geste sublime, il chercha la voûte du temple et le ciel qui brillait à travers les vitraux — déjà nous voyons notre Roi qui règne dans les Cieux. Il nous tend les bras. Il nous appelle à sa gloire. Il nous montre les joies invisibles ! »

Plus rudes que le fer !

C’est ainsi que les actes du Synode qualifient ces héros. Ils durent pendant neuf heures subir les interrogatoires, les outrages, les exhortations. Mais comme ils refusaient de renier la Gnose, Robert lit dégrader les prêtres et les clercs, et les évêques prononcèrent sur eux la formule d’excommunication. Au dehors la foule fanatique grondait. Des cris de mort se faisaient entendre, et, pour contenir l’émeute, la reine Constance debout devant le portail romain, une canne à la main, entourée de courtisans, s’interposait entre la basilique et le peuple affolé.

On avait dit à ce peuple que les hérétiques invoquaient le diable, brûlaient les petits enfants, donnaient leurs cendres aux malades, et se livraient entre eux dans les ténèbres des assemblées à de monstrueux accouplements, où ni le sexe, ni l’âge, ni la parenté elle-même n’étaient respectés.

Quiconque a vu les foules excitées, quiconque a lu les excès de la Saint-Barthélemy, de la Ligue, des massacres de 1792 et delà Commune sait ce que l’on peut faire- des bandes brutales, crédules et cruelles.

Enfin, les portes s’ouvrent et le cortège apparut, salué par des clameurs homicides. Les soldats firent un rempart de fer aux condamnés.

Chose horrible ! quand le bienheureux Étienne passa devant la

reine, sa pénitente, l’altière et détestable Constance le frappa au visage de sa canne et creva l’œil du martyr.

La sinistre procession d'évêques, de courtisans, de prêtres, de soldats entourant les victimes traversa les flots houleux de la multitude, se dirigeant vers la royale prison du Châtelet. On y enferma les Gnostiques. Cependant, un bûcher colossal avait été dressé à Lune des portes de la cité, probablement la porte Bourgogne.

Le 28 décembre, fête des Saints-Innocents, le pieux bouri-eau choisit parmi les prisonniers les chefs, les docteurs, les clercs, les laïques les plus éminents, les femmes les plus dévouées et les fit conduire à la mort épouvantable de la combustion.

Ces saints et ces saintes montrèrent une joie céleste. Ils se disputaient à qui ferait partie de la phalange élue pour le trépas. D’eux-mêmes, dit le chroniqueur, ils se présentaient aux bourreaux. Le roi en avait pris quatorze, réservant les autres à l’in pace, à la lente et douloureuse agonie du cachot. Sur ces quatorze, il y en eut un qui abjura. Les autres entrèrent en chantant dans les flammes. Du sein du brasier, Etienne cria qu’il ne sentait aucune douleur. Les miracles se renouvelaient pour ces martyrs. Comme le diacre Laurent, ils se voyaient sur un lit de roses. Comme les trois Hébreux, ils chantaient dans la fournaise. Leurs voix s’éteignirent dans les flammes, les uns après les autres.

Robert avait tué la Gnose, pensait-il.

Cependant, la Gnose n’était pas morte.

En 1023, elle reparaissait à Limoges. En 1025, elle renaissait à Arras. Un peu plus tard à Liège.

En 1200, elle fondait une église à Bardy près de Pilhiviers.

L’atroce Robert le premier en France avait inventé le bûcher comme punition des hérétiques. Julien Hâves l’a prouvé dans un savant mémoire. Depuis lors, le bûcher ne chôma plus.

Le roi abominable que l’Histoire menteuse surnomme le Pieux était si fier de sa criminelle invention, qu’en cette même année 1022, il datait ainsi l’un de ses diplômes:

« Actum Aurelianis, publiée, anno Incarnationis M. XXII... quando STEPHANUS HERESIARCOS et complices ejus damnati et arsi sunt Aurelianis ». — C’est-à-dire : « Donné à Orléans, publiquement, l’an 1022 de l’Incarnation, quand l’HÉRÉSIARQUE ETIENNE et ses complices furent condamnés et brûlés ! »

Remarquons ce mot « Heresiarcos », — prince des Hérétiques! Il est précieux. Il indique que notre bienheureux martyr était le chef et le docteur de la Gnose.

Heureux qui croit, qui aime et qui enseigne comme lui !

Plus heureux qui sait, comme lui, souffrir et mourir pour la Foi ! la Gnose sainte !

Que la date du 28 décembre devienne sacrée pour vous tous, mes frères et mes sœurs Initiés.

Jules Stany Doinel.

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