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LA TRADITION ORIENTALE

Dans ces dernières années (1875), une société a pris naissance qui répandit le récit suivant :

La Science occulte ou Science ésotérique perdue par l’Occident s’est conservée intacte auThibet en la possession de fraternités d’initiés désignés sous le nom de Mahatmas.

Les Mahatmas ont initié à leur science plusieurs Européens, entre autres une certaine Mme Blavatsky, Russe d’origine et naturalisée depuis Américaine.

Si le lecteur curieux parcourt les ouvrages de Mme Blavatsky, qu’y trouvera-t-il? Voici le résultat de nos investigations personnelles :

1° Point la moindre méthode. — On parle de la Kabbale, puis une page plus loin de Darwin, puis dix lignes plus loin de l’Inde primitive, puis de l’Histoire de Jésus et ainsi de suite.

2° Un amas étonnant ci' affirmations dont quelques-unes sont tirées de textes cités, dont d’autres ne sont appuyées sur rien.

3° Des contractions multiples et fondamentales surtout dans son dernier ouvrage : The secret doctrine.

4° Des injures violentes contre les savants et les chrétiens; puis plus loin l’apologie de ces mêmes savants ; mais pas des chrétiens.

De tous ces livres se dégage une doctrine difficile à préciser, mélange de Gnosticisme, de Bouddhisme, de Spiritisme, de Kabbale dont certaines parties sont dues à Origène, d’autres à une encyclopédie thibétaine dont on commence à traduire des fragments en Europe. Cette doctrine est présentée sous le nom de Théosophie.

Au début de nos études nous avons été attiré vers cette société que nous croyions sérieuse, mais bientôt nous fûmes suffisamment éclairé et nous sommes parti, suivant l’exemple de tous les écrivains d’occultisme qui se sont retirés un à un du guêpier.

Ce qui attire malgré tout vers cette théosophie c’est l’élévation des doctrines professées. 11 n’existe pas de meilleur résumé de cette doctrine que la lettre suivante publiée dans le Bouddhisme ésotérique de A. P. Sinnett ; nous la donnons in extenso comme complément de ce que nous avons dit au sujet de la tradition occidentale qui s'est conservée intacte , quoi qu’en disent les membres de cette société.

Lettre d'un Indou initié à un Européen.

Je profite, cher monsieur, de mes premiers moments de loisir pour répondre formellement à votre lettre du 17 dernier en vous rendant compte des résultats de ma

conférence avec nos chefs, au sujet de la proposition que vous me faites dans cette lettre, et en donnant en même temps satisfaction à toutes vos questions. J’ai d’abord à vous remercier de la part de toute la section de notre affiliation, qui, tout particulièrement intéressée à la prospérité de l’Inde, vous exprime sa gratitude pour votre offre de secours dont l’importance et la nécessité ne peuvent être mises en doute.

Poursuivant notre filiation ésotérique à travers les vicissitudes delà civilisation indienne depuis un passé bien éloigné, nous avons pour notre patrie un amour si profond, si passionné, qu’il a survécu même à l’influence généralisatrice, cosmopolisante (pardonnez-moi si le mol n’est pas anglais) de nos études des lois secrètes de la Nature.

Je ressens donc, comme tout autre Indien patriote, la plus profonde gratitude de chaque parole, de chaque action bienveillante pour l’Inde. Aussi, soyez sûr que, convaincus comme nous le sommes tous, que la décadence de l'Inde est due en grande partie à l’étouffement de son ancien esprit, et que le seul recours en grâce qui puisse la redresser dans son ancienne altitude intellectuelle et morale doit être cherché dans cette âme, dans cette force de régénération nationale, soyez sûr, dis-je, que chacun de nous serait disposé, tout naturellement et sans se faire prier, à développer une société comme celle dont nous discutons maintenant le programme.

Cette bonne disposition serait absolue, si cette société projetée ne devait être entachée d’aucun mobile égoïste et si son objet réel était de ressusciter la Science antique et de tendre à réhabiliter notre pays aux yeux du monde entier.

Croyez cela, cher monsieur, sans plus amples protestations.

Mais vous savez, comme tout homme qui alu l’histoire,

que les patriotes ont beau sentir leur cœur éclater d’émotion, si les circonstances sont contre eux. Il est arrivé bien souvent qu’aucune puissance humaine, pas même la furie ni la force du patriotisme le plus passionné, n’a été capable de détourner une destinée de fer de sa course marquée ; et, comme des torches plongées dans l’eau, les nations se sont engouffrées dans les ténèbres de la ruine.

C’est pourquoi nous, qui avons le sentiment de la chute de notre pays, bien que nous n’ayons pas le pouvoir de la valeur d’un coup de bride, nous ne pourrons pas agir comme nous le voudrions, soit dans les affaires générales de ce monde, soit dans l’affaire particulière qui est le sujet de cette lettre.

Nous sommes prêts, mais nous ne sommes pas autorisés à répondre à vos avances autrement qu’en faisant la moitié du chemin, et force nous est de dire que l'idée caressée par M. Sinnett et par vous-même est en partie impraticable.

En un mot, pour moi comme pour n’importe quel frère de notre association, et même pour un néophyte avancé, il est impossible d’être désigné et délégué, comme intelligence dirigeante, comme chef de la branche angloindienne de ce genre d’études.

Nous savons que ce serait une bonne chose que vous et un nombre choisi de vos collègues reçussiez régulièrement une instruction et une démonstration expérimentale des phénomènes de cet ordre et de leurs lois.

Car, dût la conviction ne se faire qu’en vous et en quelques personnes, ce serait pourtant un profit assuré que d’enrôler, comme étudiants, dans nos facultés de psychologie asiatique, quelques Anglais peu nombreux, mais représentant une élite.

Nous savons tout cela et bien d’autres choses encore.

Aussi ne refusons-nous pas de correspondre avec vous et de vous aider autrement de différentes manières.

Mais ce que nous refusons, c’est de prendre sur nous aucune autre responsabilité que cette correspondance périodique, que cette assistance de nos conseils et, quand l’occasion s’en présentera, que de vous donner à distance des preuves assez tangibles, assez visibles parfois pour que vous soyez convaincus de notre présence et de notre intérêt.

Quant à vous guider, nous ne voulons pas y consentir, quelque capables que nous puissions être de vous diriger.

Nous ne pouvons nous permettre qu'une chose, c'est de vous donner la pleine mesure de vos lacunes.

Méritez beaucoup et nous saurons nous montrer d’honnêtes débiteurs, peu, et vous n’aurez à attendre qu’un retour proportionnel.

Ce que je vous dis n’est pas un simplè texte pris du cahier d’un écolier, quoiqu’il en puisse sembler ainsi, mais l’arrêté même de la loi de notre ordre, et nous ne pouvons transgresser cette loi.

Entièrement dégagés des modes de pensée et d action des Occidentaux et spécialement des Anglais, si nous nous fusionnions dans une organisation de ce genre, vous sentiriez toutes vos habitudes, toutes vos traditions s’écrouler à chaque instant, si ce n’est sous vos aspirations nouvelles, du moins sous les conditions de leur réalisation, telles que nous vous les aurions suggérées.

Vous n’obtiendriez pas parmi les vôtres de consentement unanime à aller aussi loin que vous pourriez le faire personnellement.

J’ai demandé à M. Sinnett de tracer un plan donnant un corps à vos idées, et qui pût être soumis à nos chefs : cette voie m’a semblé la plus courte pour arriver à un agrément mutuel.

Sous notre direction notre branche ne pourrait pas vivre, car vous n’êtes pas des hommes susceptibles d’être, en quoi que ce soit, guidés dans ce sens.

Aussi une telle société serait-elle une naissance prématurée vouée à la mort, et paraîtrait-elle aussi incongrue qu’un attelage à la Daumonl traîné à Paris par des yacks indiens.

Vous nous demandez de vous enseigner la vraie science, l’endroit inconnu de l’envers connu de la nature, et vous croyez 1a, réponse aussi facile que la demande.

Vous ne semblez pas vous faire une idée exacte des effrayantes difficultés qu'il y aurait à communiquer, même les plus simples éléments de notre science, à ceux qui ont été pétris cérébralement dans le moule des méthodes familières à vos sciences à vous, Occidentaux.

Vous ne voyez pas que, plus vous vous croyez instruits dans les unes, moins vous êtes capables de comprendre l’autre.

En effet, un homme ne peut penser que selon la réceptivité de ses catégories, et à moins qu’il n’ait le courage de les remplir et de s’en ouvrir de nouvelles, il doit forcément suivre ses vieux errements.

Permettez-m’en quelques exemples ! En conformité avec vos sciences, vous ne reconnaîtrez qu’une seule énergie cosmique. Vous ne verriez aucune différence entre la force vitale, dépensée par un voyageur qui bat les buissons sur son chemin, et le même équivalent dynamique, employé par un savant à mettre une pendule en mouvement.

Nous savons faire cette différence ; nous savons qu’il y a un abîme entre ces deux hommes.

L’un dissipe et gaspille sa force, sans aucun profit ; l’autre la concentre et l’emmagasine, et ici, veuillez bien comprendre que je ne considère nullement l’utilité relative

de nos deux hommes, comme on pourrait le supposer.

Je tiens seulement compte de ce fait, que, dans le premier cas, il y a simplement émission de force irréfléchie, sans que cette dernière soit volontairement transformée en une forme plus haute d’énergie mentale; et dans l’autre cas, c’est justement le contraire qui a lieu.

N’allez pas me prendre cependant pour un nébuleux métaphysicien, car voici l’idée que je désire formuler. \

Quand un cerveau travaille d’une manière véritablement scientifique, la conséquence de sa plus haute activité intellectuelle est le développement, l’évocation d’une forme sublimée de l’énergie mentale, et cette dernière peut prodùire dans l’activité cosmique des résultats illimités.

D’autre part, le cerveau qui, sous l’influence d’une science purement mnémotechnique, ne sait pas créer, et n’agit que d’une manière automatique, ne détient ou n'accumule en lui-même qu’un certain équivalent d’énergie brute qui est improductive, soit pour l’individu soit pour l’humanité.

La cervelle humaine est un générateur inépuisable d’une force cosmique de la qualité la plus délicate, et supérieure à toutes les énergies brutales de la nature physique.

L’adepte complet est un centre de rayonnement d’où s’irradient des puissances, des potentialités qui, de corrélation en corrélation, plongent jusque dans les cycles des temps à venir.

Voilà la clef du mystère de la propriété qu’a le cerveau humain de projeter et de rendre sensibles, dans le monde i visible, les formes que sa puissance créatrice a générées et fait surgir des éléments du monde invisible.

L’adepte ne crée rien de nouveau, mais il utilise, il met en œuvre les matériaux que la nature a amassés autour

de lui et qui, pendant des éternités, ont revêtu toutes les formes possibles.

Il n’a qu’à choisir ce qu’il lui faut et qu’à donner à sa pensée l’existence objective.

Vos savants occidentaux prendraient certainement tout ce qui précède pour un rêve d’halluciné. '

Vous dites qu’il y a peu de branches de la science qui ne vous soient plus ou moins familières, et que vous croyez faire un certain bien, grâce aux capacités qu’ont pu vous faire acquérir de longues années d’études.

Sans doute ; mais voulez-vous me permettre de vous esquisser encore plus clairement la différence entre les procédés de vos sciences appelées exactes, quoique bien souvent par pure politesse, et les méthodes des nôtres?

Ces dernières, comme vous le savez, repoussent le vulgaire et toute vérification devant des assemblées mixtes : aussi M. Tyndall les range-t-il parmi les fictions de la poésie, ce qui indiquerait que la science des choses physiques est condamnée sans appel à une prose absolue.

Parmi nous, pauvres philanthropes inconnus, aucun phénomène d’aucune de ces sciences n’est intéressant que par rapport à sa capacité de produire des effets moraux, qu’en raison directe de son utilité humaine.

Or, qu’y a-t-il de plus entièrement indifférent à tous et à tout, de moins nécessaire à qui et à quoi que ce soit, si ce n’est à d’égoïstes recherches pour son propre avancement, que celte science matérialiste des faits, dans son isolement dédaigneux de tout ce qu’elle ignore?

Je vous demande ce que les lois de Faraday, de Tyndall et de bien d’autres ont à faire avec la philanthropie, dans leur abstraction de toute relativité avec le genre humain considéré comme un tout intelligent?

Quel souci ont-elles de l’homme, de l’atome isolé du grand tout et de la grande harmonie?

Quand parfois elles sont pour lui d’une utilité plus ou moins pratique n'est-ce pas par hasard?

Dans votre credo occidental, l’énergie cosmique est chose éternelle et incessante, la matière est indestructible ; et vos faits scientifiques sont cloués sur cette borne.

En douter, c’est être traité d’ignorant; le nier c’est passer pour un bigot, pour un dangereux lunatique ; prétendre perfectionner un pareil credo, c’est s’exposer à l’épithète d’impertinent, d’outrecuidant, si ce n’est de charlatan.

Pourtant, toute cette nomenclature de faits scientifiques n’a jamais pu fournir aux expérimentateurs une seule preuve que, dans sa mystérieuse conscience, la nature préfère que la matière soit plus destructible sous la forme organique que sous la forme inorganique.

Aucun fait matériel et matériellement observé n’a jamais pu infirmer que cette nature travaille lentement, mais incessamment, vers l’apparition de la vie consciente, dont la matière inerte n’est que le voile.

De là la profonde ignorance de vos hommes de science au sujet de la dispersion et de la concentration de l’énergie cosmique sous des aspects hyperphysiques ; de là leurs divisions au sujet des théories de Darwin ; de là leur incertitude relativement au degré de vie consciente, renfermée dans les éléments, dans les états distincts de la substance ; de là nécessairement, le dédain suffisant de toute insuffisance pour tout phénomène qui se permet de ne pas appartenir à leur classification, et pour la seule idée que des mondes de forces semi-intellectuelles et, à fortiori , intelligentes, sont à l’œuvre dans les hauteurs et dans les profondeurs cachées de la nature.

Passons à un autre exemple. Nous, Orientaux, nous

voyons une grande différence entre les deux qualités de deux quantités égales d’équivalents vitaux dépensés par deux hommes, dont l’un, supposons, s’en va tranquillement à son travail quotidien et dont l’autre se dirige vers nue station de police pour y dénoncer son semblable.

Pour vos hommes de science il n’y aura pas de différence.

Nous en voyons encore une très grande, très spécifique, dans l’énergie du vent et dans celle d’une turbine.

Pourquoi? Parce que dans son évolution invisible, toute pensée humaine passe dans l’endroit dont l’ordre physique est l’envers, et devient une entité active, en s’associant, en s’unifiant avec un élément particulier, c’est-à-dire avec une des forces semi-intellectuelles des royaumes de la vie.

Cette pensée survit comme une intelligence active, comme une créature engendrée de l’esprit, pendant une période plus ou moins longue, et proportionnelle à l’intensité de l’action cérébrale qui l’a générée.

Ainsi, une bonne pensée se perpétue comme une puissance active et bienfaisante, et une mauvaise comme un pouvoir démoniaque et maléfique.

De sorte que l’homme peuple continuellement sa course dans l’espace, d’un monde à son image, rempli des émanations de ses fantaisies, de ses désirs, de ses impulsions et de ses passions.

Mais, à son tour, ce milieu invisible de l’homme réagit, par son seul contact sur toute organisation sensitive ou nerveuse, proportionnellement à son intensité dynamique.

C’est ce que les bouddhistes appellent Shandba, les Indous Karma.

L’adepte crée sciemment ces formes, les autres les génèrent au hasard.

L’adepte, pour réussir et conserver son pouvoir, doit

demeurer dans la solitude et plus ou moins dans l’intérieur de sa propre âme.

Il y a des choses que la science sensoriale perçoit encore moins.

L’industrieuse fourmi, l’active abeille, l’oiseau qui bâtit son nid, accumulent, chacun dans son humble degré, autant d’énergie cosmique dans une forme spécifique, que Hayden, Platon ou un laboureur poussant sa charrue, dans leurs actions spéciales.

Mais le chasseur qui tue le gibier pour sou plaisir ou son profit, ou le positiviste qui dépense sa mentalité à prouver que -|- X + = — gaspille et perd l’énergie cosmique ni plus ni moins que le tigre des jungles bondissant sur sa proie.

Ce sont tous des voleurs qui frustrent la nature au lieu de l’enrichir, et tous auront à lui rendre des comptes proportionnellement au degré de leur intellectualité.

Vos sciences expérimentales n’ont rien à faire avec la moralité, la vertu, l’humanité : c’est pourquoi elles ne peuvent pas compter sur notre secours, jusqu’à ce qu’elles rétablissent leur lien et leur alliance avec l’ordre hyperphysique.

Sèche classification de faits extérieurs à l’homme, de ténèbres extra-humaines, existant avant et devant exister après lui, le domaine de leur utilité cesse pour nous, à la frontière même de ces faits.

Cette science occidentale se soucie fort peu des suggestions et des résultats qui peuvent entraîner pour l’humanité les accumulations méthodiques ou non des matériaux qu’elle remue.

C’est pourquoi, comme notre sphère scientifique échappe entièrement à son domaine et l’enveloppe d'aussi loin que l’orbe d’Uranus entoure celui de la Terre, nous nous refu-

sons à sortir de nos lignes distinctives et à nous laisser broyer sous aucune des roues de l’engrenage occidental.

Par ce genre de mentalité la chaleur n’est qu’un mode du mouvement et le mouvement génère la chaleur ; mais pourquoi le mouvement mécanique d’une roue qui tourne, a-t-il dans l’ordre hyperphysique une valeur plus haute que la chaleur dans laquelle il se transforme et s’absorbe graduellement?

Vos sciences ont encore à la découvrir. La notion philosophique et transcendante, donc absurde, n’est-ce pas? des tliéosophes du moyen âge que le progrès final du travail de l’humanité aidé parles incessantes découvertes de l’homme aboutirait à imiter l’énergie solaire et sa faculté comme premier mobile et qu’il en résulterait un procédé tirant de la matière inorganique une transformation en aliments nutritifs, une telle idée est inadmissible pour la cervelle de vos hommes de science.

Mais si le soleil, si le père et le grand nourricier de notre système planétaire s’avisait de changer en granit les poulets d’une basse-cour, d’une manière accessible cà l’observation et à l’expérience, ces mêmes hommes de science l’accepteraient sans doute comme un fait scientifique, sans exprimer un regret que ces poulets, n’étant plus vivants, ne puissent plus nourrir l’homme qui a faim.

Mais qu’un Shaberon , qu’un de nos frères traverse les monts Himalaya en temps de famine , qu’il multiplie des sacs de riz pour empêcher de périr des multitudes humaines, comme il pourrait positivement le faire, que diront vos magistrats et vos collecteurs d’impôts? Ils le jetteront probablement en prison pour lui faire avouer dans quel grenier il aura volé ce riz.

Voilà votre science occidentale, voilà votre société positive, pratique.

Vous avez beau dire que vous êtes frappés de l’immense étendue de l’ignorance générale sur toutes choses ; vous avez beau définir si pertinemment cette ignorance érigée en science et dire qu’elle ne représente qu’une nomenclature grossièrement généralisée de quelques faits palpables, qu’un jargon technique inventé par les hommes pour déguiser la réalité cachée derrière ces faits, vous avez beau parler de votre foi dans les puissances infinies de la nature, vous vous contentez cependant de dépenser votre vie dans un travail qui ne fait qu’aider cette même science occidentale à engendrer les mêmes résultats sociaux.

De toutes vos nombreuses questions nous discuterons tout d’abord, s’il vous plaît, celle qui est relative à l’impuissance supposée, qu’aurait montrée la fraternité des initiés en ne laissant aucune trace dans l’histoire du monde.

Avec leur réserve d’aris extraordinaires, ils auraient dû, selon vous, réunir dans les écoles une partie considérable des esprits éclairés de toutes les races humaines.

Sur quelles bases vous appuieriez-vous pour croire qu’ils ne l’ont pas fait?

Que savez-vous de leurs efforts, de leurs succès ou de leurs insuccès ?

Avez-vous des docks spéciaux pour emmagasiner des données positives sur de telles choses ?

Comment votre société occidentale serait-elle capable de rassembler des preuves, relativement aux faits et gestes d’hommes qui ont mis tous leurs soins à fermer hermétiquement toute porte possible par laquelle la curiosité pût les espionner?

La première condition du succès de ces hommes a été de demeurer l’inconnu et l’imprévu.

Ce qu’ils ont fait, ils le savent, et ce que ceux du monde extérieur à leur cercle ont pu apercevoir, n’a jamais été

qu’un résultat dont la cause est demeurée voilée aux

yeux.

Nous n’avons jamais prétendu pouvoir conduire les nations prises en masse à tel ou tel apogée, en dépit du courant général des relations cosmiques du monde.

Les cycles doivent aller jusqu’au bout de leurs cercles.

Les périodes de lumière et de ténèbres se succèdent dans l’ordre intellectuel et dans l’ordre moral, aussi bien que dans l’ordre physique.

Les Yougs mineurs et majeurs doivent s’accomplir conformément à l’ordre de choses établi, et nous sur les bords de la puissante marée des temps, ne pouvons modifier et diriger que quelques-uns de ses moindres courants.

Si nous avions les passions imaginaires du Dieu personnel, tel que le vulgaire l’entend, si les lois universelles, immuables n’étaient que des hochets avec lesquels on pût jouer, alors, vraiment, nous aurions pu créer des conditions d’existence, qui eussent fait de cette terre une Arcadie d’âmes sublimes.

Mais nous avons affaire à une loi immuable, nous sommes nous-mêmes ses créatures, et nous devons nous contenter de ce qui nous est accessible, et en être encore reconnaissants.

Il y a eu des temps où une partie considérable des esprits éclairés, comme vous dites, a reçu l’enseignement, l’initiation de nos écoles.

Ces temps ont existé dans l’Inde, en Perse, en Egypte, en Grèce, à Rome pour l’Occident.

Mais, comme je l’ai indiqué dans une lettre à M. Sinnett, l’adepte est l’oiseau rare, l’efflorescence suprême de son époque et il y en a relativement peu dans un seul siècle.

La terre est un champ de bataille non seulement pour

les forces physiques, mais aussi pour les forces morales ; et les brutalités des passions animales, aiguillonnées par les rudes énergies du dernier groupe des agents étliérés, tendent toujours h écraser les puissances intelligibles, les forces intelligentes.

Ne doit-on pas s’y attendre de la part d'hommes si étroitement liés encore à l’ordre physique d’où ils ont été évolués ?

Il est également vrai que nos rangs se sont éclaircis, mais, comme je l’ai dit, la cause en est que nous appartenons à la race humaine et que, soumis au mouvement général de ses cy.cles, nous ne pouvons pas les faire rétrogresser.

Pouvez-vous dire au Gange ou au Bramapoutre de remonter vers leurs sources, pouvez-vous même les maîtriser de telle sorte que leurs ondes comprimées ne débordent pas et n’inondent pas leurs rives?

Non, mais vous pouvez soutirer de leur courant une partie de ces ondes, en remplir des canaux, et utiliser cette force hydraulique pour le bien de l’humanité.

Il en est de même de nous qui, impuissants à arrêter le monde dans sa course et dans sa direction, pouvons cependant utiliser quelque partie de son énergie en l’attirant dans des canaux bienfaisants.

Regardez-nous comme des demi-dieux et mon explication ne vous satisfera pas ; considérez-nous comme de simples hommes, un peu plus sages que les autres, grâce à des connaissances et à des études spéciales, et votre objection aura trouvé une réponse.

Quel bien, dites-vous, mes compatriotes et moi pouvons-nous atteindre par cet ordre de connaissances cachées?

Quand les Indiens verront que les Anglais prennent

intérêt, jusque dans la personne de leurs hauts fonctionnaires, à la science et à la philosophie de leurs ancêtres, ils s’en occuperont au grand jour.

Quand il leur sera prouvé que les anciennes manifestations de l’ordre divin n’étaient pas des miracles, dans le sens vulgaire de ce mot, mais des résultats scientifiques d’un ordre transcendant, la superstition tombera d’ellemême.

Ainsi, le plus grand mal qui, actuellement, opprime et retarde la résurrection possible de la civilisation indienne, disparaîtra avec le temps.

La tendance actuelle de l’instruction publique est de faire des matérialistes et de déraciner tout spiritualisme, et cela dans les Indes comme partout.

Mais si Ton arrivait à comprendre ce que nos ancêtres ont vraiment voulu dire dans leurs écrits et dans leurs enseignements, l’instruction deviendrait une bénédiction, tandis qu’aujourd’hui, elle est souvent une malédiction.

A l’heure actuelle les Indiens, instruits ou non, considèrent les Anglais comme trop remplis de préjugés par le christianisme d'une part et d’un autre côté, par la science moderne, pour se donner la peine de les comprendre, eux Indiens ou leur tradition.

Ils se haïssent mutuellement, ils se détient les uns des autres.

Que cette attitude vis-à-vis de notre ancienne intellectualité vienne à changer, les princes de l’Inde et les hommes riches ne manqueront pas de fonder des écoles normales pour l’éducation des Pundits ; les vieux manuscrits jusqu’ici inaccessibles à la recherche des Européens apparaîtront de nouveau à la lumière et on y trouvera la clef de beaucoup de choses qui pendant des siècles ont été

cachées à l’entendement populaire, choses dont vos philologues sceptiques ne se soucient pas et dont vos missionnaires religieux n’ont pas l’audace d’aborder la compréhension.

La science y gagnerait beaucoup, l’humanité tout.

Les mêmes causes qui tendent aujourd’hui à abaisser les Indous dans le matérialisme travaillent également toute la pensée occidentale.

L’instruction actuelle metle scepticisme sur le trône, mais elle condamne au cachot l’intelligence pure.

Vous pouvez faire un bien immense en aidant les nations occidentales à construire sur une base solide leur foi qui s’écroule.

Ce dont elles ont besoin, c’est de l’évidence que la psychologie asiatique peut seule donner.

Apportez-leur cela et des milliers d’esprits vous devront le bonheur.

L’ère de la foi aveugle est passée, et celle de l’examen est arrivée.

L’examen qui se contente de démasquer l’erreur sans découvrir aucun principe réel sur lequel l’âme puisse bâtir n’engendrera jamais que des iconoclastes.

L’iconoclastisme qui n’a pour principe que la destruction n'engendrera jamais rien, il ne pourra jamais que faire table rase.

Mais l’homme ne trouvera jamais de repos dans la négation.

L’agnosticisme n’est qu’un relais temporaire et le moment est venu de guider l’impulsion récurrente qui ne peut pas manquer d’advenir bientôt et qui poussera le siècle vers l’extrême athéisme, ou le rejettera dans un cléricalisme extrême, si on ne le ramène pas à l’intellectualité primitive et consolante des Aryas.

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L’observateur qui suit attentivement le cours des choses actuelles voit d’un côté les catholiques produire des miracles, en moins de temps que les fourmis blanches ne pondent leurs œufs, et, de l’autre, les libres penseurs se convertir en masse à l’agnosticisme, c’est-à-dire à l’absence de tout souci intellectuel et vraiment scientifique, à la liberté de ne plus penser du tout.

La moyenne de ces deux extrêmes donne le cours moyen des choses.

Le siècle marche à une saturnale de phénomènes.

Les mêmes merveilles que les spirites opposent au dogme de la perdition éternelle, sont appelées en témoignage par les catholiques, comme une preuve actuelle du bien fondé de leur foi dans les miracles.

En dehors de ces deux camps, le scepticisme fait des gorges chaudes de tous deux à la fois.

Tous sont aveugles et il n’y a personne pour les guider.

Vous et vos collègues pouvez nourrir l’espoir de fournir de solides matériaux à un besoin général de philosophie religieuse, inexpugnable à tout assaut scientifique, parce qu’elle est elle-même la finalité de la science absolue, la religion dans le sens le plus élevé de ce mot, puisqu’elle renferme les rapports de l’homme physique et de l’homme psychique et des deux avec tout ce qui est au-dessus et audessous d’eux.

Cela ne vaut-il pas un léger sacrifice? Et si, après réflexion, vous vous décidez à fournir cette nouvelle carrière, que l’on sache bien que votre société n’est pas une boutique à miracles, ni un club gastronomique, ni un simple laboratoire de phénomènes.

Son principal but doit être d’extirper d’un côté la superstition, de l’autre le scepticisme et, du fond des anciennes sources longtemps cachées, de tirer la preuve

que l’homme peut former lui-même sa destinée future, et savoir d’une manière certaine qu’il peut revivre après la mort, s’il sait le vouloir, et que tout phénomène n’est que la manifestation de la loi naturelle, dont l’étude et la compréhension sont le devoir de tout être intelligent.

Koot Hoomi Lal Sing.

(Sinnett, Occult World, p. 85-95, Lond. 1883.)

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