UNE SORTIE EN CORPS ASTRAL
M. H... est un grand jeune homme blond, d’une trentaine d’années, dont le père était Écossais et la mère Russe. C’est un artiste graveur de talent. Son père était doué de facultés « médianimiques » très puissantes. Sa mère était également médium. Bien que né dans un milieu spiritualiste, il ne s’est pas occupé de spiritisme et n’a éprouvé rien d’anormal jusqu’au moment où il a subi ce qu’il appelle l’accident au sujet duquel il vint me consulter au commencement de 1887.
« Il y a peu de jours, me dit-il, je rentrais chez moi, le soir, vers dix heures, lorsque je fus saisi tout à coup d’un sentiment de lassitude étrange que je ne m’expliquais pas. Décidé, néanmoins, à ne pas me coucher de suite, j’allumai ma lampe et la laissai sur la table de nuit, près de mon lit. Je pris un cigare, le présentai à la flamme de mon carcel, et j’en aspirai quelques bouffées, puis je m’étendis sur une chaise longue.
« Au moment où je me laissais aller nonchalamment à la renverse pour appuyer ma tête sur le coussin du sofa, je sentis que les objets environnants tournaient, j’éprouvai comme un étourdissement, un vide; puis, brusquement, je me trouvai transporté au milieu de ma chambre. Surpris de ce déplacement dont je n’avais pas eu conscience, je regardai autour de moi, et mon étonnement s’accrut bien autrement.
« Tout d’abord, je me vis étendu sur le sofa, mollement, sans raideur, seulement ma main gauche se trouvait élevée au-dessus de moi, le coude étant appuyé, et tenait mon cigare allumé dont la lueur se voyait dans la pénombre produite par l’abat-jour de ma lampe. La première idée qui me vint fut que je m’étais, sans doute, endormi et que ce que j’éprouvais était le résultat d’un rêve. Néanmoins, je m’avouais que jamais je n’en avais eu de semblable et qui me parût si intensivement la réalité. Je dirai plus : j’avais l’impression que jamais je n’avais été autant dans la réalité. Aussi, me rendant compte qu'il ne pouvait être question d’un rêve, la deuxième pensée qui se présenta soudainement à mon imagination fut que j’étais mort. Et, en même temps, je me rappelai que j’avais entendu dire qu’il y a des esprits, et je pensai que j’étais devenu esprit moi-même. Tout ce que j’avais pu apprendre sur ce sujet se déroula longuement, mais en moins de temps qu’il n’en faut pour y songer, devant ma vue intérieure. Je me souviens très bien d’avoir été pris alors comme d’une sorte d’angoisse et de regret de choses inachevées ; ma vie m’apparut comme dans une formule...
« Je m’approchai de moi, ou plutôt de mou corps ou de ce que je croyais être déjà mon cadavre. Un spectacle que je ne compris pas tout de suite appela mon attention : je me vis respirant, mais, de plus, je vis l’intérieur de ma poitrine, et mon cœur y battait lentement, par faibles àcoups, mais avec régularité. Je voyais mon sang, rouge de feu, couler dans de gros vaisseaux. A ce moment, je compris que je devais avoir eu une syncope d’un genre particulier, à moins que les gens qui ont une syncope, pensai-je à part moi, ne se souviennent plus de ce qui leur est arrivé pendant leur évanouissement. Et, alors, je
craignis de ne plus me souvenir quand je reviendrais à moi.. .
« Me sentant un peu rassuré, je jetai les yeux autour de moi en me demandant combien de temps cela allait durer, puis je ne m’occupai plus de mon corps, de l 'autre moi qui reposait toujours sur sa couche. Je regardai ma lampe qui continuait à brûler silencieusement, et je me fis cette réflexion qu’elle était bien près de mon lit et pourrait communiquer le feu aux rideaux : je pris le bouton, la clef de la mèche pour l’éteindre, mais, là encore, nouveau sujet de surprise! Je sentais parfaitement le bouton avec sa molette, je percevais pour ainsi dire chacune de ses molécules, mais j’avais beau tourner avec mes doigts, ceux-ci seuls exécutaient le mouvement, et c’est en vain que je cherchais à agir sur le bouton.
« Je m’examinai alors moi-même et vis que, bien que ma main pût passer au* travers de moi, je me sentais bien le corps qui me parut, si ma mémoire ne me fait pas défaut sur ce point, comme revêtu de blanc. Puis, je me plaçai devant mon miroir en face de la cheminée. Au lieu de voir mon image dans la glace, je m’aperçus que ma vue semblait s’étendre à volonté et le mur, d’abord, puis la partie postérieure des tableaux et des meubles qui étaient chez mon voisin et ensuite l’intérieur de son appartement m’apparurent. Je me rendis compte de l’absence de lumière dans ces pièces où ma vue s’exerçait pourtant, et je perçus très nettement comme un rayon de clarté qui partait de mon épigastre et éclairait les objets.
« L’idée me vint de pénétrer chez mon voisin que d’ailleurs je ne connaissais pas et qui se trouvait absent de Paris en ce moment. A peine avais-je eu le désir de visiter la première pièce que je m’y trouvai transporté.
Comment? Je n’en sais rien, mais il me semble que j’ai dû traverser la muraille aussi facilement que ma vue la pénétrait. Bref, j’étais chez mon voisin pour la première fois de ma vie. J’inspectai les chambres., me gravai leur aspect dans la mémoire et me dirigeai ensuite vers une bibliothèque où je remarquai tout particulièrement plusieurs titres d’ouvrages placés sur un rayon à hauteur de mes yeux.
« Pour changer de place, je n’avais qu’à vouloir et, sans effort, je me trouvais là où je devais aller.
« A partir de ce moment, mes souvenirs sont très confus; je sais que j’allai loin, très loin, en Italie, je crois, mais je ne saurais donner l’emploi de mon temps. C’est comme si, n’ayant plus le contrôle de moi-même, n’étant plus maître de mes pensées, je me trouvais transporté ici ou là, selon que ma pensée s’y dirigeait. Je n’étais pas encore sur d’elle et elle me dispersait en quelque sorte avant que j’aie pu la saisir •. la folle du logis, à présent, emmenait le logis avec elle.
« Ce que je puis ajouter, en terminant, c’est que je m’éveillai à cinq heures du matin, roide, froid sur mon sofa et tenant encore mon cigare inachevé entre les doigts. Ma lampe s’était éteinte ; elle avait enfumé le verre. Je me mis au lit sans pouvoir dormir et fus agité par un frisson. Enfin le sommeil vint. Quand je m’éveillai, il était grand jour.
« Au moyen d’un innocent stratagème, le jour même, j’induisis mon concierge à aller voir dans l’appartement de mon voisin s’il n’y avait rien de dérangé et montant avec lui je pus retrouver les meubles, les tableaux vus par moi la nuit précédente ainsi que les titres des livres que j’avais attentivement remarqués.
«Je me suis bien gardé de parler de cela à personne
dans la Crainte de passer pour fou ou halluciné.... » Son récit terminé M. H. ajouta :
« Que pensez-vous de cela, docteur1? »
A cette question du corps astral se rattachent encore deux points : les rêves prophétiques et certaines formes de folie.