LES TROIS FORCES EN ACTION DANS LA NATURE
Supposons qu’une nuit vous êtes tout à coup très impressionné par un rêve. Vous voyez votre maison brûler, les flammes gagnent partout, détruisant tous les objets qui vous sont chers; puis vous vous réveillez sur cette impression.
Le rêve que vous avez fait n’est pas semblable aux mille
rêvasseries des autres nuits. 11 vous frappe par quelque chose de mystérieux, de plus il reste profondément gravé en votre esprit.
Le lendemain matin vous avez deux choses à faire : ou croire à l’avertissement du rêve, prendre vos papiers et vos objets précieux et partir, ou dire que ce sont là les résultats d’une imagination trop active et rester bien tranquillement chez vous.
La liberté de votre décision est entière à ce moment.
Bientôt le rêve se réalise plus fortement encore que vous ne pouvez penser. Si vous êtes parti, votre vie est sauve; si vous êtes resté, vous êtes perdu.
Les trois forces sont entrées en action dans cet événement.
1° Votre maison doit brûler ce jour-là.
C’est là un fait fatal % inéluctable, rien ne peut l’empêcher, ni Dieu ni aucun être.
Voilà le caractère du Destin et de ses actes.
2“ La Providence ne peut pas empêcher le Destin ' de s’accomplir. Elle ne peut qu’une chose : susciter un avertissement. C’est pourquoi vous avez le rêve.
La Providence agit toujours par des moyens mystérieux et inattendus. L’histoire de Jeanne d’Arc en est une des plus belles preuves.
3° Averti par la Providence, votre libre arbitre, votre, volonté d'homme , aussi puissante de son côté que le Destin ou la Providence elle-même, peut s’allier à l’une ou à l’autre de ces forces.
Si vous vous alliez à la Providence, si vous écoutez son avertissement, vous êtes providentiellement sauvé.
1. Voilà pourquoi le Destin est le plus ancien et le plus terrible des Dieux de l’ancienne mythologie.
Si vous vous alliez au Destin, si vous méprisez ses avis mystérieux, vous êtes fatalement perdu.
Cet exemple fera comprendre au mieux l’action de chacune des trois forces qui dirigent l’Univers. Dans une pièce d’un jeune auteur de grand talent, M. L. Hennique, intitulée Amour et jouée à l’Odéon, le dernier acte tout entier roule sur l’action de ces trois forces. Cette action est merveilleusement mise en scène.
Fabre d’Olivet, dans son Histoire philosophique du genre humain, montre l’évolution de ces forces dans l’histoire et tire de leur action de précieux enseignements. L’histoire de Jeanne d’Arc ne peut s’expliquer en entier que d’après la Doctrine de la Providence, du Destin et de la Volonté humaine .
Le point primordial à noter c’est que ces trois forces sont égales, et que l’Homme est aussi libre que la Fatalité et que la Providence et peut obéir ou désobéir à son gré. Cette doctrine permet d’expliquer un grand nombre de problèmes religieux.
L’alliance de la volonté humaine avec la Providence en vue d’une œuvre mystique, c’est la Magie blanche.
L’alliance de cette volonté avec le Destin, c’est la Sorcellerie. Voilà pourquoi les doctrines exclusivement fatalistes de l’Inde ne présentent qu’un seul des côtés delà question; voilà pourquoi les auteurs qui se rattachent à cette école dédaignent la prière, le plus puissant mode d’action de l’homme sur la Providence.
Voilà, d’après Fabre d’Olivet lui-même, l’application de cette théorie des trois forces aux lois sociales et au problème de l’origine du mal. George Montière a donné d’importants développements sur ce dernier point dans une étude comparative publiée dans l 'Initiation (2° année).
a L’homme, créé libre pour être une des grandes puissances de l’univers, est précipité de son état glorieux, avant qu’il ait atteint son complément. Il est obligé de se diviser pour racheter sa faute et élaborer sa propre nature. Placé sur la terre, il a contre lui le Destin qu’il s’est fait et qu'il va se faire, et n’a pour aide, pour soutien immédiat dans ce grand travail, que la Providence divine. De là trois principes de politique générale toujours en contact :
« La Providence qui, par sa nature céleste, tend toujours à l’unité. Elle devient en politique le principe des théocraties, elle donne toutes les idées religieuses et préside à la fondation de tous les cultes; il n’est rien d’intellectuel qui 11e vienne d’elle, elle est la vie de tout ; son but est l’empire universel;
« Le Destin, qui donne la forme et la conséquence de tous les principes mis en action. Il n’y a rien de légitime hors de lui. 11 est le principe des monarchies et le triomphe
de la nécessité;
« Enfin la Volonté de l’homme, qui possède un mouvement d’action et de progression ; sans elle rien ne se perfectionnerait. Elle est le principe des républiques, le triomphe de la liberté, et la réalisation de tout ce qui peut être tant en bien qu’en mal.
« Ainsi chaque fois que les peuples sont trop opprimés par le Destin, ou trop corrompus par la Volonté de l’homme, il faut qu’il y ait réaction par la Providence, pour éviter la ruine totale des Etats, et l’interruption du travail de l’homme universel. »
Voyez maintenant l’application de cette sorte de prophétie par connaissance des principes sociaux, dont j’ai parlé tout à l’heure, dans le résumé suivant:
« Chaque fois que les hommes, emportés par une ambition et une cupidité sans bornes, sont parvenus à
établir un point central d’où ils peuvent développer les combinaisons de ce funeste binaire, signalé comme la ruine de tous les États par les sages de l’antiquité, il faut que le monde entier soit bouleversé dans ses rapports sociaux.
« Ce binaire consiste à réunir dans une capitale les trois aristocraties centrales, sur des bases totalement fausses, en annulant tous les droits publics qui pourraient leur servir de balancement. L'aristocratie ecclésiastique, après avoir matérialisé les croyances religieuses, perd sa considération; au premier bouleversement, on lui ravit ses biens, on la chasse, ensuite on la rappelle et on la solde pour la forcer d’agir dans une loi contraire à la loi religieuse qui la constituait.
« L’aristocratie militaire centrale, qui ne peut avoir de poids que par la destruction des droits civils des militaires provinciaux, est obligée de se lier avec des financiers pour atteindre à ce but; et dès qu’elle y touche, la première révolution la ruine de fond en comble. On lui enlève ses richesses et ses droits usurpés, et elle ne peut les remplacer que par des honneurs éphémères, les faveurs des rois, les dilapidations du trésor public ou des associations sourdes dans des affaires d’un commeree détestable.
« L’aristocratie spéculante abîme alors le commerce naturel, renverse tous les balancements provinciaux, détruit tous les liens des peuples, accumule les richesses, crée de nouvelles valeurs, métamorphose jusqu’au sein de la terre, sème avec une rapidité incroyable une corruption impossible à décrire, et cherche des consommateurs et des victimes jusqu’aux confins de l’univers. »
« Nahash caractérise proprement ce sentiment intérieur et profond qui attache l’être à sa propre existence indivi-
duelle et qui lui fait ardemment désirer de la conserver ou de l’étendre.
« Nahash est plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, cet égoïsme radical qui porte l’être à se faire centre et à tout rapporter à lui.
« Moïse dit que ce sentiment était la passion entraînante de l’animalité élémentaire, le ressort secret ou le levain que Dieu avait donné à la nature.
« Nahash harym ne serait pas un être distinct, indépendant, tel que vous avez peint Lucifer d’après le système que Manès avait emprunté des Clialdéens et des Perses; mais bien un mobile central donné à la matière, un ressort caché, un levain, agissant dans la profondité des choses, que Dieu aurait placé dans la nature corporelle pour en élaborer les éléments. »
Telle est la force qui va pousser Adam à envahir de son esprit la science créatrice. Pourquoi celte science causet-elle sa perte? Fabre d’Olivet répond par une comparaison, puis par un discours d’Adam à Caïn.
« La vie et la science sont également bonnes ; mais elles demandent à être réunies convenablement et proportionnées rune à l’autre.
« Quoiqu’un enfant jouisse de la vie dès le moment de sa naissance, sa vie encore faible, et pour ainsi dire à son aurore, n’a point assez de vigueur pour résister aux moindres ébranlements du corps et de l’âme, qu’elle supportera plus tard. Si l’on considère cet enfant du côté des aliments, on voit qu’il n’a besoin que d’un lait léger, et que, si on lui donnait autre chose, si on prétendait le nourrir de la même manière qu’un homme fait, on le tuerait inévitablement. Ce qui a lieu pour le corps a également lieu pour l’âme. Si de trop bonne heure elle éprouve les secousses des fortes passions, elle y succombe. L’esprit
est dans le même cas. La science, qui est son partage, doit lui être donnée avec ménagement. Vouloir qu’un enfant sache dans sa tendre jeunesse ce qu’il ne doit savoir qu’étant homme, c’est le perdre.
« L’Éternel Dieu, mon fils, avait donné la vie et la science à l’homme ; mais la vie dans la fleur de l’adolescence et la science seulement en germe. 11 voulait que Lune se développât avec l’autre, et qu’elles parvinssent ensemble à leur plus haut degré de plénitude et de perfection. L’homme savait que cela était ainsi et même ne pouvait être qu’ainsi. Il savait qu’une science précoce exposerait sa vie et même pourrait la lui ravir. Quant à cé qui est de cette absence de vie appelée mort , il n’en avait qu’une idée confuse. Tout ce qu’il en concevait, c’est que c'était un état redoutable. Un événement funeste dont il est inutile de te rendre compte, parce qu’il ne peut te regarder que dans ses résultats, et que tu 11e le comprendrais pas dans son principe parce que tu n’es encore qu’un enfant, ayant mis toute la science à ma portée, je ne pus résister au désir de la posséder. Entraîné par une passion aveugle, et croyant échapper au danger dont j'étais menacé, je saisis le fruit qui m’était offert. Mon audace devança les temps, et mon esprit, en effet, envahit la science. Mais la prédiction de l’Éternel Dieu s’accomplit; ma vie trop faible succomba sous le poids dont je l’avais accablée. Elle ne pouvait plus croître; elle dut décliner. Un déclin éternel est la plus horrible des souffrances. L’Éternel Dieu me l’épargna en daignant changer le mode de ma vie. Alors tu. naquis. Sans l’événement dont je t’ai parlé, tu ne serais pas né, Éve ne serait pas ta mère, ton frère n’aurait pas vu le jour, et l’humanité tout entière qui doit naître de vous n’eût pas existé. »
Ces prémisses établies, Fabre d’Olivet peut aborder
l’exposition de ses idées sur l’origine du mal et ses remèdes :
u Ainsi donc les maux dont l’humanité se trouve malheureusement affligée sont les suites d’un accident, et n’entraient point du tout en principe dans le plan du créateur du Monde (comme veut le faire entendre Luciferpour se disculper de les avoir amenés). Ces maux ne sont point éternels puisqu’ils sont renfermés dans un temps limité; ils diminuent progressivement d’intensité à mesure que l’humanité s’étend, et dans le temps et dans l’espace, et ils finiront par disparaître entièrement en se confondant avec ce que les géomètres appellent les infiniment petits; delà même manière, pour me servir d’une comparaison sensible, qu’une livre de sel, qui salerait fortement un seau d’eau, salera très peu une citerne, presque point un étang et nullement un fleuve. »
Les Indous connaissent fort bien ces trois forces désignées :
La Providence sera le nom de Brahma (créateur).
La Volonté humaine sera le nom de Wischnou (conservateur).
Le Destin sera le nom de Siva (destructeur).
Les deux extraits suivants montreront l’application des idées à l’Astrologie qu’il faudrait un volume pour bien développer; aussi ne ferons-nous que les mentionner ici.
La science divinatoire par excellence c’est l’Astrologie. Si l'on se rappelle les données de la doctrine de Pythagore concernant la Liberté et la Nécessité, il sera facile de voir les raisons théoriques qui guidaient les chercheurs dans ces études. Comme tout est analogique dans la Nature, les lois qui guident les Mondes dans leur course doivent également guider l’humanité, ce cerveau de la Terre, et les hommes ces cellules de l’humanité. Toutefois l’empire de
la Volonté est si grand que, comme on l’a vu tout à l’heure, il peut aller jusqu’à dominer la Nécessité. De là cette formule qui forme la base de l’astrologie :
Astra inclinant, non nécessitant .
(Les astres suggèrent, mais ne « nécessitent » pas.)
La Nécessité pour l’homme dérive de ses actions antérieures, de ce que les Indous appellent son Karma. Cette idée est aussi celle de Phythagore et par suite de tous les sanctuaires antiques ; voici la génération de ce KARMA :
« Nirvana, est-il dit dans Isïs , signifie la certitude de l’immortalité individuelle en ESPRIT, non en AME; celleci étant une émanation finie, ses particules, composées de sensations humaines, de passions et d’aspirations vers quelque forme objective d’existence, doivent nécessairement se désintégrer avant que l’esprit immortel renfermé dans le MOI soit tout à fait affranchi et, par conséquent, assuré contre toute transmigration nouvelle. Et comment Ehonime pourrait-il atteindre cet état, aussi longtemps que l’UPADANA. ce désir de VIVRE et de vivre encore, n’aura pas disparu de l’Etre sentant, de l’AHANCARA revêtu, pourtant, d’un corps éthéré?
« C’est T Upadana ou désir intense qui produit la VOLONTÉ, qui développe la FORCE, et c'est cette dernière qui engendre la MATIERE, c’est-à-dire un objet ayant une forme. Ainsi le MOI désincarné, rien que parce qu’il a en lui ce désir qui ne meurt pas, fournit inconsciemment des conditions à ses propres générations successives, sous diverses formes ; ces dernières dépendent de son état mental et de son KARMA, c’est-à-dire des bonnes ou mauvaises actions de sa précédente existence, de ce qu’on appelle communément ses MÉRITES et ses DÉMÉ- RITES. »
C’est donc l’ensemble de ces mérites et de ces démérites qui constitue pour l’homme sa Nécessité. Il en est peu qui sachent mener leur volonté à un développement tel qu’elle influe sur cette destinée; aussi les inclinations des astres « nécessitent-elles » pour la plupart des hommes.
« L’avenir se compose du passé; c'est-à-dire que la route que l’homme parcourt dans le temps, et qu'il modifie au moyen de la puissance libre de sa volonté, il l’a déjà parcourue et modifiée; de la même manière, pour me servir d’une image sensible, que la terre décrivant son orbite annuelle autour du soleil, selon le système moderne, parcourt les mêmes espaces, et voit se déployer autour d’elle à peu près les mêmes aspects: en sorte que, suivant de nouveau une route qu’il s’est tracée, l’homme pourrait, non seulement y reconnaître l’empreinte de ses pas, mais prévoir d’avance les objets qu’il va y rencontrer, puisqu’il les a déjà vus, si sa mémoire en conservait l’image et si cette image n’était point effacée par une suite nécessaire de sa nature et des lois providentielles qui la régissent.
« Le principe par lequel on posait que l’avenir n’est qu’un retour du passé ne suffisait pas pour en connaître même le canevas : on avait besoin d’un second principe qui était celui par lequel on établissait que la Nature est semblable partout et, par conséquent, que son action étant uniforme dans la plus petite sphère comme dans la plus grande, dans la plus haute comme dans la plus basse, on peut inférer de l’une à l’autre et prononcer par analogie.
« Ce principe découlait des dogmes antiques sur l’animation de l’Univers tant en général qu’en particulier: dogme consacré chez toutes les nations et d’après lequel on enseignait que non seulement le Grand Tout, mais les mondes innombrables qui en sont comme les membres, les Cieux et le Ciel des Cieux, les Astres et tous les Êtres
qui les peuplent, jusqu’aux plantes mêmes et aux métaux, sont pénétrés par la même âme et mus parle même esprit. Stanley attribue ce dogme aux Chaldéens, Kircher aux Égyptiens et le savant rabbin Maimonides le fait remonter jusqu’aux Sabéens1.
Si nous voulons savoir quelle est l’origine de ces idées sur l’astrologie, nous verrons que, comme toutes les grandes sciences cultivées par l’antiquité, elle était répandue sur toute la surface de la Terre cnmme le prouve l’auteur que je ne puis me lasser d’invoquer :
« Laisse les fous agir et sans but et sans cause;
Tu dois, clans le présent, contempler l’avenir.
« C’est-à-dire, tu dois considérer quels seront les résultats de telle ou telle action, et songer que ces résultats dépendant de ta volonté, tandis qu’ils sont encore à naître, deviendront le domaine de la Nécessité à l’instant où l’action sera exécutée, et croissant dans le passé une fois qu’ils auront pris naissance, concourront à former le canevas d’un nouvel avenir.
<( Je prie le lecteur, curieux de ces sortes de rapprochements, de réfléchir un moment sur l’idée de Pythagore. Il y trouvera la véritable source de la science astrologique des anciens. Il n’ignore pas, sans doute, quel empire étendu exerça jadis cette science sur la face de la terre. Les Égyptiens, les Chaldéens, les Phéniciens ne la séparaient pas de celle qui règle le culte des Dieux. Leurs temples n’étaient qu’une image abrégée de l’Univers, et la tour qui servait d’observatoire s’élevait à côté de l’autel des sacrifices. Les Péruviens suivaient à cet égard les mêmes usages que les Grecs et les Romains. Partout le
1. Fabre d'Olivet, Vers dorés, p. 273. Karma, Unité de l’Univers.
grand pontife unissait au sacerdoce la science généthliaque ou astrologique, et cachait avec soin, au fond du sanctuaire, les principes de cette science. Elle était un secret d’État chez les Étrusques et à Rome, comme elle l’est encore en Chine et au Japon. Les Brahmes n’en confiaient les éléments qu'a ceux qu’ils jugeaient dignès d’être initiés.
« Or, il ne faut qu’éloigner un moment le bandeau des préjugés, pour voir qu’une science universelle, liée partout à ce que les hommes reconnaissent de plus saint, ne peut être le produit de la folie et de la stupidité, comme l’a répété cent fois la foule des moralistes.
« L’antiquité tout entière n’était certainement ni folle ni stupide, et les sciences qu’elle cultivait s’appuyaient sur des principes qui, pour nous être aujourd’hui totalement inconnus, n’en existaient pas moins’.
Les Chinois possèdent également ces donnés sur les trois forces et leur action. Ce point est du reste très peu connu. Aussi en dirons-nous quelques mots,