CHAPITRE II
Il ne suffit pas de savoir dévernir, nettoyer, revernir un tabiean por.r résumer en soi la science du restaurateur ; bien loin de là : car les bois, les toiles, les cartons sur lesquels ils ont été faits demandent souvent même plus de réparation que le tableau même.
Il y a des panneaux vermoulus, pourris, fendus, voilés ; il y a des toiles qui se ratatinent, dont la peinture s'écaille, se ridej il existe des trous, des ouvertures dans certaines toiles qui nécessitent des répararations de nature aussi variée que les déyâts auxquels le restaurateur doit remédier.
Un vieux tableau dont la toile est crevassée, trouée, friable, ne peut subir d'autre opération que d'Clro rentoilé, c'esl-à-dire collé sur luc toile neuve.
Lorsqu'il ne s'agit que de raccommoder quelques places isolées dans lesquelles un dégât est arrivé, on peut le faire en se servant des fragments de toile usée qu'on colle à l'envers du tableau.
Quant aux bosses creuses ou sortantes qui se manifestent parfois sur un tableau qui aura été en contact avec un corps dur, ou bien qui aura été frotté contre un angle, il est peu de moyen d'y remédier, du moins complètement.
Pour y essayer, on doit aplatir et repasser à l'envers les places ainsi endommagées, et, si la toile n'a pas été percée par suite du renfoncement qu'elle a subi, il est nécessaire d'y pralKjuer une incision; puis on colle sur le revers un peu de charpie appuyée sur un fragment do vieille toile, et, par-dessus, on retouche le tableau avec un ton semblable à celui qui existait sur l'endroit malade.
Il y a eu un temps où, faute de connaiseances nécessaires, en place de vernir les tableaux, ou les enduisait avec un corps gras. Ces sortes d'enduits, durcis par le temps, offrent une difficulté énorme à surmonter pour le restaurateur; car ni l'eau pour laver, ni l'acide pour gratter ne peuvent en avoir raison. I.a meilleure façon est, selon nous, de traiter ces tableaux avec l'huile de lin. Pour en arriver à kïur nettoiement, il faut, pondant les chaleurs de l'été, les couvrir avec cette huile, en ayant soin, à mesure que vous la voyez s'absorber et s'emboire, d'en verser de nouvelle sur les places d'où elle est disparue; auboutdedix à quinze jours, cette couche d'huile est devenue gluante. Vous vous servirez alors d'alcool pur et fort pour enlever cette huile» qui entraîne les anciennes parties huileuses avec elle ; à mesure qu'elles disparaîtroni, vous verrez renaître les couleurs dans leur pureté primitive.
Nous avons dit comment le blanc d'œuf pur, posé comme vernis et renouvelé de lemps à aulre, finit par former une croliie jaunâtre et plus dure que la gomme copale elle-même, et que, presque toujours, elle résiste aux acides, ainsi qu'aux sels les plus actifs. Un des meilleurs moyens est de frotter la toile avec de l'huile de lin, de la laisser imbibée de celle huile une heure ou deux, et, au bout de ce temps, de l'enlever par l'esprit-de-vin ; avec l'huile de lin, le blanc d'œuf viendra.
Une chose encore vient détériorer les tableaux, c'est la moisissure ; il y en a deux sortes : la moisissure proprement dite et la moisissure fausse ou apparente.
La première provient de l'humidité; celle-là n'est qu'un mince inconvénient parmi tant d'autres qui sont attachés à la peinture ; lorsqu'elle est récente, on fait sécher le tableau, on le nettoie par le froiiement, et tout est dit. Cependant il peut arriver que, par suite, le tableau ait perdu sa transparence ; si cela était, il faudrait le dévernir el le revernir.
La moisissure apparente peut venir de plusieurs causes que nous devons faire connaître, puisque chacune d'elles a son remède.
L'une des espèces de moisissures que nous venons de dire provient de mordants trop violents dont on se sera servi pour nettoyer le tableau, et qui en ont dénaturé les couleurs; quelquefois ce moisi ap. parent cède à l'huile grasse qui vient rafraîchir les tons de la peinture. Mais lorsque, par ce moyen, on ne réussit pas, on doit opérer avec de l'alcool et du vernis au mastic en égale quantité, et s'en servir comme si l'on voulait dévernir.
Il arrive que la moisissure se met après des peintures vernies à l'esprit; on doit alors se servir de cette même substance pour l'enlever et en débarrasser le tableau.
Quelquefois on voit se manifester de la moisissure après avoir rentoilé une peinture ; en ce cas, elle provient de la chaleur du fer à repasser dont il a fallu se servir, laquelle roussit les couleurs en brûlant l'ancien vernis.
Il arrive souvent, dans une circonstance pareille à celle-ci, que cette apparente moisissure s'enlève avec l'alcool et l'huile de thérébenthine; d'autres fois, on ne peut parvenir à raviver les couleurs qu'à l'aide de l'huile grasse qu'on y ajoute.
On voit sur certaines peintures se former immédiatement du moisi lorsqu'on les humecte pour les nettoyer; cela provient du blanc d'œuf qui les recouvrait et qui n'a pas été enlevé avant de les vernir ; il est bien entendu que cela ne peut arriver qu'à des tableaux craquelés et crevassés, ce qui permet à l'eau de pénétrer sous le vernis et d'atlein-
dre le blanc d'œuf ; il devient nécessaire en ce cas d'enlever par l'espril-de-vin, soit pur, soit môlé d'huile de lin, le blanc d'oeuf avec le vernis tout ensemble.
Il arrive souvent qu'un tableau de moyenne dimension, ayant été peint par glacis et non par empâtement, se gerce de toutes parts, en sorte que la peinture semble couverte d'un réseau, et c'est là un inconvénient auquel il est extrêmement difficile de remédier, excepté dans certains cas où, les crevasses n'étant pas trop nombreuses, on peut les remplir avec un cérat fait de cire vierge fondue dans la thérébenlbine.
Il y a fort peu d'outils qu'on puisse employer pour le nettoyage des tableaux ; ainsi, en fait d'instruments de fer ou d'acier, on ne se sert que du grattoir et du rasoir, et encore ils no doivent servir que pour enlever, en raclant, les aspérités, qui parfois ont lellcmcut durci, qLio Di l'alcool, ni aucune lessive, ne sauraient les faire disparaître.
On se sert d'un fer à repasser demi-chaud pour étendre une toile neuve derrière une peinture ; il est indispensable aussi pour aplatir des couleurs écaillées.
Lorsqu'on fait cette opération, on doit d'abord couvrir les places écaillées d'un papier saucé de craie blanche. Cela fait, on passe et repasse le fer à plusieurs reprises, et jus(iu'à ce qu'on no sente plus dessous d'inégalités.
Peut-êiro bien que, dans l'opération, le papier s'attachera après la peinture; gardez-vous alors de vouloir le retirer do vivo force, car vous pourriez enlever avec un fragment de peinture ; mouillez-lû patiemment jusqu'à ce qu'il se détache.
Dans le cas où la partie à réparer est considérable, on doit la couvrir de colle d'amidon et placer par dessus un papier huilé.
IlIaroiiQagc on rcutoiIiig:c des t.ibicnnx.
Cette opération est très-délicate. On colle d'abord sur la peinture plusieurs doubles papiers... qui forment un cartonnage, puis on enlève la vieille toile, soit en l'humectant avec une éponge mouillée, soit en l'usant avec une pierre pouce et on applicjue sur l'envers de la peinliiro une toile neuve après avoir enduit l'une et l'autre d'une coucho do colle. Quand cette dernière est presque sèche on promène un fer chaud sur la toile pour la rendre plus unie et plus adhérente ; après quoi il ne reste plus qu'à enlever le cartonnage, ce qui se fait avec une éponge, et le tableau se troave rentoilé.
Cet ingénieux procédé est dû à M.M. Ilacquin et Picault restaurateurs de tableaux renommés au XVIU siècle.
S'il s'agit d'enlever un tableau de dessus un panneau, on colle premièrement dessus une gaze ei plusieurs doubles de papier, ce cartonnage étant sec, on place le tableau sur une surface bien unie et plaie, sur une table, et avec une scie fine on entame le panneau par petits triangles ou petits carrés contigus qu'on enlève ensuite patiemment et très-facilement avec un fermoir ou ciseau. On approche ainsi peu à peu de la peinture sans crainte de la détériorer, on vient ensuite avec un petit rabot et des râpes réduire ce qui reste de bois à une si faible épaisseur qu'en le mouillant ensuite avec une éponge on le détache sans peine et l'on arrive à la couche première appliquée au panneau avant de coïnmencer le tableau. On enlève celte impression qu'on trouve presque toujours fendillée et on procède au rentoilage comme il est dit plus haut,
Pour coller sur bols ou sur enduit de plâtre un tableau peint sur toile, on emploie de la colle forte ou des couleurs grasses, ou bien une composition de poix grecque et de cire.
Quelques personnes font une colle composée de farine et d'un peu d'ail écrasé dans l'eau, d'autres mettent fondre de la colle forte dans l'eau et emploient cette eau pour y délayer de la farine et la font cuire ensuite.
Des difiTcrentes Guanièrcs de réparer la peinture on restauratiou psttoresqne.
Le temps, le dévernissage, le nettoyage et une foule d'autres causes encore peuvent vous mettre dans la nécessité de rendre à un tableau qui vous est confié, ou qui vous appartient, la vivacité de son coloris, l'harmonie de son ensemble détruit çà et là; enfin vous pouvez y trouver maint endroit où la couleur locale n'existe plus, et ou vous ayez à la remplacer ; c'est là une rude tâche, si rude, qu'elle pourrait embarrasser l'artiste le plus expert, si on l'en chargeait.
Le difficile n'est pourtant pas, si l'on est un peu coloriste, de rendre à la peinture son harmonie première ; mais combien de temps durera t-elle ? Voilà ce qu'il est difficile de préciser: seulement, il est certain que les parties nouvellement peintes devront changer dans un temps donné, tandis que les anciennes ne bougeront pas ; de là la discordance. Pour éviter ce résultat, un habile restaurateur ne doit pas se borner à repeindre les fragments endommagés, il lui faut peindre un peu partout, en sorte que le tableau semble peint nouvellement.
Somme toute, nous pensons qu'il n'y a qu'un très-habile coloriste, un excellent observateur qui puisse restaurer convenablement ; et comme
beaucoûp d'arlistes éminenis qui possèdent ces qualités regarderaient comm J au-dessous d'eux la restauration d'un tableau; comme, d'autre pari, un véritable artiste considérerait comme une profanation les repeints qu'on peut faire ù un tableau de prix, il est fort peu de gens capables dans cette science réparatrice, qui ne souffre pas la médiocrité.
Cependant, comme nous ne sommes pas là pour crier à l'irapossibilité, mais bien pour indiquer les moyens, voici ceux que nous vous conseillerons :
Lorsque vous aurez bien étudié les contours endommagés et les écaiUagfcS de la couleur, comparez avec les parties bien conservées, puis relouchez avec conscience et patience; ne couvrez pas de minimes défecluosilés avec une teinte, mais posez l'uu contre l'autre des multitudes de petits points. Beaucoup de retouches doivent se faire sur un enduit gouaché et préparé à la colle de poisson.
Sur celle préparation, peignez par empâtement dans le ton de l'original, et lorsque ces repeints seront bien secs, modifiez-les pour les harmoniser avec le Ion général du tableau par des glacis sagement entendus, car c'est de leur bon emploi que dépend uue restauration plus oa moins satisfaisante.
On ramène à leur blancheur primitive les touches de blanc noircies sur les dessins anciens, au moyen de quelques coups de pinceau imprégné d'eau faiblement oxygénée (procédé trouvé par le savant et illustre Thénard).
FIiN.