PREMIÈRE PARTIE
§ 659. Un fait isolé ne peut être expliqué que par le tout , mais le tout ne peut être saisi que dans l'idée. Si donc la physiologie était une science complèle , elle devrait partir de l'intuition idéale de la totalité de la vie, déduire de ce principe suprême les diverses directions , formes et manifestations de celte vie , et descendre ainsi pas à pas du général au particulier. Mais l'esprit du traité que nous écrivons est de représenter la science comme un édifice en construction , et non comme une œuvre achevée , de conduire le lecteur aux principes, et non de les lui imposer dogmatiquement, par conséquent de ne rien supposer par avance , et de marcher des faits qui frappent les sens à la réflexion , puis de la réflexion à Tintuiiion en général. La seule précaution importante, ensuivant cette marche , est de mettre chaque chose à la place qui lui convient , et de disposer convenablement les objets à la suite les uns des autres. Nous avons donc à dire un mot de l'ordre qu'il nous a semblé convenable de suivre.
1° Pour s'orienter au milieu de ses domaines, la physiologie a été obligée , pendant son enfance , de se borner à étudier la structure et les usages des organes (doctrina de usu partium)y mais, dans l'état actuel de la science , il ne convient pas de suivre un ordre topographique, de parcourir les organes l'un après l'autre, ainsi qu'on le fait en anatomie, et à chacun d'eux de considérer comme fonctions qui lui appartiennent les activités vitales qui se manifestent en lui, car c'est là le moyen de se placer tout d'abord sous un faux point de vue. En effet, la physiologie spéciale ne peut avoir d'autre problème que de reconnaître les différentes directions de la viev et de rapporter à l'unité les manifestations diverses de chacune d'entre elles. Or la diversité de la vie est bien exprimée
, dans l'organisation, mais elle n'en dépend pas, puisque, loin de là, elle occupe un rang supérieur et agit comme principe déterminant (§ 474, 5°). Indépendamment de sa relation spéciale avec la vie , chaque organe en a donc encore une générale avec elle, et, de l'autre côté, réunit en lui plusieurs directions différentes. Si , par exemple , nous faisons de l'organe cutané un objet particulier de la physiologie , et si nous considérons la sécrétion de gaz et de sérosité , celle de pigment et de matière sébacée , l'absorption et la nutrition , la conduction de la chaleur et de l'électricité, la sensibilité générale et le sens du palper , comme les fonctions de cet organe , nous sommes obligés , en traitant d'autres organes , de revenir encore sur les mêmes activités. Il est évident qu'une telle méthode de morcellement rend plus difficile de connaître l'essence. La physiologie n'est point une organologie (anatome viva), niais une biologie ; elle ne doit donc pas s'astreindre à un ordre topographique ; îl faut qu'elle réunisse , sous un point de vue commun, les manifestations vitales identiques des organes les plus différens, afin de découvrir quel en est le but, et de mener à l'intelligence de la vie par l'observation des diverses formes sous lesquelles elle se manifeste.
2° Les différentes manifestations de la vie empiètent l'une sur l'autre, dans la sphère végétative, et jouent mutuellement le rôle de causes , en sorte que nous ne trouvons nulle part ni point initial qui ne suppose rien d'antérieur, ni point terminal qui marque un véritable but, au-delà duquel il n'y ait plus rien absolument. Elles forment une chaîne circulaire, dont chaque spécialité n'est qu'un chaînon. Si la physiologie ne consistait pour nous qu'à connaître les phénomènes de la vie , peu importerait l'ordre suivant lequel nous l'étudierions; nous pourrions commencer indifféremment partout, et nous avancer de là dans toute direction quelconque; toujours nous arriverions à réunir une collection de notices , constituant le tout. Mais l'ordre ne saurait nous être aussi indifférent quand nous visons à l'unité scientifique ; il faut alors , si nous voulons apercevoir le cercle entier, chercher d'abord on se trouve le centre. Or l'expérience seule pourrait nous instruire à cet égard; mais nous n'en sommes point encore assez maîtres pour la
mettre ainsi à profit. Il est donc nécessaire , pour justifier l'ordre adopté dans ce traité, d'essayer de déterminer, d'après les notions les plus générales de la vie , ce que l'on est autorisé à considérer comme le centre de la sphère végétative.
§ 660. 1° Déjà l'histoire de la vie nous a convaincu qu'elle s'accompagne d'une mutation continuelle de la matière , puisque chaque âge nous montre la substance organique revêtue de caractères spéciaux , qui ne se déploient pas à des momens distincts les uns des autres , mais se développent par une progression non interrompue. La vie se manifeste comme conservation individuelle de soi-même par un changement continuel de la matière ; l'organisme reçoit des substances du monde extérieur , et y en dépose d'autres ; de même chaque partie reçoit d'autres les matériaux qui doivent former sa substance , et restitue ce qui ne peut plus lui être d'aucun usage : Or, s'il y a , dans la chaîne organique , un membre qui attire à lui des substances du dehors et qui en rejette dans le monde extérieur , qui fournisse les matériaux des diverses parties et qui les reçoive d'elles en retour, celui-là doit occuper le centre.
2° Pûms avons déjà parlé de la cohésion (§ 259, 4°), comme étant l'énergie avec laquelle la matière maintient la distance de ses parties les unes à l'égard des autres. Déjà aussi nous avons fait remarquer ( § 473, 5°, 474, 1° ) qu'à l'état solide, qui constitue le plus haut degré de cette énergie, la matière est limitée d'une manière permanente par elle-même , c'est-à-dire revêtue d'une forme spéciale , et que l'existence paraît alors plus distincte , plus indépendante , tandis que les choses fluides se font remarquer par la plus grande facilité avec laquelle elles reçoivent leurs déterminations du dehors, par l'étendue plus considérable de leur conflit avec le monde extérieur, qui les rend plus mobiles et plus variables, et qu'ainsi la fluidité est la forme générale de la matière, le lien qui unit ensemble les divers corps solides. Or, comme , en prononçant le mot de corps organisé , nous avons toujours présente, à l'esprit l'idée d'un tout qui se sépare des choses étrangères 'par des limites à lui . et comme aussi nous entendons par vie une existence indépendante , apte à se maintenir elle-même, il n'y a pas moyen de concevoir un organisme fluide, puisque le
fluide est , de son essence , illimité et variable. Un corps solide et limité par lui-même peut donc seul être organique. Mais comme , dans l'état de solidité parfaite , la matière est immobile et son activité intérieure enchaînée, un corps organique, entant qu'il jouit de la vie, et que celle-ci se manifeste par un changement continuel de la matière , ne peut se passer de liquide, puisque celui-ci est la forme, à proprement parler, mobile et variable de la matière. C'est donc un caractère général de tout corps vivant que des parties solides et des parties liquides coopèrent essentiellement à son existence. Mais si un changement incessant de la matière est ce qu'il y a d'essentiel dans la vie végétative, ce caractère essentiel doit tenir principalement à un liquide ; nous avons vu , en effet , que les organes de l'embryon ne sont que des produits de liquides.
3° Le centre de la vie végétative ne peut exister que dans un liquide portant le caractère de l'activité intérieure et de la généralité. Si le changement des substances est accompli par des liquides de l'organisme , et qu'il consiste tant en conflit avec le monde extérieur qu'en conflit des parties organiques les unes avec les autres , on peut concevoir deux classes de liquides, les uns périphériques et les autres centraux. La première classe comprendra ceux qui , proportion gardée , appartiennent davantage au monde extérieur, savoir, le suc nourricier, qui est formé immédiatement de substances du dehors par leur mélange avec des produits de l'organisme , et les sucs sécrétés , qui sont formés avec la substance organique , afin d'être déposés à l'extérieur. Au contraire, le suc central, ou suc vital , sera le liquide qui , procédant du suc nourricier et produisant les sucs sécrétés , tient le milieu entre les humeurs , et arrose le corps entier, pour entrer en conflit avec les différens organes , et entretenir leur matérialité , ainsi que leur activité vitale. Destiné à nourrir et animer les organes , il doit réunir en lui leurs qualités diverses , avoir par conséquent le caractère de la généralité , représenter la substance organique sous forme liquide , et prouver qu'il est général en se répandant dans tous les organes. Tous les actes de la vie végétative se rapportent à lui , puisqu'ils consistent ou à dé-