V. — MÉpICATIONS COMPOSÉES OU MIXTES
Je désigne sous ce nom des médications dans lesquelles je fais entrer plusieurs éléments médicamenteux qui tous concourent à un but commun, tout en agissant isolément , en raison de leur nature propre. Les anciens faisaient grand cas de ces mélanges, mais ils en ont porté l'emploi jusqu’à l'abus; et comme la chimie n'était pas encore à l’état de science, ils asociaient des substances qui, par leur combinaison, changeaient de nature et devenaient le plus souvent inertes. 11 est vrai de dire que les anciens, qui avaient une grande confiance
dans les mixtures ou mélanges de médicaments tirés du règne végétal, n’ont eu le plus souvent d’inconvénients réels de ces associations que par le nombre des agents employés avec lesquels ils formulaient des apozèmes, des électuaires, etc. . L'école de Broussais, en posant les bases d’une médecine nouvelle, contribua puissamment à détruire l’art ancien de formuler. Cette école a eu son temps; comme elle avait fait table rase, on a cru devoir réédifier la médecine et la faire reposer sur la statistique, en ne tenant aucun compte des observations recueillies dans les siècles passés. Bientôt aussi il a fallu refaire la thérapeutique, et l’on est ainsi arrivé à un excès opposé en expérimentant les agents médicamenteux les uns après les autres, et en repoussant l'administration simultanée de plusieurs d'entre eux. L'art de formuler est alors tombé dans l'oubli le plus complet. Depuis quelques années seulement les médecins reviennent à des formules un peu plus composées : mais, malgré les progrès de la chimie, ils retombent parfois encore aujourd’hui dans les fautes reprochées aux anciens, car il n'est pas rare de trouver dans nos formulaires bon nombre de substances qui sont alliées entre elles et qui se décomposent. Quoi qu’il en soit, la tendance du jour est aux médications composées, et je suis heureux d'avoir été des premiers à entrer dans cette voie. Voici quelle est, à cet égard, ma manière de voir. Une substance donnée combattra avec avantage une maladie, mais elle ne la guérira pas toujours. Une autre, d'une nature différente, employée contre la même affection, amènera des résultats semblables. Toutes deux ont donc une certaine valeur. Je me suis demandé si les deux substances réunies ne pourraient pas avoir plus d'action que lors de leur administration isolée, et l'expérience a confirmé ma prévision. Mes premiers essais en ce genre ont été faits à l'égard des accidents syphilitiques secondaires et tertiaires ; et tandis que les praticiens donnaient d'abord le mercure, puis, en cas d'’in- - succès, l'iodure de potassium, j'administrais , il y a dix-huit ans environ, l’un et l’autre, et j'arrivais à ce résultat fort re-
marquable , qu'il me fallait des doses beaucoup plus faibles de ces deux agents réunis pour obtenir les guérisons les plus promptes. C’est surtout à mon entrée à l'hôpital Saint-Louis, y a treize ans, que j'ai pu mettre cette idée en pratique sur une grande échelle. Pour les maladies syphilitiques j'ai associé les préparations mercurielles à l’iode, au fer, à l’arsenic, aux sudorifiques et à l’opium.
Bientôt j'ai étendu ces sortes d'associations à des affections plus rebelles encore, les maladies scrofuleuses ; et tandis que l'on employait isolément l’iode, l’huile de foie de morue, les amers, les antiscorbutiques , je suis arrivé à réunir ces substances en un traitement composé qui, depuis deux ans, réunit des succès si nombreux, qu'aujourd'hui je ne désespère d’aucun scrofuleux, surtout d'aucune affection scrofuleuse de la peau. Je vais poser ici les principes de ces médications composées dont, j'en suis sûr, les praticiens pourronttirer grand parti.
Dans les éruptions simples secondaires de la syphilis, je me borne à administrer les tisanes sudorifiques, l'iodure de potassium et le sublimé associé à l’opium. A cet effet, je fais préparer une solution de 10 grammes d'iodure de potassium pour 500 grammes d’eau, dont je fais mettre une cuillerée à bouche dans une tasse de tisane sudorifique prise le matin et le soir. Une heure après, je fais prendre au malade le sublimé à l'état pilulaire, associé à l'extrait de gaïac et à l'opium, chaque pilule contenant de 4 à 6 milligrammes de sublimé, suivant l'âge et la force du malade; jamais je ne dépasse cette derhière dose : d'où il suit que le malade prend par jour 5 décigrammes d'’iodure de potassium et 8 à 12 milligrammes de sublimé. Il est rare que je sois obligé d'interrompre le traitement à cause d'accidents. Jamais de salivation. Si l’anorexie survient, c'est par la concentration de la tisane qui fatigue l’estomac, et non par les doses d’iodure ou de préparation mercurielle. Le seul inconvénient de ce traitement, c’est qu'il faut
laisser s’'écouler une heure entre l'administration de l’iodure de potassium et celle de la pilule mercurielle, afin d'éviter la dé-
composition du bichlorure de mercure. Je sais bien qu’elle n'aurait pas beaucoup d'inconvénient, parce qu'elle s’opérerait au milieu d’un grand excès d’iodure de potassium qui transformerait le sublimé en une autre substance soluble ; mais jusqu'alors cette méthode m'ayant parfaitement réussi, je m'y tiens.
Dans le cas où, par des motifs quelconques, le malade ne peut pas se soumettre à ces exigences, je formule un sirop dans lequel entrent pour 500 grammes, 40 grammes d’iodure de potassium, 15 à 18 centigrammes de sublimé, et 35 centigrammes d'extrait thébaïque. Le malade prend une cuillerée à bouche de ce sirop matin et soir, dans un verre de tisane sudorifique.
Quelques médecins sont entrés dans cette voie depuis nous, mais d’une manière telle qu'ils n’atteignent pas notre but. Ainsi la chimie ayant reconnu que les iodures de mercure étaient solubles dans l’iodure de potassium, ils ont séparé le sel qui en résultait pour former un iodhydrate d’hydrargyre. On donne ce sel au lieu de sublimé, dans la pensée que l’on administre à Ja fois un composé qui agit et comme iode et comme mercure. C'est là une erreur ; la minime quantité d’iode employée dans la formation du composé mercuriel est alors tout à fait insignifiante.
La même pensée a encore fait naître l'engouement si fâcheux et si généralement partagé pour le proto-iodure de mercure; c'est là une substance dont la préparation n’est pas stable, elle n’est pas identique dans les pharmacies : aussi combien de fois ne donne-t-elle pas lieu à des accidents. 11 suffit, en effet, qu'elle soit mal lavée pour qu'elle contienne, ou du sublimé, ou de l’iodure de potassium. D'ailleurs elle est insoluble, il est par conséquent impossible d'en mesurer l'absorption ; aussi est-on souvent obligé de donner ce sel à des doses énormes, 5, 10, 15, 20 centigrammes par jour. Mais telles sont la patience et la foi de quelques praticiens en ce médica ment, que je l'ai vu administrer à des malades pendant un an de suite et sans interruption, malgré son inefficacité dans le cas particulier. Le même engouement a existé pour l’iodure de potassium dont on a fuit
abus en portant la dose de son administration à 2, 4, 6 ct 10 grammes par jour. Aussi que de gastralgies difficilement curables n'a-t-on pas développées à cette dose! Quand un malade rend un médicament par les urines, c'est que l’économie en est saturée ; c'est que l'agent thérapeutique produit tout l’etfet qu'il doit produire, sauf l’action locale qu'il peut exercer durant son contact avec l'estomac. Or un malade qui prend l’iodure de potassium à la dose de 5 décigrammes à 75 centigrammes rend tous les jours de l’iodure de potassium par les urines.
S'agit-il d’une forme syphilitique scrofuleuse, je donne l'huile de foie de morue préalablement à un verre de tisane additionnée d'une cuillerée à bouche de sirop mercuriel et ioduré. Le sujet est-il débilité, je fais prendre des pilules ferrugineusés dans le cours dela journée, et je fais boire de l'eau ferrugineuse aux repas. Enfin, dans les accidents tertiaires de la syphilis où les os sont malades, je joins l’arsenic à ces préparations, en faisant prendre dans un julep, ou dans un verre d’eau sucrée, de la solution de Fowler, depuis À goutte, pour le premier jour, jusqu’à 8 à 10 gouttes par jour entre le déjeuner et le diner : de sorte que le malade prend, matin et soir, d'abord une cuillerée à bouche d'huile de foie de morue, dose qui peut aller jusqu’à 2 le matin, 2 le soir ; immédiatement après un verre de tisane sudorifique additionnée d’une cuillerée à bouche de sirop d’iodure de potassium et de mercure. Dans le milieu de la journée, un julep arsenical, et aux repas du fer réduit par l'hydrogène, ou de l’eau additionnée de 30 centigrammes de tartrate de fer et rougie de vin. J'obtiens de ces médications composés des résultats fort remarquables dans les formes les plus graves de la syphilis.
Dans le cas où l’on trouverait l'administration de la solution de Fowler dans un julep, trop mcommode à prendre pour le malade, ou comme pouvant être mal supportée entre deux repas, il est facile de l’ajouter matin et soir, et dans la même proportion, à la tisane sudorifique additionnée du sirop, l’iodure de p.tassium et l'ivdhydrate de mercure ne s'opposant pas à cette
addition, et il ne s'opère là aucune décomposition à cause de l'excès d’iodure de potassium qui se trouve dans le mélange.
Ces médicaments composés se prêtent merveilleusement au traitement de la scrofule et des maladies de la peau à forme scrofuleuse. Ainsi, dans la scrofule, je ne donne jamais l'huile de foie de morue sans vin de gentiane et sans sirop d’iodure de . fer, le tout battu ensemble, mélange après lequel je fais prendre une tasse de tisane de houblon ou de décoction de feuilles de noyer. Souvent aussi j'introduis dans la composition du sirop d’iodure de fer que je fais préparer extemporairement, c’est-à-dire en combinant directement le fer à l'iode (voy. Formulaire, PRÉPARATION), une certaine quantité d'iode libre et d’iodure de potassium : ainsi, 5 à 10 centigrammes d'iode pour 500 grammes de sirop et 6 à 8 grammes d'iodure de potassium pour la même dose. La base de mon traitement de la scrofule, c'est la réunion des tisanes amères, du vin de gentiane, de l'huile de foie de morue et de l'iodure de fer, une cuillerée à bouche, matin et soir, de chacun d'eux. J'augmente la dose de l'huile en laissant subsister celle du vin de gentiane et du sirop d’iodure de fer; je porte la dose de l'huile à 4 et 6 cuillerées à bouche par jour, en progressant d’une cuillerée tous les trois jours pour les engorgements ordinaires avec ou sans abcès. S'il s’agit d'une carie, j'y ajoute l'iodure de potassium et l'iode ; s’il s'agit d’un lupus, j’augmente la dose d'huile jusqu'à 8 à 10 cuillerées par jour. J'ai renoncé à ces doses exagérées d'huile que j’employais autrefois, 12, 46 cuil- Jerées par jour; elles n’amènent pas de résultats plus prompts, elles fatiguent l'estomac, elles causent des diarrhées qui obligent à suspendre l'emploi des médicaments.
Ces doses sont celles qui conviennent dans l'adolescence ou dans la jeunesse ; elles seraient trop fortes pour des enfants.
Souvent aussi je joins à ces médicaments l'usage d'une liqueur alcoolique à principes amers, et j'avoue que celle de M. Demaulon, pharmacien à Compiègne, que j'ai déjà préconisée et qui a pour base toutes les substances végétales à prin-
cipes amers et non pas à principes antiscorbutiques, remplit parfaitement le but. C’est au médecin à choisir entre le vin de gentianc, le sirop antiscorbutique et la liqueur alcoolique que je viens «le citer.
. Cette thérapeutique d'ensemble, dans laquelle je suis entré depuis un certain nombre d'années, me donne de tels succès qu'aujourd'hui je ne repousse aucun scrofuleux de mon service. J'avoue qu'il ne s’agit pas d’un emploi de quelques semaines ; ce n'est pas dans un laps de temps pareil qu’on peut modifier l'économie, et apporter des changements dans le tempérament et la constitution du malade. Il faut de la persévérance de la part de ce dernier et de la part du médecin. Quant aux affections syphilitiques, la médication est complétement jugée pour les cas les plus graves et depuis un grand nombre d'années. Pour la scrofule, le nombre des succès est certes moins considérable, mais les résultats n’en sont pas moins assurés.
Toute maladic de la peau assise sur un sujet d’un tempérament lymphatique très prononcé, et portant elle-même le cachet de la forme plus ou moins scrofuleuse, doit être traitée de la même manière, sauf à ne pas employer les antiscrofuleux à une dose aussi élevée. Dans ces affections cutanées à forme lymphatique j'associe souvent les préparations sulfureuses aux antiscrofuleux à éléments divers que je viens de faire connaitre.
Comme on le voit, c'est une idée spéciale qui m'a dirigé dans l'emploi d'une thérapeutique que je puis appeler nouvelle. Lorsque l’on a préconisé l'iode contre la scrofule, l’iodure de potassium contre la syphilis, on a donné plus tard la préférence à tous les composés mercuriels qui contenaient de l’iode, parce que l’on supposait que ces composés devaient avoir une action double en raison des éléments qui les constituaient ; mais on n’a pas fait attention que l'on était réduit à donner de s faibles préparations de ces iodures, que l'iode de l’iodure de potassium devait jouer dans l’économie un rôle insignifiant.
Pour moi, je crois que si les anciens ont introduit dans la pharmacie des agglomérations de substances dont on ne peut
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plus apprécier les effets, s'ils sont allés jusqu'à l'excès, les médecins modernes sont entrés dans un excès contraire ; mais ces excès des anciens ne détruisent pas pour cela les propriétés de catégories de médicaments simples dont l'expérience a démontré l'efficacité. Il faut donc y revenir. Dans nos médications mixtes je ne recherche pas des combinaisons nouvelles, des composés nouveaux jouissant de propriétés particulières, je les évite, au contraire; je donne plusieurs substances à la fois dont l'efficacité isolée est déjà reconnue par tout le monde, et je les associe de manière qu'elles conservent leur nature sans subir aucune décomposition, afin d'agir comme si on les donnait seules. Que l’on parcoure les travaux si consciencieux de Baudelocque, de Guersant père, sur les antiscrofuleux ; ceux même des syphiliographes modernes sur le mercure et l'iodure de potassium, et l’on aura pour résultat statistique de l'iode, de l'hydrochlorate de baryte, de la décoction de feuilles de noyer, des antiscorbutiques : un tiers de malades guéris, un tiers de malades soulagés, et un tiers d’insuccès. On verra les médecins français, après avoir épuisé l’action du mercure, arriver à l'iodure de potassium, et les médecins anglais à l’arsenic. Qu'est-ce que tous ces résultats démontrent? C’est que chacun de ces médicaments a une efficacité réelle, mais limitée quand on les donne isolément. Pourquoi donc ne pas les grouper, les réunir, les doser de manière à ne pas nuire, afin d'obtenir un effet multiple, alors qu'il s’agit d'accidents secondaires et tertiaires ou de degrés divers de formes scrofuleuses qui se rattachent toujours à une date fort ancienne. Ne peut-on pas dire de la scrofule et des maladies cutanées qui en dérivent, qu'elles sont simples ou constitutionnelles, qu’elles sont secondaires ou tertiaires. Ces deux ordres de maladies se rapprochent tellement l'un de l’autre, que la syphilis se transforme certainement en scrofule. La syphilis héréditaire qui se développe vers l'âge de huit à dix ans est toujours à forme scrofuleuse, et sous ce rapport nous n’hésitons pas à penser que la plupart des enfants scrofuleux descendent d'aïeuls ou de bisaïeuls syphilitiques.