CONSIDERATIONS SUR L ALLAITEMENT MATERNEL
un enfoncement de la forme d'un dé à coudre, dans lequel vient se loger le mamelon. A l'extrémité de cet enfoncement est un petit orifice pour laisser échapper le coloslrum, s'il vient à s'en écouler.
A l'aide de ce procédé, la pression exercée sur les seins, loin d'être désavantageuse, fait au contraire saillir le mamelon, quis'en^ gage et se moule dans l'enfoncement du chapeau.
Je me suis constamment bien trouvé de cette précaution dans les cas où aucun autre accident n'est venu entraver l'allaitement. L'application de ce petit instrument ne cause pas d'incommodités, il lient sans être fixé par aucun moyen particulier.
On a aussi conseillé la succion exercée par un adulte ou par un enfant déjà fort. La succion exercée par l'adulte peut avoir quelque avantage dans les dernières semaines ; mais, outre que cette succion, en général, exercée avec trop de force, peut irriter le mamelon et déterminer des engorgements des seins, il s'en faut qu'elle ait l'avantage que j'ai toujours accordé à l'action du chapeau de buis. Quant à la succion exercée par un enfant âgé de quelques mois, c'est un moyen précieux après l'accouchement, mais qu'il ne faut pas songer à employer avant la montée du lait; car cette succion, pour avoir quelque utilité pendant la grossesse, doit être exercée souvent et longtemps; et alors, quand même on voudrait soumettre un pauvre enfant à un aussi dur exercice, il se rebuterait immédiatement, aussitôt qu'il sentirait que ses efforts pour attirer le lait sont inutiles.
ARTICLE m.
CONSIDÉRATIONS SUR l'ALLAITEMENT MATERNEL.
Suivant le vœu de la nature, la mère est destinée à nourrir l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, et, outre qu'elle trouve dans l'accomplissement de ce devoir une sorte de jouissance, il est de son intérêt et de celui de son enfant de l'accomplir.
Mais, à cette règle générale, il faut apporter bien des restrictions ; car si cette loi naturelle est tout à fait applicable à la femme qui, née à la campagne, y vit et y respire un air pur, se livre à des travaux qui développent ses forces et entretiennent sa santé, et dont la vie régulière s'écoule au milieu du calme, l'est-elle aux mères nées au sein de nos grandes cités (et je veux bien supposer ces mères exemptes des agitations inséparables du séjour d'une grande ville)? cette loi, dis-je, peut-elle être tout à fait applicable aux femmes dont la vie languissante s'écoule loin du soleil, privées d'un air pur, au milieu de ces agglomérations humaines?
Ici tout est fatigué ! L'exercice si nécessaire à la nourrice et à l'enfant, il faut souvent l'aller chercher si loin de chez soi, qu'on se prive de sa salutaire influence, et qu'après avoir passé les heures consacrées au sommeil au milieu d'un air vicié, la mère et l'enfant y restent encore plongés une partie du jour.
Je ne parle là, bien entendu, que des mères qui, fuyant le raonde,^ se consacrent tout entières à l'éducation de leur enfant. Eh bien ! celles-là mêmes ne sont pas, pour la plupart, dans les conditions qu'on doit désirer pour une nourrice.
C'est une vérité que les médecins qui s'occupent le plus d'accouchements sont à même de constater chaque jour. Combien ne voiton pas de femmes qui n'arrivent péniblement à l'accomplissement de la tâche qu'elles se sont imposée qu'au détriment de leur santé et quelquefois au détriment de celle de leur enfant; qui, amaigries, souffrantes, ne peuvent jamais se remettre des fatigues d'une nourriture accomplie dans de mauvaises conditions ! Combien aussi n'en voit-on pas qui, exténuées, sont obligées de cesser l'allaitement, parce que l'enfant dépérit à leur sein !
Cependant je suis bien loin de proscrire l'allaitement maternel pour toutes les mères de nos grandes villes; j'en vois souvent qui nourrissent avec succès, mais seulement parce qu'elles se trouvent ou se placent dans les conditions qui, selon moi, sont indispensables pour assurer le succès d'une nourriture.
Exemptes d'occupations, d'inquiétudes, elles vivent éloignées du centre de la ville, près d'une promenade, ou mieux encore elles passent huit à neuf mois de l'année à la campagne, c'est-à-dire presque tout le temps de leur nourriture.
J'en vois aussi qui, ne se trouvant pas dans ces conditions favorables, parviennent à accomplir leur tâche tant bien que mal; mais c'est là l'exception.
Quelques femmes, fort dévouées à leurs enfants, se privent du bonheur de les nourrir, dans la crainte de se montrer à leur mari sous un jour peu poétique; qu'elles se rassurent, dans l'aisance, il est on ne peut plus facile de tout concilier, d'être bonne mère, sans risquer de désaffectionner son mari. Il n'y a de peu poétique dans l'éducation d'un enfant que les soins matériels de sa personne; au contraire, rien n'est plus touchant, rien ne me paraît plus propre à resserrer les liens d'affection entre mari et femme, à élever la femme aux yeux de l'homme, que de voir l'enfant puiser à son sein la vie et la santé. Que la jeune mère laisse donc les soins matériels à la bonne d'enfant; qu'elle se contente de donner le sein, et il se rencontrera peu d'hommes qui ne la chérissent et ne l'admirent.
PRÉCAUTIONS qu'exige l'ALLAITEMENT. 1019
Aussi, toutes les fois seulement qu'une mère d'une bonne constitution ne sera pas affectée de vice héréditaire qu'elle pourrait transmettre à son enfant, et qui, sous l'influence de l'allaitement, pourrait prendre un accroissement préjudiciable à la mère ellemême,, quand cette mère sera secondée par ceux qui l'entourent ; qu'elle habitera un logement bien exposé, au midi surtout, et qu'il n'y aura pas obligation pour elle de séjourner à la ville pendant les beaux jours, je lui permettrai et même je l'encouragerai à nourrir son enfant ; mais en exigeant d'elle certains soins, certaines précautions que je vais énumérer, et dont l'omission, malgré les conditions les plus favorables d'ailleurs, peut compromettre le succès de l'allaitement. De plus, cette détermination de nourrir devra être volontaire et spontanée. Si la mère, en allaitant son enfant, n'accomplissait qu'un devoir et ne se résignait à prendre ce soin que pour céder aux exigences de sa famille et de son mari, il faudrait s'opposer de tout son pouvoir à ce qu'elle nourrît.
ARTICLE IV
DES PRÉCAUTIONS ET DES SOINS QU'EXIGE L'ALLAITEMENT MATERNEL. § 1. — A quelle époque doit-on présenter l'cufant au sein.
L'enfant est à peine né, que déjà il réclame par ses cris la nourriture qui lui est nécessaire, sa bouche cherche à saisir tout ce qui s'en approche.
Faut-il attendre pour le présenter au sein, suivant l'habitude de quelques médecins, que plusieurs heures, qu'un jour ou deux se soient écoulés, enfin que la sécrétion laiteuse se soit établie? Non, sans doute, je ne partage pas du tout cette manière de voir; car les enfants ont, à l'époque de la fièvre de lait, bien plus de peine à saisir le mamelon, qui est effacé par la tension des seins ; et d'ailleurs l'alimentation artificielle, à laquelle on est obligé d'avoir recours pour attendre la montée du lait, nuit plus ou moins à l'enfant. Aussi j'ai l'habitude de faire présenter l'enfant au sein aussitôt que la mère a pris quelques heures de repos.
§ 2. — Conduite à suivre quand l'enfant éprouve de la difflculté & prendre
le sein.
Chez les nouvelles accouchées qui nourrissent pour la première fois, quelquefois malgré l'usage des bouts de sein que j'ai conseillé pendant la grossesse, le mamelon n'est pas assez saillant pour que l'enfant puisse le saisir facilement ; d'autres fois l'enfant est trop faible pour exercer une succion assez active. Dans ce cas, il faut
visiter la langue de l'enfant pour s'assurer qu'il n'a pas le frein trop étendu. S'il en était ainsi, on en opérerait la section. (Voyez page 1007.)
Se faire aider par une nourrice. — Si, au contraire, la langue est bien déliée, il faut mettre une grande persévérance et présenter très-souvent l'enfant au sein, et bientôt il finit par exercer la succion. Mais, soit faiblesse de l'enfant ou maladresse de sa part, soit enfin que le mamelon ne puisse être saisi, s'il arrive que l'enfant ne peut teter, le moyen le plus efficace, selon moi, de remédier à ces inconvénients, c'est de louer pendant quelques jours une nourrice dont les bouts soient bien formés, et qui amène avec elle son enfant assez fort, mais aussi jeune que possible. Alors, toutes les fois qu'on veut faire teter le nouveau-né, on place d'abord au sein de la nouvelle accouchée Tenfant de la nourrice, qui bientôt allonge les bouts du sein et fait monter le lait, puis on retire cet enfant, et l'on y place immédiatement le nouveau-né qui ne tarde pas à teter à son tour.
Mais ce moyen ne réussit pas toujours dès la première fois. Le nouveau-né se rebute après quelques efforts de succion. Alors on persiste pendant quelques minutes, puis on le place au sein de la nourrice, pour l'alimenter, pour récompenser ses efforts, pour lui faire comprendre qu'ils ne sont pas inutiles, enfin pour lui apprendre à teter.
Il est rare qu'on soit obligé de continuer l'usage de ce moyen. Plus de trois ou quatre jours, souvent même un jour suffisent.
Enfants gui se laisseraient mourir de faim. — J'ai déjà insisté sur les précautions à prendre en pareil cas pour exciter l'enfant et le forcer à teter, et j'ai dit que, si l'on concluait de ce repos que l'enfant n'a pas besoin d'être alimenté, et si l'on ne prenait pas les moyens nécessaires pour le tirer de ce sommeil léthargique, on le verrait bientôt passer du sommeil à la mort.
De la nécessité d'un bon sommeil. — Beaucoup de jeunes mères, par une tendresse mal entendue, tiennent à se charger jour et nuit de tous les soins qu'exige leur enfant, et de plus, au moindre cri de celui-ci lui présentent le sein à chaque instant, comme pourrait le faire une nourrice robuste.
Un pareil système ne tarde pas à porter ses fruits; les forces s'épuisent, le lait tarit, et il faut recourir à une nourrice étrangère.
Un sommeil calme et suffisamment prolongé est indispensable pour réparer les forces de la nourrice, et, dans l'intérêt de l'enfant lui-même, il faut l'éloigner de sa mère pendant le temps qu'elle prend un repos si nécessaire.
En effet, l'enfant profite du bien-être de la mère elle-même; il
CONSIDÉRATIONS SUR l'ALLAITEMENT MATERNEL. 10 21
trouve un lait plus abondant, et il prend un repos qui ne lui est pas moins nécessaire qu'à elle. Si, au contraire, on laisse prendre à l'enfant, dès les premiers jours, l'habitude de teter la nuit, il se réveille exprès pour teter, et bientôt il ne quitte plus le sein de toute la nuit.
Gomment supposer que les forces d'une femme du monde, surtout si elle est délicate, pourront suffire à un pareil régime ? Toujours je l'ai vu avoir des conséquences plus ou moins fâcheuses.
Tandis que les mères qui ont voulu suivre mes conseils à ce sujet, et qui ont consenti à se séparer de leur enfant, ou tout au moins à ne pas lui donner à teter pendant six ou sept heures de nuit, ont en général élevé sans fatigue des enfants forts et bien portants.
Ainsi donc, la mère devra donner le sein pour la dernière fois à onze heures ou minuit, et son enfant ne devra lui être rapporté qu'à six ou sept heures du matin. Bien entendu qu'il lui sera très-utile, surtout si elle a l'habitude d'un sommeil prolongé , de prendre quelque repos avant et après ces deux époques.
Mais un enfant nouveau-né prend peu de lait chaque fois qu'il tette, surtout pendant les premiers jours qui suivent sa naissance; aussi il est nécessaire de suppléer pendant la nuit au lait de la mère par un peu de lait de vache coupé avec moitié e au sucrée.
Le plus ordinairement l'enfant ne se réveille d'abord qu'une ou deux fois quand sa santé est bonne; puis l'aliment qu'on lui donne quand il se réveille étant peu de son goût, il finit par dormir autant de temps que sa mère.
L'enfant doit-il coucher auprès de sa mère ? — L'exécution de ces précautions est bien difficile, impossible même si l'enfant couche auprès de sa mère. Au moindre cri, malgré la plus ferme résolution prise à l'avance de ne pas donner le sein, la mère ne peut résister au besoin qu'elle éprouve de calmer son enfant, et elle lui donne à teter. Il faudrait qu'elle eût un courage peu commun, ou qu'elle fût bien impassible, pour l'entendre crier pendant un temps assez long sans chercher à le calmer ; et il faut bien savoir que, quoique presque tous les enfants s'habituent à ne pas teter la nuit, il en est aussi qui ne cèdent pas aussi facilement. Dans tous les cas, les deux ou trois premières nuits sont pénibles à passer ; mais, une fois l'habitude contractée, l'enfant ne s'en porte que mieux.
Aussi, il est beaucoup plus raisonnable de confier l'enfant à une personne étrangère pendant la nuit, tout au moins pendant les premiers jours.
§ 3. — Ii''allaitcment maternel donne lieu à bien plus de dIfCcultés et d'embarras que rallaltement par les nourrices.
Tous les soins, toutes les précautions que je recommande me paraissent d'autant plus nécessaires, qu'il faut bien convenir que la mère qui nourrit son enfant s'impose une tâche bien difficile, bien pénible à remplir. Il est bien simple de se décharger de tous ces soins sur une nourrice. Malgré les embarras qu'une feriime étrangère suscite quelquefois, il n'y a pas la moindre comparaison à établir. Ces inconvénients, on peut d'ailleurs les éviter facilement en exerçant sur la nourrice une surveillance active, et il faut bien savoir aussi qu'une nourrice sur lieu n'est plus, comme jadis, une ennemie domestique dont on craignait de se défaire avant la fin de la nourriture.
En général, si, en prenant une nourrice chez soi, on n'écarte pas tous les inconvénients, on évite certainement les plus graves. L'allaitement s'établit plus facilement, le nouveau-né trouve chez la nourrice la quantité de lait nécessaire ; il n'est pas besoin de recourir d'aussi bonne heure à une alimentation artificielle, et si quelques difficultés inhérentes à la nourrice se présentent, on en prend une autre qui se trouve dans de meilleures conditions.
Et il est bien démontré que cela peut se faire sans aucun inconvénient pour l'enfant ; j'en acquiers l'intime conviction chaque jour.
Je reviendrai plus en détail sur toutes ces considérations à l'occasion de la nourrice sur lieu.