PREMIÈRE STATIOX. — JÉSUS EST CONDAMNÉ A MORT
La Sacrée Congrégation des Indulgences^ par son décret du 16 février 1839, a précisé d'une manière rigoureuse, fixe, invariable, le sujet de la première station. Elle a même fait plus encore en donnant dans la Raccolta^ publiée sous ses auspices par son substitut, le titre de la station, d*où il suit logiquement que toute représentation iconographique qui reproduira une autre scène que la condamnation à mort sera fautive, erronée, répréhensible»et par conséquent inacceptable pour nos églises. Ceci posé, que signifieront aux yeux des fidèles, quelle valeur auront pour les âmes pieuses, ces tableaux trop nombreux, où la première station présente tantôt la Cène, tantôt l'arrestation de Jésus, parfois encore la flagellation? Evidemment, adopter des sujets aussi différents des prescriptions romaines, aussi contraires à la règle, c'est manquer à la fois et à l'esprit et à la lettre des décrets.
D'où il suit encore que Rome ayant déterminé le titre de la station, il ne faut pas aller chercher ailleurs l'explication qui sera apposée au bas du tableau. Dans quelque langue que l'on écrive, à quelque peuple que Ton s'adresse, il n'y a pas d'autre formule à employer que celle-ci, puisque c'est pour ainsi dire la formule canonique : « Jésus est condamné à mort. i>
L'écrira-t-on en latin? Je le désirerais, je le préférerais, parce que le latin est la langue de l'Église. Mais Rome, si to-
lérante, récrivant en italien, de plus la dévotion du chemin de la croix étant extra-liturgique et éminemment populaire» ces raisons m'inclinent à no pas réjeter le langage vulgaire.
J'entends déjà quelques voix s'élever et me dire : « A quoi bon désigner la station par un titre? Le sujet ne s'expliquet-il pas suffisamment de lui-même?» A cela je répondrai: Non, le sujet ne perdra pas à être complété, élucidé par une courte inscription. En France, nous avons été toujours et nous sommes encore trop muets; nos monuments ne parlent pas ou parlent peu. Il semble que Tépigraphie monumentale, ce luxe de Tancienne et de la nouvelle Rome, n'ait jamais eu d attraits pour notre patrie. Je le regrette. Pourquoi donc le peuple, qui sait lire et qui n'a pas toujours son livre à la main pour prier, ne trouverait-il pas, gravé sur la pierre ou peint sur la toile, le titre de la station sur laquelle il va méditer? Ce titre vaut une rubrique et, comme toute rubrique d'autrefois, — car le bon marché d'aujourd'hui nous les teint en noir, — elle demande à être passée au minium et à se détacher vivement, en caractères nets et éclatants, sur le fond de la muraille.
Toute condamnation à mort se fait par jugement rendu, arrêt signifié, sentence prononcée. Aussi Rome, pénétrant profondément dans l'esprit de cette première station, n'y voitelle autre chose qu'une sentence de mort souscrite par Pilate, et, quand elle rédige une formule pour le fidèle qu'elle veut aider dans la contemplation de ce premier pas de la voie douloureuse, voici, simple et touchante, mais pleine de vérité et d'à-propos, la prière qu'elle lui met sur les lèvres : « Ah I mon Jésus, par cette injuste sentence de mort, souscrite tant de fois par mes fautes, relevez-moi de la sentence de mort éternelle que j'ai tant de fois méritée*. »
n n'est pas sans intérêt ni hors de propos, puisque l'objet de la première station roule tout entier sur la condamnatioa
* Recueii de prières,,,^ 2« édit., p. 95.
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de Jésus par une sentence de Pilate, de constater Texistence, réelle ou supposée, d'un si curieux document.
Que Pilate ait prononcé une sentence, la loi l'exigeait ; qu^il ait apposé sa signature ou son nom à cette même sentence» rËcriture l'insinue, lorsqu'elle affirme que Pilate refusa énergiquement de rétracter ce qu'il avait écrit : « Quod scripsi, 8cripsi\ »
Dans un remarquable article sur la sentence rendue contre Jésus-Christ, M. Isambert n'hésitait pas à nier, non pas le fait même de la condamnation par sentence^ mais l'existence d'une copie quelconque de cette sentence : « Dans ce que l'antiquité nous rapporte des actes do Pilate, écrit ce jurisconsulte, il n'a jamais été question de cette sentence, qui serait Tacte le plus important do tous. M. Thilo, savant professeur de Tubingue, qui a poussé ses recherches plus loin que le célèbre Fabricius, n^en a trouvé de traces ni dans les manuscrits ni dans les livres publiés depuis trois siècles... L'Allemagne savante n'en a pas plus de connaissance que la France, et nous en sommes à nous demander si aucun écrivain ecclésiastique moderne, italien ou autre. Ta soupçonnée ^ »
€e n'est pas un soupçon, mais une publication italienne, puis française qui a révélé, en 1380 et 15S1, le document tant désiré. Est-il authentique? Je ne m'en porte pas garant. Apocryphe ou non, il va trop bien à ma thèse pour que je le néglige et ne lui donne pas les honneurs de la réimpression.
Or, je le trouve dans une petite et rarissime plaquette, intitulée : « Thresor admirable de la sentence prononcée par Ponce-Pilate contre nostro Sauveur Jesus-Christ, trouvée miraculeusement escripte sur parchemin en lettres hébraïques dans un vase de marbre, enclos de deux autres vases de fer et de pierre^ en la ville d'Aquilaau royaume de Naples, sur la fin de l'année iS80. Traduit d'italien en françois tant pour Futilité publicque et l'exaltation de nostre sainctefoy,quepour louange de ladicte ville. Paris, par Guillaume Julien, à l'ensei-
* s. Joan., zix, 22.
« Moniteur du 11 mai 1839.
LE càsÉài DE LA ckoix. 27
gne de rAmitié, près le collège de Cambray. m.d.lxxzi'. » Je reproduis textuellement la réimpression de 1839 : « L*an dix-septième de l'empire de Tibère, Empereur de tont le monde, monarque invincible, et de l'olympiade 121 ; de la clie de l'année 84 ; de la création du monde, suivant le millésime et la partition des Juifs^ quatre fois 1174; de la propagation et accroissement de l'Empire Romain, l'an 78 ; de la délivrance de la servitude des Babyloniens, l'an quatre cens huictante ; de la restitution du sacré Empire, 497 ; du eonsulat du peuple Romain de Lucius Piso ; du proconsulat de Marins Isauricus ; du conmiencement du public gouvernement de la Judée par Yalérius Palestina ; du temps que Quintas Flavius gouvernoit en la ville et cité de Hiérusalem, dans laquelle estoit Président très-agréable Ponce-Pilate, Régent et Gouverneur de la Basse-Galilée ; du temps d'Hérode Antipater ; du temps des souverains sacrificateurs du sainct Temple, Aune, Caîphe, Alismaêl ; du temps des Chefs du sainct Temple, Rabaham, Chichabel, Joachim ; des Ceutenicrs, Comtes Romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornélius Sublima et Sextus Pompilius Rufus, le vingt cinquiesme jour de Mars ; Je, Ponce-Pilate, Président pour TEmpiro Romain, entré au Palais et Juge principal, -juge et coudamue pur sentence de mort jêsus^ nommé des Juifs christ, nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme séditieux en la loy Mosaïque, et contraire à la loy de l'Empereur Tibère ; Nous le condamnons à estre mis et attaché avec des doux en Tarbre de la.Croix^ à la manière des criminels et malfaiteurs ; et estant ici, en assemblée de plusieurs riches et pauvres, comme ainsi soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et disscntion par toute la Judée, soy disant Fils de Dieu, Roy d'Israël, avec menace de la ruine de ceste Cité Hiérusalem et du sainct Temple. Et en outre, comme ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à C%sar, ayant pris la hardiesse d'entrer en ladicte Cité et au sainct Temple, avec palmes et magnificence comme Roy, menant
* Cet opQfCule a été réimprimé en 1839 par Téchener, sous le titre : Facmmile dTun rarissime petit liv^e de la fin du xyi« siècle.
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après soy une grande partie du peuple. Nous commandons à nostre premier Centenier Quintus Cornélius de mener publicquement par ceste Cité ledict Jésus-Christ, lié, flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix sur ses espaules, afin de servir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous voulons avec Iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il sorte puis après, par la porte de la ville GiagaroUe, nommée Ântouieune, pour estre mené au lieu public de la Montagne dicte du Calvaire pour y estre crucifié ; et, quand il sera mort, Nous voulons que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de tous malfaicteurs ; et que sur la croix soit mise cette suporscription en trois langues :
o En hébricu : Jehudim Melech Nosrj Jeflchua.
« En grec : Jiso» Nazoraïos ô Vasilefton Jodaion.
« En latin : Jésus Nozarenus Rex JudaBorum.
« Nous recommandons en outre que personne, de quelque qualité et condition qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle justice par nous faicte, administrée et exécutée , selon la rigueur des décretz et les lois des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à l'Empire Romain
«Témoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les Pharisiens :
a Rabbani.
Insabec.
« Daniel.
Paricuha
« Rabbani deuxiesme.
Rabbani.
« Joanni.
Siméon.
a Bonicat.
Bonet.
u Rabbani.
« Par les souverains prestres,
« Rabbani^ Zados, Bonicasalbo.
« Notaire du présent acte public criminel « Notan Berta.
« De la pari d« l'Empire et Président des Romains. »
«Une autre tradition conserve à Jérusalem la sentence prononcée par Pilate contre le Sauveur sous cette forme :
« JeeDm NaiareDum, subversorem gentifi^ contetnptorem Cœsaris, et falsum Messiam, ut majorum sus gcntis testimonio probatum est, ducite ad cornlinmis sapplicii locum, et cum ludibriis regisB majestatis in medio duorum kAronam cruci afBgite. I, lictor, expedi cruces ^ »
Tai déterminé d'une manière rigoureuse et absolue, à Taide des textes que Rome a fournis, le sujet de la première station to chemin de la croix, qui est la Condamnation a mort de jésus
fàÈ FONCE-PILATE.
Ponr être complet et surtout arriver à une solution pratique, trois questions me restent encore à traiter, à savoir : quelles représentations il faut éliminer, quels modèles il importe de consulter, et enfin quel type icouograpliique il confient d'adopter.
I^ condamnation à mort de Jésus-Christ se complique de trois phases distinctes : Tarrêt prononcé^ le lavement des mains, et la mise à exécution de la sentence.
Rome n'autorise que la première : les deux autres, st'parées ou unies dans le même tableau, sont fort répandues en France et en Allemagne, sans pour cela qu'il soit loisible de s'y arrêter et d'en faire choix de préférence à celle qui a été spécialement désignée.
Or, voici d'où provient Terreur. Nos chemins de croix en général ont été calqués, autant que possible, sur TÉvangile qui se tait sur l'acte même de la condamnation, pour parler exclusivement de ses conséquences. Rome, au contraire, laisse ici TÉvangile de côté et ne s'appuie que sur la tradition.
Que IMlate se lave les mains pour chercher à s'innocenter «t dégager sa responsabilité personnelle ; qu'un serviteur vienne h lui avec l'aiguière et le bassin, ce qui implique quelque chose de moins que dans la scène précédente ; tout cela,
* De Càateaubriant, Itinéraire de Paris à Jérusalem^ 4» part.
quelque autorisé qu*il semble être par la coutume locale oa uu loug usage, tout ce corollaire n'est pas le fait lui-même tel que nous le désirons. C'est-à-dire que, sur trois circonstances successives qui composent histoiiquement un seul et même fait, nous partageons pour choisir la première selon l'ordre chronologique et rejeter sévèrement, impitoyablement les deux autres.
L'allemand Fuerich, dans son premier tableau, peint à la cathédrale de Vienne (Autriche), a eu le tort grave d'annihiler sa composition, remarquable d'ailleurs au point de vue artistique, par la mise en scène de Pilate se lavant les mains et de Jésus emmené par les soldats. Pour me servir d'une exprès» sion purement grammaticale qui fait mieux ressortir ma pensée^ le peintre a interverti la question de temps, en employant le passé au lieu du présent. Il a représenté Jésus cœidamné et non pas subissant la condamnation, Pilate se disculpant et non ^diS portant sa senteîice.
Cette distinction est une nuance, je le sais ; mais je suis d'autant plus hardi à la soutenir, que la sacrée Congrégation des Indulgences Ta consacrée par un décret ofûciel et obligatoire.
Les monuments^ qui sont pour la plupart l'écho des saints livres, nous offrent peu de ressources pour Télucidation de la première station de la voie douloureuse. Pilate les occupe beaucoup et, de nos jours, on parait encore trop se complaire à ce singulier personnage. Cette observation est si juste et si bien fondée que, des trois gravures destinées à illustrer cette station, dans les Annales deDidron,deux sont fautives et une seule a pour nous une certaine valeur archéologique. Sur le sarcophage de Latran, Pilate va se laver les mains ; sur Tivoire de Milan, il se leslave ; seul l'ivoire du Louvre s'attache à figurer la condamnation. Ce que l'antiquité et le moyen-âge naissant laissaient à désirer, le xm'' siècle nous le donne eu spécimen que nous nous empressons d'accueillir. Donc ici, pour ne pas multiplier les exemples qui augmenteraient encore peut-être un chiffre constatant trop notre pénurie, la proportion est déjà d'un à
LE CHEMIN DE LA CHOIX. 3i
trois. Deux de ces gravures diront à Tartiste ce qu'il aura soia d'éviter, comme la troisième lui apprendra ce qu'il est indis* pensable de consulter.
La confusion existe dans l'iconographie grecque» comme elle est sensible dans Ticonographie latine. Je n'en veux d'autre preuve que le texte suivant que j'emprunte au Manuel d'iconographie chrétienne de M. Didron, Guide de la Peinture^ p. 193. C'est même pis encore que chez nous ; car nous n'avons pas, que je sache^ interverti l'ordre de deux scènes qui ne peuvent même pas être simultanées, quoiqu'au xvi* siècle un peintre verrier de la cathédrale de Châlons-sur-Marne les ait confondues dans un tableau dont la légende est celle-ci :
COME?rr . PILÂTE . CONDANA . JESUS . EN . LAVANT . SES . MAINS •
Ainsi s'exprime le peintre grec :