LES MAISONS PARTICULIÈRES
1. Ceux qui seraient tentés de considérer ce chapitre comme un hors d’œuvre se rappelleront que l’influence de l’Eglise n’est pas limitée aux seuls édifices religieux, mais qu’elle doit s’étendre aussi à la vie privée et sociale de façon à la pénétrer le plus possible des idées chrétiennes.
Le culte de Marie constitue une des gloires les plus pures et les plus poétiques dù christianisme. La dévotion à la Yierge se manifeste dès les premiers siècles et est attestée d’une manière authentique par les textes écrits aussi bien que par les œuvres plastiques et graphiques. Conforme à la tradition, elle n’a donc en elle-même rien que de louable, et tous nos efforts doivent tendre à la propager et à l’augmenter parmi les fidèles.
Marie est pour nous une intermédiaire puissante auprès de Dieu. Son rôle est celui <Y avocate, advocata nostra. Elle transmet nos supplications en les appuyant, et elle nous rapporte en retour les grâces qui nous sont nécessaires. Auxiliatrice, elle est toujours prête à nous assister quand nous avons besoin de son aide ; elle nous montre son divin Fils comme le but final et la récompense de toutes nos actions. C’est ce qui a pu faire dire à l’éloquent évêque de Poitiers, paraphrasant le Salve regina, que la sainte Yierge était réellement ici-bas et serait encore dans l’autre vie Y ostensoir de Dieu : Et Je sum , benedictnm fructum ventris tui , nobis post hoc exsilium ostende. Aussi les anciennes images de la Yierge sont-elles toujours conçues d’après cette idée si juste et si rationnelle. L’enfant est appliqué contre le sein même de sa mère qui, par
respect, ouvre ses bras pour ne pas le toucher. Plus tard-, il s’assied sur ses genoux, mais la Vierge garde la même réserve. Ce n’est qu’à la fin du xme siècle, alors que le naturalisme commence à faire invasion dans l’art, que la Vierge se relève, au lieu de rester assise comme une reine, et permet à l’enfant Jésus de prendre place sur son bras et même de caresser son visage.
Entre la Vierge romane et la Vierge gothique le peintre Owerbeck a créé une composition intermédiaire qui emprunte à chacune d’elles un de ses éléments. Marie comprenant qu’elle n’est mère que pour le genre humain, prend à deux mains son enfant et le présente à l’adoration des fidèles, tandis que, pour montrer son immense charité, l’enfant étend les bras et convie à venir à lui tous ceux qui souffrent. 11 y a là une pensée profonde, qui atténue la rigidité de principe des hautes époques de l’art, sans céder aux entraînements du réalisme qui règne en maître dans l’art chrétien depuis tantôt six siècles.
La bibliothèque Vaticane possède une miniature byzantine du xe siècle environ, qui permet de déterminer mieux encore le vrai caractère de la dévotion à la sainte Vierge. Un auteur vient d’écrire un livre. Pour attirer la bénédiction sur son œuvre, confiant, il la lui offre à genoux, car son acte indique tout à la fois la soumission et la prière. La Vierge debout accepte le don, mais de l’autre main elle montre au ciel le Christ auquel elle veut bien transmettre l’hommage, et à la demande de sa mère, le : ils ne refuse pas le secours de sa bénédiction. Cette miniature vaut tout un poëme ou plutôt c’est un traité de théologie en action.
2. Parmi les monuments qui conservent la tradition du culte de Marie, il en est un grand nombre d’un genre particulier, sur lesquels il est à propos d’appeler l’attention. Ce genre de monuments est essentiellement domestique et tient plus à la piété privée qu’à la piété publique. Au moyen-âge, il n’éxistait pas de maison qui n’eût son image de la Vierge, le plus ordinairement peinte sur bois ou sculptée sur ivoire. Le petit
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meuble s’accrochait à la muraille et deux volets mobiles qui eu formaient un triptyque, le préservaient de la poussière. On ne l’ouvrait que le matin et le soir pour la prière en commun. Et il passait ainsi de génération en génération, héritage vénéré de la famille.
Les Grecs modernes et les Russes qui les imitent ont maintenu l’usage de ces meubles portatifs qu’ils ont réduit aux plus petites dimensions, afin de pouvoir, quand il leur plaît, les porter sur eux-mêmes, comme une sauvegarde et, pour ainsi dire, un amulette. Ce sont des diptyques ou triptyques i en cuivre, grossièrement fondu ou ciselé, maladroitement glacé d’émail bleu qui fait ressortir les reliefs. Ces objets de mince valeur fourmillent dans les collections particulières, i surtout depuis la guerre de Crimée et la prise de Sébastopol.
L’Italie est le pays classique delà peinture. Aussi l’on trouve ! fréquemment, même dans les maisons les plus modestes, des ' Madones qui ne sont pas sans mérite et que des artistes inconnus ont peintes indifféremment sur le mortier frais, la toile, le bois, le cuivre et le marbre.
Moins riches ou moins soucieux de l’art, nous nous contentons généralement en France de gravures ou même simplement de lithographies coloriées et de statuettes de plâtre. Il est fâcheux que la dévotion s’accommode si facilement d’objets aussi laids, qui ne peuvent en aucun cas inspirer la piété et qui souvent sont non moins apocryphes que les vrais portraits de la sainte Vierge. L’école allemande de Dusseldorf a relevé l’imagerie religieuse de son état d’abaissement, mais ses fines gravures, on peut le dire, ne sont pas arrivées au même degré de popularité que les produits fantaisistes de l’imagerie parisienne dont le bon marché assure le succès, sans garantie pour le goût.
La dévotion, quoique de sa nature expansive, n’aime pas toujours à paraître. Elle se cache le plus ordinairement dans une chambre à coucher, comme au fond d’un sanctuaire, prenant trop à la lettre le texte de l’Ecriture qui recommande de
prier dans un lieu clos, où ne pénètrent ni la lumière ni les regards indiscrets.
Les plus hardis consentent à exposer la Yierge dans leur escalier, leur vestibule, leur jardin, c’est-à-dire dans les endroits les plus fréquentés et les plus apparents de leur intérieur. A Aix-la-Chapelle, j’ai constaté avec plaisir la présence d’une statuette de la Vierge dans le vestibule des maisons. C’est Marie elle-même qui semble introduire et présenter le visiteur : on ne peut être admis sous de plus favorables auspices.
Les moines grecs du mont Àthos ont inventé un mot pour désigner la Vierge qui veille ainsi à la porte de leurs couvents. Ils l’ont surnommée la Yierge 'portière. Rome ignore le nom, mais elle pratique la chose, ce qui revient à peu près au même. Il n’est pas de couvent qui n’ait, soit dans la loge du portier, soit à l’extérieur, sa Madone, comme pour protéger ceux qui entrent et qui sortent et leur faire, avec l’Ecriture sainte, ce souhait qui est le plus affectueux et le plus efficace des saluts : Dominus cuslodiat introitum tuum et exitum tuum . (Psalm. CXX, 8.)
3. Au moyen-âge et de nos jours encore, dans certaines villes de France, l’image de la sainte Vierge apparaît à l’extérieur des maisons particulières, comme la protectrice hautement avouée du logis et de la famille qui l’habite. Une niche était creusée au-dessus de la porte d’entrée et abritait une statuette de pierre. Si la maison donnait sur deux rues à la fois, le pieux monument ornait l’angle même de la construction, afin d’être mieux en évidence et plus en vue des passants. A Paris, à l’angle des rues Saint-Denis et des Prêcheurs, un arbre en bois, sculpté à la fin du xve siècle, exprime de la manière la plus gracieuse la dévotion populaire. Cet arbre donne la généalogie de Jésus-Christ selon la chair. Il enfonce ses racines dans le flanc de Jessé, porte sur ses branches les figures de douze rois, ancêtres du Sauveur, et se termine par une fleur mystique, qui est Marie tenant dans ses bras son enfant.
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Mais c’est surtout à Rome qu’il faut étudier cette expansion du sentiment intime de toutes les familles chrétiennes. L’étranger qui visite pour la première fois la Ville éternelle est frappé de la quantité considérable de Madones ainsi exposées aux regards et à la vénération de tous. Leur nombre est tel que j’ai pu en compter, seulement dans les rues, quatorze cent vingt et une.
Plusieurs remontent au xme siècle et sont peintes à fresque. Une certaine quantité date de la Renaissance ; la presque totalité n’est pas antérieure aux deux derniers siècles, et quelques-unes mêmes sont tout à fait récentes. Peintes ou sculptées, la matière qui les forme est le marbre, la terre cuite, îa majolica, la fresque, la toile peinte. L’exception consiste dans le métal et la mosaïque. Les pauvres n'affichent, en quelques rares endroits,, que des gravures ou lithographies, dont le papier s’imprégnant d’humidité demande en conséquence à être fréquemment renouvelé ; mais il en coûte peu, car les images si généreusement distribuées dans les églises aux jours de fête en font tous les frais.
Tel est l'aspect général de ces petits monuments, ordinairement placés à hauteur du premier étage et à portée d’une fenêtre, à cause de la lampe qui y est entretenue.
La Madone est habituellement seule avec son enfant : cependant on la rencontre quelquefois accompagnée de saints ou de saintes, principalement des apôtres saint Pierre et saint Paul, protecteurs de Rome. Comme au moyen-âge, parfois le donateur agenouillé à ses pieds l’implore et, s'il est membre d’une confrérie, il revêt alors son costume pittoresque et sa figure disparaît sous son capuchon.
Le titre du tableau varie suivant la dévotion de chacun. C’est tantôt Notre-Dame de Pitié, tantôt Notre-Dame de Lorette, ou la Madone du Bon Conseil, ou la Vierge du Rosaire. Quand le peintre veut faire un tableau, il choisit un trait en particulier dans la vie de la Vierge, ce qui motive les représentations de la Nativité, de l’Annonciation et de l’Assomption. L’une de ces fresques, située près de l’église de la Minerve et datant
du xvi® siècle, est particulièrement touchante. Elle figure l’ange Gabriel annonçant à Marie qu’elle concevra par l’opération du Saint-Esprit, qui descend sur elle. Comme la maison appartient à la confrérie de l’Annonciation qui, le jour de cette fête, le 25 mars, distribue chaque année des dots aux jeunes filles pauvres, le peintre s’est heureusement inspiré de cette idée. Les jeunes filles dotées par la générosité des confrères viennent, voilées et habillées de blanc, recevoir des mains mêmes de la Vierge une bourse pleine d’argent qui leur assurera un riche mariage ou l’entrée dans un couvent, si elles ont la vocation religieuse.
Le titre particulier de la Madone est quelquefois déterminé par l’église du voisinage où existe quelque image miraculeuse, et l’on se complaît à la reproduire principalement dans le quartier qui la vénère.
Les Grecs sont dans l’habitude de voiler deurs tableaux de feuilles de métal ouvragé, qui ne laissent à découvert que les chairs, c’est-à-dire la figure, les mains et les pieds. Ce sys- I tème de décoration a été employé à Rome dès le xm° siècle, pour l’image achérotype du Sauveur, conservée au Saint des saints, et depuis à la basilique de Saint-Pierre, pour la sainte face de Notre-Seigneur ; à Sainte-Marie Majeure, pour la Vierge dite de Saint-Luc, et à Sainte-Marie au Transtévère, pour la Madone de la Clémence. On le voit, c’est un mode exceptionnel et presque exclusivement propre aux xvie et xvn® siècles. Rome a adopté et généralisé un usage qui ne vaut pas mieux quant à l’effet artistique, et qui a de plus l’inconvé- j nient d’altérer et de mutiler les monuments. Une plaque de ! métal couvre le tableau sans y adhérer ; quand on l’enlève, il , n’y paraît rien. Mais la parure de la sainte Vierge ne peut être j fixée qu’au moyen de crochets qui déchirent la toile, écaillent le mortier et creusent le marbre. Affubler les Vierges de toiüs les colifichets que portent les femmes de nos jours, ce n’est I pas les parer, mais amoindrir immensément le prestige que peut leur donner un idéal esthétique. En vertu de ce système, la Vierge a des bagues aux doigts, des colliers de perles au
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cou, des pendants aux oreilles ; sa tele est entourée d’un nimbe rapporté ; à son front brille un diadème, sur son épaule une étoile, et à sa main un lis ou un livre également en métal.
Les Madones restent constamment exposées, et, pour que l’air extérieur n’altère pas leurs traits, on les protège à l’aide d’une vitre qui, malheureusement, ne demeure pas longtemps transparente. Il s’ensuit que les peintures ainsi abritées se distinguent souvent à peine et se détériorent au contraire davantage, car l’humidité se concentre à l’intérieur et s’évapore beaucoup plus difficilement.
L’esprit humain est ainsi fait qu’il se sent plus d’attrait pour les choses qui se voient moins fréquemment. De là ces volets de bois peint et ces voiles de soie brodée que l’on enlève à certains jours.
Les statuettes sont rares : on les abrite dans des niches. Carré ou ovale, le tableau est environné d’un cadre modelé en stuc, je devrais plutôt dire d’une gloire, par allusion au triomphe de Marie dans les deux. En effet, du sein des nuages jaillissent des flots de lumière où se jouent des chérubins et où brillent des étoiles. Des guirlandes de roses et des festons font penser à la joie de la terre qui se confond avec celle du ciel dans un même cri d’amour : Regina cœli , lætare : alléluia.
L’édicule se complète par un baldaquin et un autel.
Le dais, baldacchino , est un insigne d’honneur qui appartient de droit à Dieu et aux saints,, ainsi qu’ici-bas à toute personne souveraine dans l’ordre spirituel et temporel, comme un roi et un évêque. L’autel, altarino , se compose de quelques gradins sur lesquels on place, à demeure ou seulement les jours de fête, des chandeliers avec des cierges et des vases en bois ou en terre cuite, que l’on remplit tantôt de fleurs naturelles, tantôt de fleurs métalliques.
Au-dessous des Madones sont peintes ou gravées des ins^ criptions latines et italiennes. Les unes donnent le titre de l’image : Mater sancti amoris , Mater pietatis , etc. ; les autres
sont une invocatioo empruntée aux litanies : Mater admirabilis, ora pro nobis. Il en est qui appellent le passant à la prière ou l’admonestent par une sentence : Dieu me voit , Dieu me jugera : j'irai en enfer ou en paradis. Cette inscription a le tort d’être trop vague, car elle pourrait être mise aussi bien partout ailleurs.
Le donateur y inscrit son nom pour perpétuer le souvenir du monument qu’il a érigé en riionneur de Marie, et se recommander aux prières des passants.
L’épigraphie murale mentionne encore des indulgences spéciales. On lit sur la place du Gesù : « Notre Saint-Père le pape Pie Y I, par rescrit du 15 novembre 1796, accorde à tous les fidèles de l’un et de l’autre sexe deux cents jours d'indulgences, applicables aux saintes âmes du purgatoire, chaque fois que l’on récitera les litanies de la très-sainte Vierge devant cette image. »
La lampe est un emblème très-expressif de la prière du cœur que la grâce alimente et que consume l’amour de Dieu. Chaque soir, à Y Ave Maria , la lampe de la Madone est allumée et elle brûle toute la nuit aux frais de la maison ou de tout le quartier, qui se cotise à cette intention, de manière que l’hommage symbolique soit permanent et sans interruption.
Rome longtemps n’a été éclairée que par les lampes des Madones. Cela ne suffisait pas apparemment à enlever toute obscurité, car chaque fois que quelque dignitaire, prince, cardinal ou ambassadeur, se rendait à une soirée d’apparat, des valets précédaient à pied le carrosse et éclairaient le cortège 1 avec des torches, ce qui ne se pratique plus qu’aux grands enterrements nocturnes. Le gaz, en certains endroits, commence à supplanter la lampe à l’huile. Je le regrette : une lumière trop vive éblouit et ne prête pas au recueillement ; tout au plus le gaz peut-il être employé pour former à la pieuse image une brillante auréole, ainsi qu’on l’a essayé quelquefois à certaines solennités qui demandaient une pompe inaccoutumée.
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Plusieurs de ces Madones sont miraculeuses. Invoquées au moment du danger, elles ont obtenu des grâces, et la reconnaissance du fidèle s’est empressée de le constater par des ex-voto. Ces vœux de métal ont la forme d’un cœur où sont gravées ces trois lettres, PGR, qui signifient Pro gratiarecepta. Ils affectent encore la forme d’une tablette peinte à la hâte, mais qui représente le danger évité. On s’arrête volontiers à regarder ces souvenirs personnels. Tantôt c’est un homme renversé de voiture, tantôt un enfant qui tombe dans un puits, ou bien encore une femme jetée à terre par un buffle furieux, et chacun d’eux s’ingénie à remercier de son mieux la Madone du bienfait reçu.
Pour qui aime prier à l’aise, un agenouilloir d’une marche est placé au pied de l’image vénérée et un accoudoir offre un appui aux bras fatigués.
Quand il va commencer sa prière, le fidèle trouve à proximité de sa main un bénitier où il puise l’eau sainte avec laquelle il se signe. Avant de se retirer, il baisera dévotement la croix de marbre ou de bois incrustée dans le mur, ou encore l’image qui reproduit en petit la Madone en qui il a confiance. S’il s’en va content, il tirera de sa poche quelque menue pièce de monnaie et il la versera dans le tronc, au-dessus duquel est écrit : Aumône pour la Madone, ou encore : Aumône pour r huile de la Madone.
Les Madones le plus en honneur sont celles qui, après avoir été longtemps exposées dans les rues, ont été transportées dans les églises. L’une, au Gesù, fut particulièrement vénérée par saint Ignace de Loyola et saint François de Borgia, et elle a conservé le nom de son origine et de sa provenance, Sainte- Marie de la rue, Santa Maria délia strada. Une autre a donné sa qualification à l’église de Sainte-Marie in via , ce qui signifie Sainte-Marie du chemin.
Il est quelques Madones non moins vénérées en raison des prodiges qui se manifestèrent en elles. En effet, plusieurs, le 9 juillet 1796, remuèrent les yeux en signe de douleur et de confiance, devant une foule considérable de peuple. Le fait va-
lait la peine d’être consigné à l’endroit même du miracle, comme il l’a été par des inscriptions spéciales.
L’autorité ecclésiastique a reconnu l’authenticité de ces divers miracles et a en conséquence autorisé la fête des Prodiges de la Yierge, qui se célèbre chaque année le 9 juillet.
Deux autres Madones ont également leur histoire. L’une, peinte par Simon Memmi, au xive siècle, était autrefois placée sous le portique de l’ancienne basilique Yaticane ; elle forme maintenant le retable d’un des autels de la crypte. Des individus qui jouaient sur la place Saint-Pierre, dans un moment de colère, lancèrent leurs boules de bois au visage de la Madone. Le sang coula et cinq gouttes tombèrent sur deux dalles du pavé où elles ont laissé en creux leur empreinte rougeâtre. Ces marbres, conservés aussi, sont protégés par des grilles de fer doré, pour empêcher que la main indiscrète des visiteurs ne les mutile. La Yierge de Memmi a reçu depuis le surnom populaire de Madone des boules, Madonna dette boccie.
L’autre Madone passe pour avoir pleuré, et c’est pour cela que l’église où elle a été exposée et qui a été construite en son iionneur, a pris comme elle le nom de Santa Maria del P.ianiQ- . Un juif — elle était à l’entrée du Ghetto — l’aurait frappée au visage, et aussitôt les larmes de la Yierge insultée auraient coulé abondamment. Comme presque toutes les Madones du xive siècle, celle-ci est peinte à fresque et assise sur un fauteuil à haut dossier ; son nimbe se détache en relief gravé.
4. A Rome, chaque Madone a son titre ; chacune a donc aussi sa fête, car tout titre demande à être honoré d’une ma-, nière spéciale.
Ces fêtes sont ou privées ou publiques. Domestiques, elles se passent dans l’intérieur même de la maison, et la famille seule y prend part. Ce sont alors des décors nouveaux, des illuminations qui réjouissent surtout les enfants, et des chants en chœur. La fête se termine par quelques fusées, feu d’artifice abrégé, que l’on tire sur la terrasse de la maison.
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La dévotion publique a ses manifestations quotidiennes et annuelles. Certaines Madones plus en vogue que d’autres sont, chaque jour, l’objet d’un culte spécial. Le voyageur surpris rencontre, le soir, dans les rues, quelque temps après la tombée de la nuit, des groupes d’hommes qui partent d’une église et s’en vont, tête nue, deux à deux, récitant le chapelet à haute voix sur le ton de la psalmodie. Les dizaines sont accentuées par le chant du refrain populaire . Evviva Maria , Maria evviva. Evviva Maria e chi la creo. « Vive Marie et celui qui l’a créée ! »
La procession, à laquelle se joignent quelques ecclésiastiques, s’arrête devant la Madone qu’elle a choisie. Dos cierges ou des lampes sont allumés, les voisins se rendent à la pieuse réunion, et aussitôt commence le chant des litanies de Lorette. Après le De profundis récité pour les morts, et le chant répété de Y Evviva Maria , tous se retirent en paix, heureux d’avoir placé leur nuit et leur repos, ainsi que tout ce qui leur est -cher, sous la protection de Marie.
Le nombre des fêtes consacrées à la Vierge par la liturgie est considérable : j’en compte jusqu’à quarante-deux. Plus considérable est à Rome le total des églises dédiées à la mère de Dieu, puisqu’il s’élève à soixante et une. Chaque église a son titre qui correspond à une fête consignée dans la liturgie. Les Madones 'des rues participent à ce mouvement pieux. Leur anniversaire est célébré avec pompe. Dès la veille, l’image vénérée est entourée de draperies ; des chandeliers plus nombreux et des fleurs nouvelles sont disposés sur les gradins de l’autel ; une illumination en verres ou en lanternes de couleur se prépare, et, le soir arrivé, un prêtre, debout sur une estrade improvisée, harangue le public.
Le sermon est suivi de chants en partie, quelquefois avec orchestre. Et comme le peuple a toujours sa part dans les fêtes de Rome, aux litanies et aux cantiques, le refrain lui est abandonné, pour qu’il puisse mêler sa voix à ce concert de louanges.
Pour le marchand, sa boutique est toute sa maison. La
porte est toute grande ouverte, car il faut convier les passants à entrer et surtout à acheter. L’habileté du commerçant consiste précisément à bien disposer toutes choses de manière à faire croire à chacun qu’il a besoin de ce qu’il s’arrête à voir. L’envie suit de près la curiosité. L’Italien est très-dévot à la Madone. Il lui fait une espèce de trône et entretient, jour et nuit, une ou plusieurs lampes allumées devant son image, au fond de la boutique, dans l’endroit le plus apparent.
Les pizzicaroli représentent à la fois ce que nous nommons en France charcutier et épicier. Leurs Madones vivent au milieu du lard rance et du fromage odorant, parfum d’un nouveau genre. Chacun donne ce qu’il a et comme il peut : au fond, il n’y a pas de mal à cela, mais le résultat produit sur nos organes trop raffinés une impression désagréable. Autrefois, que l’on faisait maigre strictement pendant tout le carême et que l’on ne mangeait ni viande ni laitage, le retour de Pâques était pour ces commerçants de charcuterie et d’épicerie une véritable fête qui leur permettait de reprendre leur négoce momentanément interrompu. Maintenant que l’on fait gras et que, à part le jeûne, la sainte quarantaine ressemble à tout autre temps de l’année, cette petite fête n’a plus sa raison d’être. Cependant, tandis que la société se modifie, la tradition demeure pour nous enseigner les austérités des années écoulées. Dès les premiers jours de la semaine sainte, la boutique est bouleversée de fond en comble. Les meules de fromage sont entassées en piles au premier plan ; aux murs sont accrochés les jambons noircis par la fumée et les tranches de lard blanc ; les saucissons pendent au plafond avec leur enveloppe argentée et les saucisses s’arrondissent en festons. Tout cela est égayé et parfumé de laurier vert, de fleurs printanières et d’herbes aromatiques. Du papier découpé bariole aussi la charcuterie et la rehausse de ses vives couleurs. Enfin, autour du trône où resplendit l’image de la Vierge, des chandelles de suif blanc s’alignent comme une avenue profonde ou encadrent l’image de longs rayons éteints. Le soir du jeudi saint, l’illumination commence : elle est disposée
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avec tant de goût qu’au retour de la visite des sépulcres et de ce foyer ardent de lumières dont le Bernin a embrasé la chapelle Pauline au Vatican, quoique fatigué par la longueur et la multiplicité des cérémonies, on consacre volontiers quelques instants à contempler cette réclame innocente et cet hommage insolite. Les trois jours suivants, l’illumination se répète encore, mais sans attirer le public, pour qui, trop souvent, il n’y a de beau que ce qui est nouveau.
5. La dévotion en général se manifeste par des actes. Le sentiment dont le cœur est pénétré a besoin de s’épancher au dehors et de revêtir une forme sensible. Or Pacte le plus simple et le plus naturel, celui qui exige le moins de temps et d’apprêt, consiste à se découvrir et à rendre ainsi à la plus sublime d’entre les créatures le premier des devoirs que prescrit la bienséance.
Mais se découvrir est un acte purement extérieur, et le fidèle serviteur de Marie y ajoute volontiers une parole qui transmette la pensée intime de son cœur.
Penser à Marie, c’est la prier, et par l’invocation la glorifier ici-bas. Or la prière la plus ancienne comme la plus populaire est le salut.
Le mot salut a changé d’acception, liturgiquement parlant, mais n’est pas nouveau dans notre langue, car ce qu’il signifie est déjà ancien dans nos usages.
Le premier salut vint de l’ange Gabriel lui-même, lequel, dès qu’il fut en présence de Marie, la salua par ces mots : Ave , gratia plena , Dominus tecum , benedicta tu in mulieribus . Aussitôt, ajoute l’évangéliste saint Luc, la Vierge se troubla, ne comprenant pas le sens de cette salutation.
Le moyen-âge se plaisait aux jeux de mots. Il a trouvé que le nom latin d’Eve signifiait malheur, et que, retourné, on y lisait le salut de l’ange, présage de bonheur. De là ces formules si fréquemment répétées où l’Eve nouvelle, qui rachète le genre humain par sa maternité miraculeuse, est mise en opposition avec la première Eve, cause par son péché de la perdition générale.
Voici un exemple emprunté au Spicilêge du savant cardinal Pitra :
« Porta salutis, ave. Per te patet exitus a væ.
Venit ab Eva væ ; quod quia tollis, ave. »
Sans cette connaissance du symbolisme usité au moyeuâge, la seconde strophe de l'hymne Ave, Maris Stella , resterait inintelligible : l’office liturgique qui l’a conservé n'en donne pas ailleurs l’explication. Il y est dit à Marie : « Vous qui, en recevant cet Ave de la bouche de l’ange, avez changé le nom d’Eve, établissez-nous dans la paix. »
« Sumens illud Ave Gabrielis ore,
Funda nos in pace,
Mutans Evæ nomen. »
Tout pèlerin qui allait saluer Marie dans un de ses sanctuaires en rapportait, pieux souvenir, une enseigne de plomb qu’il attachait à son bonnet ou à sa jaquette. La devise toute naturelle de ce médaillon était empruntée à la prière même qu’il avait adressée à l’image vénérée. Aussi je n’ai pas été étonné de voir Y Ave Maria tracé autour d’une enseigne de cette sorte que possède le musée chrétien du Vatican.
6. L’amour est expansif et communicatif de sa nature. Prouver à Marie qu’on l’aime, ce n’est pas assez pour le fidèle. Il lui faut de plus qu’elle soit aimée et par conséquent saluée par tous ceux qui la verront ou passeront devant son image. Ce sentiment pieux a fait naître un genre d’inscriptions qui méritent d’être signalées, moins à cause de leur structure, qui est très-simple, que de la pensée qui les informe toutes. La formule en est peu variée, mais suffisamment cependant pour que les redites ne choquent pas par leur fréquence. Le nom seul de Marie est si poétique qu’il inspire ordinairement des vers à ceux qui célèbrent ses louanges.
LES DÉPENDANCES. 231
Yoici par quelques citations une idée de ce que j’ai recueilli à Rome sur ce sujet :
La vie du couvent est consacrée à la prière ou aux actions méritoires devant Dieu. Qui s’en écarte volontairement est coupable et n’a droit à aucune récompense. L’avertissement est dur, mais, comme compensation, les Trinitaires déchaussés [i ont eu l’attention de placer au-dessus de ces quatre vers, dans leur cloître si pittoresque de Saint-Charles aux quatre fontaines, une délicieuse statuette d’albâtre :
NON ARBITROR ABSQUE LABE NEC DIGNUM MERCEDE AMORIS QUI PERTRANSIT SINE AVE CORAM MATRE SALVATOR1S.
Généralement les inscriptions qui font appel aux passants pour qu’ils s’arrêtent à saluer Marie, sont en italien ; je n’en donnerai que la traduction. Elles sont toutes des deux derniers siècles, et la plupart d’une grande naïveté. C’est le peuple qui parle,, et il ne connaît pas trop les règles de la littérature. Dans le quatrain suivant, deux personnes sont mises en scène ; l’une invite le passant à prier, et l’autre prie aussitôt, ou plutôt on lui indique la prière qu’il devra réciter : « Arrête-toi, passant, pour saluer Marie. Oh ! je vous donne mon cœur et mon âme. »
Marie et sa sainte mère sont confondues dans un même sentiment de vénération par cet autre quatrain : « Et toi qui passes maintenant par cette rue, arrête-toi pour vénérer Anne et Marie. »
C’est « à chaque rencontre de la pieuse mère qu’il faut la saluer par un A ve Maria , » est-il écrit dans la grande rue du Corso.
« Vous qui montez ou qui descendez, n’oubliez pas de saluer Marie.» Ainsi s’expriment deux inscriptions dans des rues en pente.
Trois choses sont à faire pour le passant qui se trouve en
face d'une image de la Vierge : s'arrêter, courber le front et dire un Ave. Rien n’est humble comme cette posture que prennent les Romains pendant qu’ils prient la Madone. Agenouillés ou debout, ils baissent la tête et appuient le front contre la muraille, ainsi qu’il leur est instamment recommandé :
« 0 toi qui passes devant l’immortelle reine, passant dévot, ■ courbe ton front. »
« Ici le front bas, ô passant, arrête-toi ; là est la source des grâces; elle est la mère de Dieu. Admire-la, pleure et prie; elle ne refuse pas ses grâces à ses dévots. »
« Arrête-toi, ô passant, courbe ton front ; salue Marie la reine. »
Quelquefois, c’est la Vierge elle-même qui parle :
« 0 vous qui espérez du ciel grâce et secours, honorez-moi d’un Ave et d’un salut. »
« Si tu dis de cœur Ave Maria , au ciel tu verras ma face. »
L’hommage du cœur se fait souvent par l’offrande d’un cœur en métal qui, jusque dans la forme matérielle, cherche à re- < produire le symbolisme du don volontaire : « Marie, source des grâces, accepte ce cœur, gage de salut éternel. » J’ai lu quelque part ces quatre vers : « 0 mortel qui passes, courbé humblement ton front ; dis le rosaire à la Vierge grande et pieuse. Si tu désires des grâces, en voici la source, et tu seras sauvé si tu aimes Marie. »
Or le rosaire, c’est le salut prolongé et VAve tendrement répété. C’est la couronne de roses qui convient à celle que l’Eglise a nommée la reine des vierges et la reine des martyrs.
Enfin je citerai une dernière inscription qui date de la fia du xvie siècle, parce qu’elle demande un Ave Maria à l’intention des défunts, suivant une pieuse coutume : « 0 vous, dévots qui passez par ici, dites un Pater et un Ave pour les âmes qui sont sorties de ce monde. »