‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églises, selon les règles canoniques et les traditions romaines, avec un appendice sur le costume ecclésiastiqueChapitre 75 sur 244 · Les gants se font en soie, tricotée au métier · texte numérisé non relu

Les gants se font en soie, tricotée au métier

Ils sont aux cinq couleurs liturgiques : blanc, rouge, vert* violet et rose.

Il n’y en a pas de noirs, le Cérémonial des évêques les prohibant aux offices funèbres1.

4. L’ordre hiérarchique est scrupuleusement sauvegardé dans l’ornementation même des gants. Ainsi toute la broderie est or pour ceux qui ont le caractère épiscopal ou sont assimilés aux lévêques, comme les cardinaux ; pour les autres, prélats, abbés et chanoines, elle est simplement en soie jaune : « sericæ item chirothecæ, » dit Pie YII dans sa constitution.

5. Les gants se portaient autrefois, même avec la chape, comme on le voit dans les anciennes peintures, c’est-à-dire chaque fois que l’évêque était paré. Il en faisait donc usage aux vêpres solennelles et aux processions, aussi bien qu’aux messes pontificales. Le Cérémonial des évêques, réformé par Clément VIII, les affecte exclusivement à la messe.

6. Les gants se placent sur l’autel même, dans la chapelle où se dit Tierce, sur un plateau d’or ou doré pour le pape, les cardinaux et les patriarches ; sur un plateau d’argent pour les archevêques, même primats, les évêques et leurs inférieurs.

Un acolyte les porte au trône sur ce même plateau et l’évêque les prend assis, entre la dalmatique et la chasuble, aidé du diacre et du sous-diacre2.

7. Les indultaires les prennent sans formalité à la sacristie.

L’évêque, en mettant les gants, récite cette prière qui se

trouve dans le Missel : « Ad chirothecas. Circumda, Domine, manus meas munditia novi hominis qui de cœlo descendit :

1 « Episcopus ipse non utatur in hac missa sandaliis et chirothecis » ( Cær . episc ., lib. II, cap. xi, n. 2.)

2 « Induitur... dalmatica. Tum episcopus sedet et impommtur ei chirothecae per diaconum in dextera et per subdiaconum in sinistra, manibus illi prius et mox chirothecis per eosdem deosculatis. Mox surgit episcopus et induitur ah» eisdem planeta. » (Cær. episc., lib. II, cap. vm, n. 19.)

ut, quemadmodum Jacob dilectus tuus pelliculis hœdorum opertis manibus paternam benedictionem, oblato patri cibo potuque gratissimo, impetravit ; sic et oblata per manus nostras salutari hostia, gratiæ tuæ benedictionem merear. Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui in similitudinem carnis peccati pro nobis obtulit semetipsum. »

8. L’évêque ayant lu l’offertoire, s’assied, reçoit la mitre précieuse et après que les diacres assistants lui ont enlevé l’anneau et les gants, il se lave les mains l.

9. Les gants étant un insigne, personne autre que l’évêque ou l’indultaire ne peut en porter à l’église. L’évêque ou le cardinal, en dehors de la messe, serait blâmable d’avoir aux mains des gants ordinaires, violets ou rouges, pour n’importe quel office du chœur, auquel il assiste en cappa ou mozette.

Ils sont interdits de plein dioit aux enfants de chœur et autres 2.

40. La bénédiction des gants et leur remise au nouvel évêque se fait, à la fin de la messe du sacre, après l’imposition de la mitre et avant l’intronisation. Le consécrateür accompagne ces deux actes de deux prières spéciales, qu’il est utile de rapporter ici textuellement, d’après le Pontifical Romain :

« Deinde , si chirothecæ non sint benedictæ, surgit consecrator, mitra deposita et eas benedicit, dicens :

« Oremus. Omnipotens creator, qui homini ad imaginem tuam condito manus discretionis insignitas tanquam organum intelligentiæ ad recte operandum dedisti, quas servari mundas præcepisti, ut in eis anima digne portaretur et tua in eis digne consecrarentur mysteria, bene f dicere et sancti f ficare dignare manuum hæc tegumenta, ut quicumque ministrorum tuorum sacrorum pontificum his velare manus suas cum humilitate voluerit, tam cordis quam operis ei munditiam tua

1 « Quo lecto (offertorio), sedet (episcopusj et accipit mitram pretiosam, deponitque annulum et chirothecas, quæ omnia extrahuntur ab assistentibus diaconis; et accedente scutifero vel alio nobili, lavat manus. » ( Cær . episc., | lib. II, cap. vm, n. 57.)

2 « An... liceat istis pueris, qui clericos supplent, induere... chirothecas ?

. R. G. retp. : Négative. » (9 jul. 1859.)

les puntificaîjx. 257

misericordia subministret. Per Christum Dominum nostrum.

Amen.

«j Et aspergit eas aqua benedicta. Time extrahitur consecrato annulus pontificalis, deinde sedet consecrator et accepta mitra , adjiwantibas assistentibus episcopis , imponit illas manibus consecrati , dicens :

« Circumda, Domine, manus hujus ministri tui murulitia novi hominis qui de cœlo descendit, ut quemadmodum Jacob dilectus tuus, pelliculis hædorum opertis manibus., paternam benedictionem, oblato patri cibo potuque gratissimo, impetravit, sic et iste, oblata per manus suas hostia salutari, gratiæ tuæ benedictionem impetrare mereatur. Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui in similitudinem carnis peccati tibi pro nobis obtulit semetipsum. Amen.

« Et staiim imponit ei annidum. »

La bénédiction et la remise à l’abbé, lorsqu’il se fait bénir, ont lieu exactement de la même manière.

11. C’est à l’Église elle-même qu’il faut demander la signification qu’elle a entendu donner aux gants dont elle veut que les évêques fassent usage dans la plus solennelle et la plus sainte des fonctions liturgiques. Ecoutons ses graves enseignements : elle nous en fournit la substance dans les prières mêmes qu’elle place dans la bouche du consécrateur, lorsqu’il bénit les gants et en pare le consacré.

Les gants sont faits pour couvrir les mains, tegumenta ma nuum . Or les mains, organe de l’intelligence, sont favorisées du discernement et aptes à bien agir, manus discretione insignitas , tanquam organum intelligentiæ ad recte operan- | durn.

Les mains sont de chair et par conséquent portées au I mal. Quand Jésus-Christ se fit homme pour nous sauver, il I prit l’apparence du péché, symbolisé par la chair, in similitu- ! dinem carnis peccati . Ce péché remonte jusqu’à Adam, qui I en acceptant la pomme qu’Éve lui présentait, après l’avoir cueillie sur l’arbre de la science du bien et du mal, désobéit à Dieu et introduisit ainsi dans le monde la double mort cor-

porelle et spirituelle. Les mains coupables furent dès lors souillées.

Jésus-Christ, par la rédemption, offrit à son Père un sacrifice de réparation. Sa divinité, jointe à son humanité, effaça la faute de nos premiers parents, pro nobis obtulit semetipsum. Les mêmes mains qui pétrirent et façonnèrent l’homme opérèrent son salut.

Les mains, que Dieu avait toujours recommandé de conserver pures, quasservari mnndas præcepisti , recouvrèrent leur pureté primitive, parce qu’elles avaient une double mission à remplir : porter dignement l’âme régénérée et offrir le sacrifice de propitiation, ut ineis anima digne p or tare tur et tua in eis digne consecrarentur mysteria. Les mains n’étant que des instruments, doivent par leur docilité correspondre aux mouvements de l’ame, en sorte qu’il y aura désormais harmonie entre l’âme qui commande et les mains qui opèrent, tamcordis quam operis munditiam. Mais cette pureté est celle du nouvel homme, descendu du ciel, circumda , Domine , manus hujus minis tritui munditia novi hominis qui decœlo descendit .

Les gants qui couvrent les mains sont donc bien faits pour exprimer la pureté recouvrée par la miséricorde de Dieu, sua misericordia subministret. On les bénit, afin que rien de souillé ne reste en eux ; bien plus, on les sanctifie, pour qu’ils restent toujours affectés au culte divin. Ce ne sont plus des objets profanes, benedicere et sanctifîcare dignare.

La bénédiction de Dieu est une grâce et une parure pour ràme, comme les gants sont une faveur et un ornement pour celui qui les porte ou plutôt qui s’en voile, quicumque ministrorum tuorum sacrorum pontificurn his velare manus suas. Toute grâce, hénévolement concédée, sans aucun mérite de notre part, exige un double sentiment de reconnaissance et d’humilité, cum humilitate

Ce n’est pas tout. Le Pontifical poursuit, par uneheureuseapplication de l’Ancien Testament, son développement symbolique. 11 montre Jacob, béni par son père qui agrée son offrande, uniquement parce que ses mains étaient couvertes de peaux de

LES PONTIFICAUX

chevreau1 : Jacob dilectus tuus, pelliculis hædorum operlis manibus, paternam benedictionem , oblato patri cibo potuque gratissimo , impetravit.

Or ce pain et ce breuvage très-agréables qu’il convient d’offrir pour recevoir la bénédiction du Père céleste, ce sont le pain et le vin du sacrifice, qui sur l’autel, à la voix du prêtre, se changent au corps et au sang du Sauveur. C’est l’hostie salutaire qui attire sur nous la bénédiction d’en haut, le médiateur qui supplée à notre impuissance : sic et iste, oblata per marins suas hostia salutari , gratiæ tuæ benedictionem impctrare mereatur.

L’Église attache même une signification si précise à ce symbolisme admirable et plein de poésie, qu’elle fait répéter par l’évêque, prenant les gants pour officier, une prière identique à celle que lui a apprise, au jour de son sacre, le consécrateur de qui il a reçu l’onction sainte.

12. Les gants blancs que l’évêque reçoit la première fois expriment parfaitement la chasteté et la pureté requise aussi bien dans le corps que dans le cœur, par leur couleur dont aucune teinte ou tache n’altère la blancheur.

13. La finale de l’oraison rappelle l’artifice à l’aide duquel Rebecca fit ressembler les mains de Jacob aux mains velues d’Esaü, son frère aîné2. Jacob ne fut qu’une figure, le vrai Jacob est le Christ ; Rébecca représente la grâce du Saint- Esprit, comme Esaü a son type dans Adam. Or le Christ prenant notre chair revêtit l’apparence du péché, quoiqu’il fût sans péché, car il voulait ainsi cacher au démon le mj'sière de l’Incarnation. A la façon des pécheurs, il eut faim et soif, il souffrit, dormit et connut les angoisses. La peau de chevreau qui recouvrit les mains de. Jacob est la figure des œuvres humaines du Sauveur, œuvres dans lesquelles il triompha du démon, qui s’efforça en vain de le tenter après son jeûne ri-

1 Gènes., cap. xxvii.

2« Pelliculasque hædorum eircumdedit (Rebecca) manibus. » (Genes.,xx\ n, 16.) - a Et non cognovit (ïsaac) eum (Jacob), quia pilosæ manus similitudinem majoris (Esau) expresserant. » {Ibid, 23.)

goureux de quarante jours dans le désert, revêtant pour la circonstance la ressemblance du premier Adam. Mais le Christ, nouvel Adam, Adam régénéré, repoussa les embûches du malin.

Les gants en peau blanche , comme on les fit dans le principe, disaient donc allégoriquement la pureté intérieure, la vie sainte et sans tache, qui n’a du péché que l’apparence, car sous ce dehors trompeur, il y a une humanité regénérée.

Je vais essayer, par la doctrine du moyen-âge, de justifier ce symbolisme.

Les auteurs ecclésiastiques de ce temps, à la suite des Pères de l’Eglise, étaient fort ingénieux à établir un parallélisme constant enlre l’Ancien et le Nouveau Testament. Ainsi Adam, créé à l’état d’innocence, auteur de la vie du genre humain, le premier né d’entre les hommes, est la figure du Christ, conçu sans la tache originelle, le premier né du Père et de la Vierge, la vie même comme il l’affirme, Ego sum vita. Cette vie spirituelle et corporelle, Adam l’avait perdue : le second Adam la redonne.

« Quod vêtus intulit, alter Adam in cruce fixus h »

« Adæ morte novi, redit Adæ vita priori. »

« Quod vêtus exemit, novus Adam a morte redemit.

Suscitât inde Deus, corruit unde reus.

Vita redit, mors victa périt, homo surgere crédit

Summoque cum Domino scandere régna suo1 2. »

Esaü était aussi un premier-né, mais déchu de ses droits par sa faute. Son frère puîné prend sa place. De même Adam coupable est l’aîné disgracié et le Christ, second Adam, est substitué à lui par la bénédiction de son Père.

1 Inscription sur un vitrail du xme siècle, à la cathédrale de Châlons-sur-

Marne.

a Inscription gravée sur une plaque symbolique émaillée de la fin du xiie siècle. {Annal. a?ch.f t. VIII, p. 1.)

Rébecca employant un artifice pour donner à Jacob V apparence extérieure d’Esaü, symbolise par avance l’Esprit Saint par l’opération de qui le Christ est conçu dans la forme du péché. L’auteur des Préfigurations du Christ et de V Eglise [ lib. i) parle identiquement dans le même sens que Guillaume Durant :

« At supplantator Jacob ore vocatur hebræo :

Simpliciter vixit nec se mundo duplicavit.

Hune afferre duos ad se mater jubet hœdos Illius atque manus texit de pellibus horum.

Nam conceptus homo Christus de Pneumate sancto, Sancta Rebecca suo quod de vocitamine signât,

Indutus vestes Esau valde pretiosas,

Hoc est exponens legem simul atque prophetas,

In se Judæos et gentes credere fecit.

Obvolvitque manus hircinis pellibus ipse.

In cruce languores nostros porfcando super se :

Christus enim patitur pro peccatis alienis. 1 »

La peau de chevreau n’est pas elle-même sans mystère ; elle signifie, selon Pierre de Riga, le Fils de Dieu incarné :

« Et similis capreæ Christus, quia plebis Hebreæ Ortus de genere, carnem dignatur habere ;

Et quia de veteri sanctorum germine natus Extitit, hinnulus est cervorum jure vocatus2. »

Cette chair, qui lui donne l’apparence du péché, fait que le Christ est comparé au chevreau. Ecoutons l’auteur des Distinctions monastiques , livre n :

« Hœdus ab edendo dictus est. Per hœdum designatus est Dominus et Redemptor noster, propter similitudinem peccati, sicut et perhircum. Unde, quum legislator inExodo de immolation e agni paschalis legem tradidisset, subjecit : Juxtaquem

1 Pitra, Spicileg. Solesmen., t. III, p. 79.

2 Ibid., p. 34.

ritum tolletis et hœdum. Yel hædus eratDominus Jesas Christus Judæis, reputatione, id est peccator, illis scilicet qui con-

viciabantur, dicentes ei : Dæmonium habes Yel per hœdum

ideo figuratus est Christus, quia ipse erat pro peccato,.... Hædus significat peccatum ; uude Jacob, patri suo Isaac escas præbiturus, pelliculas hœdorum circumdusit manibus, quia Christus, Deum Patrem nostra conversione refecturus, manibus suis extensis in cruce, nostra peccata portavit, et ea cruci suæ affixit. Ipse enim peccata, non sua quæ nulla erant, sed nostra quæ multa et magna erant, portavit in corpore suo super lignum \ »

Comme ce dernier texte éclaire le symbolisme des gants ! Les gants figurent le péché du genre humain, qui est le bouc maudit et coupable. Jésus-Christ monte surl’arbrejde la croix en raison de ce péché, qui n’est pas sien. Aussi les gants sont-ils un vêtement de surcroît, qui ne tient nullement à la personne. Ce péché, il le cloue à la croix elle-même, afin qu’il disparaisse sous l’expiation. Mais le mystère de la rédemption ne se continue-t-il pas chaque jour dans le sacrifice de l’autel, que les auteurs du moyen-âge ont nommé une croix : ara, crax^l Les gants ont donc une relation directe avec l’oblation solennelle de l’hostie sainte et conviennent avant tout au pontife qui représente en sa personne et par ses fonctions le Christ lui-même : sacerdos alter Christus .

14. A consulter : Barraud, Des gants portés par les évêques , Caen, 1867, in-8°. — Barbier de Montault, Les gants pontificaux, Tours, 1877,, in-8°.

1 Spicil. Solesm ., t. ni, p 35.

2 On connaît ces vers du xi° ou xn° siècle, empruntés à Marbode, et sou- -vent gravés, au moyen âge, sur les autels portatifs :

« Ara crucis, tumulique calix, lapidisque patena,

Sindonis officium candida byssus habet. »

LES PONTIFICAUX

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