De la lumière du jour à V intérieur
Si du plein air nous passons à l'intérieur, de nouveaux facteurs vont entrer en ligne.
Il serait inutile de les étudier de près pour l'atelier du photographe de profession : une courte expérience, bientôt complétée par les résultats du travail quotidien, y apprend très vite à l'opérateur dans quelle proportion il doit majorer la pose qu'il emploierait à l'extérieur. (^En généraly à l'atelier, il faut poser trois fois plus qu'au dehors, à l'ombre.)
Il n'en est pas de même pour les intérieurs proprement dits : appartements, églises, etc., où l'on opère occasionnellement.
Ici, non seulement il faut toujours déterminer, comme nous l'avons indiqué, l'intensité actinique de la lumière du jour à l'extérieur, mais, de plus, il est nécessaire de tenir compte :
1° Des dimensions de l'ouverture ou des ouvertures qui donnent accès à la lumière ;
2® De la distance qui sépare ces ouvertures du sujet à reproduire;
3*" S'il existe un vitrage, de la nature et de la coloration de ce vitrage.
Eu effet, plus l'ouverture est grande, plus est considérable la quantité de lumière admise; autrement dit, la lumière est directement proportionnelle aux surfaces d^ éclairage.
En second lieu, selon une loi d'optique élémentaire, les quantités de lumière reçues normalement par une même surface, à différentes distances dUine même ouverture lumineuse, sont en raison inverse du carré des distances, A4™ d'une fenêtre, par exemple, la lumière est seize fois plus faible qu'à i™; à 8", elle est soixante-quatre fois moindre; etc.
Enfin, s'il exisle un vitrage incolore, la quantité de lumière dépendra de son degré de transparence, et, ^i l'on a affaire à un vitrage coloré, la nature de sa coloration, favorable ou opposée au passage des rayons actiniques, pourra avoir une grande importance.
Le plus souvent cependant, il suffit de tenir compte des deux premiers facteurs.
Une excellente formule, due à M. Boursault et publiée par M. Stanislas Meunier, donne la solution du problème.
Un objet placé en plein air, dit M. Stanislas Meunier, peut être considéré comme étant au centre d'une demi-sphère transparente de diamètre illimité. Partant de là, on peut comparer l'éclairage d'un sujet placé dans un intérieur à l'éclairage du même sujet situé au centre d'une demi-sphère ayant pour rayon la distance du sujet à l'ouverture. La lumière reçue dans les deux cas est alors directement proportionnelle aux surfaces d'éclairage.
On détermine le temps de pose / pour le sujet placé en plein air, puis on calcule la surface S de la demi-sphère ayant pour rayon la distance D de l'objet à l'ouverture, et enfin la surface s de cette
ouverture. Le temps de pose T est alors T= — Pour généraliser ce calcul, il est plus simple de considérer une demi-sphère unité de i°* de rayon et de remplacer dans la formule la surface S par sa projection s' sur la demi-sphère unité. On a ainsi
S = '27rR2 = 6,28, s'= j^, et enfin
En principe, il faudrait tenir compte de la position de l'ouverture : quand elle est trop près du sol, l'éclairage est plus faible que quand elle est au-dessus du sujet; mais, dans la pratique, cette erreur, comme celle qui peut résulter de l'influence d'un vitrage incolore, est négligeable et peut être corrigée au développement (* ).
Cette formule donne les meilleurs résultats. Précisons-en l'application par un exemple.
Soit à photographier un objet placé dans une chambre, en face et à 4™ de distance de deux fenêtres mesurant chacune 2™ de hau-
(1) Journal La Nature^ 2a juillet 1888.
leur sur £™ de largeur. Soit 3* la pose t qui serait nécessaire pour reproduire cet objet exposé à l'extérieur à la lumière diffuse (*). On a, d'après la formule,
D'où, le temps de pose à l'intérieur
On posera donc 75*.
Parfois, la surface du sujet à photographier occupe une position oblique par rapport aux ouvertures et ne reçoit pas normalement les rayons lumineux. Ses divers points sont alors inégalement distants de ces ouvertures, et par suite inégalement éclairés. C'est le cas pour un appartement dont on veut reproduire le côté perpendiculaire au plan des fenêtres. En pareille occurrence, il faut :
1° Dans le calcul de la surface des ouvertures s tenir compte de l'inclinaison de leur plan et mesurer ou apprécier seulement la section droite du faisceau lumineux ;
2** Choisir comme distance du sujet aux ouvertures, D, soit la distance du point le plus important, soit la moyenne entre les distances extrêmes, soit même, ce qui est généralement préférable, la distance la plus grande. En prenant ce dernier parti, on aura la certitude d'obtenir des détails dans les parties les moins éclairées, mais il faudra développer avec prudence et lenteur, pour ne pas voiler les parties forcément surexposées par suite de leur proximité de la source lumineuse.
On peut aussi se servir d'une lumière artificielle,' de celle du magnésium par exemple, pour éclairer, pendant une partie de la pose, le côté le plus sombre du sujet.
Si l'on recule devant ces calculs, pourtant bien simples et applicables dans la grande majorité des cas, on pourra recourir à l'em-
(*) Si lesrayoQS du Soleil, pénétrant dans rexlérieur, venaient frapper directement Tobjet, il va de soi que^ influence du vitrage mise à part, la pose serait la même qu'à rexlérieur.
ploi, beaucoup plus aléatoire, d'un actinomètre, d'un photomètre ou d'un radiomèlre, mais seulement dans les limites et sous les réserves indiquées plus haut.
Le photomètre Decoudun est l'instrument le plus recommandable en pareille circonstance.
Quant au vitrage, s'il est incolore et transparent, son influence, nous l'avons déjà dit, est le plus souvent négligeable et peut être corrigée au développement. Un vitrage transparent, en verre ordinaire, n'intercepte guère que ^ des rayons lumineux; il en arrête { s'il est constitué par deux épaisseurs de verre. Si l'on a affaire à des verres dépolis, il devient nécessaire de tenir compte de la quantité de lumière absorbée, soit en l'appréciant au jugé, appréciation relativement facile, soit en ayant recours au photomètre.
En moyenne, un vitrage en verre dépoli simple, translucide mais non transparent, laisse passer au maximum 75 pour 100 de la lumière qui vient le frapper; un vitrage de plafond de salle, en verre dépoli et carreau de toit vitré par-dessus, si l'on fait entrer en ligne de compte la poussière qui s'y accumule toujours plus ou moins, ne transmet pas plus de 4o pour 100 de l'intensité lumineuse extérieure.
Les difficultés deviennent graves dès que l'on est aux prises avec un vitrage coloré, avec des vitraux, par exemple, comme il arrive dans les églises.
Les rayons jaunes et rouges, dont nous connaissons le faible pouvoir actinique, dominent alors dans la lumière admise. La pose doit être très longue, et tout moyen de la déterminer avec précision fait à peu près défaut.
Dans ce cas, on doit recourir, soit à l'emploi d'un radiomètre avec écran coloré, soit, si l'éclairage est suffisamment intense, à un actinomètre à papier nitrate-, sinon, il faut procéder par tâtonnements et l'on en est souvent réduit à exposer plusieurs plaques avant d'obtenir un cliché satisfaisant, opérations d'autant plus pénibles que chacune d'elles exige parfois plusieurs heures.
Veut-on un chiff^re à titre d'indication très vague? D'après notre expérience personnelle, un intérieur, éclairé par des vitraux de couleur, demande, en moyenne, une pose quarante fois plus longue
qu'un intérieur éclairé par un vitrage ordinaire. Mais ce coefficient, nous n'avons pas besoin de le dire, est variable et fortement sujet à caution.
Le problème de la détermination du temps de pose pour les intérieurs à éclairage coloré n'est pas cependant un problème absolument insoluble : les plaques dites iso ou orthochromatiques, que nous avons déjà nommées et dont nous nous occuperons plus loin, peuvent en donner à peu près la solution.
Ces plaques, moins impressionnables que les plaques ordinaires sous l'action des rayons bleus, sont en revanche plus sensibles à l'action des rayons jaunes, des rayons orangés et même de certains rayons rouges. Aussi n'est-il pas indispensable, en général, pour déterminer leur durée d'exposition, de se préoccuper de l'intensité actinique, et suffit-il, à l'intérieur comme à l'extérieur, de tenir compte de l'intensité lumineuse.
Un photomètre optique, le Decoudun, par exemple, devient alors un guide suffisant. Les temps de pose inscrits à la Table de l'instrument, étant destinés aux plaques ordinaires, ne peuvent évidemment être appliqués tels quels, mais on les utilise à titre de coefficients.
Quelques conseils pour terminer.
A.vez-vous à reproduire l'intérieur d'un appartement? Appliquez du papier de soie sur les vitres des fenêtres ou tendez-y des rideaux de mousseline. La pose sera plus longue, mais l'épreuve gagnera beaucoup en douceur et en harmonie.
Une des ouvertures regard e-t-el le l'objectif et doit-elle par suite figurer sur le cliché? Supprimez-en la lumière, soit en la fermant s'il est possible, soit en collant du papier noir sur le vitrage, soit en suspendant au-devant de l'objectif, par un fil métallique très mince, un petit carton noir, à bords dentelés, ayant la forme de l'ouverture et placé de façon à en couvrir l'image sur le verre dépoli ; posez d'abord le temps voulu pour l'intérieur; recouvrez ensuite l'objectif sans déplacer en rien l'appareil; puis dégagez l'ouverture et posez pour elle, en sus de la première pose, le temps très court qu'elle demande.
Par ce procédé, la vue extérieure se trouve reproduite dans
rencadreraent de la fenêtre, et l'on obtient de charmants effets.
De plus, en évitant ainsi la surexposition de l'ouverture, on prévient la formation d'un halo.
Le halo photographique est cette auréole lumineuse qui se montre sur Tépreuve autour de Timage de toutes les parties très brillantes ou fortement éclairées : fenêtres, pierreries, fragments de ciel vus à travers des branches, etc. Il les environne d'une espèce de brouillard, analogue d'aspect au cercle dont le Soleil s'entoure par les temps brumeux : de là son nom.
Ce phénomène est dû à la réflexion, sur la face postérieure delà plaque de verre, des rayons lumineux qui traversent la surface sensible : la pose étant excessive pour les points brillants, les rayons réfléchis autour de l'image de ceux-ci ont le temps d'impressionner la couche.
Le halo ne se produit pas, par suite de l'absence de verre et de la faible épaisseur du support transparent, avec les papiers pelliculaires, les pellicules et les plaques souples.
Les plaques orthochromatiques en sont également exemptes, leur couleur peu actinique mettant obstacle au passage des rayons réfléchis.
Avec les plaques ordinaires, on supprime l'irradiation en revêtant la face postérieure de la glace d'un vernis noir mat, possédant un indice de réfraction rigoureusement égal à celui du verre; les rayons lumineux pénètrent alors, sans se réfléchir, dans ce nouveau milieu et y sont absorbés.
Un mélange d'essences de girofle et de cannelle, chargé de noir de fumée, est tout à fait efficace; mais cet enduit, qui ne peut être utilisé à l'état sec et dont l'indice de réfraction doit être vérifié au moment d'opérer, ne saurait être couramment employé par les praticiens.
M. A. Cornu, qui a fait de cette question une étude spéciale (*), promet de faire connaître prochainement un vernis ayant, après dessiccation, le même indice que le verre à vitre ordinairement employé, et permettant, par conséquent, de préparer les glaces à l'avance.
(') Note présentée à l'Académie des Sciences, séance du 17 mars 1890.
DE LA LUMIÈRE. 3fi
En allendant, on obtiendra d'excellents résultais en recouvrant l'envers de la plaque d'une couche de collodîon normal contenant en dissolution une petite quantité de chrysoïdine.
Il n'est pas nécessaire d'enlever cette couche avant le développement, car elle est sans action sur les révélateurs et sa transparence permet de suivre la venue de l'image. On peut donc la conserver pour la retouche du cliché.