INTRODUCTION
Les progrès accomplis par la Photographie dans ces dernières années ont été nombreux et d’une réelle importance, aussi peut-on dire que les procédés opératoires sont, pour le moment, en pleine évolution : il est donc permis d’espérer que, sous peu, une transformation complète aura renouvelé totalement les méthodes photographiques. (
Cet état de choses tient à plusieurs causes : l une des principales, et celle qui a suscité les travaux les plus considérables des chercheurs, est la possibilité d’obtenir de la Photographie des planches dont le tirage peut s’effectuer mécaniquement et à l’aide des encres grasses. Depuis lors, la Photographie a pris une extension considérable; elle est entrée de plain-pied dans le domaine industriel, et maintenant tous les grands éditeurs font usage de ses procédés.
On peut encore assigner à cette renovation une autre cause : l’abandon des anciennes méthodes que la routine faisait suivre depuis trop longtemps ; elles ont été enfin laissées de côté lorsqu’on a connu d’une manière plus ^approfondie les réac-
Trutat. — Phot. sur papier négatif. i
lions si minutieuses sur lesquelles s’appuie toute la Photographie. De véritables savants, physiciens et chimistes, ont cherché à se rendre compte des phénomènes qui se produisent sous l’action de la lumière, et leurs découvertes ont enfin donné un guide aux expérimentateurs; de leur côté, ces derniers, ainsi dirigés d’une manière rationnelle, sont arrivés progressivement à mettre en pratique les réactions théoriques trouvées dans les laboratoires ; de cet ensemble de travaux est résultée l’adoption de procédés nouveaux, qui ont nécessité l’emploi de nouveaux instruments, et dans lesquels tout est calculé, prévu, sans que l’opérateur n’ait rien à laisser au hasard.
Je sais bien que l’abandon des anciennes méthodes, du collodion par exemple, fait en ce moment le désespoir des opérateurs et que beaucoup luttent encore contre l’adoption des nouvelles formules, dans lesquelles la gélatine, qui sert de substratum, donne une sensibilité merveilleuse aux sels d’argent. Mais tous les jours un progrès nouveau, une simplification importante font de nouvelles brèches au système ancien, et, sans nul doute, il sera difficile dans peu de temps de trouver, dans le laboratoire du photographe, un bain de nitrate d’argent et un flacon de collodion.1
Notre but n’est pas aujourd’hui de passer en revue toutes les nouveautés auxquelles nous venons de faire allusion, mais de décrire, avec tous les détails nécessaires, un procédé d’une importance ca-
pitale; c’est à cette méthode, encore peu connue, que devront recourir les voyageurs qui cherchent dans la chambre noire un précieux auxiliaire pour leurs études artistiques; c’est elle aussi que les naturalistes et les’ archéologues devront employer, car elle leur permettra de réunir sans trop de difficultés des documents d’une exactitude absolue.
Il n’est plus actuellement une mission scientifique qui n’emporte avec elle un matériel photographique, et il serait long d’énumérer les résultats si nombreux déjà que nos savants ont ainsi obtenus. Mais, il faut bien en convenir, on peut espérer mieux encore et je pourrai peut-être indiquer les côtés défectueux de la plupart des missions au point de vue photographique, car j’ai eu, à plusieurs reprises, l’occasion de suivre, au départ et à l’arrivée, plusieurs expéditions de ce genre. En général, c’est après coup, c’est presque au dernier moment que les promoteurs d’une expédition s’avisent des services que pourrait rendre la Photographie ; ils désignent alors, au hasard, l’un des explorateurs qui, sans aucune expérience, sans étude préalable, devra s’exercer en quelques jours au maniement des appareils, apprendre quelles sont les manipulations nécessaires à l’obtention d’un cliché, en un mot, être en état de rapporter des photographies, soit d’accidents du sol, soit de monuments, soit de types humains.
Aussi qu’arrive- t-il le plus souvent? C’est que, le jour où la mission s’embarque, celui qui est chargé de la Photographie n’est encore qu’un élève dont
l’instruction est à peine ébauchée; et, il faut bien le dire, comme nous avons affaire à un véritable savant, il regarde toujours un peu comme au-dessous de son mérite cet apprentissage et part convaincu que ses connaissances sont suffisantes ; ce n’est que plus tard, lorsqu’il se trouve aux prises avec toutes les difficultés de la Photographie en voyage, qu’il s’aperçoit, trop tard, qu’il est incapable de parer au moindre accident et de résoudre la moindre difficulté.
Toutes les fois, au contraire, qu’un manipulateur rompu à la pratique accompagne une expédition, il rapporte des documents parfaits, et qui ne laissent rien à désirer, mais aussi il ne néglige aucune des précautions minutieuses qui seules permettent de les obtenir. Chose remarquable, un opérateur habile rapporte toujours moins de photographies qu’un apprenti; en effet, il opère toujours à coup sûr, ne démasque pas son objectif quand il sait d’avance que le résultat sera mauvais ; au contraire, le débutant opère toujours, dans toutes les circonstances, par tous les temps; de la sorte, il arrive à obtenir un nombre considérable de clichés : mais, exécutés dans de pareilles conditions, la plupart seront défectueux et c’est par hasard que quelquesuns pourront posséder les qualités désirables.
Les voyageurs commettent fréquemment une autre faute : c’est de ne pas compléter entièrement leur matériel avant le départ. A quoi bon, me disait l’un d’eux, emporter une tente? je la fabriquerai
bien sur plane. — Oui, l’on fait bien une tente avec les premiers matériaux venus, mais sera-t-elle suffisante pour la Photographie? Il faut avoir manipulé en plein air pour se rendre compte de la difficulté qu’il y a à trouver un matériel commode, simple et facile à installer.
Il y a donc lieu de chercher à introduire bien des réformes, bien des perfectionnements sous tous ces rapports, et je n’ai pas encore parlé des méthodes le plus habituellement employées.
Les procédés dits humides ont l’avantage de donner immédiatement -un résultat que l’on peut connaître : ils permettent de recommencer un cliché, s’il y a lieu, sans être obligé de revenir devant le sujet à photographier, ce qui est impossible quelquefois. Mais tous les procédés connus nécessitent un matériel énorme, lourd à transporter, très fragile, et long à installer lors des opérations. Cependant c’est encore le collodion humide que s’obstinent à employer beaucoup de photographes de profession.
Les procédés secs demandent un matériel moins encombrant, et la manœuvre des appareils est beaucoup moins longue : c’est là le procédé des amateurs et des savants. Les résultats sont peut-être moins certains que dans le premier cas, parce que l’on ne peut connaître sur place le résultat obtenu; malgré cela, ils doivent être choisis de préférence aux premiers, à cause de la grande simplification qu’ils apportent.
Le poids du matériel nécessité par l’emploi de l’une ou l’autre de ces méthodes est considérable, principalement celui des feuilles de verre sur lesquelles sont étendues les préparations sensibles, collodion ou gélatine. A ce grave inconvénient il faut encore ajouter les accidents, inévitables dans un voyage de longue durée et qui peuvent réduire à néant le travail de plusieurs années.
Dans les premiers temps de la Photographie, l’usage des clichés sur papier supprimait cette difficulté, et il serait facile d’énumérer nombre de missions archéologiques qui ont rapporté, il y a quelque vingt ans, de superbes collections photographiques. Mais ce procédé a été impitoyablement mis de côté, et le collodion avec ses finesses microscopiques a fait repousser le papier, à cause du grain qui enlevait aux épreuves cet aspect tout particulier que le collodion a donné à la Photographie et qui est entré complètement dans le goût du public. Enfin la lenteur extrême des préparations sur papier a totalement achevé de condamner cette méthode.
Cependant, aux premières expositions de la Société française de Photographie, on a pu admirer de magnifiques épreuves obtenues avec des négatifs sur papier ; il suffira de rappeler ici les études de Legray, de Baldus et de tant d’autres dont les noms sont peut-être inconnus maintenant de la plupart des photographes. Quelques courageux seuls ont persévéré dans l’emploi du cliché sur papier;
dans le Midi deux artistes ont obtenu d’excellentes études de paysage : l’un, M. Pons, en donnant au papier ciré une certitude de résultat prescjue complète ; l’autre, M. Pélegry, en atténuant d’une manière plus cpie suffisante le grain du papier; mais, dans l’un comme dans l’autre de ces procédés, les temps de pose étaient d’une longueur désespérante. Malgré ces inconvénients, c’est là qu’il faut chercher la solution du problème, car c’est l’emploi du papier négatif qui peut, seul, rendre possible la photographie en voyage, surtout s’il s’agit d’explorations de longue durée.
C’est une solution dans ce sens que je me propose de décrire dans cet Opuscule, et cela avec assez de détails pour rendre le procédé absolument certain. Ce n’est qu’après trois années d’essais et d’expériences de toutes sortes et dans les conditions les plus opposées, dans les glaciers des Pyrénées, dans les régions brûlantes de l’Algérie, que je me décide à publier les résultats que j’obtiens d’une manière courante.
Pour en arriver là, j’ai dû non seulement changer les procédés, mais encore le matériel; aujourd’hui cette transformation est facile à exécuter et l’on trouve dans le commerce tout ce qui est nécessaire : papiers préparés et chambre obscure avec châssis spéciaux.
Le procédé sur papier que je vais décrire n’est pas, à proprement pàrler, de mon invention; j’ai pris un peu de tous côtés, et mon seul mérite con-
sis te uniquement dans la persévérance que j’ai mise à travailler dans une direction déterminée, persévérance qui m’a permis d’obtenir une méthode complète.
Mon système supprime donc les plaques de verre et les rem place par des feuilles de papier recouvertes d’une couche de gélatinobromure; je produis ainsi des clichés légers, incassables, et dans lesquels le grain du papier est inappréciable lorsque l’on ne néglige aucune des précautions que j'indique; de plus, la sensibilité des couches est telle qu’il suffît de quelques secondes de pose. Enfin le matériel se réduit à quelques châssis de carton, ne mesurant pas plus de om,oo3 d’épaisseur.
Dernier avantage en voyage, un portefeuille de quelques centimètres à peine d’épaisseur peut contenir des centaines de clichés; il devient donc facile de garder toujours avec soi le résultat de son travail, de le mettre à l’abri des indiscrets et même de lui épargner la visite de la douane. C’est ainsi que j’ai pu parcourir l’Algérie, traverser l’Espagne en ayant dans la poche de mon habit 200 feuillesclichés, de la grandeur demi-plaque, et dont le poids et le volume n’étaient guère supérieurs à celui d’un portefeuille ordinaire. Mes clichés n’ont nullement souffert et, au retour, j’ai pu les développer tout à Taise dans mon laboratoire, sans qu’aucun d’eux ait eu le moindre accident.
DE
PAR L’EMPLOI DE COUCHES DE GÉLATINOBROMURE D’ARGENT ÉTENDUES SUR PAPIER.