ENGORGEMENTS CHRONIQUES DE LA GLANDE LACRYMALE
pondante était fortement distendue, et il était impossible de la soulever. Le mal aurait débuté, si l'on s'en rapporte aux renseignements fournis, par un ulcère de la cornée, et n'aurait pris celle gravité que depuis peu de jours. Un examen très-attentif révéla sous la paupière l'existence d'une tumeur charnue sans bosselures. La paupière était d'une
rougeur intense, mais non phlegmoneuse, et Ton pouvait la mouvoir sur place, bien qu'elle résistât aux tractions exercées de bas en baut; la tumeur, du volume d'une pomme, tombait au-devant de la paupière supérieure et n'était sensible que du côlé externe de l'orbite. On ne percevait aucune fluctuation; un liquide séreux jaunâtre s'écoulait bien par la fente palpébrale, mais jamais on n'avait constaté une suppuration véritable. Incertain sur la nature du mal, j'ordonnai des cataplasmes, ce qui rendit la tumeur plus molle et la diminua de volume. Six jours après, il était possible de soulever la paupière supérieure et d'entrevoir, non sans peine à la vérité, le globe oculaire immobilisé en dedans, mais ne faisant aucune saillie en avant. Au travers de la paupière ramollie, on sentait, au niveau du bord externe de l'orbite, une tumeur dure et assez nettement circonscrite. Bientôt l'écartement des paupières, devenu plus facile, permit d'introduire une sonde pour savoir si celte induration n'était pas causée par la présence d'un corps étranger. On reconnut ainsi que le cul-de-sac supérieur était occupé lout entier par une tumeur qui faisait une saillie prononcée en bas,el que la dureté perçue élait le symptôme d'une infiltration qui n'avait aucun des caractères des abcès. L'œil ayant repris sa position normale, on voit la cornée très-opaque el faiblement ramollie. La conjonctive du cul-de-sac supérieur n'offre aucune aulre altération quede la rougeur el une turgescence assez forte. On est en droit de supposer qu'il s'agit, dans ce cas, d'une inflammation du tissu cellulaire voisin de la glande. Par l'emploi de Piodurede potassium à l'intérieur et des frictions mercurielles, le malade guérit bientôt. La région de la glande lacrymale, sans êlre tuméfiée, resta longtemps sensible au toucher. La sécrétion des larmes s'accomplissait comme à l'état normal. 11 faut se demander si, dans ces circonstances, l'usage de topiques irritants n'a pas agi sur la maladie comme cause déterminante.
SECTION VI
ENGORGEMENTS CHRONIQUES ET SPÉCIFIQUES DE LA GLANDE LACRYMALE. (P. 118.)
Ois. 16. — Hypertrophie de la glande lacrymale; ophthalmoptose ; extirpation de la tumeur; guérison avec conservation de la vision (1). — La nommée Marie-Anne "Willems, épouse Mayne, de Boitsfort,âgée de67 ans, se présente à l'Institut ophllialmique deBruxelles, Iei2 mai 1862. Elle nousdit que, il y a un an environ, un enfant, avec lequel elle jouait, l'a heurtée assez violemment du doigt vers l'angle externe de l'œil gauche ; elle en a ressenti une douleur assez vive, mais la contusion a été peu violente, car, au bout de quelques jours, c'est à peine si elle en conservait le souvenir. Peu de temps après, cependant, elle s'est aperçue qu'une grosseur se développait dans celle région; mais comme elle ne s'accompagnait ni de gêne, ni de douleur, la malade ne s'en est pas autrement préoccupée. Ce n'est que plus tard, lorsque la tumeur, prenant plus de développement, a commencé à comprimer l'œil et à le déranger de sa position normale, qu'elle s'en est senlie incommodée. Bientôt celte incommodité est devenue de plus en plus pénible; le globe, cbassé de l'orbite, a fait éruption au dehors, et la malade est venue, dans l'état suivant, réclamer nos conseils : Tout l'ensemble de la région oculaire gauche constitue une hideuse difformité : la paupière supérieure, tuméfiée, brune, parcourue de veines variqueuses, énormément distendue et complètement paralysée dans ses mouvements, recouvre tout le globe ; celui-ci, entièrement sorti de l'orbite, repose sur la pommette, où il est incessamment soutenu par la main delà malade, qui ne le quitte pas d'une seconde, ou par un bandeau conlentif ; la paupière inférieure a conservé sa position normale, et sur son bord ciliaire trancbant vient s'appuyer la partie postérieure du globe qu'il étrangle pour sa part.
(J) Warlomost. Annales d'Oculislique, 1862, t. XLVIII, p. 55.
Quand l'œil cesse d'être soutenu, il tombe de plus eu plus, et la paupière supérieure, qui alors ne peut le suivre, glisse derrière lui. Dans cette position, la racine s'en trouve étranglée par le rapprochement du bord libre des deux paupières, étal cruel et qui arrache à la malade les plaintes les plus vives. Chose remarquable et cependant déjà bien des fois signalée, les fonctions de l'organe visuel ne sont pas abolies : des doigts passés devant lui sont aperçus et comptés, et si la cornée n'était nébuleuse, la vision serait évidemment bien meilleure encore. La pupille a conservé presque toute sa mobilité.
Les désordres que nous venons de signaler sont le résultat de la présence d'une tumeur qui s'est développée insensiblement dans la cavité orbitaire, à sa région temporale. Elle est dure, rénileute, arrondie, immobile, paraît adhérer à l'os, et occupe une place de plus de trois centimètres de longueur entre l'angle orbitaire externe et le globe qu'elle repousse en dedans et en bas: il est impossible de la séparer de l'arcade orbitaire, à laquelle elle paraît étroitement unie; on constate, d'autre part, qu'elle n'est adhérente ni à l'œil, ni au plancher inférieur de l'orbite. Elle n'est, d'ailleurs, et n'a jamais été le siège d'aucune douleur spontanée ni provoquée, et l'on peut sans inconvénient la tourmenter de toute façon, pourvu que l'on ait bien soin de soutenir le globe, dont l'abandon à luimême est des plus pénibles.
La malade est pâle, maigre, et sa physionomie exprime une véritable anxiété: elle demande à être, à tout prix, débarrassée de l'infirmité qui fait le tourment de sa vie. L'absence de tout signe de cachexie générale et de douleurs antérieures et actuelles, l'origine traumatique de la tumeur et l'ensemble des symptômes accusés nous ayant permis d'écarter jusqu'à l'idée d'une affection maligne, nous n'hésitâmes pas à dérérer à ce désir, d'autant plus que tout nous faisait espérer de pouvoir conserver intact le globe de l'œil. Aidé de MM. Van Roosbroeck et J. Bosch, nous procédâmes à celte extirpation le 13 mai dernier, sans avoir pu, nous ne craignons pas de l'avouer, fixer préalablement notre diagnostic d'une manière complète: une ponction exploratrice, qui n'avait donné issue qu'à quelques gouttes de sérosité sanguinolente, nous avait fait écarter l'idée d'un kyste à contenu liquide et nous arrêter à celle d'une tumeur fibreuse ou fibro-plastique; la rareté relative des hypertrophies de la glande lacrymale, jointe à l'absence de tout signe capable de la faire reconnaître, ne nous en ayant pas non plus permis la constatation.
Le volume de la tumeur et son siège dans la profondeur de l'orbite, où nous craignions qu'elle n'eût poussé des racines, d'une part; de l'autre, la paralysie complète du muscle releveur de la paupière supérieure, qu'il nous parut, pour cela même, inutile de ménager, nous déterminèrent à attaquer la tumeur par la face conjonctivale. Une incision de cinq centimètres, prolongeant la commissure externe, permit de relever complètement et de renverser la paupière supérieure; puis la tumeur, saisie au moyen d'une pince de Museux confiée à un aide chargé de l'attirer au dehors, fut facilement disséquée, avec des ciseaux courbes, et extirpée en son entier sans que le globe en fût aucunement intéressé. Une légère et timide pression exercée sur celui-ci ne réussit pas à le faire rentrer dans l'orbite, et, comme bien l'on pense, nous n'y insistâmes pas, convaincu que la nature, mieux que la main de l'homme, se chargerait de ce soin. Nous allions donc procédera la suture de la plaie temporale et au pansement, quand nous nous aperçûmes que des vaisseaux du fond de l'orbite et de la plaie cutanée versaient du sang en abondance. Après avoir vainement cherché à saisir, à cautériser et à tordre ou à lier les premiers, force nous fut de tamponner l'orbite au moyen de boulettes de charpie trempées dans une solution de perchlorure de fer à 30°, et de maintenir ce pansement à fond, qu'il nous eût paru préférable d'éviter. Plus que jamais, l'œil resta ainsi chassé de sa place, encore occupée jusqu'à nouvel ordre. Au bout de trois jours, les boulettes de charpie furent entraînées par la suppuration; la plaie était noire à cause de l'action caustique de la teinture ferrique, mais, sous les eschares, un bon bourgeonnement commençait à se manifester. Un simple pansement avec de la charpie sèche fit désormais tous les frais du traitement, et au bout de trois semaines, l'œil, qui s'y était lentement acheminé, avait reconquis la place qui lui revenait.
La pièce anaiomique avait le volume et la forme d'une grosse noix : elle était entièrement enveloppée d'une tunique fibro-celluleuse qui l'étranglait légèrement à certaines places, sans cependant la séparer en lobes distincts. Elle offrait, d'ailleurs, tous les caractères de la tumeur observée par M. Lebert, et la description qu'il en a donnée s'y