CHAPITRE IV
l 1er. — DÉFINITION
On désij^ne sous le nom à' alcoolisme, l'ensemble des accidents aigus et chroniques causés j3ar l'abus des li(iuenrs alcooliques. Nous ne nous occuperons dans ce cliapitrc que de ceux de ces troubles qui ont pour siège le système nerveux central et en particulier le cerveau.
§ 2. — Etiologie
Il y a en France 320,000 cabarets, soit 1 pour 100 habitants ou 1 pour 25 consommateurs. Le nombre de ces établissements a augmenté d'un quart depuis la loi du 20 juillet 1880 (1). Si l'on ajoute que les boissons alcooliques consommées sont presque exclusivement fabriquées avec des alcools impurs et par conséquent toxiques, on comprendra l'importance sans cesse croissante de l'alcoolisme au point de vue pathologique et le nombre de plus en plus grand des cas de folie causés par cet empoisonnement.
Nous avons à examiner au point de vue étiologique : 1" l'individu intoxiqué ; 2° la nature et la quantité du li(iuide toxique.
Tout individu ([ui s'alcoolise apporte un élément personnel (2), c'est-à-dire (jue sous l'influence d'une dose d'alcool donnée, il réagira à sa manière, ({ui sera difff'-rentede celle de son voisin. A notre point de vue, on peut admettre deux grandes classes d'individus : ceux qui sont ré frac ta ires à l'alcoolisme ; ceux qui y sont absolument sensibles.
(1) .1. KoclianI, Acdd. tic mvil., 1886.
{'2) I,iis('i,Mio, Dca tn an if es la lions ce'rèbrales de l'alcoolisme. Eludes mc'ilicdlrs. I. Il ; 1884.
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Ces derniers appartiennent eux-mêmes à lune des trois catégories suivantes : 1° ou ce sont des héréditaires ; des prédisposés, comptant des aliénés ou des névropathes parmi leurs ascendants, et ayant eux-mêmes donné des silènes plus ou moins nombreux de déséquilibratiun mentale ; 20 ou ce sont des convulsifs, des épileptiques, excessivement sensibles à Faction de l'alcool; 3° ou enfin ce sont des cérébraux, c'est-à-dire des individus qui n'ayant aucune prédisposition héréditaire, ont cependant perdu leur résistance cérébrale par suite d'un acte patholoj^ique quelconque à déterminaison encéphalique (Lasègue).
Les conditions hygiéniques dans lesquelles se trouvent les individus qui s'alcoolisent ont une importance considérable au point de vue de la marche de Tintoxication ; une alimentation reconstituante et une vie exempte de fatigue atténuent les effets des abus alcooliques ; au contraire les privations, la misère, les excès de fatigue, la débauche en hâtent l'apparition etleur donnent une intensité plus considérable.
Les conditio7is morales et intellectuelles ont aussi leur importance. Beaucoup d'individus de toutes les conditions cherchent dans l'alcool l'oubli de leurs chagrins. L'action toxique des boissons s'ajoute à ces fâcheuses dispositions morales, et hâte l'explosion de la folie qui, selon Marcé, prendrait alors plus volontiers la forme mélancolique.
Certaines professions semblent prédisposer particulièrement aux excès alcooliques et à leurs conséquences. Dans les villes, les marchands de vins, les cochers, les cuisiniers, les ouvriers qui supportent de grandes fatigues, qui sont obligés de lutter contre le sommeil, ou qui sont exposés à un feu ardent sont ceux qui sont atteints le plus souvent de délire alcoolique. A la campagne, des recherches spéciales nous ont permis d'établir que la population rurale proprement dite, celle qui se livre exclusivement aux travaux agricoles, fournit, bien que sa sobriété ne soit pas plus grande, moins d'alcooliques que la classe des artisans. Les excès des premiers, en effet, sont intermittents, ils coïncident avec les jours de chômage et comme ils n'ont pas de lendemain, le poison s'élimine rapidement, grâce à la sobriété des jours ouvrables. Les seconds au contraire, habitant au centre de la commune, et par
conséquent dans le voisinage immédiat du cabaret, renouvellent leurs excès fréquemment et arrivent plus sûrement à dépasser la mesure de résistance de leur système nerveux et à s'intoxiquer d'une façon complète. Dans l'asile de la Roche-sur-Yon, la profession de forgeron a fourni pendant une période déterminée 14 admissions ; chez 10 de ces malades, soit 71 pour 100, les excès alcooliques ont été signalés comme cause déterminante de l'aliénation mentale. Nous pourrions faire des remarques analogues à propos des charrons, des serruriers, des menuisiers et autres artisans du même genre.
Le mode cVingestion des boissons alcooliques n'est pas sans exercer une influence notable sur lïntoxication. <( Pour arriver à l'intoxication chronique, il faut, dit Lasègne, boire peu et souvent, soit à jeun, soit dans l'intervalle des repas. L'état de vacuité de l'estomac a une importance considérable. »
Au point de vue de la nature du liquide, le même auteur fait remarquer que la boisson lapins employée est le vin. Un quart seulement des alcooliques le seraient par l'eaude-vie ; ce sont les gens qui se livrent à des travaux musculaires considérables, les ouvriers à professions pénibles. L'absinthe, si fortement incriminée, n'entre que pour une part insignifiante dans la masse des cas d'alcoolisme. Cependant, selon Magnan (1), cette liqueur aurait des propriétés nocives spéciales indépendantes de l'alcool qu'elle contient. Tandis que l'alcool a besoin de préparer le terrain pour faire éclore son délire, l'absinthe pourrait d'emblée produire des hallucinations avec des frayeurs ; de plus, il faudrait mettre à son actif toutes les attaques épileptiformcs qu'on rencontre chez les alcooliques aigus; l'intoxication alcoolique proprement dite ne devant jètre responsable que des accidents épileptiformcs qui surviennent clans la période chronique. Nous ne pensons pas que la clinique ait confirmé cette manière de voir, et la plupart des cliniciens ont pu observer des attaques convulsivcs dans le cours de l'alcoolisme aigu ou subaigu chez des individus ([ui n'avaient jamais bu d'absinthe.
(1) M:ii,Mi;in,/>r' l'fflcoo/ismc, des diret'scs formes de délire alcoolique cl de sou Irailcrnent ; 1874.
§ 3. — Symptômes
Nous étudierons successivement les effets de l'alcool sur les fonctions intellectuelles : 1° dans l'ivresse ; 20 dans l'alcoolisme subaigu ; 3° dans l'alcoolisme aigu ; 4° dans l'alcoolisme chronique ; 5° dans les diverses formes mentales, soit qu'il agisse vis-à-vis d'elles comme cause occasionnelle; soit qu'il en modifie la physionomie par l'immixtion de symptômes qui lui appartiennent exclusivement.
Ivresse. — Les premiers phénomènes produits par l'usage immodéré de l'alcool sont ceux de l'ivresse.
L'individu qui s'enivre commence par éprouver une légère excitation générale ; il se sent envahi par une douce chaleur, un sentiment de plénitude, de bien-être ; son intelligence devient plus vive, ses idées plus abondantes ; il oublie ses préoccupations et ses chagrins ; sa conversation et ses gestes s'animent, son visage se colore, son pouls s'accélère ; il s'abandonne aux épanchements confidentiels et à la vivacité de ses sentiments intimes.
Peu à peu l'excitation augmente, se traduit par des gestes exubérants, par une loquacité croissante ; par l'expression de sentiments exagérés. Les idées se pressent plus confuses, la possession de soi diminue de plus en plus et, selon son caractère, ses dispositions d'esprit au moment de l'ivresse, sa race, la nature de la boisson et la façon dont elle a été ingérée , l'homme ivre se présente sous les aspects les plus divers : gai , tendre , vaniteux, téméraire, querelleur, agressif, parfois sombre et mélancolique.
A cette période d'exaltation simple, succède une exaltation désordonnée, une véritable perturbation intellectuelle, la conscience s'obscurcit, les idées deviennent confuses et incohérentes ; la loquacité vive et spirituelle est remplacée par un bavardage inepte ; l'ouïe et la vue, en même temps qu'elles deviennent obtuses, offrent des illusions nombreuses ; Todorat et le goût sont pervertis ; une analgésie, puis une anesthésie complète se mani-
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festont ; les mouvements perdent de leur précision ; la démarche devient titubante, le regard atone, la parole pâteuse ; les sphincters se relâchent, les fonctions languissent, les pupilles se dilatent, des vomissements apparaissent ; le corps se couvre de sueur, la température s'abaisse, et l'individu ivre tombe dans une sorte de sommeil comateux avec abolition complète de toutes les fonctions de relation.
Chez ({uelques individus, surtout les ivrognes invétérés, rivresse peut présenter quelques différences d'aspect qui permettent jusqu'cà un certain point de lui reconnaître trois variétés : expansive, dépressive et stupide (1).
Dans l'ivresse expansive, le buveur est content, satisfait de lui-même et des autres ; il sourit avec complaisance et voit tout en beau. Dans l'ivresse dépressive, l'individu tOHîbe sans transition dans la tristesse et le découragement ; il raconte ses malheurs, se plaint de la destinée, voit tout en noir, se croit enveloppé de la nuilveillance de tous ; il se désole et se lamente. Enfin dans la variété stupide, le buveur tombe presqu'aussitôt dans un état d'assoupissement qui va jusqu'au complet collapsus.
Faisons-le remarquer de nouveau : les individus chez qui l'ivresse se manifeste sous ces aspects divers ont déjà franchi la première étape marquée par l'ivresse simple.
11 existe aussi des ivresses anormales dont les principales sont rivresse maniaque et l'ivresse convulsive.
Vivresse maniaque est consécutive à un excès d'iniportancc variable. Après (jnelques symptômes d'ivresse légère éclate une agitation furieuse : les yeux sont brillants, hagards ; le malade pousse des cris furieux, profère des paroles incohérentes, n'a aucune conscience de cv qui se passe autour de lui, et dans l'excès de sa fureur, se livre à des actes automatiques pouvant aboutir à l'homicide ou au suicide. Parmi les exemples fournis par les auteurs de ces paroxysmes maniaques subits sous l'influence de l'ivresse, il est facile de reconnaître qu'il s'agit (répik>])tiqiies dont W délire spécial a simplement été
(1) J. l.ciilz. De ('(ilc<j(j/is)ii(': ISKi.
provoque par l'ingostion d'une dose trop forte d'alcool (Lcntz).
Vivresse convulsive a un début brusque souvent instantané. Les malades sont pris de mouvements désordonnés qui se rapprochent des convulsions hystériques. Ils se précipitent à terre, se livrent aux contorsions les plus bizarres, bondissent, se roulent, projettent leurs membres dans tous les sens, cherchent à mordre, exécutent en un mot les mouvements les plus incohérents. Pendant ce temps, l'intelligence semble épuisée, anéantie ; il n'y a ni délire pendant la crise, ni souvenir après retour à' l'état normal.
Alcoolisme subaigu. — Dans l'alcoolisme subaigu, les troubles intellectuels consistent principalement en hallucinations, rarement de nature gaie, le plus souvent de nature pénible, d'oi^i découlent des conceptions délirantes qui ont pour effet de provoquer l'étonnement ou la terreur du malade.
Les hallucinations de l'alcoolique sont excessivement mobiles, se déplacent et se transforment incessamment, ont au plus haut point, en un mot, le caractère fantastique. Aussi ses impressions et ses conceptions délirantes sont elles-mêmes changeantes, se multipliant sans arrêt, disparaissant pour revenir bientôt ou pour en engendrer d'autres.
Les perceptions illusoires reproduisent des points lumineux et mouvants, des choses qui s'agitent, que le malade suit de l'œil et qu'il cherche à saisir, des hommes, des animaux; elles se développent d'une façon graduelle, passant de l'illusion à l'hallucination élémentaire, puis à l'hallucination complète. Bien qu'aucune formule générale ne puisse donner la caractéristique des fantaisies singulières qui naissent dans le cerveau des malades, il est nécessaire, cependant, de chercher à en donner une idée d'ensemble.
Dans les hallucinations de la vue, le malade voit d'abord des lueurs, des flammes, des étincelles, des nuages qui obscurcissent sa vue ; une tache se forme devant son œil, elle se limite, prend des contours réguliers, forme une tête, des pattes, se change peu à peu en
un animal quelconque; elle se déplace, vient vers lui, s'éloigne, s'évanouit, revient à la charge. La zoospie de l'alcoolique est extrêmement variée ; ce sont des lions, des tigres, des loups, des chats, des chevaux, des rats, des souris, des araignées, des poax, des puces, des serpents, des crapauds, des dragons fabuleux, des chimères fantastiques; cependant les petits animaux y prédominent. Ces visions traversent l'appartement, semblent se précipiter sur le malade, courir sur son iit, se cacher sous ses couvertures, grandir, diminuer, disparaître, se. perdre dans les nuu's, sortir du plafond. Il verra encore des figures grimaçantes qui grossissent, diminuent, s'éloignent, se rapprochent; des incendies, des luttes, des batailles, des troupes d'individus qui l'assaillent et le jettent dans la plus violente terreur. Quelques-uns voient des oiseaux brillants , des fleurs , des paysages , des tableaux , des danses; et ces visions riantes peuvent se mêler aux hallucinations terrifiantes, et contribuer à créer un délire de nature pénible.
Dans ses hallucinations de l'ouïe, l'alcoolique entend des bourdonnements, des cloches, des glas funèbres, la fusillade, le tambour, des chants, des injures, des provocations, des cris de détresse, des gémissejnents, des prières, la voix de personnes connues.
Les illusions et les hallucinations du goût et de l'odorat sont moins nombreuses que les précédentes, pourtant elles sont assez fréquentes et ont un caractère pénible. Le malade sent des odeurs de^ soufre, de matières putrides; ses aliments contiennent des substances aigres, nauséabondes, des poisons, du vitriol, de .l'arsenic.
Les troubles de la sensibilité générale viennent d'ordi-r naire s'ajouter aux précédents. Il en est qui sentent et voient des animaux, des insectes ramper sur leur peau, ou d(''vorer un de leurs membres; des aiguilles leur passer entre cuir et chair, d'autres sont étoutfés par des cercles de fer qu'ils s'efforcent en vain d'écarter ; ils se sentent empêtrer dans des liens qu'ils cherchent à éviter en marcliant, etc.
Bien que variant à l'infini, toutes ces hallucinations se meuvent dans un ordre de perceptions pres(iu'exclusivement |»énibles d un caractère terrifiant. Le plus souvent
SYMPTOMES o()3
rlli's irtlclc'iîl. l'objet des occuputioiis jounuiliùres on des préoccupations doininantcs des malades. Pendent la guerre, ils voyaient des Prussiens, s'entendaient traiter djespions; plus tard, les comniunards voyaient des versaillais, les versaillais des communards; sous l'empire, c'étaient des mouchards, des agents de police; les filles publiques assistent à des scènes de débauche; les maris voient leurs femmes les tromper. D'autres ont des visions incohérentes qui se succèdent avec rapidité sans se rattacher à rien; ce sont des scènes de viol, de supplices, de vol, d'assassinat.
Lasègue a bien fait ressortir certaines particularités typiques du délire alcoolique. Tandis que l'halluciné ordinaire n'éprouve jamais le moindre doute au sujet de la réalité de ses fausses perceptions, l'alcoolique fait quelquefois des restrictions et a comme une demi-conscience qu'il est le jouet d'un trouble de ses sens. « Une autre caractéristique, c'est le travail par lequel il cherche à expliquer sa vision et à lui donner une cause. (( Lorsque l'alcoolique a une conception délirante qui n'a pas son origine dans un trouble visuel, cette conception touche de près ou de loin à l'idée de la mort. Tantôt il a entendu crier à ses oreilles: Il faut le tuer; voleur, canaille, assassin. Tantôt il viendra s'accuser d'avoir tue son père ou un membre de sa famille. Quand un homme vient dire qu'il a tué quelqu'un sans que cela soit vrai, il y a 99 chances sur 100 pour que ce soit un alcoolique. On en arrête tous les ans à Paris plus de cinquante dans ces conditions.
« Si l'on pousse les alcooliques dans leurs idées d'hallucination^ ils vous y suivant, ce que ne fera pas un autre halluciné. L'alcoolique est un homme à moitié éveillé.
« C'est encore à eux qu'appartiennent certaines idées baroques et bizarres qu'ils sont presque les seuls à avoir^ Quelques exemples entre mille: Tun s'est déboutonné et cherche une mouche dans son pantalon. Un autre s'arrête devant une boutique qu'on est en train de fermer; il a vu une femme cachée derrière les volets; on veut la tuer, lui vient pour la sauver; vous voyez d'ici la querelle et les proportions homériques du rassemblement qui en
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a été la conséquence. Un troisième se sauve de chez lui en courant, car ses voisins veulent incendier sa maison. Un quatrième va se plaindre qu"on veut le circoncire pour le convertir à la religion juive. In cinquième, pris de délire alcoolique à la suite d'une angine, est le pliis grand masturbateur de tout Paris, on lui a mis un membre en plomb qui ne tient pas suffisamment, ce qui lui cause de très grands ennuis. Un autre, étant au restaurant, se mouche dans un plat et veut se laver les pieds dans un verre. Un septième prétend qu'on lui a coupé la verge. » (1)
Suivant leur intensité et le caractère du sujet, les fausses perceptions donnent lieu à des réactions différentes qui peuvent être classées sous trois chefs : les formes maniaque, mélancolique et stupide (2), qui d'ailleurs n'ont rien de bien tranché et peuvent alterner ou se succéder chez le même malade.
Dans la forme maniaque, le malade en proie à ranxiété, à la terreur ou à la colèj-e que lui inspirent les scènes pénibles auxquelles il assiste, se querelle, répond, injurie, s'élance, s'enfuit. Ses paroles sont incohérentes, mais quelque désordonnées que soient ses idf'-es, elles ne s'écartent pas d'un cercle assez restreint de conceptions eu rapport avec le champ limité des perceptions illusoires.
Dans la forme mélancolique, le malade ne réagit pas; il assiste sombre, inquiet, défiant aux scènes lugubres qui se passent sous ses yeux, il croit être accusé de crimes, s'imagine qu'on va le juger, l'exécuter; il assiste à la mort de ses parents, à leur enterrement, etc.
La forme stupide n'est qu'un degn'' plus élevé de la précédente ; l'épouvante rend le malade immobile et étranger au monde extérieur.
Le délire alcoolique subaigu n'entraîne que rarement des violences graves contre les personnes, les malades étant trop occupés à poursuivre leurs chimères ou à se détourner des chimères qui les poursuivent; en revanche, il est souvent signalé par des tentatives de suicide. L'indi-
(1) Lasèguc, Etudes médicales^ t. II, p. 241.
(2) Magnan, De l'alcoolisme, du délire alcoolique et de son traitement: Paris. 1874.
vjdii atteint d'alcoolisme subaigu, poursuivi par dos inquiétudes qui sont le fonds même de son délire, conibrme ses actes à ses dispositions anxieuses et ne tarde pas à songer à la mort volontaire pour échapper à ses craintes imaginaires. Le plus souvent cette tendance éclate au hasard et la tentative qui la suit est elle-mônie instantanée, ne résulte jamais des moyens qui supposent une lente préméditation. D'autres fois le malade hésite, recule et finit par renoncer à son projet. Une nouvelle dose de boisson alcoolique suffit souvent à raviver le courage en redoublant Texcitabilité délirante. Aussi voit-on des alcoolisés, conscients de leur manque de décision, s'efforcer de trouver l'appoint qui leur manque par des excès répétés avec préméditation. Leurs procédés habituels ne sont ni l'asphyxie, ni les armes à feu ; ils s'étranglent, se pendent, se jettent a l'eau, se précipitent d'un lieu élevé ou se frappent avec un instrument tranchant (Lasègue).
Parmi les symptômes 'physiques qui accompagnent le délire alcoolique, il faut citer le tremblement, qui est constant et facile à découvrir en faisant étendre les mains du malade. Il consiste dans une trépidation musculaire à intervalles très courts.
Beaucoup d'alcooliques subaigus sont en outre sujets à des mouvements convulsifs des membres qui simulent l'incoordination des paralytiques généraux. D'antres présentent de l'amblyopie, des anesthésies sensorielles et sensitives. Notons encore les désordres digestifs et l'état de la langue qui est blanche, saburrale, ou rouge, fendillée et animée de mouvements convulsifs.
On observe dans quelques cas un délire ambitieux de nature maniaque se combinant avec les conceptions spéciales du délire alcoolique. Les malades ont à un haut degré un air de satisfaction personnelle ; l'un se croit riche, se sent rajeunir, est capable d'accomplir les plus grandes choses; cet autre possède un talisman envoyé par l'électricité, à l'aide duquel il peut se transporter partout où il lui plait; tel autre se croit investi de dignités, se prend pour un grand personnage, etc. Ces bouôees de délire ambitieux, qui n'apparaissent que chez les héréditaires, n'empêchent pas le délire toxique de se mani-
CuLLERRE. Maladies mentales, 29
fester et do se combiner avec cet élément vésanîque; et ces malades, à un moment donné, voient des voleurs qui viennent s'emparer de leurs richesses, se croient environnés d'assassins, sont assaillis par des animaux féroces ; ont, en un mot, les hallucinations terrifiantes du délire alcoolique et les conceptions délirantes qui en résultent habituellement.
C'est pendant le sommeil que se manifestent les premiers symptômes du délire alcoolique. Le malade a un sommeil pénible, entrecoupé de réveils brusques et en sursaut ; il parle, appelle, répond à des interlocuteurs imaginaires, donne des ordres, répète les propos habituels à sa profession. Bientôt il a des cauchemars, des hallucinations presque exclusivement visuelles, ainsi que le comporte le rêve ordinaire. Au réveil tout se dissipe et le malade n'a plus que le souvenir confus de ses anxiétés nocturnes (1).
Le délire nocturne peut constituer toute la crise, se continuer pendant quelques nuits, pour disparaître ensuite. Lorsque le mal se prolonge, on voit le délire de jour éclater brusquement, faisant suite au délire nocturne, et continuant les mômes hallucinations et les mêmes conceptions délirantes, ce qui a fait dire à Lasègue : le délire alcoolique n'est pas un délire, mais un rêve (2).
Au bout d'un temps variable, qui n'excède pas quelques Jours, les hallucinations diminuent le jour, puis n'accaparent plus toute la période de sommeil ; bientôt elles se confinent dans la période intermédiaire entre la veille et le sommeil ; et le malade commence à avoir conscience de leur nature pathologique ; enfin elles disparaissent définitivement.
Au point de vue de la durée, de la marche et du pronostic, Magnan classe en trois catégories les individus atteints de délire alcoolique subaigu :
1° Les malades atteints de délire" alcoolique à convalescence bénigne, reapide et complète, qui guérissent en ti'ois ou quatre jours.
2° Les malades atteints de délire alcoolique àconvales-
(1) A. Xoh'xw, Attnalcs mt'dic pBych.,WÀ, {i) LasÔt;uc, Kliidcn mdiliculcs, l. W, 188i.
i-oncc lento et à rechutes faciles. Chez eux, après la crise, il reste du malaise cérébral, de l'obtusion et de l'incertitude des idées, de l'irritabilité, une inipressionnabilitf' excessive et des idées vagues de persécution. Cet état se rencontre surtout chez dos femmes maniioant peu et usant des alcooliques à jeun, dans Tintervalle des repas, dans le but de se soutenir et de se tonifier.
3° Les malades prédisposés, atteints de délire alcoolique à rechutes fréquentes et à convalescence souvent entravée par des idées délirantes aô'ectant plus ou moins la forme des délires partiels.
Ces prédisposés ou héréditaires, présentent une susceptibilité spéciale au point de vue des liqueurs alcooliques ; sous leur influence, ils délirent avec facilité et on est surpris, à chaque rechute, de voir un délire assez développé, presque sans Taccompagnement des symptômes physiques ordinaires de l'alcoolisme. Chez eux, l'alcool provoque deux ordres spéciaux de phénomènes : 1° le délire alcoolique spécial; 2" un délire vésanique.
Alcoolisme aigu. Delirium tremens fébrile. — Tous les cas de délire alcoolique n'ont pas une marche aussi simple et ne comportent pas un pronostic aussi favorable que la forme que nous venons de décrire. On désigne, sous le nom d'alcoolisme aigu, de delirium tremens fébrile, une forme grave de ce même délire qui se termine souvent d"une manière fatale.
On en distingue deux variétés principales : l'une es surtout caractérisée par l'intensité du délire ; l'autre par la gravité des symptômes physiques concomitants. Ce qui revient à dire que le délire, tantôt est en rappor avec l'intensité de la maladie, tantôt au contraire revêt des apparences de bénignité trompeuse. Le plus souvent l'activité nerveuse est prodigieuse, l'agitation incessante, et généralisée à tout le corps ; la face est rouge, vultueuse, tous les muscles sont animés d'un tremblement convulsif; la peau est chaude, couverte d'une sueur profuse, répandant parfois l'odeur alcoolique, la langue se sèche et s'encroûte, ainsi que les lèvres, de fuliginosités. La soif est ardente, les yeux injectés, la Dhysionomie altérée, le pouls accéléré, tantôt plein et
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lorl, (aiitol (lépriiuô. 11 survient assez fréqueninient des attaques épileptiformes.
Le délire spécial se manifeste par des hallucinations pénibles et cliangeautes, roulant sur les habitudes professionnelles ou les préoccupations morales du malade. L'incohérence est très grande, les idées se pressent tellement dans Tesprit du sujet qu'il ne peut plus en exprimer que des lambeaux saccadés et inintelligibles. Dans un état de jactitation incessant, ses mains et sa tète se portent brusquement dans toutes les directions d'où lui arrivent les perceptions imaginaires.
Il convient, ainsi que nous Tavons dit plus haut, de ne pas alttacher une importance exagérée à l'intensité des symptômes psychiques, car le delirium tremens à forme grave coïncide parfois avec des réactions délirantes aussi modérées que dans la forme subaiguë.
En somme, les signes caractéristiques de ralcoolismc aigu fébrile sont les suivants (Magnan) : 1° La fièvre, Toutes les fois que, sans complication pectorale, abdominale, ou autre affection intercurrente capable de provoquer la fièvre, la température rectale après avoir oscillé pendant deux ou trois jours autour de 39 degrés s'élève à 40 ou 41 degrés, le pronostic devient de la plus haute gravité. 2'' Les désordres du mouvement. Lorsque le tremblement ('norme des bras, des jambes, de la face, qui existe chez l'alcoolique persiste sans modihcation pendant plusieurs jours, il ne tarde pas à amener un épuiseuKMit nerveux profond, un abattement complet des forces, une adynamie progressive, indice d'une ii"ritation intense de l'axe céphalo-rachidien. Certains malades, qui extérieurement ne semblent atteints que d'un tremblement, modéré vibrent cependant de la tète aux pieds et ont tous les muscles dans un état de frémissement ondulatoire perpétuel. 3° La faiblesse musculaire progressive. A la tn'mulation ataxique des premi(>rs jours succède parfois une paralysie incomplète plus marquée dans les membres inf('rieurs, et résultant souvent d'hémorrhagies méningées.
Lorsque la maladie doit avoir une terminaison fatale, l'adynamie fait des progrès rapides, le pouls faiblit et devient insensible, (h's sueurs profuses apparaissent ; le
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délire se transforme on rêvasseries de moins en moins intenses, la langue se dessèche, le malade tombe enfin dans le coma et meurt, quelquefois à la suite de dernières attaques épileptiformes. Dans les cas favorables, la température après s'être élevée rapidement à 39 ou 40 degrés redescend ensuite progressivement, et les autres symptômes la suivent dans sa marche rétrograde.
A l'autopsie, on constate parfois des hémorragies méningées; le plus souvent il n'existe qu'une forte congestion des méninges cérébrales et rachidiennes, des suffusions sanguines dans les mailles de la pie-mère, ou de l'œdème de ces mômes membranes ; parfois la substance cérébrale participe à l'hypérémie.
Quelquefois, on retrouve dans le sang et les organes la présence de l'alcool en nature. Lallemand, Perrin et Duroy (1) ont les premiers signalé cette particularité. Magnan (2), trois jours et six heures après le dernier excès a trouvé chez un malade de l'alcool dans le cerveau et le foie. Voisin (3) a présenté à la société anatomique plusieurs cerveaux d'individus morts d'alcoolisme aigu qui, quatre et cinq jours après la mort, offraient l'aspect d'une pièce macérée dans l'alcool.
Alcoolisme chronique. — Les formes précédentes sont des états transitoires qui se manifestent, tantôt chez les individus habituellement sobres, mais ayant fait momentanément de grands excès alcooliques; tantôt chez des ivrognes ayant passagèrement dépassé leur limite de saturation. Lorsque les excès alcooliques sont habituels, ils entraînent à la longue non seulement des accidents aigus, mais des troubles permanents dans toutes les grandes fonctions de l'organisme; résultat d'une altération lente de la nutrition sous l'influence de la présence continuelle du poison. Un double processus se développe, Fun qui aboutit à la dégénérescence graisseuse, l'autre à l'irritation chronique diffuse, à la sclérose des tissus et
(1) Lallemand, Perrin et Duroy, Du rôle do Valcool et des aneslhésir/ues dans l'organisme; Paris,, 1861.
(2) Magnan, toc. cit.
(3) A. Voisin, Leçons cliniques sur les maladies mentales: 1883.
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(les organes ; et l'on voit lïm on Vautre prédominer, suivant les individus.
Au point de vue physique , les symptômes de l'alcoolisme chronique qui se manifestent dans la sphère nerveuse sont excessivement nombreux. Les malades accusent des troubles de la sensibilité, des picotements de la peau, surtout aux pieds et aux mains, des fourmillements, des engourdissements, des crampes, des sensations anor maies de froid ou de chaud, des hypéresthésies et des anesthésies. Ces phénomènes sont le résultat de lésions diffuses des centres nerveux. Lorsqu'il se forme des lésions en foyer, par suite de la dégénérescence athéromateuse des vaisseaux, on constate des hémiplégies pouvant affecter à la fois le mouvement et la sensibilité; c'est ainsi que Magnan a pu décrire une forme hémi-anesthésique de l'alcoolisme chronique. Les malades éprouvent encore de la faiblesse et du tremblement des bras et des jambes, de la paresse de la vessie et du rectum, de la rétention ou de l'incontinence de l'urine et des matières fécales.
Le tremblement est un élément fondamental de la maladie. Il consiste en mouvements rythmés s'effectuant de haut en bas; il est vertical (Lasègue), tandis que celui de la paralysie générale est plutôt choréique et s'exécute dans tous les sens. Il varie selon les sujets, et peut momentanément disparaître après l'ingestion d'un liquide alcoolique. Il affecte surtout les mains, les avant-bras et souvent la langue.
D'autres symptômes moins constants se rencontrent encore dans l'alcoolisme chronique : ce sont des céphalalgies, des vertiges, des étourdissements avec pesanteur de tête, des éblouissements, des faiblesses passagères dans un membre, des pupilles inégalement dilatées et déformées de diverses manières. Certains malades ont ries attaques apoplectiformes suivies d'hébétude et de coma ; d'autres des accès épileptiques de forme jacksonnienne avec conservation de la conscience ; d'autres enfin de grandes attaques épileptiques de forme ordinaire. Ces dernières se développent soit à la suite d'une émotion morale, soit après des excès plus considérables (jiie (lliabitiule.
Les organes des sens sont cux-mômcs pins ou moins affectôs, La vue s'affaibit, les objets apparaissent comme enveloppés d'un nuage, des illusions et des hallucinations se produisent. Certains malades voient les objets doubles, aperçoivent des insectes voltiger autour d'eux, ont dos visions lumineuses, fantastiques, des rêves effrayants où la zoopsie prédomine. Les troubles de Touïe sont plus rares. Les troubles de la sensibilité générale consistent en douleurs que les malades comparent à des brûlures, à des morsures et qui sont la source de conceptions hypocondriaques.
Les symptômes psychiques relèvent surtout de la démence : la mémoire s'affaiblit, le jugement perd de sa rectitude, le sens moral diminue, l'imagination s'éteint, les idées semblent perdre leur lien logique et l'incohérence finit par s'établir.
Cet affaissement progressif de toutes les facultés morales et intellectuelles jette peu à peu les malades dans une apathie complète ; abruti, indifférent à tout, sans respect pour lui-même, l'alcoolique arrivé à cette période s'abandonne sans résistance aux exigences de son appétit maladif et s'enfonce de plus en plus dans la démence.
A ces symptômes s'ajoutent le plus souvent des tron^ Mes délirants, des préoccupations hypocondriaques, des idées de persécution, des illusions, des hallucinations et des rêves pénibles, sorte de diminutif ou de reliquat des accès de délire alcoolique antérieurs. Mais en outre, on rencontre de véritables accès de délire qui se rapprochent plus ou moins des formes ordinaires de la folie.
Ces troubles délirants sont le plus souvent de forme mélancolique. Sous l'influence d'hallucinations de la vue et de l'ouïe extrêmement mobiles, les malades sont en proie à une anxiété extrême. Ils entendent des voix menaçantes qui leur crient qu'on va les assassiner, les empoisonner, les mutiler, les soumettre à la torture ; qui les accusent d'avoir commis des crimes, des actions contre la morale, le viol, la pédéra&tie. Dans leurs paroxysmes anxieux, les malades sont poussés aux actes les plus dangereux et en particulier au suicide.
Dans ce cas, le suicide est impulsif, irraisonné : d'autres alcooliques chroniques en arrivent à se suicider par
ennui de la vie, par un véritable appétit du suicide ; mais dénués de volonté et d'énergie, leurs tentatives sont souvent incomplètes. Ces derniers sont en général des héréditaires, des prédisposés.
On observe encore quelquefois dans l'alcoolisme chronique des poussées de délire ambitieux . Ce délire est de forme maniaque, non systématisé, mobile, contradictoire. <t II pèche essentiellement par la logique, et rien dans les actes des malades ne concorde avec leurs récits ; il n'impose son cachet qu'à la parole et à la physionomie, semblable en cela à celui des paralysés généraux. Dans les deux cas, en effet, les conceptions sont excessivement fugaces ; l'alcoolisé en fait bon marché, aussitôt qu'on les discute ; il ne cherche nullement à faire passer dans l'esprit de l'observateur son apparence de conviction et ne prend pas devant vous ce port, ce maintien, ce regard du monomaniaque atteint du délire de grandeur (1) ».
Cette forme de manie ambitieuse s'accompagne en général d'hallucinations delà vue, et présenterait, suivant certains auteurs, une couleur religieuse très accentuée.
Ces accès de délire de forme banale dans le cours de. l'alcoolisme chronique peuvent guérir, mais en général ils sont plus longs à disparaître que les accès du délire alcoolique spécial. Dans d'autres cas, ils persistent à un certain degré et ne s'éteignent que peu à peu à mesure que la démence fait des progrès.
On voit aussi dans certains cas l'alcoolisme chronique se terminer par la paralysie générale, ce qui ne veut pas dire que les excès alcooliques jouent dans l'étiologie de cette maladie le rôle important que lui attribuent certains auteurs.
La paralysie générale consécutive à l'alcoolisme, en effet, suit une marche spéciale. Elle s'établit lentement, et il existe souvent une longue période intermédiaire pendant la({iiellc la diagnostic demeure en suspens. Chaque rechute ébrieuse augmente les troubles musculaires et l'affaiblissement intellectuel ; quelques jours d'abstinence et un régime convenable atténuent ces symptômes ; enfin il arrive un moment difficile à préciser où malgré la dis-
(1) A. Voisin. Leçons clinir/ucs sur les maladies mentales: 1883.
SYMPTOMES oi3
parition des symptômes d'alcoolisme rembarras de la parole, les tremblements vermiculaires de la lang'ae et de la face ne rétrocèdent plus, car ils dépendent diine autre cause, d'une encéphalite interstitielle. En même temps apparaissent les symptômes psychiques de cette maladie, Taifaiblissement de l'intelligence, rarement un délire de grandeurs caractérisé, le plus souvent des conceptions mélancoliques ou l'hypocondrie grave. Les hallucinations d'origine alcoolique, par une sorte de retentissement de l'intoxication primitive, persistent parfois très longtemps et provoquent une agitation plus ou moins vive. La terminaison est la môme que dans la paralysie générale ordinaire. A l'autopsie, outre les lésions de l'encéphalite interstitielle, on note parfois de Vathérôme artériel, des lésions médullaires, des dégénérescences du cœur, des reins, du foie, ou la sclérose de cet organe.
A côté de cette forme de paralysie générale ordinaire, il convient de placer certains cas de démence alcoolique qui au début présentent quelques-uns des symptômes de la péri-encéphalite (inégalité pupillaire, tremblements, attaques épileptiformes et apoplectiformes, délire ambitieux, etc.) et qui évoluent ultérieurement comme des démences simples, les symptômes précédemment énumérés disparaissant successivement.
Enfin récemment, on a décrit sous le nom àe, 2Jseudoparalijsîe générale alcoolique (Régis, Bail) un syndrome qui, au point de vue symptomatique, présente une analogie complète avec la paralysie générale véritable, mais qui en diffère en ce qu'il est essentiellement curable ou tout au moins susceptible d'amélioration sous l'influence d'un traitement approprié.
Cette pseudo-paralysie générale est annoncée et précédée tantôt par des attaques apoplectiformes et surtout épileptiformes à caractère spécial, tantôt par un accès d'alcoolisme subaigu. Alors que ce dernier s'efface, les symptômes de paralysie générale apparaissent et atteignent d'emblée leur plus grande intensité; puis ils diminuent progressivement et peuvent disparaître en un temps très court. Les phénomènes de démence eux-mêmes, qui au fond ne sont que de l'hébétude, de l'obtusion, s'évanouissent. Un même malade peut présenter un grand nombre
do fois ce syndrome sans devenir vraiment paralytique, et sans offrir à Tautopsie autre chose que les lésions de l'alcoolisme chronique.
Combinaison de l'alcoolisme et des diverses formes mentales. — En face des autres affections mentales, l'alcool agit de deux manières: 1° à titre de simple excitant. Dans ce cas, il joue le rôle de cause prédisposante ou déterminante, contribue à faire éclore ces affections, à leur donner une floraison plus complète. C'est ainsi que chez nombre de prédisposés, les excès alcooliques déterminent la folie longtemps. avant d'avoir pu produire les symptômes de l'intoxication alcoolique. 2"^ A titre de complication; c'est-à-dire qu'un aliéné qui s'adonne aux excès alcooliques finit par s'intoxiquer et par éprouver des accès de délire alcoolique qui se superposent au délire vésanique ou se combinent avec lui.
La combinaison des deux ordres de phénomènes n'est nulle part plus fréquente que dans le délire systématisé. Tantôt l'alcoolisme ouvre la scène, et c'est sous son influence qu'un vrai délire de persécution, en dehors des idées de persécution mobiles et variées qui procèdent de l'intoxication, se développe peu à peu. Ce cas est celui des prédisposés héréditairement et dont l'intelligence est peu développée. Tantôt c'est un délirant systématique de vieille date qui, abusant des liqueurs spiritueuses devient alors alcoolique et présente des accès intercurrents de délire alcoolique spécial. Cette association morbide présente en général un caractère de malignité redoutable : le persécuté est souvent dangereux ; le persécuté alcoolique l'est toujours.
La dipsomanie peut se compliquer parfois de délire alcoolique, bien que ce soit l'exception. D'après Lasègue, en effet, le dipsomane ne présente jamais aucun des symptômes alcooliques. Son sommeil n'est pas troubhî par des hallucinations, il n'éprouve ni terreurs, ni impulsions, ni tendance au suicide ; j;imais il n'est acculé dans l'impasse de l'alcoolisme chronique. Ces observations ne sont vraies que pour une catégorie de dipsomanes, ceux qui devionnont tels à la suite d'un choc cérébral, ceux eu un mol (\\\i appartiennent à la catégorie dos céréh^aiix.
TRAITEMENT 51o
Quant aux dipsomancs héréditaires, que nous avons décrits ailleurs, on en voit parfois devenir alcooliques et avoir du délire spécial.
La paralysie générale est une des maladies qui s'associent le plus fréquemment à l'alcoolisme. Tantôt l'alcool pris en trop grande quantité ne fait que stimuler l'excitation et la production des idées délirantes; tantôt il provoque des phénomènes qui lui sont propres, fait éclore des accès de délire alcoolique, et ajoutant ses symptômes physiques à ceux de la périencéphalite en arrive quelquefois à masquer complètement cette dernière, au point que ce n'est qu'après la disparition des signes d'alcoolisme qu'on s'aperçoit de son existence.
Les excès alcooliques dans le cours de l'épilepsie ont ime influence néfaste et dangereuse sur cette dernière ; les attaques sont rendues plus fréquentes, les accès de délire épileptique acquièrent un caractère d'autant plus terrible qu'aux terreurs et aux impulsions instinctives qui en résultent viennent s'ajouter les terreurs et les impulsions créées par l'intoxication. Chez certains épileptiques, le délire spécial à la névrose ne se montre que sous l'influence d'un excès alcoolique passager. Un épileptique actuellement soumis à notre observation a commis deux tentatives de meurtre, toutes les deux après avoir fait un excès de boisson.
On voit aussi quelquefois la démence sénile se compliquer d'alcoolisme. Tantôt l'intoxication se manifeste par son délire propre, tantôt elle se contente d'exciter un délire maniaque, généralement de forme ambitieuse, qui disparaît sous l'influence de l'abstinence.
§ 4. — Traitement
Le traitement de l'alcoolisme varie suivant la période de l'intoxication et les complications concomitantes.
L'Ivresse sera traitée par les vomitifs, le tartre stibié ou mieux l'ipécacuanha, destinés à évacuer de l'estomac les liquides spiritueux qui s'y trouvent encore contenus. En cas d'urgence, on pourra avoir recours à la titillation du voile du palais qui dans quelque cas donne un résultat immédiat. Contre le collapsus, on prescrira le repos au
ol6 ALCOOLISME
lit et les stimulants diffusibles, l'ammoniaque, le thé, le café; ou encore la révulsion cutanée, les frictions stimulantes, les sinapismes, etc. On devra prendre des précautions contre le refroidissement des malades, et les complications qui pourraient en résulter.
Le Délire alcoolique simple ou subaif/u n'exige aucune médication active dans la plupart des cas. Les troubles gastriques concomitants, la constipation seront combattus par les purgatifs légers, les boissons délayantes, et plus tard les amers. Les bains tièdes prolongés, dans le cas d'excitation maniaque vive, donneront des résultats utiles.
La courte durée habituelle de Taccès d'alcoolisme subaigu ne nécessite pas dans la majorité des cas, selon Lasègue, la séquestration du malade dans un asile d'aliénés. Toutefois, il importe de faire observer avec de bons esprits qu'une fois la crise délirante éteinte, l'alcoolique n'est pas guéri, qu'il éprouve encore des malaises nerveux, cérébraux et surtout gastriques qui l'excitent à de nouveaux excès et par conséquent à une rechute presque inévitable. En attendant la création d'établissements spéciaux pour le traitement des intoxiqués (alcooliques, morphiniques) nous pensons non seulement que la porte de l'Asile ne doit pas leur être fermée, mais encore que là seulement ils peuvent trouver les soins appropriés à leur état et protection contre leur funeste penchant. Il n'est pas en effet indifférent d'épargner à l'alcoolique les rechutes, chacune d'elles lui faisant faire un pas de plus vers l'alcoolisme chronique, c'est-à-dire l'incurabilité.
Valcoolisme aiyii comporte les indications habituelles de la folie qui s'accompagne d'une agitation plus ou moins violente: il faut avant tout protéger le malade contre lui-même par l'isolement en cellule, l'application de la camisole ou du maillot. Lorsque la fièvre nécessite le s(''jour au lit, il faut veiller à ce que les appareils destinés à maintenir le malade n'exercent aucune pression sur le thorax et n'empêchent pas le libre jeu de la respiration et de la circulation.
L'élimination du poison doit être ensuite facilitée par les boissons délayantes et diurétiques prises en abondance et les purgatifs légers.
Contre l'agitation excessive, les bains tièdes prolongés, si les forces du malade le permettent, doivent être libéralement prescrits; mais des précautions toutes spéciales devront être prises dans le but d'éviter les refroidissements.
Certains auteurs conseillent encore les saignées chez les individus pléthoriques ; mais ce moyen ne semble que bien rarement susceptible d'être avantageusement employé, si l'on songe au danger qu'il y a à augmenter le collapsus qui termine en général l'accès d'alcoolisme aigu.
Différents auteurs ont encore vanté la digitale, l'hydrate de chloral, les opiacés. Le plus souvent ces médicaments sont inutiles; cependant dans quelques cas qu'il est impossible de fixer d'avance, on les voit rendre des services.
Quant au collapsus qui suit la crise, on devra le combattre par les toniques, le quinquina et une alimentation réparatrice.
V Alcoolisme chronique réclame surtout une médication hygiénique et morale. Le malade devra être soumis à une tutelle énergique ou séquestré dans un établissement d'aliénés, surtout s'il existe des complications délirantes. On occupera ses loisirs à quelques travaux faciles, à quelque distraction inoffensive, à la promenade au grand air.
Tout en lui accordant une nourriture tonique et sub stantielle, on lui évitera les écarts de régime, les aliments d'une digestion difficile, les repas trop copieux qui pourraient entrainer de la congestion cérébrale.
Contre les tendances congestives de beaucoup de ces malades, on aura recours aux révulsifs, aux cautères, aux vésicatoires à la nuque, aux frictions irritantes, aux purgatifs administrés d'une façon méthodique.
L'iodure de potassium pourra être utile dans le cas d'alcoolisme chronique avec tendance à la paralysie générale.
Marcet a préconisé l'oxyde de zinc, qui, à la dose de 10 à 40 centigrammes deux fois par jour, une heure après le repas , produirait les meilleurs effets, supprimerait l'insomnie, ferait cesser la céphalalgie, les vertiges, les hallucinations et le tremblement.
Enfin on peut essayer l'emploi de l'arsenic qui est parfois utile dans la période congestive de la paralysie générale et qui a été vanté dans tous les cas où des accidents congestifs sont à redouter vers les centres nerveux.
La médication bizarre inventée par certains médecins étrangers et qui consiste à soumettre le malade au régime exclusif des boissons et des aliments alcoolisés, de manière à lui inspirer un profond dégoût pour la substance toxique, mérite surtout d'être signalé à cause de son originalité. « Comme trois ou quatre malheureux traités de la sorte, sont morts, dit Lasègue, on a renoncé au procédé. »
Le traitement prophylactique de l'alcoolisme est surtout une œuvre d'hygiène sociale. Nous avons vu au début de ce chapitre, qu'en favorisant récemment la multiplication des débits de boissons, la loi allait elle-même directement contre le but à atteindre. Il importerait que les législateurs, mieux éclairés, revinssent à des mesures plus conformes aux données de la science.
L'alcoolisme, en effet, n'a pas seulement pour résultat de nuire aux individus, il porte un coup funeste à leur descendance. Dans nombre de cas, l'idiotie, l'imbécillité, l'éclampsie infantile, l'épilepsie, la dégénérescence mentale sont le résultat direct de l'alcoolisme des parents ; Morel a nettement démontré cette filiation pathologique (1).
Dans d'autres, il restreint la fécondité dans une proportion considéi-able : les mariages d'alcoolisés ne produisent en moyenne que 1,3 % d'enfants, tandis que les unions non entachées de ce vice en produisent 4,1 % (2).
Dans les cas mômes où il n'a pas' pour effet de collaborer directement à l'abcàtardissement et à l'extinction de la race, l'alcoolisme engendre pour les descendants une propension héréditaire à se livrer aux boissons alcoolifpies. De toutes façons donc, l'alcoolisme doit être considéré comme une calamité sociale qu'il importe aux
(1) R. A. Mord, Traite des ddgéne'rcsccnccs de l'espèce humaine;
(2) Lontz, loc. cil., p. .'îSS.
pouvoirs publics de combattre dans l'intérêt général et par des moyens inspirés des connaissances de la science sur ce point.
L'initiative privée, en attendant, a fait, dans le but de combattre le fléau, des efforts méritoires. Il existe plusieurs associations contre l'abus des boissons alcooliques qui se proposent : de favoriser particulièrement au moyen de sociétés coopératives de consommation, le remplacement des boissons alcooliques par des boissons salubres, telles que les vins naturels, le cidre, le café, le thé, la bière; de provoquer la fondation de cercles de travailleurs où les membres trouveraient d'honnêtes et utiles distractions et d'où seraient exclues les boissons spiritueuses; de chercher à obtenir des dégrèvements sur les boissons hygiéniques et l'augmentation de l'impôt sur l'alcool ; de réclamer des lois contre l'ivrognerie et contre la multiplication des cabarets (1), etc.
(1) Voy. Bull, de l'Association française contre l'abus des boissons alcooliques.