‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 87 sur 172 · HALLUCINATIONS COMPATIBLES AVEC LA RAISON · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS COMPATIBLES AVEC LA RAISON

en cite un exemple que nous rapportons ici en abrégé. Il s'agit d'un jurisconsulte éminent qui, tombé dans une tristesse profonde, finit par avouer à son médecin que depuis deux ou trois ans il étaii sans cesse obsédé par des visions. C'était d'abord un gros cbat noir qui se trouvait continuellement devant ses yeux ; plus tard le chat fut remplacé par un personnage en tout semblable à un huissier ; au bout de quelques mois, l'huissier disparut pour faire place à une apparition désolante, à un squelette, qu'il voyait sans cesse, et dont la présence le jetait dans une angoisse profonde. Rien ne put faire disparaître cette vision, et le mala de finit par succomber dans le marasme.

Dans toutes les observations que nous venons de citer, les sujets avaient conscience de leurs hallucinations, et il ne répugne pas à l'esprit d'admettre qu'ils sont restés sains d'esprit tant que le jugement ou les autres sens sont intervenus pour rectifier une fausse sensation. Mais l'appréciation devient plus embarrassante dans les cas où les individus, tout en conformant leurs actes aux règles de la raison la plus sévère, tout en s'élevant par leurs facultés intellectuelles, par la hardiesse et la portée de leurs conceptions, à des hauteurs peu accessibles aux esprits vulgaires, ont néanmoins des hallucinations et sont convaincus de leur réalité. On sait que M. Lélut (1), examinant au point de vue de la pathologie mentale certains personnages célèbres dans la philosophie et dans l'histoire, est arrivé à constater chez eux d'une manière irréfutable l'existence d'hallucinations : il a fait voir que le démon qui parlait à Socrate, qui le guidait dans toutes les circonstances de sa vie, dont il parlait sans cesse, n'était pas autre chose qu'une hallucination de l'ouïe, de tous points comparable à celles que nous observons chaque jour dans les asiles; et, poussant jusqu'au bout l'ana-

(l) Lélnt, Dm démon de Socralc, 1856.

DES HALLUCINATIONS

logie, il n'a pas hésité à déclarer comme conclusion (jue Soci'ate était aliéné. Cette voie nouvelle et féconde a été suivie par d'autres médecins qui, généralisant l'idée de M. Lélut, ont appelé l'attention sur les documents historiques établissant l'existence d'hallucinations chez Luther, Mahomet, Jeanne Darc et tant d'autres, et ont admis que l'état intellectuel de tous ces personnages devait rentrer dans le domaine de la pathologie mentale.

Pour nous, nous n'hésitons pas à rejeter la conclusion trop absolue de M. Lélut et de son école. Entre la raison et la folie, la limite est parfois sans doute confuse et difficile à tracer, et nous reconnaissons cette vérité démontrée par M. Moreau, que la prééminence des facultés intellectuelles a souvent pour condition organique un état maladif spécial, des centres nerveux. Néanmoins la grandeur des vues, la rectitude hardie de la conduite, sépareront toujours le fou de l'homme de génie, et sous ce rapport pratique, les personnages que nous venons d'énumérer ne sauraient être assimilés aux aliénés. Disons seulement que l'hallucination, qu'elle appartienne à l'histoire profane ou à l'histoire rehgieuse, ne doit jamais être considérée comme un phénomène physiologique ; que dans les cas où, résultat de passions ardentes, de convictions exaltées, elle coïncide avec une sagesse parfaite dans les actes, elle crée, malgré tout, une situatior intellectuelle anormale et dangereuse, difficile à classe d'une manière absolue, mais pouvant bien vite conduire à la folie.

2" Hallucinations dans les diverses formes de folie.

Malgré l'intérêt réel qu'ils présentent et les controverses nombreuses dont ils ont été le point de départ, les exemples d'hallucinations compatibles avec la raison sont assez rares, et, en régie générale, l'hallucination, liée intimement à des troubles de l'intelhgence, joue un rôle du

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