CHAPITRE XIX
LÉSIONS DES ORGANES DU SYSTÈME LOCOMOTEUR I. — Lésions des os.
g 1. — ÉTIOLOGIE.
Leslésions osseuses de la vérole sont primitives ou consécutives.
Nous appelons consécutives celles qui surviennent secondairement à des accidents dont le point de départ est dans les téguments. Qu’une syphilide ulcéreuse, qu’une gomme détruise les parties molles jusqu’au périoste, et l’os dénudé privé de ses vaisseaux subira fatalement une mortification totale on partielle; ainsi doivent s’expliquer bien des nécroses de la voûte crânienne, bien des perforations de la voûte palatine et de la cloison nasale. Les processus vulgaires qu n’empruntent à la syphilis aucun caractère spécial ne nous occuperont point ici ; nous n’aurons en vue, dans les descriptions qui vont suivre, que les lésions osseuses syphilitiques primitives.
Les ostéopathies entrent pour une plus grande part dans le cadre des accidents tertiaires chez les malades non soumis au mercure que chez ceux qui ont suivi un traitement spécifique régulier. Chez les premiers, je les ai rencontrées dans la pro- I t portion de 28 pour 100; chez les seconds, mercurialisés â partir des secondaires, elle était de 25 pour 100, et enfin de 21 pour 100
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chez ceux qui l’avaient été ab initia. Elles sont aussi plus précoces dans le cours des véroles naturelles; ma statistique m’a donné 3 ans et 9 mois pour l’époque de leur apparition dans ces cas, et 4 ans et G mois pour ceux où la syphilis avait eu à compter avec le mercure. Il est donc peu d’accidents sur lesquels l’influence bienfaisante du mercure soit aussi manifeste.
g 2. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Les lésions syphilitiques des os consistent dans une infiltration gommeuse diffuse ou circonscrite.
infiltration gommeuse «infuse. — Dans une étendue plus ou moins considérable, à sa surface ou dans sa profondeur, l’os se
Fig. 97. — Coupe d’un os atteint d’ostéite syphilitique
tachète d’un pointillé rouge. Les canaux de Havers paraissent se développer pour contenir un suc épais, gélatineux et rose d’abord, puis jaunâtre. Au microscope, on constate l’envahissement des espaces médullaires et canalicuiaires par un tissu nou-
' I , travées osseuses échancrées et dentelées à leurs bords, dans lesquelles on voit des corpuscules osseux à un seul noyau 3, ou à plusieurs noyaux 2; — 4, tissu médullaire; — 5, vaisseau dont les lumières sont parfaitement libres. A la partie supérieure de la figure, les cellules s’atrophient et subissent la métamorphose caséeuse (d’après Cornil et Ranvier)
jullien. 56
vellement proliféré; les petites cellules ou médullocelles de la moelle ou de la face profonde du périoste sont devenues beaucoup plus abondantes, globuleuses et sont mêlées à d’autres plus petites, et à des noyaux libres.
On ne tarde pas à voir se produire l’absorption progressive de la substance osseuse, les travées sont coupées, échancrées (fig. 97) par l’infdtrat cellulaire, véritable néoplasie svphilomateuse, qui aboutit à l’établissement de petites nodosités identiques aux gommes, et que l’on confondrait facilement avec les tubercules, si les vaisseaux n’y conservaient pas leur perméabilité.
Qu’advient-il ultérieurement? Sous l’influence du mercure, la dégénérescence graisseuse peut s’emparer de ce produit pathologique; c’est la guérison. Ou bien le processus conserve une telle intensité que le tissu embryonnaire arrive à séparer complètement une portion d’os, un séquestre, dans lequel on peut reconnaître à l’œil nu des cavités remplies d’un détritus caséeux. Mais, dans d’autres cas, l’irritation du début venant à cesser, c’est l’ossification qui lui succède. Et non-seulement cette ostéite productive suffit à réparer l’os ancien, mais elle peut encore en dépasser de beaucoup les limites; au sein des os, elle produira Y ostéite condensante ; à la surface, elle donnera lieu aux ostéophijtes, aux exostoses.
Vostéite productive est un phénomène constant au voisinage des points néoplasiés; c’est la conséquence d’une irritation de médiocre intensité; voilà pourquoi elle apparaît au sein du foyer, dès que le processus s’amende. Dès lors, on voit les vides, dus à la raréfaction, se combler par l’apport de nouvelles couches, grâce auxquelles la densité normale de l’os est bientôt atteinte et même dépassée. L’os croît toujours; alors commence Yéburnation : les lamelles se pressent dans tous les sens; les canaux de Havers se rétrécissent de plus en plus. Cette sclérose est la cause de ces hyperostoses considérables, qui peuvent donner aux diverses pièces de la voûte crânienne jusqu’à 2 et 3 centimètres d épaisseur. Lorsqu’elle est poussée jusqu’à l’oblitération complète des
Périoslose du tibia.
( Virchow , Patli.
des tumeurs, t. II).
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canaux de Havers, la circulation des sucs nutritifs est entravée; l’os n’est plus nourri et meurt en un point. Mais alors, agissant à titre de corps étranger, il ravive autour de lui l'inflammation destructive qui le sépare de la partie vivante. Celle nécrose est l’origine de séquestres éburnés.
Superficiellement la néoformation vient du périoste, ou du moins de sa couche médullaire, et mérite le nom de périostose. Le tibia est un des sièges d’élection de ces tumeurs diffuses, mamelonnées, peu saillantes (flg. 98). Périostoses aussi, ces masses poreuses qui n’adhèrent que lâchement au corps de l’os, et que pour celte raison on désigne également sous la dénomination d’exostose épiphysaire. Celluleuses au début, il n’est pas rare, par suite du dépôt successif de nouvelles lamelles autour des trabécules primitives, qu’elles arrivent à une grande compacité et même à l’éburnalion.
Au contraire, l’exostose est dite parenchymateuse, quand la tumeur, appréciable à l’extérieur, est la conséquence d’un dépôt osseux dans l’épaisseur même de l’os. Les os malades sont trèssouvent le siège de petites productions néoplasiques, à disposition circulaire, rappelant la forme classique des syphilides (exostose annulaire de Ricord).
Lésion gommeuse circonscrite. — A la SUl'face des OS, la gomme se présente sous la forme d’une lésion nettement limitée. Elle a été surtout bien étudiée sur le crâne, tant à sa surface externe qu’à sa surface interne. Son tissu, d’apparence gélatineuse, s’y accumule entre l’os et la dure-mère d’une part, entre l’os et le périoste de l’autre, et pénètre comme un coin dans la substance osseuse qui se résorbe progressivement. Lorsque deux gommes, l’une intra-crânienne, l’autre extérieure, se rencontrent dans la couche diploïque, il en résulte une perforation. Au bout d’un temps variable, si le traitement intervient, le néoplasme subit une transformation caséeuse lardacée et se résorbe ; mais sa place reste marquée sur le crâne par une dépression cicatricielle stellaire, rendue plus apparente par les dépôts plastiques, que l’irritation de voisinage a déterminée à la périphérie (fig. 99), et c’est à tort que Virchow a mis cette usure spécifique du squelette sur le compte d’une affection particulière, à laquelle il a donné le nom de carie sèche; le processus gommeux suffit à en rendre compte.
L’évolution de la gomme est moins connue dans l’intérieur des os et particulièrement des os longs. Les belles planches de Ricord nous apprennent cependant qu’elle peut occuper le canal médul-
laire où elle se présente sous l’apparence d’une masse lardacée, autour de laquelle le tissu compact est plus rouge et plus poreux.
lue. 99. — Dépressions cicatricielles du crâne et hyperostose circinée (Virchow, Pathologie des tumeurs, t. II).
Au sein du tissu spongieux qui garnit les extrémités des os longs du pied et de la main, surtout chez les très-jeunes enfants, la
Fig. 100. — Tuméfaction gommeuse de l’extrémité inférieure du second métacarpien (communiquée par Robert W. Taylor, de New-York).
gomme s’accuse souvent par des phénomènes assez semblables à ceux du spina-ventosa (fig. 100). Le tissu compacte et le périoste
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refoulés se distendent, comme le verre sous l’effort du souffleur, et arrivent à constituer une coque à parois très-amincies. Celte lésion à évolution lente peut se terminer, sous l’influence d’un traitement hâtif, par résorption du néoplasme, et par un retour si complet à l’état normal que, dans bien des cas, on ne peut constater aucune différence entre le côté guéri et le côté sain. Livrée à sa marche spontanée, on doit craindre qu’elle n’aboutisse à la perforation des parois et des téguments, et qu’une fois la poche affaissée, il ne reste une cicatrice déprimée, avec disparition ou tout au moins atrophie de l’extrémité osseuse lésée. Au crâne, c’est dans le diploé que se fait le dépôt gommeux, cause possible de mortification pour les tables externe ou interne qu’il refoule en se développant.
Ainsi que nous venons de le voir, la nécrose est une conséquence fréquente des gommes osseuses. Sur les processus de séparation et d’élimination des séquestres, je n’ai pas à m’étendre ici. La suppuration, les phlegmons, les décollements, les fistules, les pertes de substances do la peau, sont des phénomènes communs à toutes les osléiles, cruelle I,,G- .'Pi- — Vastc ulcération sy-
, ... , . . 1 philitique ilu crâne et de la
.quen soit la nature. L invagination face (Musée Dupuytren, n» 3 iO).
du séquestre par l’hyperplasie de
voisinage est un fait des plus fréquents bien évident sur le crâne, où tel fragment de la table externe se trouve souvent enchâssé par un bourrelet éburné périphérique qui le recouvre au niveau de ses bords. On notera également l’accroissement souvent considéiable de la lésion (fig. 101) par la production de nouvelles poussées gommeuses, ltien de plus caractéristique dans ce cas que 1 aspect polycyclique offert par les bords de l’ulcération osseuse.
3, — SYMPTOMATOLOGIE.
Y°ici comment se répartissent dans notre statistique les différents cas de lésions osseuses. Je dois prévenir que ceux qui sont notés nécroses, ne constituant qu’un accident successif, grossiraient sans doute le nombre des ostéites ou des gommes, si nous
avions pu les observer à leur début ; en outre nous n’avons pu faire la part des ostéopathies primitives ou secondaires. Le tableau suivant représente donc l’ensemble de toutes les altérations du squelette chez les sujets tertiaires, sauf celles qui ne se manifestent que par des douleurs ostéocopes que nous en avons éliminées :
Ostéite et ostéo-périostite \<-2 cas.
Gomme circonscrite jj
Nécrose, élimination d’os 20
Exostose 15 __
Périostose 7
Quant au siège des lésions, il nous est nettement indiqué par le relevé des mêmes observations :
Nez (cloison, os propre, etc.) 19 cas.
Tibia..', 15 •
Palais 15
Sternum 5
Clavicule 'et maxillaire, chacun 2 —
Frontal 1 •
Pariétal, vertèbre, chacun 1 —
Omoplate, cubitus, rotule, chacun 1 —
Quelques mots d’abord sur les douleurs ostéocopes. Ces algies diffèrent singulièrement de celles qui accompagnent les premières poussées (page 018). On les observe de préférence sur les os superficiels (crâne, tibia, clavicule, cubitus). Au début ce n’est qu’un engourdissement sans siège défini, une sorte de gêne et de lourdeur de la région, mais bientôt les sensations se localisent et s’exaspèrent, la douleur devient atroce. Comparée à celle que produirait une vrille, l’action d’un marteau, d’un étau, ou de tenailles déchirantes, elle revient la nuit par crises si terribles que les malades privés de tout sommeil, désespérés, ne lardent pas à ressentir des troubles sérieux de l’état général : pâleur, inappétence, gastralgie, constipation, incapacité de tout travail, tristesse. Cependant la palpation la plus attentive ne fait reconnaître rien d’anormal, la surface de l’os ne présente pas de gonflement, et parfois même reste insensible à la pression.
11 est de toute évidence qu’il s’agit dans ces cas d’altérations profondes des couches internes de l’os ou de la moelle. Que l’on suppose en effet une ostéomyélite, une sclérose aboutissant au rétrécissement du canal médullaire, une gomme intra-osseuse, et l’explication de ces douleurs devient facile. Au reste dans la plupart des cas, pour ne pas dire dans tous, si' la thérapeutique
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n’intervient pas, les lésions finissent par devenir apparentes ; livrées à leur marche naturelle, elles n’offrent en effet nulle tendance à la guérison; combattues, elles résistent au mercure, mais peuvent céder â l’iodure de potassium. Quelquefois cependant elles restent rebelles à cet agent; c’est dans un de ces cas qu’Ollier obtint un beau succès par la trépanation de l’humérus.
Suivant un préjugé très-répandu, c’est au mercure administré pendant les premières périodes qu’il faudrait attribuer la production des douleurs ostéocopes. Rien n’est plus faux que cette manière devoir. Pour la réduire à néant, nous nous bornerons à renvoyer au premier chapitre de nos recherches statistiques où les faits 1, 8, 30, 32, 33, 53, 55, 56 et 59 (soit 9 sur 59) sont des exemples incontestables de syphilitiques non traités qui ne furent cependant point à l’abri de cet accident.
Sans nous arrêter plus longuement à la symptomatologie générale de l’ostéite spécifique, nous allons passer en revue ses localisations les plus importantes.
Vertèbres cervicales. — Quand la lésion siège sur le corps de l’os, à la face antérieure, il y a tumeur dans le pharynx. Aux troubles delà déglutition qui ouvrent la marche des symptômes fonctionnels et qui peuvent aller jusqu’à la suffocation, quand le malade veut ingérer des bols trop volumineux, se joignent bientôt de vives douleurs, nocturnes surtout, avec raideur dans les mouvements, craquements et immobilité forcée (attitude spéciale de l’ankylose cervicale). Gomme conséquence ultime, alimentation impossible, inanition, dyspnée avec issue fatale, à moins que la tumeur devenant fluctuante ne se termine par un abcès du pharynx.
Plus sévère encore est le pronostic quand le néoplasme s’est fait jour dans le canal médullaire ; les phénomènes de compression, paralysies, excitation de la moelle, que l’on voit survenir, se présentent entourés de telles difficultés de diagnostic que leur cause, sinon leur nature, reste le plus souvent bien obscure. Une tumeur inflammatoire se forme-t-elle, c’est le plus souvent par l’explosion d’accidents aigus du côté des méninges ou de la moelle qu’elle se décèle. Nous reviendrons ultérieurement sur ces symptômes.
Si la lésion est bornée aux apophyses transverses, il n’y a compression que d’un ou plusieurs nerfs à leur sortie du canal rachidien. A l’embarras de la phonation, à l’impuissance fonctionnelle des muscles du cou ou des bras, on reconnaîtra aisément la paralysie ou la parésie soit du spinal, soit des paires cervicales ou brachiales.
Os du crâne. — Quand le processus gommeux s’attaque aux os
du crâne la céphalalgie du début peut en imposer pour un accident plus profond. Le malade est souvent sidéré par la violence des douleurs, les unes osseuses et les autres cérébrales dues à la compression de l’encéphale lorsque la tumeur fait saillie à l’intérieur de la boîte crânienne. Circonscrite, la gomme donne lieu à des tumeurs hémisphériques à développement très-lent, de consistance très-dure au début, et ne devenant que tardivement fluctuante (fig. 102). A leur pourtour on sent toujours un rebord osseux les
Fig. 102. — Gommes du crâne et de la face (d’après un moule du musée de Saint-Louis. Malade de M. Laitier).
enchâssant; c’est le résultat de l’ostéite productive déterminée par l’irritation de voisinage. Ces tumeurs n’ont que fort peu de tendance à l’ulcération, et l’efficacité de l’iodure pour les faire disparaître presque complètement est remarquable ; je dis presque, car il ne faut guère compter sur la restitutio acl integrum de 1 os malade; si fluctuante qu’elle soit, l’iodurepeut amener l’affaissement de la gomme, mais reste impuissant contre les lésions communes périphériques. Aucun accident, du reste, n’offre plus de chance de récidive; à peine le traitement est-il suspendu que 1 on peut voir se reformer la saillie, toujours prompte à s’ellacer du reste sous l’influence du même remède. Il est des gommes qui pei-
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sislent ainsi de longues années dans de semblables alternatives de développement et de résorption. Tout autre est la gomme diffuse au-dessus de laquelle, à brève échéance, on voit la peau rougir, puis devenir le siège d’un empâtement qui aboutit bientôt à rétablissement d’une fistule. — Je ne décrirai pas ici la suppuration, les décollements, l’élimination des équestres ni le danger des complications cérébro-méningées, je n’insisterai que sur quelques points : 1° l’ulcération spécifique des téguments qui agrandit de plus en plus la perte de substance ; — 2° l’étendue parfois étonnante des désordres qui peuvent occuper et détruire la plus grande partie de la voûte du crâne ; — 3° la dénudation relativement fréquente de la dure-mère, sur laquelle j’ai vu, dans un cas (service de A. Fournier), se développer des syphilides ulcéreuses ; — 4° la persistance constante de la perforation osseuse à l’état fibreux ; — 5° les modifications apportées à la forme du crâne par suite du retrait de ce tissu inodulaire. On a vu des voussures se changer en dépression ; dans une observation fort remarquable due à Giacomini, on a pu calculer la diminution de la capacité crânienne qui n’était pas inférieure à 150 centimètres cubes.
Ce n’est qu’avec la plus grande prudence que le chirurgien doit intervenir, mais lorsque l’enclavement des séquestres perpétue l’état morbide, il ne doit pas hésiter à leur donner issue. En même temps on administrera l’iodure à fortes doses ket surtout longtemps continuées.
Os de l’orbite. — Rien de plus épineux que le diagnostic des ostéopathies orbitaires, quand les symptômes qu’elles provoquent sont encore peu accentués. Il peut arriver que tout se réduise à un éger œdème palpébral et à des douleurs. Dans beaucoup de cas, ces douleurs paroxystiques font penser à une névralgie et l’on administre le sulfate de quinine au grand détriment du malade dont l’affection continue ses progrès. On évitera cette erreur en tenant compte du caractère nocturne de l’algie qui disparaît au matin, tandis qu’elle sévit surtout dans la matinée et vers midi lorsqu’elle est d’origine nerveuse, et surtout en explorant attentivement et aussi profondément que possible avec l’index les parois de l’orbite ; la sensibilité exagérée du périoste mettra sur la voie de la lésion vraie.
Si au contraire les indices de la tumeur sont bien nets, si la paupière supérieure est tuméfiée, si l’œil est repoussé en avant, si la palpation permet de reconnaître un soulèvement périostique, il n’est pas douteux qu’il ne s’agisse d’une affection osseuse dont les anamnestiques révéleront le plus souvenl la nature, et sur la-
quelle les spécifiques auront toujours la plus heureuse influence, si elle est d’origine syphilitique. Deval cite l’iiistoi re d’un homme qui vint à Naples avec une exophthalmie telle qu’aucun maître d’hôtel garni ne consentit à le recevoir. Cette hideuse difformité était déterminée par une tumeur osseuse qui refoulait le globe hors de l’orbite, et céda radicalement à un traitement antivénérien. Quand il y a suppuration, on doit craindre la persistance de fistules, l’adhérence des tissus superficiels à l’os malade et la production d’un ectropion à peu près incurable avec ses suites, conjonctivite, opacité de la cornée, etc... Dans un cas de ce genre une intervention chirurgicale fut tentée pour opérer la désunion des parties, mais le malade mourut au quatorzième jour après des symptômes d’épilepsie. L’autopsie permit de reconnaître une dénudation limitée de la dure-mère qui était vascularisée, épaissie et adhérait intimement à la matière cérébrale (Hamilton). On ne saurait donc être trop réservé sur le diagnostic des lésions orbitaires de la syphilis.
Maxillaires, palatins, os du ne*. — La nécrose n^est pas tl’èsrare sur les maxillaires, et frappe surtout les alvéoles supérieures. Au niveau de cette mortification, on voit bientôt les dents s’ébranler, les gencives se tuméfier et rougir; un ulcère se produit et détruit peu à peu la muqueuse en donnant lieu à un écoulement nauséabond. La fétidité de l’haleine, l’embarras de la parole, la gêne de la mastication et de la déglutition font de cet accident l’un des plus pénibles soit pour le malade, soit pour son entourage. Aussi le chirurgien est-il autorisé à intervenir de bonne heure par l’avulsion des dents et l’extraction des séquestres. 11 arrive souvent que le processus se fixe sur les alvéoles des incisives, et que cette partie du maxillaire qui les supporte, l’os incisif, sedélache, s’isole, devient mobile et fait saillie en avant, s’offrant pour ainsi dire à l’extirpation. Si considérables qu’elles soient, les brèches qui en résultent peuvent toujours être comblées par la prothèse.
Pour le palais, c’est généralement à la jonction des maxillaires et des palatins que se loçalise la lésion. Elle peut évoluer avec une telle insidiosité que le mal ne devienne apparent qu’au moment où se produit la perforation de la cloison naso-buccale. Le malade s’aperçoit un jour que les boissons refluent dans les fosses nasales, ou bien c’est en fumant qu’il essaye vainement de faire l’aspiration pour allumer son tabac, et qu’il s’aperçoit que la fumée prend la roule des narines. Quand on peut observer le début, on voit lentement se former, puis s’ouvrir une petite tumeur fluctuante, remplie de pussanieux; tout autour de la perte de sub-
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sfance l’hyperostose de voisinage condense le tissa osseux dont on peut sentir à l’aide du stylet les saillies tranchantes dures et lisses. Combattue par le traitement ioduré, la lésion peut borner là ses désordres, peu redoutables au demeurant, car à l’aide de cautérisations hâtives, très-délicatement faites, et surtout persévérantes, sur les bords de l’ulcère, on peut presque toujours, si l’ouverture est petite, obtenir au moyen du nitrate d’argent le développement de bourgeons charnus et l’occlusion membraneuse.
Mais les choses ne se passent pas toujours aussi simplement; le processus peut s’étendre progressivement; et, si la destruction de la muqueuse reste limitée à quelques fistules, aboutir à la formation de séquestres d’une élimination très-lente. Le malade crache et mouche du pus; le stylet permet de constater la mobilité de fragments plus ou moins considérables, mais la prudence conseille l’expectation chirurgicale, tant que les troubles fonctionnels restent compatibles avec la santé générale. Dans d’autres cas enfin la gomme pullule avec une rapidité redoutable, la fonte osseuse revêt un caractère phagédénique, et peut emporter en quelques mois la voûte palatine tout entière, détruire les alvéoles, ouvrir les sinus et transformer les cavités de la face en une gueule hideuse et fétide.
C’est particulièrement sur la cloison, que se localisent les gommes de la charpente nasale; j’ai vu cependant quelquefois la tumeur syphilitique occuper la paroi externe des narines et proôminer à l’extérieur. D’assez vives douleurs ostéocopes peuvent occuper les profondeurs de l’organe, mais parfois aussi le coryza,
1 encbifrènement de la voix, le jetage muco-purulent, l’ozène et l’élimination de fragments osseux en sont les premiers symptômes appréciables ; il est exceptionnel que la peau rougisse et s’enflamme. Les phénomènes les plus importants qui surviennent dans le cours de cette affection sont les suivants : 1° nécrose du vomer susceptible de se propager aux sinus de l’ethmoïde, à l’unguis, à l’apopbyse montante du maxillaire, aux os nasaux, etc. ; crépitation, mobilité des os; issue des séquestres soit parles narines quand le malade se mouche, soit par la bouche avec chute possible dans les \oies aériennes et danger de suffocation, s’il existe une perforation palatine; 2° hyperoslose de voisinage très-fréquente soit sur les minces lames des cornets, soit sur les os propres, et de là issue possible de séquestres éburnés ; 3° affaissement des os propres, qui, n’étant plus soutenus par la cloison, basculent en donnant à la base du nez une forme aplatie et évasée; 4° persistance à peu près constante de la sous-cloison dans son intégrité absolue et par
conséquent proéminence du lobule qui reste à peu près clans sa situation primitive; le tiers inférieur du nez se réunit aux deux tiers supérieurs par un angle obtus ouvert en avant. C’est une sorte de nez en coup de hache; 5° obstruction et inflammation consécutive du canal nasal par l’ostéite ou les hyperostoses des os qui en forment les parois (Lagneau). La tumeur lacrymale qui en résulte peut guérir par le seul fait du traitement interne.
Contre ces lésions des cavités osseuses, on insistera sur le traitement général ioduré: en même temps on multipliera les injections désinfectantes (solution à l’acide salicylique, au chloral) , ou émollientes. Sur ces ulcères profonds j’ai vu, comme sur les superficiels, la poudre d’iodoforme désinfecter, calmer les douleurs, et favoriser le développement de bourgeons charnus.
Fig. 103-104. — Obturateur avec crochets et obturateur sans crochet (Harris).
La cicatrisation obtenue,
Fig. 105. — Nez artificiel et obturateur de Schange pour la prothèse naso-buccale.
on devra recourir à la prothèse pour pallier les troubles fonctionnels et les difformités résultant des pertes de substances osseuses. La perforation palatine est justiciable d’obturateurs très-simples en caoutchouc vulcanisé. Ces instruments sont essentiellement composés d’une plaque très-exactement adaptée au palais où elle est maintenue soit par des crochets, soit par le point d’appui qu’elle prend sur les dents naturelles avec lesquelles elle est en contact (voy.
fig. 103 et 104). Si la pièce est bien construite, on voit disparaître immédiatement tous les embarras de la déglutition et de la parole.