‹ Traité pratique du chauffage, de la ventilation et de la distribution des eauxChapitre 72 sur 96 · KIM · texte numérisé non relu

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ne lient pas assez compte des variations continuelles de la température extérieure et de la direction des vents, de telle sorte que, la plupart du temps, ce qu’on a cru être une issue à l’air vicié, n’est au contraire qu’un orilice d’entrée, causant dans une foule de cas des refroidissements et des courants intolérables. C’est pourquoi dans quelques grands édilices, comme l'Opéra de Vienne ou les chambres du Parlement à Londres, on a mis dans les cheminées d’évacuation des hélices ou des ventilateurs pour assurer la sortie de l'air vicié. Au premier abord, l’art de chauffer ou de ventiler est fort simple , mais l’art de chauffer et de ventiler convenablement est très-difficile : et cependant, de lui dépend souvent, non- seulement le comfort, mais la santé elle-même des hommes ou des animaux réunis dans des enceintes closes. En outre, l’architecte 'ne fait pas toujours ce qu’il veut. Le propriétaire l’arrête à chaque instant par la question de dépense : il ne voit que l’intérêt de son capital et ne s’occupe qu’accessoirement de la question de salubrité que, pour ma part, j’appelle ici une question d’humanité.

Les trois instruments que l’on emploie, pour juger des effets d’un système quelconque de ventilation, sont les suivants :

En premier lieu, V anémomètre : il y en a de plusieurs sortes; M. Combes, le général Morin, M. Neumann ont perfectionné cet appareil. Il consiste essentiellement en un moulinet, formé de quatre ailes planes en mica, montées sur un axe horizontal muni d’une vis sans fin qui transmet le mouvement à des roues dentées, disposées comme celles d’une montre, pour indiquer le nombre de tours parcourus par le moulinet.

Après l’instrument destiné à mesurer la vitesse de l’air vient le thermomètre que tout le monde connaît, mais dont les renseignements sont pour nous des plus trompeurs en ce qu’ils n’indiquent que la température de l’air, tandis que sa qualité et sa composition est ce qui nous occupe avant tout.

Puis vient Y hygromètre, qui nous donne l’indication du degré d'humidité de l’air: mais, là encore, nous n’avons qu’une indication accessoire qui n’a qu’une utilité limitée.

Enfin, nous avons ce que les Anglais appellent le « Nose test » ou le sens de l’odorat, qui, mieux que tout le reste, sert, à certaines personnes, à indiquer la pureté de l’air. En somme, nos moyens pra-

tiques sont loin d’être parfaits pour nous faire juger, au point de vue hygiénique, de la qualité de l’air respirable.

Faire entrer, sortir, circuler à volonté un corps aussi léger, aussi fluide, aussi élastique que l’air, un corps de densité aussi différente que les gaz qu’il doit déplacer, un corps enfin qui, en dehors du pouvoir ventilant, est soumis à tant d’influences diverses, comme la respiration humaine, l’état de santé des personnes présentes, la combustion du foyer, l’éclairage de la pièce, l’ouverture des portes, etc., c’est là, on le conçoit, un problème des plus difficiles. Le déplacement de l’air nécessaire à la santé est bien autrement compliqué que les phénomènes que nous observons, par exemple, dans les végétaux, où la circulation de la sève ascendante et descendante a lieu sous l’influence de l’endosmose et par l'évaporation de l’eau à la surface des feuilles, évaporation qui fait appel sur les racines. Dans les animaux, la circulation du sang artériel et veineux a un moteur merveilleux, le cœur, dont les contractions puissantes font appel au sang vicié ou veineux pour faire refluer dans tout l’organisme le sang artériel oxygéné dans nos poumons. Dans les deux cas précédents, il y a des forces naturelles très-faciles à saisir. Au contraire, dans la circulation de l’air pour les besoins de l’homme, quand cette circulation se trouve gênée par les obstacles artificiels que nous lui créons, elle ne peut avoir lieu que par deux causes, ou bien par la différence de densité de l’air extérieur et intérieur, ou bien par des appareils mécaniques. Tous les soi-disant ventilateurs-fumifuges-aspirateurs à hélice que l’on a préconisés et brevetés vingt fois en divers pays et sous des noms différents, sont tous sujets au même inconvénient, c’est-à-dire, à l’incertitude et l’irrégularité du pouvoir ventilant qui augmente souvent ou diminue à l’inverse des besoins.

11 ne faut pas oublier que l’air nous affecte bien moins par sa température que par sa composition, par son degré d’humidité, et surtout par le mouvement dont il est animé. Ce dernier point est de la plus haute importance. Ainsi, vers les pôles, on peut supporter assez facilement des températures de 30 à 35 degrés au-dessous de zéro, quand l’air est calme; mais qu’il soit agité et le froid devient intolérable. De même, à- l’équateur, avec des brises de mer, on supporte plus facilement 40 à 45 degrés, que l’on n’en supporte 25 dans l’air stagnant et vicié d’une ville. On sait que pour que la transpiration cutanée s’effectue régulièrement, il faut que l’humidité de l’air soit dans des li-

mites moyennes. Trop considérable, la vapeur d’eau diminue la transpiration pulmonaire et cutanée, et peut causer de grandes maladies : trop faible, elle permet à l’air d’enlever trop d’humidité à nos organes et cause des maux de tète. On sait aussi qu’une température chaude et sèche sera plus facilement supportée que la môme température humide; de plus, l’air en mouvement, soit parce qu’il cause un surcroît d’évaporation et, par conséquent, de froid à la peau, en faisant de notre corps un alcarazas, soit par le fait même du déplacement de l’air vicié, sera plus facilement supporté que ne le serait de l’air moins chaud, mais stagnant. On souffre beaucoup moins de la chaleur dans certains climats tropicaux, quand les lieux sont bien ventilés, que dans nos villes, où l’air moins chaud, mais vicié et concentré dans de hautes murailles, ne peut se déplacer qu’avec lenteur.

L’une des erreurs les plus répandues et qu’il importe de signaler, c’est la confiance qu’inspire, pour une chambre de malade, par exemple, la désinfection de l’air, qu’il ne faut pas confondre avec son renouvellement. En effet, enlever à l’atmosphère d’une pièce son odeur, en masquant cette odeur par une plus forte, ce n’est pas lui rendre ce qui lui manque, c’est-à-dire, ses propriétés vivifiantes. Il peut y avoir bénéfice pour l’odorat, il n’y en a pas pour la respiration et pour la santé. D’ailleurs, l’air est comme l’eau : cette dernière, pour être bonne, doit être inerte, inodore, insipide : de même pour l'atmosphère, à moins qu’on ait à recourir à des émanations résineuses, par exemple, l’air le meilleur est celui qui ne sent rien.

Depuis D’Arcet, le véritable père de nos progrès modernes en chauffage et en ventilation, bien des moyens ont été proposés pour obtenir un déplacement de l’air. Quelques-uns sont primitifs; on fait évacuer une pièce quand l’atmosphère devient intolérable, on ouvre les fenêtres un instant, puis on rentre quand l’air en est renouvelé : d’autres fois on ouvre des vasistas dans le haut, au risque de doter de fluxions de poitrines ou de rhumatismes les personnes assises près des fenêtres. Tout cela n’est pas la solution du problème. Recourir à la ventilation naturelle pour nos grandes réunions, c’est prendre la question à l’envers.

Pratiquement, la ventilation se résume dans l’appréciation du volume d’air à renouveler en un temps déterminé suivant les causes d’altération de l’air, et dans la quantité de chaleur à produire ou à

déduire suivant ce volume et suivant la différence en plus ou en moins que l’on veut obtenir entre la température extérieure et intérieure. Dans le plus grand nombre des cas, la véritable solution du problème est dans la ventilation renversée, celle qui consiste à faire circuler l’air de la pièce à ventiler, contrairement à son mouvement naturel, c’est-à-dire de haut en bas. C’est le seul moyen d’obtenir un renouvellement de l’air aussi complet que le permet l’agitation de cet air, provenant de causes étrangères à la ventilation, comme les ouvertures des portes, la circulation des personnes présentes, etc.

Au contraire, par l’appel direct, c’est-à-dire, quand on laisse l’air chaud suivre son mouvement naturel, soit de bas en haut, on semble ne se proposer que la plus mauvaise solution du problème, c’est-àdire, faire passer dans la pièce à ventiler un volume d’air nouveau, dans un temps donné, en déplaçant le moins possible l’air vicié préexistant dans la pièce, et de la manière la plus contraire à notre bienêtre. C’est précisément ce qui arrive dans nos théâtres actuels; on établit un vaste courant partant de la scène et allant s’engouffrer dans le trou du lustre où le sollicite un puissant appel qui a pour effet de faire dévier les ondes sonores et de geler les spectateurs des loges dès qu’on en ouvre les portes.

On a fait à la ventilation renversée plusieurs objections :

1° Si l’on n’allume pas le foyer, c’est-à-dire la force motrice qui est une cause de dépense, il n’y a pas de ventilation ;

2° L’air qui sort de nos poumons étant à 38 degrés, et l’air de la pièce à 18 ou 20, les produits de la respiration tendent à monter, puis sont ramenés en bas par l’appel, il y a donc tendance à ce qu’ils soient respirés deux fois.

A ces deux objections il est facile de répondre. Sans doute, on peut supprimer la force ventilante; mais la question ici est de savoir, non pas s’il y aura ventilation, mais quel est le meilleur moyen de l’obtenir d’une manière rationnelle. Quant aux produits de la respiration, le courant insensible allant de haut en bas entraîne loin de nous, et régulièrement, les produits de la respiration, bien plus sûrement que par l’appel contraire, puisque les gaz acides carboniques, produits de la combustion et de la respiration, tendent eux-mêmes à descendre, par leur poids supérieur à celui de l’air.

U est bien entendu que la ventilation renversée est applicable surtout quand on aura à éviter des courants gênants et dangereux,

comme dans un bal, une assemblée en amphithéâtre, dans un théâtre môme. Mais, comme toutes choses en ce monde, elle a son revers, c’est-à-dire qu’elle exige une force artificielle, une attention donnée à un foyer, sans quoi la ventilation devient nulle, et l’air chaud, suivant son mouvement naturel de bas en haut, l’aération n’a pas lieu s’il n’y a pas d’orifices de sortie aux parties supérieures ; c’est au constructeur à peser tout cela suivant le cas et les besoins. L’inconvénient dont je parle peut se produire et s’est produit souvent dans un théâtre dont le plafond est fermé, comme le théâtre Lyrique, où l’on négligeait d’allumer les foyers d’appel.

En fait, la ventilation renversée n’est que l’application à nos habitations de la plus ancienne méthode d’aération, celle des mines. En effet, dans ces dernières, l’air pur entre par le puits A, par exemple

(fîg. 277), vient balayer toutes les galeries de la mine, pour remonter en B sous l’influence du puissant appel d’un foyer G. Pour nos lieux de réunion , le principe est le même : élargissez le tube A de la largeur de la salle à ventiler, et ajoutez extérieurement une gaine d’ascension B, ce sera la ventilation renversée des mines. Cette méthode a déjà été employée avant 1844, à Londres, dans la prison modèle de Pentonville, où l’on a voulu appliquer le système cellulaire : on y a fermé toutes les issues par lesquelles les prisonniers pouvaient communiquer entre eux, et l’air arrivant par une grille placée sur l’un des côtés supérieurs de la cellule ressort par le bas, à l’opposé, sous l’influence de l'appel des foyers.

Le docteur Reid avait déjà proposé le même système en 1837, pour la ventilation de la Chambre des communes, comme le montre la figure 278, où l’air chaud devait descendre par des gaines à travers le plafond et sortir par le sol sous l’appel d’un foyer. L’éclairage devait avoir lieu par des pendentifs A, garnis de verres ornés et dépolis, puis par les corniches B, où circulait une rampe de becs de gaz : c’est là

l’origine des plafonds lumineux, et nous en verrons l’application, faite sur une large échelle en Angleterre, dans l’éclairage des clubs, esca¬

liers, musées, salles de lecture, etc. Dans ces derniers temps, ces principes ont été appliqués à Paris au Conservatoire des arts et métiers et à la Chambre des députés, contrairement aux idées reçues sur la ventilation naturelle.

Comme je l’ai dit en commençant, il faut que nos architectes comprennent qu'il ne suffit pas d’étaler des merveilles d’art et de goût dans nos salons, il faut encore et avant tout que non-seulement la température en soit convenable, mais que l’air soit pur de ces poisons aériens qui nous asphyxient. Si l’on pouvait voir dans l’air aussi clairement qu’on le voit dans l’eau trouble, toutes les impuretés animales et végétales que nous aspirons dans nos poumons, on en serait souvent effrayé. De là ce proverbe anglais : « Our own breath is our greatest enemy, — Notre propre respiration est notre plus grand ennemi. »

Pour remédier à cette viciation de l’air respirable, il n’y a qu’un moyen : faire appel à l’air vicié dans la partie où il existe et le remplacer par de l’air pur préalablement chauffé en hiver, préalablement rafraîchi en été. Il est évident que cela exige un moteur, une force quelconque. N’oublions pas que, pour nous, ici, force et chaleur sont synonymes. A défaut de l’appel des cheminées, on emploiera un ventilateur mécanique : il y en a de plusieurs genres et de très-efficaces. Dans l’avenir, on emploiera très- probablement pour cela, comme

pour beaucoup cl’autrcs usages, la pression d’eau de nos réservoirs, c’est-à-dire la force dont nous pouvons tous aujourd’hui disposer dans les villes. En Californie, où la main-d’œuvre est très-chère, ce moyen est employé comme moteur pour une foule de services publics et particuliers. On l’a appliqué ici au montage des matériaux, mais l’avenir lui réserve bien d’autres usages. Dans toutes les maisons, on a une antichambre; on peut bien réserver aussi quelques mètres carrés pour y placer et l’appareil de chauffage avec sa prise d’air extérieur, et le ventilateur avec ses deux tuyaux d’aspiration ou d’insufflation. La température de la pièce changeant constamment suivant les saisons, suivant qu’on s’y tient la nuit ou le jour, suivant le nombre et l’état de santé ou l’âge des personnes présentes, il est évident qu’il faudra un moteur mobile et changeant comme le besoin qu’il doit satisfaire; c’est pour cela que la ventilation dite naturelle sera toujours inégale et ineflicace. Eh ! ne fait-on pas usage de bras d’homme pour taper du piano, racler des cordes, ou souffler dans des instruments? Pourquoi, dans les grandes soirées, n’aurait-on pas aussi un homme chargé de nous insuffler de l’air pur? Au premier abord, cela choque les idées reçues, mais cet homme, ne serait-il pas aussi utile aux jouissances d’une réunion que le musicien qui nous excite ou le glacier qui prétend nous rafraîchir? Là, où nos invités viennent chercher le plaisir, ils ne rencontrent la plupart du temps que malaise et souvent la souffrance : on prodigue les fleurs, les toilettes, les lumières et on nous refuse de l’air. Là est une des absurdités les plus complètes de nos plaisirs factices. 11 ne faut rien exagérer, mais quelle est, en entrant dans la vie, la première fonction que nous remplissons? N’est-ce pas l’acte respiratoire? Quelle est notre dernière œuvre en ce monde? N’est-ce pas une expiration d’air? Et l'on pourrait penser que la nature n’a pas attaché à cet acte une importance capitale? N’a-t-elle pas plongé notre être dans un océan aérien en donnant à cet océan une forme élastique, mobile, soumise aux lois de la pesanteur, remplissant les moindres espaces au point qu’il n’y a pas de machine qui puisse faire le vide parfait? Nous pouvons suspendre pendant longtemps certaines fonctions vitales, la digestion, par exemple, mais la respiration, nous ne pouvons l’arrêter plus de quelques minutes sans que mort s’ensuive! Qu’on seconde donc les médecins, qui, comme médication principale, conseillent des bains d’air pur à la campagne. Que de fois n’a-t-on pas vu des lièvres rebelles céder au seul

bain d’air de mer! Demandez à la ville de Paris le résultat qu’elle obtient pour ses orphelins scrofuleux élevés dans l'hospice qu’elle a fondé ià Berk-sur-Mer. Demandez aux chirurgiens l’influence de l’air pur sur un accouchement fait en ville ou à la campagne, sur la guérison ou la réussite de leurs opérations les plus habilement faites. C’est à un tel point qu’on a proposé de faire des opérations par occlusion, c’est-à-dire en mettant la plaie à l’abri de l’air toujours chargé de ferments organiques. C’est encore pour le même motif qu’on a mis récemment en pratique la fabrication du vin à l’abri du contact de l’air. Qui ne connaît l’influence du collodion et des enduits imperméables dans les maladies inflammatoires, la péritonite, les brûlures, l’érésipèle, etc., etc.?

Ces vérités une fois bien comprises, travaillons tous, propriétaires et architectes, à perfectionner nos moyens d’aération de nos salons. Nos artistes ne seront pas embarrassés pour disposer les ornements de leurs plafonds et leurs stylobates pour les faire servir à un appel convenable ettrès-divisé des veines fluides, rafraîchies ou réchauffées suivant les cas, et communiquant à l’emplacement d’un ventilateur mû par un instrument quelconque, ou d’un foyer d’appel dont la dépense sera toujours minime comparativement aux résultats obtenus. A quoi tiennent les dispositions nerveuses, irritables, les constitutions chétives de nos héroïnes de salon ? N’est-ce pas en partie à cette atmosphère viciée qu’elles respirent pendant des nuits entières, en activant encore par la danse les fonctions respiratoires? Dans les bals, on nous inonde de fleurs, de diamants, d’étoffes précieuses, et l’on néglige de nous donner une atmosphère convenable ! A l’œuvre donc, messieurs les architectes, on ne vit pas seulement de glaces et de dorures, et vous avez un beau rôle à jouer dans la longévité humaine, puisque c’est vous qui faites les boîtes où nous devons forcément respirer pendant le tiers de notre existence. Qu’il me soit permis ici, en passant, de blâmer l’invariable copie des Grecs par notre architecture française moderne. Les études portent toujours nos architectes vers Rome et Athènes, c’est-à-dire vers d’éternels modèles du beau, c’est vrai, mais aussi vers un climat, une religion, des mœurs et une civilisation qui ne sont plus les nôtres. C’est le cas d’appliquer le fameux vers : « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains? » Revenus en France, nos artistes s’inspirent d’un ciel et d’une époque dont les besoins étaient tout ditlérents, et Dieu sait si nos édifices publics et par-

ciculiers ont à en souffrir I Tantôt ce sera un théâtre manqué par des boutiques, tantôt une cour de justice avec un péristyle grandiose, nais avec des aménagements intérieurs insensés. Ne serait-il pas temps qu’on mît les bœufs avant la charrue, c’est-à-dire qu’on fît la façade pour l’intérieur et non l’intérieur pour la façade?

Nous verrons plus loin quels sont les moyens pratiques à mettre en usage, suivant les lieux et les besoins. C’est au goût, à la science de l’architecte à tirer parti des circonstances où il est placé, suivant la capacité des salles, suivant la dépense qu’on lui impose, la disposition des pièces voisines, etc. Qu’il soit bien compris que je ne préconise aucun système. En ventilation, comme en médecine, comme en toute chose, les systèmes mènent souvent à l’erreur. D’ailleurs, on ne ventile pas un hôpital comme un théâtre, une prison comme une caserne, etc. Bornons-nous à indiquer les moyens que chacun pourra et devra modifier suivant le cas: il n’y a qu'une chose qui ne change pas, c’est la série des lois physiques que l’on oublie trop souvent. Ainsi, lorsqu’on aura à ventiler une écurie, il ne faut pas oublier que les gaz ammoniacaux dégagés par les fumiers, pèsent 0,58, relativement à l’air, à la température de 0°; il sera donc préférable de mettre la bouche d’évacuation en haut: au contraire, l’acide carbonique exhalé par nos poumons pesant 1,52, c’est-à-dire une fois et demie autant que l’air atmosphérique, il sera préférable de l’appeler par le bas. L’habitude qu’ont les chiens de flairer les émanations de leur maître à la surface du sol, semblerait indiquer qu’elles y sont plus abondantes.

Envoyer de l’air chaud dans les diverses pièces d’une maison et à diverses hauteurs, est chose qu’on fait tous les jours par des calorifères placés aux étages inférieurs et secondés par l’appel des cheminées d’appartement, en hiver.

Mais le problème change de face, quand il s’agit, pendant les chaleurs, d’envoyer de l’air frais, c’est-à-dire, de l’air plus lourd que celui des pièces à ventiler et n’ayant aucun motif de déplacement. C’est là, cependant, le but à atteindre en été, c’est-à-dire, au moment où l’aération est le plus nécessaire. Dans ce cas, on comprend qu’il faudra : 1° mettre les bouches d’arrivée en haut, c’est-à-dire, à l’opposé des bouches de chaleur de l’hiver; 2° il faudra faciliter l’arrivée de l’air frais par des orifices de sortie d’air vicié, convenablement placées, et au besoin, quand la différence de densité des deux courants

ne sera pas suffisante, il faudra déterminer le déplacement par une force quelconque, comme un ventilateur mécanique, un foyer d’appel, ou même à bras d’homme. On veut bien accorder des sorties d’air vicié, mais non pas d’arrivée ; on veut ventiler et on ne veut pas de tuyaux ou de gaines supplémentaires : c’est demander l’impossible. Pour nos maisons à six étages, la question se complique, il est vrai, par la perte de place, mais on ne saurait trop le rappeler, la ventilation naturelle dans la plupart des cas est une chimère; il faut en outre et très- souvent, pour déterminer un déplacement d’air, un moteur, une force, et cette force ne peut être que la chaleur ou un moteur mécanique.

Je viens de dire qu’on veut bien généralement laisser évacuer l’air vicié, mais on ne voudrait pas laisser admettre l’air nouveau sous le prétexte qu'il est froid. Cela me rappelle exactement les législateurs qui, en économie politique, veulent bien laisser sortir nos marchandises indigènes fabriquées, mais imposent la prohibition aux marchandises étrangères. Ne pouvant entrer par la porte, celles-ci entrent par contrebande, et la moindre conséquence de ce beau système est une prime à la fraude et une atonie dans la circulation et les affaires. De même pour la ventilation, on veut bien laisser sortir la fumée par la cheminée, et l’air vicié par de maigres ouvertures, mais on repousse l’air froid extérieur par des bourrelets ou d’autres moyens. De là, atonie, c’est-à-dire fumée, ou manque de circulation ; et l’air extérieur, n’ayant pas d’entrée légale, vient comme la marchandise étrangère, en contrebande, par les fissures des portes et des fenêtres, c’est-à-dire de la manière la plus fâcheuse.

Il est des vérités qu’on ne saurait se lasser de répéter ; en hiver, la ventilation est presque toujours suffisante, grâce au chauffage et à la différence de température extérieure et intérieure; mais, en été, où elle est le plus nécessaire, il arrive souvent que ces températures se balancent et l’on sait que c’est moins la chaleur de l’air que sa pureté et son déplacement qui ont sur nous de l’influence. En vain donc, vous aurez des orifices d’arrivée et de sortie, si vous n’y joignez une force quelconque, vous n’aurez pas de déplacement: c’est là que devient indispensable cette force déterminante que nous irons demander tantôt à une cheminée d’usine, tantôt à celle d’une cuisine, tantôt à un foyer artificiel et temporaire, tantôt à un appareil mécanique, suivant les cas.

Tous ces moyens deviendront d’une application facile, le jour où les architectes daigneront s’occuper de ces questions, non après, mais avant d’avoir arrêté leurs plans, comme ils l’ont fait jusqu’à présent. Vouloir faire une venLilation rationnelle dans une maison bâtie est une grande dépense quand ce n’est pas une impossibilité ; quand la maison est encore à faire, tout devient simple et économique.

Rappelons en peu de mots l’application pratique des principes que nous avons reconnus dans cette étude, et n’oublions pas que nous avons à satisfaire aux conditions suivantes: 1° enlever ou déplacer l’air vicié sans produire de courants désagréables aux personnes présentes ; 2° remplacer cette atmosphère, en été par de l'air rafraîchi ou au moins par de l’air pur, et en hiver, par de l’air préalablement chauffé à une température moyenne et suffisamment saturé d’humidité.

Eh bien, l’expérience nous apprend que pour remplir ce but, il faut trois choses : de nombreux orifices d'arrivée, de nombreux orifices de sortie, enfin, une force.

Nous savons que, pour ne gêner personne, il faut que les orifices d’entrée soient très-multipliés, qu’ils soient placés loin des personnes présentes, et qu’ils arrivent autant que possible à un angle de 45° près du plafond, pour que les courants d’air soient insensibles. Nous savons aussi que si les orifices de sortie ou d'extraction sont placés en bas et près du plancher, les courants seront inaperçus.

Reste à trouver le troisième terme du problème, c’est-à-dire, la force déterminant le déplacement d’air. Évidemment, on ne peut pas compter sur les différences de température ni sur l’action des vents, ou sur la ventilation naturelle. Il faut, surtout en été, une force mobile, obéissante, variable, comme le besoin qu’elle doit satisfaire; ce sera donc, suivant les cas, ou un foyer convenable, faisant appel, ou une machine à gaz, ou une petite machine à vapeur, faisant mouvoir une aspiration et un refoulement, ou bien la pression d’un réservoir d’eau, ou enfin la force humaine, quand le travail est court et de peu d’importance.

Ce que je veux bien établir, c’estque partout où, dans une enceinte close par des moyens artificiels, il y a réunion d’êtres vivants, hommes ou hôtes, depuis l’abeille eL le ver à soie, jusqu’à l’éléphant, le renouvellement de l’air est de la plus haute importance; c’est qu’il

ne faut pas compter sur des moyens naturels pour l’obtenir ; c’est que nous savons, par expérience, où placer l’arrivée de l’air pur et la sortie de l’air vicié; c’est qu’enfin, il y a des moyens physiques et mécaniques simples et faciles de déplacer l’air, et qu’il est grand temps, qu’en 1873, nos chambres de représentants, nos cours de justice, nos théâtres et nos salons ne soient plus des étuves insalubres. Il devra se créer chez nous, comme en Angleterre, des « sanitary engineers, » ou si l’on veut, des architectes chargés de nous faire des boîtes plus ou moins ornées et dorées, mais, avant tout, des boîtes où l’on puisse respirer à l’aise ; ces messieurs pensent à l’aspect extérieur de l’édifice, à la sculpture, aux ornements, à tout enfin, excepté à l’indispensable, c’est-à-dire, le renouvellement de l’air. Depuis qu’il se fait des maisons, on n’a eu qu’un but: se clore. De la clôture, soit, mais, c’est comme la vertu, « pas trop n’en faut. »

Je sais très-bien que dans la pratique, quel que soit le système que l’on adopte, il sera impossible de contenter tout le monde. Les uns sont chauves ou ont la poitrine délicate ; le moindre courant les gêne. D’autres sont très-facilement congestionnés et ont besoin d’air en abondance. Comment satisfaire à la fois ces besoins opposés? A l’heure qu’il est, on ferme toutes les issues et on s’empoisonne réciproquement. Est-ce là la solution du problème?

Résumant les principes et les observations qui précèdent, on voit que la ventilation est de deux sortes : ou elle est naturelle, ou elle est artificielle.

Dans le premier cas, elle a lieu par l’ouverture des orifices extérieurs d’une pièce et le renouvellement de l’air s’opère plus ou moins activement, suivant la différence de densité de l’air extérieur et intérieur, suivant la place, la grandeur des orifices d’admission, suivant la direction des vents, etc.; on conçoit que ces moyens, bons dans plusieurs cas et quand il y a peu de personnes rassemblées, sont très-irréguliers, très-incommodes souvent, et très-inefficaces, surtout la nuit, pendant le sommeil, et dans les réunions nombreuses.

Dans la ventilation artificielle, on a recours, soit à l’appel par un foyer, soit à une force mécanique quelconque qu’on peut commander et modifier à son gré, suivant les circonstances. Ce sont ces moyens artificiels qu’il faudra employer dans la plupart des cas, puisque l’effet à produire dépendra des saisons, de la grandeur des pièces, du nombre des personnes réunies, etc. C’est surtout pour la ventilation

des mines ou des vaisseaux que l’appel forcé est indispensable. Tout le monde n’est pas descendu dans une mine, mais il n’est presque personne qui n’ait fait une traversée en mer, quelque courte qu’elle soit, et qui n’ait été péniblement frappé, malade môme, par l’odeur particulière qu’on respire dans l’intérieur. Combien de nuits n’avons-nous pas passées nous-même sur le pont pour éviter les émanations des salons et des cabines ! Quoi de plus simple pourtant que d’emprunter à la machine à vapeur quelques centièmes de sa force pour donner à 300 ou 400 passagers, entassés dans un espace restreint, un bien-être aussi désirable?

Les principes de la ventilation artificielle sont des plus simples :

1° Les orifices d’arrivée de l’air pur devront toujours être maillés à leur entrée, très-divisés et placés le plus loin possible des orifices d’appel ou d’extraction.

2° Les orifices d’appel seront placés le plus près possible des foyers de l’air vicié à extraire.

3° L’air nouveau admis dans une pièce devra être préalablement chauffé à une température moyenne, saturé d’humidité suffisante et pris dans un lieu éloigné de toute émanation fâcheuse. Il sera divisé autant que possible à son entrée.

4° Les orifices d’appel et d’arrivée devront être suffisamment larges pour éviter tout courant sensible.

5° On devra utiliser pour l’appel, la fumée, c’est-à-dire la force perdue du foyer, servant à chauffer l’air nouveau.

6° Il faudra toujours adjoindre au calorifère un foyer d’appel versant sa fumée dans le tuyau commun et servant seulement pour augmenter l’appel en hiver et pour le déterminer seul en été; on y adjoindra des chambres de mélange pour élever ou abaisser la température à son gré. Ces chambres seront desservies par des registres mobiles à portée du chauffeur.

7° La ventilation renversée, c’est-à-dire, celle qui est contraire au mouvement naturel de l’air, est l’un des moyens les plus certains de produire une ventilation, c’est-à-dire, un renouvellement insensible et complet de l'air vicié, en même temps qu’une température égale en haut et en bas des lieux ventilés.

On voit qu’en somme, les principes de la ventilation sont assez simples ; les voici en quelques lignes : Pour ventiler une pièce quelconque, il faut trois choses, une entrée , une sortie, une force ; en d’au-

très termes, toute capacité close où l’on voudra produire un renouvellement de l’air, devra être munie d’au moins deux orifices proportionnels à l’effet qu’on veut produire, un orifice d’entrée et un orifice de sortie, l'un, placé en haut autant que possible, l’autre dans le bas et loin du premier. L’orifice de sortie sera mis en communication avec une colonne d’ascension soumise à une force calorifique quelconque ou à un ventilateur mécanique, et cette force combinée avec la grandeur des orifices et la hauteur de la colonne, déterminera la mesure et la ventilation obtenue. Prenons, par exemple, l’appareil de ventilation par excellence, celui qui est le plus commun, une cheminée d’appartement : la colonne d’ascension, c’est le tuyau de la cheminée; la force, c’est le foyer; l’arrivée, ce sont hélas! les fissures des portes et des fenêtres quand il n’y a pas de ventouses suffisantes et de prise d’air derrière le foyer.

Il est facile de comprendre, par ce qui précède, que pour renouveler Pair d’une enceinte quelconque, il faudra toujours ménager deux ouvertures, une d’entrée et une de sortie, car l’air extérieur ne peut pas entrer si l’air intérieur ne commence par sortir : mais, cela ne suffit pas encore et l’on en a la preuve dans l’expérience suivante: Si l’on place une bougie allumée dans un vase (fig. 279) n’ayant qu’une ouverture à la partie supérieure , au bout d'un certain temps , la lumière s’éteindra, faute d’air; mais, qu’on divise le goulot de la cloche en deux parties d’inégales hauteurs, la bougie brûlera parfaitement, parce qu’il y aura circulation et renouvellement de l’air intérieur. Nous aurons là les trois conditions du problème, sortie, entrée et force. Pour les habitations privées , une quatrième condition est nécessaire pour que la ventilation soit complètement satisfaisante, c’est le chauffage, ou le rafraîchissement préalable de l’air rentrant. Si on l’admet brusquement surtout dans les salles de bal ou de théâtre, ce peut être un danger. De là une complication qui rend le rôle de l’ingénieur très-délicat.

En terminant ce chapitre, mentionnons les différents moyens pratiques de ventilation qu’on a employés jusqu’à ce jour et dont nous verrons l’application dans le cours de notre travail; ils dérivent tous,

ou d’une force naturelle comme le vent ou la différence de température de l'intérieur d’un lieu avec l’extérieur; ou bien, ils dérivent de forces artificielles dont la principale source est encore la chaleur.

On a employé tour à tour :

1° Les pompes aspirantes et foulantes appliquées d’abord à la ventilation des mines, puis les soufflets inventés par Haies comme nous le verrons plus loin;

2° La chute d’un poids, un ressort, une colonne faisant mouvoir un appareil mécanique;

3° Les briques à jour placées dans les murs à différentes hauteurs. A cette classe, se rattachent les inventions sans nombre décorées du nom de ventilateurs et qui consistent en soupapes à coulisse, zinc perforé, lames de persiennes, moulinets, etc. ;

4° Les gaines de ventilation simples ou doubles partant du plancher ou du plafond et montant jusqu’au toit sous l’action d’un aspirateur ou d’un foyer allumé;

5° Les diverses gueules de loup utilisant l’action du vent, mais n’opérant pas en temps de calme;

6° Les ventilateurs à palettes ou tarares qu’on a modifiées en ventilateurs excentriques et à hélice. Ce sont ceux qui sont le plus en usage dans les usines et les ateliers où l’on dispose d’une force motrice convenable ;

7° Les appareils d’éclairage et, entre autres, les lustres à gaz des théâtres qui déterminent un appel malheureusement trop énergique vers le trou supérieur ;

8° Les cheminées ordinaires de nos appartements : c’est là un des meilleurs appareils connus ; c’est pourquoi il est recommandé avec raison pour les chambres de malades ;

9U Les doubles gaines où l’on utilise le tuyau de fumée comme dans les écoles, les usines et ateliers;

10° Enfin, l’air comprimé agissant par entraînement. C’est l’un des moyens les plus récents dont la première application en grand à Paris a eu lieu au palais de l’Exposition, en 1867.

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